DE LA RIVIERE CHICOXJTIMI A LA RIVIERE UPIKA
j ES difficultés qui se présentent d'abord en laissant la rivière Chicoutimi nous firent comprendre que nous n'avancerions qu'à petites journées. Il fallut absolument qu'un de nos sauvages se mît en avant, la hache à la main, pour nous ouvrir un passage à travers la forêt. A chaque instant, nous étions arrêtés et la nuit nous surprit à quelque distance seulement f'e la rivière. Nous avions compté sur de grands brûlés qui devaient nous conduire d'ici jusqu'à la rivière Metabetchouan. Mais nous n'en avons pas encore rencontré, et devant nous, s'étend tout un océan de verdure avec ses vagues représentées par des montagnes et des collines s'étendant jusqu'à l'horizon.
Vendredi le 6, après plusieurs heures de marche pénible, nous voyons un petit brûlé sur notre droite qui ne fait pas route et que, par conséquent, nous ne pouvons suivre.
Les hommes sont harassés de fatigue et trempés par la neige qui à chaque pas se détache des arbres et tombe comme une avalanche sur chacun de nous. Tout le monde est silencieux et chacun fait sa journée de travail comme une corvée et non plus avec la gaieté qui nous accompagnait au départ. Les difficultés semblent croître à mesure que nous nous enfonçons dans ce bois touffu et accidenté. Pour ne pas dévier de notre routr, nous ne suivons plus les gorges des montagnes, qui nous évitaient leurs aspérités, mais nous allons droit devant nous, tantôt dans des ravins profonds creusés par un cours, d'eau prenant quelquefois la forme d'un lac, tantôt nous faisons des montées rapides, aux pieds desquelles les porteurs hésitent en toisant du regard la hauteur qu'ils ont à franchir, et
une fois au sommet, ils s'arrêtent épuisés ethaletants sous le poids de leur lourd fardeau. Pendant que la neige les recouvre de la tête aux pieds, de grosses sueurs descendent sur leur visage amaigri et disent éloquemment les efforts de courage et de volonté que vient de leur coûter cette ascension pénible. Pourtant, à peine avonsnous fait quelques pas sur ce plateau si bien gagné, qu'il nous faut redescendre dansun nouveau ravin, pour remonter encore; jusqu'à ce que la nuit vienne mettre une fin à ces pérégrinations de haut en bas et de bas en haut, faites pour éprouver les voyageurs les plus robustes et les plus déterminés
Toute la journée du samedi le 7 se passe encore à ce métier de galérien, et sur lesoir nous arrivons à un ancien brûlé, qui nous promet pour les jours suivants moinsde difficultés et de plus longues journées de marche. Il était temps, car nos hommes commençaient à se désespérer. Nous campons sur le flanc d'une colline plantée ici et là de jolis bosquets, et la vue s'étend au loin dans un rayon de plusieurs milles. Dimanche le 8, nous passons la journée entière dans le camp, occupés aux travaux ordinaires du septième jour. Pendant que les uns réparent à l'aiguille les accidents de la semaine, les autres bandent leurs plaies ou préparent de l'écorce à fumer. C'est qu'en même temps que les vivres, les approvisionnements de tabac s'épuisent avec une rapidité effrayante. Le sauvage prévoyant fait alors par économie autant que par goût un mélange d'écorce de bois rouge râpée avec son tabac. Ce bois rouge forme de petitstaillis dans les bas- fonds humides, où on le trouve généralement avec les aulnes. En passant le dos d'un couteau sur les branches, l'écorce se détache en longs filaments suspen lus ici et là par leurs extrémités. La branche ainsi dépouillée est plantée en terre près du feu du bivouac, inclinée à 45 degrés, de manière à exposer ces filaments à l'action de la chaleur qui, en quelques minutes, les dessèche complètement. Recueillis dans le creux de la main, ils tombent en poudre sous le moindre froissement. C'est alors que le sauvage ouvre son sac à tabac et l'emplit jusqu'à la gueule de cette poudre qui prend le nom de " Nespipamique" Après un premier essai déclaré satisfaisant l'emploi de ce mélange devint bientôt général dans tout le camp. Lorsque durant 1» journée nous rencontrions un taillis de boia rouge, chacun se chargeait d'un petit fagot de branches, et après le repas du soir, le feu*
du bivouac était entouré d'une petite forêt plantée en branches de bois rouge, en quantité suffisante pour l'approvisionnement des jours suivants.