CE QU'IL NOUS RESTAIT DE VIVRES
i; A question des subsistances, de toutes celles qui se présentent dans une exploration à travers un pays aussi difficile que celui que nous traversions, mérite certainement la plus haute considération. Toute la région des hauteurs que nous avions parcourues était pauvre en gibier; pendant plus de 15 jours nous n'avions pas brûlé une amorce. Nous n'avions pas apperçu l'aile d'une perdrix ou le pied d'un lièvre. D'un autre côté y eût il du gibier, la saison des premières neiges n'était pas faite pour nous permettre de le chasser. Les caribous et les orignaux dont nous avions vu quelques pistes ne pouvaient certainement pas se courir avec un pied de neige, et nous en étions réduits à nos propres ressources. Pas le moindre fruit dans la forêt ; au contraire tout n'était partout que froid, .que neige et que pluie. Quelles que soient les misères du bois, elles sont facilement surmontées, du moment que les rations, sont suffisantes. Mais retranchez les rations, et dans quatre jours le meilleur homme, d'ans le plus beau bois, durant la plus belle saison, sera dans un état voisin de l'inanition. A plus forte raison les conditions très-défavorables dans lesquelles nous nous trouvions
devaient-elles nous faire tout craindre de l'épuisement des vivres.
Aussi, dans le but d'éviter un résultat aussi fâcheux, avions-nous depuis douze jours supprimé le repas du midi. Le déjeûner avant le départ et le repas du soir avaient suffi. Malgré cela, nos approvisionnements s'épuisaient, et il fallut même diminuer la ration de chaque repas. Notre cuisinier voyant où nous en étions, veillait à l'économie la plus stricte, et rien de ce qui pouvait nourrir n'était perdu.
En résumant la situation, nous avions franchi à peu près les trois-quarts de la route, mais nous avions épuisé la presque totalité des vivres. Voyons plutôt ; au départ nos approvisionnements étaient comme suit:
Lard salé 3001bs.
Biscuit 4501bs.
Thé, sucre, pois, etc 601 bs
Farine 751bs.
Tentes, cuisine, bagage, etc.". 12ôlbs.
lOOOlbs.
Aujourd'hui, après 25 jours de marche, il n e nous restait plus que les approvisionnements qui suivent, et nous ne savions pas la distance qu'il nous restait à franchir.
Lard sale 51bs.
Grain de biscuit 51bs.
Thé Jlb.
Farine 151bs.
25Jlbs.
Telles étaient nos ressources lorsque nous nous mîmes en marche, lundi le 16, en cherche de la première Belle Rivière dont nous espérions notre salut. Mais une fois sur cette rivière, quelle distance avions-nous à franchir avant d'arriver à la rivière des Aulnets? Nous l'ignorions. Pourrions-nous descendre le courant sur des radeaux, ou nous faudrait-il suivre le cours de la rivière le long de ses berges abruptes et jonchées d'obstacles? Nous l'ignorions encore Quelle distance nous séparait de cette Belle Rivière qui devait nous guider aux premiers établissements ? Nous l'ignorions toujours. Pis que cela, nous ignorions s'il y avait des établissements à l'embouchure de la rivière des Aulnets, et plus dune fois pendant ces longues soirées du bivouac, où nous envisagions les probabilités de notre délivrance, nous entendîmes l'assertion non contredite que nous ne rencontrerions très-probablement les premières habitations que sur les bords du lac St. Jean. En un mot, nous avions devant nous la perspective de dix jours de
marche avant de pouvoir nous ravitailler, et nos vivres étaient à peu près épuisés. Dans ces circonstances le pas et les figures s'allongent démesurément, et si d'un côté nous franchissions de longues distance, poussés par la crainte, l'imagination ne marchait pas moins en dessinant sur toute sa route des tableaux d'épuisement et de mort.