LA BELLE RIVIERE
jUNDI le 16, après un léger déjeuner, nous partons, décidés cette fois à rencontrer la Belle Rivière, appelée par les Montagnais Kouspegen. Le brûlé dans lequel nous avançons à grands pas se continue en avant de nous, et nous arrivons bientôt à une magnifique vallée, dans laquelle se trouvent seulement quelques arbres isolés et quelques bosquets. Cette vallée est légèrement ondulée et traversée dans sa longueur par un ruisseau. C'est le point le plus favorable à la culture que nous ayons encore rencontré dans notre exploration. Le terrain est toujours sablonneux et le bois se compose principalement d'arbres verts, mai^ il n'y eut qu'une voix parmi nous pour reconnaître la beauté de cette vallée. Nous ne pouvons oublier pourtant que nous sommes à la recherche d'une rivière qui doit nous conduire aux premiers établissements, et c'est avec le désappointement dans l'âme que la nuit nous surprend sans que nous l'ayons rencontrée. Depuis deux jours nous avons fait dix milles ; il faut donc que nous soyons dans une fausse direction, puisque la distance entre les deux rivières n'est que de six milles. L'inquiétude s'est emparée du camp et la soirée se passe péniblement avec la perspective des dangers à venir.
Mardi, le 17, nous abandonnons le brûlé et nous nous enfonçons dans le bois en suivant la direction de l'aiguille magnétique et en faisant Nord-Ouest. Nous arrivons ainsi sur le sommet d'une haute montagne plantée d'épinettes élevées, que nous escaladons pour avoir une meilleure vue du pays environnant et découvrir s'il est possible quelque chose de cette malheureuse Belle Rivière vers laquelle nous marchons depuis si longtemps sans succès. Du haut de notre poste d'observation, nous eûmes sous nos yeux un tableau qui ne s'effacera jamais de notre mémoire. Le temps était parfaitement clair et nous donnait un horizon de huit à dix lieues tout, rempli de montagnes jetées là sans ordre et ne paraissant suivre aucun ordre général. Ici et là cet océan de verdure semblait ouvrir ses hautes vagues, sans doute pour donner passage à quelque
cours d'eau. A nos pieds, et dans la direc* tion Nord-Ouest, une large tache blanche indiquait la présence d'un. lac. Mais à part ces incidents dans le tableau que nous contemplions avec une secrète terreur, nous ne voyions tout autour de nous qu'une succession non interrompue de hautes montagnes s'opposant à notre marche,rendue plus difficile encore par les nombreux obstacles d'une épaisse forêt. Ainsi nous avions à peine une journée de vivres et tout autour de nous semblaient se serrer plus nombreuses et plus grandes les difficultés qui nous séparaient de plusieurs jours des première* habitations. Nous ignorions complètement où nous nous trouvions dans le moment, et cette incertitude, plus désagréable que la réalité la moins désirable, pesait lourdement sur l'imagination de tous.
Nous nous mîmes bientôt en marche comme des hommes qui ne comptaient plus que sur leur vigueur pour sortir du bois, et qui se dépêchaient de franchir les distances les p!us considérables pendant qu'ils en avaient encore la force et avant que le manque complet des vivres ne les eût exténués. Nous arrivâmes ainsi sur les bords d'un grand lac faisant route et recouvert d'une glace assez forte pour nous porter Ce lac est un des plus beaux points de vue qu'il nous ait été donné d'admirer. D'une largeur variant d'un quart à un demi-mille, il s'étend sur une longueur de quatre à cinq milles, encaissé dans une double chaîne de montagnes boisées, dont la pente rapide vient mourir sur ses bords. Ici et là un nombre considérable de petites îles sortent de l'immense nippe d'eau comme autant de bouquets d'arbres habilement ménagés, variant de forme et de grandeur ; tantôt elles se baignent dans le cristal du lac. tantôt elles, s'élancent hardiment en crêtes de rochers mesurant îeui hauteur dans le reflet des eaux. Ici une baie profonde, là une pointe allongée, varient les contours du rivage en formant un ensemble d'un rare pittoresque.
Mais la faim qui nous regarde en face ne nous permet pas de nous arrêter, et nous tournons le dos à un des plus beaux points de vue que nous ayons rencontrés dans toute notre exploration.
Nous reprenons le bois, désespérant presque de rencontrer cette Belle Rivière que nous cherchions depuis si longtemps ; nous marchions sur un plateau élevé,lorsque notre, oreille crut distinguer un léger bruit interrompu de temps en temps par une légèrebrise. C'était comme le bourdonnement sourd d'un rapide, étouffé par l'éloignement
Après un instant d'hésitation, le bruit devenant plus distinct, nous en fîmes part à notre voisin,un des porteurs, qui nous répondit. " Ça se pourrait bien, on ne peut pas être loin à la fin." Nous marchâmes encore pendant une heure et nous n'eûmes bientôt plus de doute que nous arrivions à un cours d'eau considérable. Nous descendîmes un ravin profond en grande hâte et nous nous extasiâmes sur ce que nous appelâmes la Belle Rivière. En effet nous avions cru jusqu'ici qu'elle avait à peu près les proportions d'un grand ruisseau peu navigable, tandis que nous avions devant nous un cours d'eau profond et large, coulant majestueusement entre deux chaînes de montagnes séparées par une vallée assez large. A sa vue nous nous rappelions la rivière Chicoutimi ou la rivière Upika. L'espérance renaissait, car, sur une rivière comme celle-ci, nos radeaux auraient franchi en quelques heures la distance qui nous séparait des premières habitations, quelque considérable qu'elle fût. Toutefois il y avait une ombre au tableau ; à un demi-mille plus bas, la vallée se resserrait et un rapide interrompait la navigation en remplissant l'écho des montagnes du bruit de ses eaux roulées en bouillonnant à travers un lit pavé de gros cailloux. Si la rivière était souvent interrompue par de semblables obstacles, l'utilité des radeaux deviendrait nulle. Pendant que nous discutions ainsi, un des hommes était occupé à plaquer un arbre le long du rivage, sur lequel furent inscrits la direction suivie, la distance approximative parcourue et le nom des explorateurs, avec la date du 17 novembre 1863. Ceci fait, nous allâmes camper aux pieds du rapide, dans une petite baie, où nous avions toutes les facilité s désirables pour construire nos radeaux. Une profonde sécurité régnait dans le camp. Nous devions être très-bas dans la Belle Rivière, et nos radeaux devaient nous transporter jusqu'au»
lac St. Jean. Dans le cas où nous rencontrerions quelque maison avant d'arriver au lac, nous ferions des approvisionnements pour continuer ensuite. Vu la certitude où nous étions de rencontrer les habitations le lendemain il était même question de faire un repas complet qui aurait absorbé le reste de nos vivres. Enfin le sommeil nous surprit rêvant déjà la fin de nos misères. LES RADEAUX EN RIVIERE.
I E bonne heure mercredi le 18, nos sauvages se mirent à la construction de quatre radeaux. Chacun voulait rivaliser de vitesse dans la descente de la rivière, et comme nous avions
quelques rapides à sauter, il était important qu'ils ne fussent pas trop chargés, pour éviter les cailloux sur lesquels coulait une couche d'eau peu profonde. Cette fois nous adoptâmes une nouvelle construction. Les radeaux se composaient de deux pièces de bois seulement, reliées par trois traverse* percées de fiches en bois. Us mesuraient ainsi quinze pieds en longueur sur trois pieds de largeur. L'avant était relevé comme le patin d'un traîneau pour offrir moins derésistance à l'eau et pour glisser plus facilement par-dessus les cailloux,sur lesquels nou» jetterait le courant des rapides. Les deux pièces du radeau laissaient entre elles un espace de 18 pouces, recouvert seulement de quatre ou cinq branches sèches placées en travers et sur lesquelles nous nous asseyions en nous servant du bagage comme siège.
Dans cette position, perdre l'équilibre c'était prendre un bain certain, car en dehors de ce petit pont de 2 pieds sur trois nous avions de l'eau en avant, en arrière et des deux côtés. A dix heures, par un trèsbeau soleil, nous laissâmes la petite baie où nous avions construit nos vaisseaux, en prenant le courant de la rivière qui nous entraînait avec une rapidité de deux milles à l'heure. La gaieté revenait avec la certitude de rencontrer bientôt les premièreshabitations, et en poussant au large chacun a répété : " Allons aux maisons." Bientôt une brise fraîche engouffre dans la vallée que nous descendons, et à l'aide de notre couverte, de nos perches et de nos cordes de raquettes nous gréons d'un mât et d'une voile notre radeau, qui prend la tête de l'escadre. A chaque instant de nouveaux points de vue se présentaient à notre admiration, et chacun fesait la remarque qu'on pouvait bien l'appeler la Belle Rivière. En effet, sur toute la distance des 6 ou 7 milles que nous avons parcourus ce jour-là,nous avons traversé une vallée magnifique avec des bas-fonds plantés de prairies naturelles et des collines d'une inclinaison très-modérée. Au reste la neige qui depuis la rivière Upika était devenue moins abondante, finissait de disparaître ici sous les chauds rayons du soleil qui dorait en ce moment le paysage. Un changement de température exceptionnel dans ce pays et tout-à-fait à notre avantage nous favorisait depuis quelques jours fort heureusement ; car, avec les neiges ordinaires de cette saison, pas un de nous ne serait arrivé au lac, s'il faut en croire l'opinion de nos sauvages les plus expérimentés.
Pendant cette joyeuse descente nous tirâmes un canard et un rat musqué. Nous
pensions naviguer ainsi toute la nuit jusqu'à ce que nous arrivions aux habitations, lorsque le bruit d'un rapide se fit entendre à l'avant au grand désappointement général. Nous approchâmes toujours jusqu'à ce que le bruit en grandissant nous avertit qu'il y avait * danger à aller plus loin. A notre grand regret nous dûmes mettre à terre sur la rive droite, où nous trouvâmes un portage de canots bien débarrassé. C'en était fait, de notre projet de souper ce jour-là aux maisons, et abandonnant nos radeaux au courant nous nous enfonçâmes de nouveau dans le bois dont nous pensions être sortis pour toujours.