NOTRE DERNIERE GALETTE
OUS avancions à grands pas dans ce portage de canot, probablement fréquenté depuis des siècles par les tribus indigènes du pays, s'il fallait en juger par le sentier profondément battu que nous suivions. Ici et là pourtant quelques branches embarrassaient le passage et indiquaient qu'il avait été moins fréquenté depuis quelques années. Nous avancions toujours en nous étonnant de la longueur du rapide que nous évitions, bien persuadés que nous déboucherions bientôt sur le bord de la rivière, lorsqu'après une demi-heure de marche nous arrivâmes au contraire sur les bords d'un grand lac dont nous ne pouvions mesurer l'étendue. Quelle cruelle déception ! Au lieu de la rivière qui devait nous conduite aux premières habitations, un lac inconnu dans les profondeurs de la forêt ! Peut-être faisions-nous fausse route. Ce portage était-il autre chose qu'un chemin connu des indigènes pour aller chasser dans les lacs intérieurs ? Nous l'ignorions. Etaitce un raccourci pour passer d'une rivière à une autre? Nous l'ignorions encore. Mais ce dont nous ne pouvions douter c'était que nous étions encore replongés dans le bois, sans la perspective d'en sortir avec deux repas seulement de vivres.
La surface du lac était glacée à l'extrémité où nous nous trouvions, mais pas assez pour porter. Les sauvages étaient dispersés sur le rivage pour en sonder la force, et nous même nous consultions la glace, cachés par un taillis épais, lorsque nous entendîmes une vive altercation à quelques pas de nous. Déjà nous avions surpris des expressions de mécontentement parmi nos sauvages depuis quelques jours. L'inquiétude avait jeté un malaise général dans tout le camp, et un 4e nos porteurs avait déclaré un jour à ses compagnons qu'il se débarrasserait bientôt de
son paquet, du moment qu'il n'y aurait plus de vivres, pour gagner plus tôt les habitations. Un autre avait manifesté l'intention d'oublier au départ un certain sac de petit plomb pesant 28 lbs.,'etdont une trentaine de coups de fusil tirés dans tout le voyage ne diminueraient guère le poids. Aussi écoutâmes-nous avec attention ce qui se disait entre quatre de nos sauvages, à cette heure critique où le découragement renaissait plus fort que jamais. " Qu'allons-nous faire" disait l'un? "On devrait marcher toute la nuit et ne nous arrêter que lorsque nous aurionsdes vivres" répondait l'autre. " On a beau arrêter; la faim n'arrête pas elle," répondait un troisième, " etonn'aplus rien à manger." " Si on savait où on est seulement, reprit le quatrième; mais il peut y avoir loin d'ici aux maisons." Nous entendîmes alors un gros jurons puis une exclamation de colère: " Que c'est de valeur d'être pris de
même." Un moment de silence suivit
pendant lequel nous fûmes tentés de nous esquiver pour n'être pas vu mais nous tenions à connaître tout le danger de notre position et nous restâmes blottis dans notre cachette. " Eh bien, mes enfants" campons encore ce soir, " dit enfin le chef delà bande. ''Demain moi je ne campe plus, reprit un des sauvages; je profite des forces qui me restent pour arriver aux maisons." Et ils se séparèrent pour commencer les travaux du campenfent. La soirée fut triste et chacun semblait regarder l'avenir avec crainte.
De bonne heure, jeudi le 19, tout le monde était sur pied interrogeant le ciel pour savoir quel temps nous aurions et disposés à faire une bonne journée de marche. Il ne nous restait de tous nos approvisionements, sous lesquels pliaient dix porteurs pesamment chargés à notre départ, que trois livres de farine et \ livre de lard pour 10 hommes. Les apprêts de ce léger déjeuner ne furent pas longs, et le cuisinier dit en fesantson paquet remarqua qu'il n'aurait pas beaucoup d'ouvrage au souper. E n effet nous avions complètement épuisé nos vivres et consumé notre dernière galette. Nous avions fait notre dernier repas.