NAUFRAGE SUR LE LAC ST. JEAN
j^kOUS embarquâmes au nombre de *3WP sept: Mrs. Neilson et Hamel, deux Çv~ de nos sauvages, les deux chaloupiers W2 et nous. Après être sortis de la
ô rivière, nous gagnâmes le large à la rame jusqu'à ce qu'en nous éloignant de l'abri de la pointe, nous reçûmes un peu de vent. La voile fut alors tendue, Mr. Neilson restait au gouvernail, pendant que nous tenions l'écoute. La berge obéissant à l'impulsion se pencha gracieusement sur son flanc droit et bondissant de Tague en vague, franchit avec rapidité la distance qui nous séparait encore de la haute mer du large. Assis à l'avant nos deux sauvages ne s'amusaient guère du placotement de la lame autour de notre frêle embarcation et le froid de la peur s'ajoutant au froid du vent qui fraîchissait toujours, ils disparurent bientôt dans le collet de leur vê ement, leur servant d'abri en même temps qu'il leur cachait la scène menaçante du lac. Un des chaloupiers éta t couché à l'avant au fond de la berge, où une rafale vint lui enlever son feutre qui sombra. L'autre s'appuyant au mat, regardait en avant avec une inquiétude mal d« guisée, puis semblait interroger l'habileté de Mr. Neilson à nous tirer d'un mauvais pas. Nous avancions toujours en traversant une baie profonde formée par ui;e pointe de sable, qu'il fallait doubler pour entrer dans la belle rivière, notre destination. Nous étions alors à deux milles de terre et la vague en s'e levant toujours était .devenue très-grosse. La berge commençait à fatiguer et pourtant plus nous approcherions de la pointe, plus le danger 6erait grand. En la voyant dépasser la lame nous aivons lieu de craindre d'autant plus qu'une quantité considérable de sable la rendait lourde et trop lente à se relever, lorsque la vague soulevant l'arrière faisait pointer l'av nt et nous tenait ainsi suspendus sur l'abîme assez longtemps pour nous faire craindre une culbute complète.
Déjàu e tête de lame était entrée par-dessus bord lorsque nous remarquâmes qu'il y avait danger à aller plus loin ; que nous ne
pourrions doubler la pointe et que puisque le vent augmentait toujours, ce qu'il y avait . de plus prudent était de faire terre. On nous répondit qu'il n'y avait pas de danger et que nous pourrions tenir encore. Une nouvelle lame plus grosse que la première entra presque aussitôt par-dessus bord, en nous donnant raison et nous n'hésitâmes pas à dire que personne n'avait le droit de mettre en danger la vie de sept hommes ; que la hardiesse pouvait se faire à son propre compte, mais jamais au compte des autres. Un instant après, les vagues avaient atteint une hauteur de 15 pieds et nous faisions vent arrière pour gaguer terre le plus tôt possible. Il était trop tard. Le vent était tellement fort que nous dépassions la lame à chaque instant et qu'il nous fallait dévier de notre route pour la prendre un peu de côté Tout le monde avait les yeux ouverts au danger et le plus grand silence régnait à bord. Ce silence rendait plus effrayant le bruit des grosses vagues, déferlant autour de nous, en couvrant de blan che écume les parois de notre frêle embarcation En ce moment, un grain de vent courut sur les flots agités du lac, emportant avec lui les crêtes les plus hautes de cet océan en fureur. Notre berge s'inclina tellement sous l'effort de la voile, que l'eau entra par-dessus bord, mais nous avions donné de l'écoute à temps et elle se releva. Mr. Neilson voulant alors é\iter une vague appuya vigoureusement sur le gouvernail.
La tempête était trop violente, la voile résista et au moment même où nous avions le plus grand besoin du gouvernail, il se brisa dans sa main.
''Le gouvernail est cassé" s'écria-t-il d'une voix vibrante et avec une expression dans laquelle se peignait toute l'imminence du danger, " Passez-moi une rame," ajouta-t-il, en se saisissant de la rame que nous lui donnions et à l'aide de laquelle il s'efforçait de diriger la berge, en goudillant, mais sans résultat. En ce moment, disons le sans détour, notre position nous fit peur. La berge présentait le flanc aux grosses vagues, que l'horizon nous montrait hautes et menaçantes. Nous pouvions compter l'instant où leurs crêtes altières, toutes blanches d'écume,viendraient s'abimer dans notre embarcation en la sombrant sans espoir. Oui, nous avions été témoin sur l'océan de bien des tempêtes, dont une surtout pendant quarante huit heures avait menace à chaque instant de nous ensevelir. Familiarisé a- ec le spectacle des abîmes profonds dans lesquels s'enfonçait notre vaisseau, au moment où derrière nous s'é-
levaient de hautes vagues, dont les brisants semblaient nous poursuivre, nous avions même osé rire de U timidité de notre capitaine, qui placé à notre côté avait disparu tout-à-coup sous le bastinguage à l'abri d'une de ces vagues, suspendues sur nos têtes, que nous affrontions sans crainte. C'est que les épaves d'un vaisseau laissent quelques chances de sauvetage. Tandis que sur notre berge ensablée, à deux milles de terre, nous n'avions plus rien à espérer en sombrant.
Aussi pour la première fois de notre vie, en regardant ces sombres vagues, roulant leurs eaux noires, profondes et froides, dans lesquelles nous serions peut-être enveloppé dans un instant, éprouvâmes-nous ce serrement du cœur, qui est un dernier souvenir jeté au passé et un dernier regret donné à l'avenir. Nous comprîmes que le plus grand sang-froid pouvait seul nous sauver, et au moment où tout le monde en manquoit nous sentîmes la nécessité d'en avoir. " Il faut baisser la voile et tenir le nez au vent avec les rames," dîmes-nous, et nous lâchâmes la voile,plaçâmes les rames dans les tollets, puis allant au mat, nous coupâmes avec notr.^ couteau de chasse les attaches de la voile, que le vent faisait battre avec une telle violence qu'il eut été impossible autrement de descendre le mat. Pendant ce temps, les rameurs, au nombre de cinq sur deux rames, étaient trop effrayés pour comprendre le but de la manoeuvre et se fatiguaient en efforts contraires tout en criant " on va périr 1"... Mr. Neilson lui-même voyant la confusion générale, ne put s'em êcher de dir.i : " C'est certain qu'on va périr." Le mat descendu, notre attention se porta sur les rameurs dont nous fîmes ramer ceux de droite en avant et ceux de gauche en arrière.
Tout ceci s'était passé en moins d'une minute peut-être et la berge poussée par l'ouragan présenta t toujours le flanc à la lame. Pourtant les efforts des rameurs ne pouvaient tarder à amener l'avant à couper les vagues. Ce qu'il fallait maintenant avant tout c'était du courage dans l'équipage désespéré, dont plus d'un ne cessait de crier, avec des larmes dans la voie : " On va périr, mon Dieu, on va périr ! !" " Ptrir, allons donc on ne dit jamais cela!" C'est ici que les hommes se montrent." Et nous avions ôté notre paletot i our être prêt à tout évènem nt." Il était temps à peine la berge présentaitelle. >'avan à la lame que les trois grosses vagues du large arrivèrent en bouillon-
nant. C'en eut été fait de nous, si nous leur avions alors présenté le flanc. Mais nous descendîmes dans leur abime profond I onr nous relever ensuite sur leurs crêtes ecumantes, sans prendre une goutte d'eau* C'était effrayant mais aussi c'était beau! Enthousiasmé par ce premier succès, nous criâmes gaiement pour donner du courage à ceux qui en manquaient " Hourra pour nous autres ! ! Tout va bien ! ! "
Mais il y avait loin jusqu'au rivage dont nous ne distinguions la forêt que comme un cordon de verdure. Le froid était intense et npus avait forcé à remettre presqu'immédiatement notre paletot pour résister à son engourdissement. Nos rameurs auraient-ils la force de tenir jusqu'à ce que le vent et la vague nous eussent jetés sur la côte ? Un coup de vent où la moindre erreur de manœuvre en. présentant notre flanc à la vague nous perdaient. Mais aussi les rameurs s'habituaient à la manœuvre, et à chaque minute, en se familiarisant avec le danger qu'ils avaient appris à vaincre, ils s'armaient d'un nouveau courage. La tempête de son côté semblait de plus en plus furieuse et placé à l'avant uous commandions la manœuvre nécessaire pour faire face tantôt aux grandes vagues du large, tantôt à celles venant dans la direction du vent. Nous passâmes ainsi trois quarts d'heure dans une lutte que nous n'oublierons jamais. A mesure que nous nous éloignions des dangers du large nous approchions de ceux qui nous attendaient sur la côté. Allions-nou^ rencontrer des rochers sur lesquels se briserait notre embarcation ou contre lesquels la vague en nous heurtant, nous briserait les os ? Nous n'en savions rien. Ou bien notre berge rencontre: rait-elle une large bature de sable parsemée de gros cailloux sur lesquels elle ne manbutrait pas de se briser ou au moins de chavirer, en nous laissant dans le creux d'une vague à plusieurs arp nts du rivage. Nous l'ignor ons également. Aus-i en prévision des difficultés du débarquement avionsnous, sans éveiller l'attention, dégagé le mat des attach s qui le retenal nt encore à la voile pour nous en servir au besoin.
Nous approchions toujours et nous résolûmes d,- n'abandonner la berge qu'à la dernière extrémi'é. Les vagues en arrivant sur le rivage formaient autant de murs de blanche écume hauts de dix pieds et se suivant a cinquante pas de distance jusqu'à ce qu'ils allassent mourir sur le sable. A deux arpents du rivage l'arrière toucha pour la première fois dans le creux d'une lame, mais se releva immédiatement sur la vague
suivante qui la transporta plus loin. Cette fois nous touchâmes d'avantage et la berge présenta un peu le flanc. La troisième fois nous touchâmes sur toute la longueur de la quille et la lame suivante en frappant les bords nous couvrit d'écume. Les rames furent alors employées connues perches et chaque nouvelle vague nous approcha d'avantage en nous couvrant d'eau. Enfin lorsque nous fûmes suffisamment proche nous sautâmes à l'eau et courûmes à terre, complètement trempés, mais sans avoir perdu un seul homme. Le froid nous saisit alors avec une telle intensité et nous étions tellement heureux d'avoir échappa a un aussi grand danger que laissant le bagage sur le rivage, nous courûmes tout d'un trait à une maison bâtie à quelque distance par Mr. Morelle, dont l'hospitalité fut toute cordiale. Lorsque nous lui demandâmes s'il ne nous avait pas vus sur le lac, il nous répondit avec une surprise bien accentuée. " Jour de Dieu !...Qui est-ce qui aurait pu penser qu'il y avait du monde sur l'eau de cette tempête là. Il n'y a pas de berge qui peut sortir de ce temps là. Ceux qui vous ont dit de partir n'avaient pas d'autre dessein que de vous faire noyer. Et ils en sont capables pour faire manquer le chemin du Luc St. Jean." A cela nous répondîmes qu'on nous avait averti du danger avant le départ. " Mais ceux qui connaissaient le lac n'auraient pas du vous laisser partir. Depuis trois ans que je suis ici, je n'ai jamais vu une tempête de même." En effet le lendemain nous trouvâmes sur la lisière de la forêt des arbres renversés;