‹ Exploration de Quebec au Lac St. JeanChapitre 46 sur 50 · DE GRANDE BAIE A QUEBEC · texte numérisé non relu

DE GRANDE BAIE A QUEBEC

^T||9ENDREDI le 27, nous partîmes de j y/ f bonne heure avec nos vivres et quatre U ^ de nos sauvages pour commencer la ^Q traversée du portage de St. Urbain.

^ef Nous étions le premier à tenter le passage cette année en voiture et on nous prédit que nous ne réussirions pas. Notre charretier hésita d'abord, mais nous lui donnâmes du courage en l'assurant que c'était de l'exagération et que nos sauvages après s'être fait un chemin de Québec au lac St. Jean, débarrasseraient bien la route pour nous faire un passage. Tout alla pour le mieux jusqu à une lieue du lac Ha ! Ha ! où le chemin n'est pas fait. C'est un sentier embarrassé de souches et de gros cailloux que nos deux chevaux franchirent en y laissant le fond des traineaux, mais en conservant les patins. La tempête qui avait failli nous faire périr sur le lac s'était fait sentir également ici et une trentaine d'arbres renversés barricadaient le chemin ici et là. Chaque fois qu'un tronc d'arbre n'avait que trois pieds au-dessus du niveau du sol, nos chevaux réussissaient à passer par-dessus et nous enlevions à bras (l'homme la voiture, mais lorsque deux ou trois arbres étaient renversés les uns par-dessus les autres la hache seule de nos sauvages pouvait nous ouvrir un passage. Il est impossible de se faire une idée des obstacles sans nombre que nous eûmes à franchir ainsi et à notre très-grande surprise nous ne laissâmes en arrière que le fond des traineaux. Les chevaux d'une rare docilité, nous suivaient aveuglement par-dessns les gros cailloux les troncs d'arbre, les fondrières et les ponts démolis.

De trois lieues en trois lieues il y a un poste où chacun fait sa cuisine à même ses provisions, et donne la ration des chevaux. Le soir nous couchâmes au poste du lac Ha Ha. Un poêle et deux bancs boiteux formaient tout l'ameublement de ce logis, sous lequel s'abritaient dans une communuauté touchante, bêtes et gens séparés seulement par une distance de quelques pieds. Nous étions là dix pensionnaires sans compter les chevaux, et nous nous abreuvions à la même coupe, comme dans les temps antiques, avec le petit verre unique de l'établissement. Il y avait là quelque chose de souverainement étrange dans ce groupe d'hommes vigoureux et hardis, assaisonnant de gros sel le repas et la conversation, tandis qu'à côté d'eux piaffaient les chevaux impatients auxquels on n'avait pas encore donné l'a-

voine. En jetant sur cette scène, encadrée des troncs d'arbres formant les paroies du logis, les pâles reflets d'une lumière fumeuse laissant dans l'ombre les angles les plus éloignés, on aura un tableau bien rare d'un épisode de voyage dans nos forêts.

Samedi le 28, nons repartîmes de bonne heure pour terminer les trois lieues de sentier qui nous coûtaient tant de difficultés et nous étions bientôt à la traverse de la rivière Malbaie, que nous passâmes heureusement sur la glace avec nos chevaux, en risquant un peu. Le soir nous étions au poste de la galette où nous rencontrâmes le capitaine Rhodes en partie de chasse. Son expérience de la localité le porte à croire que la culture de ces montagnes est imposeible, mais qu'elles pourraient être utilisées avec beaucoup d'avantage par des troupeaux de rennes qui se nourrissent dans le nord de la Russie d'une espèce de mousse trèsabondante sur les hauteurs du lac Jacques- Cartier. Cette suggestion mérite certainement la considération du gouvernement et plus particulièrement du ministre d'agriculture." Une étude de cette question ouvrirait peut-être à une nouvelle production ces immenses territoires jusqu'ici improductifs.

La paroisse de St. Urbain est également située en arrière de la Baie St. Paul, à environ 9 milles de cette dernière paroisse, sur la rive ouest de la rivière du Gouffre, laquelle renferme une population de 117 familles ou 761 habitants, tous franco-canadiens. Le seigle, l'avoine, le sarrazin et les patates sont les principales cultures, ainsi que le foin. Un chemin, long d'à peu près 63 milles, est ouvert complètement dont dix milles seulement restent à parachever, lequel part de St. Urbain et va aboutir à la Grande-Baie. Cette route est l'une des principales communications entre le fleuve St. Laurent et la vallée du Haut-Saguenay. D'après le rapport de M. Ovide Tremblay, conducteur des travaux de 1861, le sol à travers lequel passe ce chemin est d'une assez bonne qualité. Le bois y est très beau et très long, surtout dans les forets qui s'étendent depuis le lac Ha ! Ha ! à aller jusqu'à environ 7 milles des premières habitations delà Grande-Baie. La nature du sol dans cette partie est aussi d'une qualité supérieure.

Le Lac Ha-Ha, dont parle M. Tremblay, se trouve situé dans le canton Boilleau, nouvellement arpenté, lequel donne la vie à la

rivière Ha-Ha qui va tomber dans la Baie. Le chemin de St. Urbain suit cette vallée.

MM. Bois et Bouchard, qui ont remplacé M. Tremblay pour la direction des travaux de ce chemin, en 1862, confirment dans leur rapport l'opinion émise par M. Tremblay sur la beauté du bois et l'excellence du sol du canton Boilleau, situé aux deux tiers du chemin de St. Urbain, du côté de la Baie.

M. l'abbé Morisset, curé de St. Urbain, rapporte devant le Comité de Colonisation de 1862 que les terres arpentées des cantons De Salles et Caillères se défrichent partout où il y a des chemins ouverts. Il fixe l'attention du gouvernement sur la nécessité d'arpenter trois rangs dans le premier de ces cantons qui avoisinent la rivière du Gouffre et les plus rapprochés de la seigneurie du même nom, pour lesquelles terres un assez grand nombre d'habitants de St. Urbain et des paroisses environnantes auraient le désir d'y former des établissements pour leurs enfants ; mais le défaut de communication a été un obstacle qui les a arrêtés jusqu'ici, et qui les arrêtera encore longtemps dans leurs projets, s'ils ne peuvent obtenir du gouvernement une aide pour avoir un chemin qui y conduise.

Voici ce que dit M. Drapeau sur cette partie du pays :

Dimanche le 29, •nous arrivons à la Baie St. Paul après avoir traversé la magnifique paroisse de St. Urbain située au fond de la vallée qui est la prolongation de la Baie St. Paul ; toute cette partie du pays est d'une rare fertilité et l'aisance générale se traduit par la grandeur et le luxe de résidence des propriétaires. Les bâtiments de ferme sont vastes et bien bâtis indiquant l'abondance des récoltes qu'ils abritent chaque année. Notre collègue Mr. Gagnon le représentant du comté de Charlevoix, que nous remercions de sa gracieuse hospitalité nous apprit que le chemin du portage de St. Urbain avait coûté en moyenne $300 le mille pour le transformer d'un chemin d'hiver bien fréquenté en un chemin d'été. Cette donnée nous est précieuse parcequ'elle peut servir de base aux calculs du coût probable d'un chemin d'été de Québec au lac St. Jean où il se présente à peu près les mêmes difficultés. Lundi le 30, nous partions pour St. Joachim et le lendemain nous arrivions à Québec après une absence de 41 jours.

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