‹ Exploration de Quebec au Lac St. JeanChapitre 7 sur 50 · LE DIMANCHE DANS LE CAMP · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE DANS LE CAMP

E Dimanche dans la forêt est essentiellement un jour de repos. Le camp de la veille a été choisi avec un soin particulier, près d'un ruisseau dont l'onde claire sera à la portée du cuisinier, et en même temps fournira un vaste bassin aux ablutions obligées du lendemain. La mousse sur laquelle est élevée la tente a été nivelée avec art et une double couche de branches de sapin la recouvre formant un tapis tout à la fois élastique et moelleux. Les toiles ont été vigoureusement tendues et recouvertes de h ur toile cirée défient la pluie la plus torrentielle. Une pile de larges bûches mesurant un pied de diamètre et 10 pieds de longueur, est là près du feu pour V alimen-

ter pendant trente-six heures. Après une veillée, prolongée assez tard dans la nuit, les couvertes se ferment et le sommeil de plomb des voyageurs, éclairé par la lueur blafarde du feu du camp, se prolonge bien avant dans la matinée sans que les apprêts bruyants d'un déjeuner matinal viennent troubler les songes de ces heureux habitants des bois. Le cuisinier n'est pas étranger au repos du septième jour. Les apprêts du déjeuner sont pour lui un délassement et ce jour-là il trouve presque toujours de l'aide parmi ses compagnons. Vers dix heures tout le monde se met à genoux dans une prière commune pour célébrer le jour du Sabbat. Voyez-vous cette poignée d'hommes à cent milles de toute habitation, entourés d'un mur de verdure infranchissable à premftre vue. Avec quelle confiance leurs regards se tournent vers le oiel ! Ils n'ont pour abri qu'une toile légère, pour vêtements que des habits grossiers souvent en lambeaux, pour vivres que quelques livres de viande et de farine. Mais ils ont appris à ne désespérer jamais efcl'heure du danger les trouve debout, déterminés à le combattre par tous les moyens. Rien n'est beau comme cette prière partie de la forêt pour monter jusqu'au ciel. Ici plus d'ostentation; c'est l'homme isolé demandant à son créateur la force de sortir sain et sauf des dangers qui l'entourent et que bien souvent lui seul peut détourner. Nous nous rappelerons toujours cette parole échappée à notre vieux chef Huron, le vétéran des chasseurs de Lorette, à une époque de notre exploration où nous avions épuisé nos vivres et où les premières habitations étaient encore à une grande distance. " Si le bon Dieu veut nous prendre, il a son enbelle à présent." Puis après un moment de réflexion et de silence, il reprit : — " Mais sûrement qu'il n'est pas si méchant que de nous faire tous périr de faim."

Après le chapelet l'après-midi se passe à réparer les accidents du voyage. Les étoffes les meilleures ne résistent pas aux attaques incessantes des épines et des branches •èches. Le cuir le plus épais est souvent percé par les chicots. Les raccommodages occupent donc une partie considérable de la journée. Le pansement des blessures reçoit aussi une attention toute spéciale. Le lavage du linge se fait également comme distraction. Enfin les notes des arpenteurs ■ont rédigées, la course tracée, et les cartes •onsultées sont le thème d'une foule de probabilités sur la route à parcourir servant de conversation pour tout le monde.

Nous avions justemeLt terminé notrfe tardif déjeuner lorsque les craquements des branches en même temps que les aboiements de notre chien nous annoncent un étranger. C'était un nouveau guide que nous envoyait fort heureusement la société de Colonisation de St. Roch. Il avait suivi nos traces tt nous indiqua notre position par rapport au chemin que nous désirions retrouver. Il nous informa que nous avions dévié de notre route en prenant à gauche au lieu de prendre à droite de la montagne que nous avons rencontrée hier, et nous donna des instructions pour arriver à un grand chemin carossable ouvert pendant l'été par le séminaire de Québec, et qui suivait une direction parallèle à la nôtre, mais plus à droite. Notre faux guide ignorait complètement ces données et était dans la plus grande confusion de nous avoir ainsi écarté.

Après avoir accepté les services de notre nouveau guide, celui-ci retourna chez lui chercher ses effets et nous donna rendezvous pour le lendemain soir à l'intersection d'un chemin que nous devions traverser.

TTN EENVERSIS.

E bonne heure, lundi le 26, nous nous mettions en marche dans la direction indiquée par notre nouveau guide. Cette fois M. Neilson se mit à la tête de l'expédition, mais sans plus de succès que les jours précédents et la nuit nous surprit campés dans un bas-fond près d'un petit ruisseau,sans que nous eussions rencontré le chemin. Toute la journée nous avions côtoyé les flancs des collines pour éviter les aulnages des bas-fonds qui sont pour ainsi dire infranchissables. Quelques-uns de nos porteurs canadiens étaient complètement exténués et l'orgueil seul les empêchait de rester tn arrière. Un d'eux surtout, jeune encore et d'une taille peu robuste, avait des larmes dans les yeux et fesait peine à voir avec ses 90' livres de farine et de lard sur les épaules.

Pour la première fois nous avions à traverser un renversis, et les descriptions que nous en avions eues n'avaient rien d'exagéré. Un renversis n'est autre chose qu'une forêt renversée par un coup de vent. Les arbres entrelacés jonchent le sol sur une épaisseur variant de 4 à 12 pieds. C'est une barricade infranchissable qu'il faut pourtant franchir, et si on se rappelle que ces renversis couvrent quelques fois une étendue de plusieurs milles on aura une idée des dangers où se trouvent les explo-

rateurs lorsqu'ils rencontrent sur leur route une barrière aussi difficile à passer. Cette fois le renversis qui se présentait devant nous n'avait que quelques arpents en superficie, mais nous eûmes tout le temps de juger des inconvénients d'une marche aérienne, d'une branche à l'autre, sans cesse interrompue de chutes plus ou moins sérieuses. C'était plutôt une suite de sauts périlleux et d'autant plus hasardés que la neige en couvrant également les troncs d'arbres et les petites branches mortes, voilait les espaces dangereux dans lesquels nous tombions recouverts d'une avalanche. De plus un taillis épais de jeunes pousses recouvrait ce malheureux renversis et l'embarrassait encore de ses branchages, trop faibles pour donner un point d'appui et assez touffues pour masquer les dangers que nous voulions éviter. Comment nos hommes avec leurs lourds fardeaux de 100 livres purent franchir ce renversis est incompréhensible.

Nous étions tous dispersés dans différentes directions, chacun cherchant le meilleur passage et nous fûmes fort surpris de voir sortir tous nos porteurs les uns après les autres de ce labyrinthe inextricable dont nous avions eu peine à nous arracher, bien que nous ne fussions pas embarassé* d'un paquet. Les renversis sont sans contredit les plus grands obstacles que nous ayions rencontrés dans toute notre exploration.

Nous avions à peine terminé les travaux de campement lorsque notre nouveau guide arriva et nous apprit que nous n'étions qu'à dix minutes du chemin ouvert par le séminaire de Québec et que dans un quart d'heure nous serions dans le sentier de chasse qui devait nous conduire au lac Jacques-Cartier.

Ces renseignements firent renaître le eourage chez nos porteurs fatigués et chacun s'endormit avec la perspective d'une bonne journée de marche pour le lendemain.

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