BELLE-ISLE ENTERRE SES DERNIERS COMPAGNONS
Je voulus gagner dans les terres, mais il me fut absolument impossible de le faire, car je trouvay tout le pays noyé jusqu'au col. Il a fallu donc se résoudre à retourner. Pour cet eflet, je m’acheminay, et, ayant marché jusqu'à un demy quart de lieue, d’où j'avois laissé mon camarade, pour lors je vis positivement, dans l'endroit où je l’avois quitté, quelque chose de rouge; cela me frappa jusqu'au vif, et je me doutay bien que c'estoit mon camarade qui estoit mort. Je m'avançay tout près de luy; je vis que je ne m'estois pas trompé; je fus pour le toucher, et je le trouvay roide, et qu’il sentoit fort mauvais. Je fis vite un trou, et je l'enterray. Je laisse à penser au lecteur ce que je souflris pour lors. L'ayant enterré, je me remis en chemin pour me rendre à mon autre camarade, qui n'estoit qu'à deux lieues de là. J'y arrivay enfin, et m’estant approché de la tente qui estoit abattue, j'appelay Duclos; personne ne respondit. Je m'imaginay qu'il estoit mort aussi. Etfectivement., ayant levé la tente, je le vis mort et qui estoit encore chaud. Je l’enterray comme les autres.
Quand je me vis seul, je mourois cent fois par quart d'heure. Je restay deux jours sans manger, n'en ayant pas la force. Cependant le troisiesme je n'en pouvois plus. Je fus pescher des huistres, car il y en avoit là, comme j’ay dit cy devant. Je mangcay beaucoup et presque tout ce qui en restoit. Je n'avois dans ce temps là plus d’amunition et ne scavois comment faire pour vivre. Je m'avisay de couper l'herbe et je la fis bouillir; j'en mangeay beaucoup et en pensay mourir la première fois.
Il y a aussi des arbres dans ce quartier là, que la mer jette à la coste; ces arbres estant secs ct presque pourris,
il s'y trouve des vers longs comme le doigt et jaunes. J'en