PÉRÉ RETROUVE LES MARCHANDISES VOLÉES
qui avoit inondé tout ce bas pays, les neiges et les glaces estant survenues. Ils eurent toutes les peines du monde à les retirer; ensuite ils furent voir les corps pour tascher de les déterrer, mais ils ne purent les avoir, les misérables les ayant jetez dans un pays tremblant et poussez dans un trou qu'ils y avoient fait. Ils ne s’estoient pas contentez de cela, ils avoient poussé des branches d'arbres au travers d'eux pour empescher que, le printemps où l’eau surmonte ce pays, ils ne pussent point flotter, et, par cette précaution, ils espéroient que les François, ne trouvant aucune marque que ceux qui manquoient eussent esté tuez, ils croiroient qu'ils se seroient noycez ayant tourné sous voile, ainsi qu'ils en avoient fait courir le bruit, — disant qu’ils avoient trouvé, de l’autre costé du portage dans le lac, un canot à la coste tout rompu et qu'ils croyoient que c’estoit un canot de François.
Les marchandises levées, le sieur Peré les fit apporter où estoient tous les Francois, tant ceux qui devoient hyverner à Kiaonan et qui ne scavoient rien de la mort de Jacques Lemaire et Colin Berthot, quand le sieur Peré y arriva, que les dix qui estoient de son détachement. Ayant conféré ensemble des mesures qu'ils prendroient pour en éviter la perte totale, il fut conclu qu’elles seroient mises au dernier offrant. Il en fut donné 1,100 livres, qui doivent estre payées en castor à Monsieur de La Chesnaye, auquel j'envoye le nom de ceux qui en sont débiteurs.
Les Sauvages qui estoient présens, quand Achiganaga ct ses enfans furent arrestez, voulurent danser les calumets à M. Peré et luy donner des esclaves, ce qui ne tendoit qu’à accommoder le meurtre commis sur les François; il connut leur intention : c'est pourquoy il ne le voulut pas souffrir et dit
45 ÉNERGIE DE PÉRÉ,
que cent esclaves ny cent paquets de castor ne lui feroient pas vendre le sang de ses frères, et que quand il me les auroit remis, je verrois ce que j'aurois à faire. Je fis dire icy la imesme chose dans les conseils, afin que doresnavant ils ne crussent pas sauver par des présens ceux qui entreprendroient de faire de semblables coups.
Au reste, le sieur Peré fait bien voir, Monsieur, par la conduite qu’il a eue à déterrer cette affaire, qu'il n'est pas si fort dans l’interest des Sauvages, comme le bruit en couroit, J'ose dire que je n’en connois point qu'ils craignent plus, qui les flatte moins et qui les connoisse mieux.
Les criminels estant en deux endroits différens, le sieur Peré, se voyant forcé d'en garder quatre, destacha M. de Repentigny, de Manthet, et six autres François, pour aller arrester les deux qui estoient parmi de leurs gens à huit lieues dans le bois, ce qu'ils firent vigoureusement. Entre autres, MM. de Repentigny et Mantet firent voir qu’ils ne craignoient rien, où leur honneur les appeloit. Le sieur de La Chevrottière a fort bien servy et de sa personneet par ses advis, — ayant indiqué l'endroit où ils estoient. Achiganaga, qui l’avoit adopté pour son fils, luy avoit dit l'endroit où ils devoient chasser l’hyver. Cy joint, Monsieur, je vous envoye le nom de ceux qui furent du détachement, et comme je les empeschay de porter aucuns effets, ne s'agissant pas d'aller en traite, si, ce printems, ils ne pouvoient se défaire de leurs marchandises, je leur ay fait espérer que vous auriez assez de bonté pour les continuer pendant une année, afin qu'ils ayent lieu de faire leur traite; c'est la grâce que je vous demande pour eux. M. de Boisguillot, qui reste ici, attendra là-dessus vos ordres.
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