ESPÈCES REMARQUABLES
Cette nomenclature aride exige, comme complément, quelques lignes sur les espèces qui appellent l'attention.
Tahoûri.
Sous ce nom , les Touareg connaissent un grand Carnivore , de la taille de la hyène, commun dans toute l'Afrique centrale et qui porte les noms suivants dans les pays qu'il habite :
Au Haonssa» Kora; A Timbouktou, Kourou ; An Touât, Gabou.
D'après les Touareg venus à Paris, il y aurait au Jardin des plantes un tahoûri originaire du Sénégal.
D'après M. le commandant Hanoteau , il en existerait dans le Ahaggâr deux variétés : Tune noire, l'autre blanche. Cette dernière serait très-craintive.
Loup, — Adjoûlé.
Je donne le nom de loup à une espèce très-féroce qui vit dans le haut du Tasili et dans les montagnes du Ahaggâr. Je n'ai pas vu cet animal et je n'ose pas affirmer qu'il soit réellement un loup ; cependant, par les renseignements qui m'ont été donnés, je ne puis que l'assimiler à cet animal.
« Il ressemble à un grand chien fauve, disent les Touâreg\ et il « est le seul Carnivore de notre pays qui attaque l'homme sans même (( être provoqué à la défense. »
Les anciens auteurs avaient signalé la présence du loup dans le Nord de l'Afrique : il n'est donc pas étonnant qu'il s'y retrouve là où la présence de l'homme ne lui dispute pas le terrain.
Cette espèce semble d'ailleurs tendre à disparaître des montagnes des Touareg, comme elle a disparu du Tell, car aujourd'hui, si l'on en croit les indigènes, elle serait déjà assez rare.
Guépard.
Le guépard est assez commun dans toute la région de l"Erg, au Sud de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc; il entre peu dans les montagnes des Touareg.
Les Souâfa le chassent pour sa peau, plus petite, mais aussi belle que celle de la panthère.
Dans l'Asie méridionale, où cet animal existe, on le dresse pour la chasse': d'où lui est venu le nom vulgaire de tigreH:hasseur. Dans les contrées de l'Afrique septentrionale, où on le rencontre, le guépard chasse pour son compte seulement.
Onagre.
L'ona^ ou âne sauvage vit en troupeaux dans le Tasîli du Nord , dès la plus haute antiquité , car Pline le signale à peu près dans les mêmes lieux. C'est un bel animal, assez grand, très-rapide, mais d'une domestication difficile.
Les Touareg ont renoncé à le poursuivre ; ils lui tendent des pièges. Les jeunes seuls, susceptibles d'être dressés, sont conservés vivants. On tue les vieux pour avoir leur peau.
AfUUope mohor.
Ce ruminant, si remarquable par ses cornes recourbées en avant, par la blancheur de son pelage, par la gracieuseté de sa démarche, vit en grand nombre dans la plaine d'Admar. On commence à le trouver dans les dunes de F'Erg. Il est très-commun dans le pays d'Aïr. Les Touareg le chassent pour sa viande et pour sa peau dont ils font leurs boucliers.
Le cuir de l'antilope mohor est épais et assez résistant pour parer utilement les coups de flèche, de sabre, de javelot et de lance. 11 peut dévier la balle, l'amortir, mais non la repousser.
AntUope oryx, *
La viande de cet animal, appelé hosuf sauvage par les indigènes, sert en grande partie à l'alimentation des Sahariens et des caravanes.
Les Cha'anba et les Souâfa lui font de grandes chasses dans T'Erg et viennent vendre à Ghadâmès la chair salée et séchée qui en est le produit.
Pendant mon séjour dans cette ville, j'ai souvent fait usage de cette viande.
Akaokao,
Les Touareg donnent ce nom à un petit mammifère noir, à peau excessivement dure, qu'on trouve dans les ouâdi de l'Akâkoûs et du Tasîli, et qui vit sur les arbres dont il mange les feuilles.
Cet animal est très-craintif et fuit dans les fentes des rocUers dès qa*il entend venir quelqu'un.
Autruche.
L'autruche est rare dans le pays des Touareg et on ne chasse même pas celles qui y sont, parce que les habitants de cette contrée, n'utilisant pas , comme les Arabes , sa graisse et ^a chair, ne trouvent pas d'intérêt sérieux à la poursuivre. Quant aux plumes, déchirées par les rochers, elles n'ont aucune valeur.
Celles de la région sablonneuse de T'Ergsont, au contraire, trèsrenommées pour leur belle conservation. Les Souâfa obtiennent des dépouilles de ces oiseaux des prix plus élevés que de celles de toute autre provenance.
Le 7 mars 1861 , au puits de Tarz-Oûlli, sur la route de Rhât, j'ai rencontré un marchand deGhadâmès, El-Hâdj-Mohammed-ben- Deloû, qui suivait une caravane lui appartenant. Il était accompagné dans son voyage par une autruche femelle privée. On lui mettait des entraves comme aux chameaux qui vont au pacage. Ce fait ne parut pas extraordinaire à mes compagnons de route.
Gypaète.
Les Touareg tirent cet oiseau , d'ailleurs commun , pour en avoir la graisse et la viande. L'une et l'autre sont préconisées contre les piqûres et les morsures d'animaux venimeux.
CrocodUe.
Je signale la présence du crocodile dans les lacs de Mîherô, et aussi à la tête de l'Ouâdi-Tedjoûdjelt, en un endroit appelé Tadjeradjeré, sur le rebord Sud du Tasîli du Nord.
Les grandes inondations qui ont eu lieu à Tépoque de mon passage àTikhâmmalt m'ont empêché d'aller moi-même constater l'identité de cet animal amphibie avec ceux du Nil ou du Niger, mais les renseignements précis et certains qui m'ont été donnés par des personnes ayant vu le crocodile en Egypte et dans le Soudan , l'effroi qu'il inspire aux serfs riverains , la dîme qu'il prélève sur
les troupeaux qui vont boire aux lacs, enfin les blessures dont quelques Touareg portent la cicatrice, ne me laissent aucun doute à cet égard.
D'après les Touareg, ce reptile reste caché dans des grottes sousaquatiques pendant l'hiver et il vient à partir du printemps sur le rivage.
A la saison des amours, disent-ils, les femelles poussent des cris semblables à ceux des chameaux en rut.
Toutefois, l'existence d'un aussi grand animal dans de petits lacs de quelques hectares à peine et dans un pays où les pluies sont rares semble d'abord improbable. Cependant l'histoire et la constatation récente de l'existence du crocodile dans des régions similaires m'autorisent à maintenir ce saurien dans la nomenclature de la faune du pays des Touareg du Nord.
Pline nous apprend que le fleuve Nigris (l'igharghar moderne) était habité par des crocodiles ; que l'éléphant se trouvait à l'état sauvage sur les bords du Guîr, rivière saharienne qui aboutit au Touât , et même dans les belles vallées de Ghariân , au pied des montagnes de la Tripolitaine, au Nord des lacs de Mîherô.
Les historiens, d'accord avec les géographes et les naturalistes, nous enseignent en outre que les Carthaginois se servaient d'éléphants domestiques dans leurs guerres.
Pour que des éléphants aient pu vivre en liberté dans le Nord de l'Afrique, il a fallu que le pays fût alor3 plus boisé et mieux arrosé qu'aujourd'hui.
Là où il y a assez d'eau pour l'éléphant, il y en a assez pour le crocodile, car l'un et l'autre se rencontrent à peu près partout dans les mêmes localités.
On a été aussi surpris en apprenant, par les explorations de MM. V. Guérin et Roth, que le crocodile se trouvait encore en Palestine dans rOuâdi-Timsah, torrent analogue à ceux du Sahara. Désormais ce fait est accepté par la géographie zoologique.
D'ailleurs, l'existence du crocodile dans les lacs du Tasîli du Nord ne serait pas une exception dans la région saharienne, car, s'il faut en croire les Teboû, plusieurs lacs de leurs pays, notamment celui de Domor, sur la frontière du Borgou, seraient aussi peuplés de crocodiles.
L'étonnement du lecteur sera moins grand, s'il se rappelle que les
lacs à crocodiles de Mîherô sont une des têtes de l'igharghar; que, dans les temps anciens, l'igharghar était, d'après Hérodote, un grand fleuve « iroTafioç (J^iyaç, » qui, sous le nom de Triton, se jetait dans la mer après avoir traversé trois grands lacs.
Si le grand fleuve, dont le lit, à sec, n'a pas moins de 6 kilomètres de largeur au point où je l'ai traversé, roulait encore de grandes eaux, personne ne serait surpris que le crocodile fût un de ses hôtes; par la même raison, on doit accepter comme vraisemblable, l'eau à ciel ouvert ayant manqué dans la partie inférieure du fleuve, que les animaux auxquels il donnait la vie soient remontés jusqu'à ses sources.
Si le xorajxoç [uyoLç d'Hérodote explique la présence des crocodiles dans les eaux des petits lacs de Mîherô, au besoin , ces crocodiles justifient l'identification de l'igharghar moderne avec l'ancien fleuve Triton.
Avec le temps tout a changé : faute d'eau, le chameau a remplacé le zébu ; faute d'eau, l'igharghar est devenu un grand ouâdi au lieu d'être un grand fleuve, et de même qu'il y a encore quelques zébus dans l'oasis, riche en eau, de Rhât , de même il y a encore des crocodiles dans les lacs de Mîherô.
La zoologie, dans ces cas, vient confirmer les traditions de l'histoire.
Gecko des sables,
, Les Touareg et les Arabes sont unanimes pour proclamer le gecko venimeux. Dans le midi de la France aussi le gecko des murailles est réputé dangereux. Tout au plus peut-on admettre que les plaies contuses résultant de la morsure de ce lézard ne guérissent pas comme des plaies simples.
AfMtarhkarh.
Ce lézard, que j'ai rapporté du pays des Touareg dans de l'alcool, a été reconnu, au Muséum d'histoire naturelle, n'être autre que VAgama colonorum.
Les Touareg le disent venimeux et prétendent que son virus tue les chiens et rend les hommes malades.
Ce saurien, comme beaucoup d'autres Agames, inspire deTeffroi quand on le voit, pour sa défense, dresser sa tête et son cou armé de piquants, mais il n'est certainement pas venimeux.
Autres lézards.
Parmi les lézards dont mon exploration constate de nouveau l'existence dans le Sud de l'Algérie se trouvent :
L^Acanihodactylus Saviqnyi, ) . , .. . , „ .
^ ^ ^, , ; [ timekelkell des Touareg. L Acanthodactylus vulgaris , \
UAgama agilis.
Toutes ces déterminations, ainsi que celles des poissons , m'ont été données par M. le professeur Duméril.
Vipère cornue.
La vipère cornue ou Cérastes jEgyptiaca se trouve dans tout le Sahara : commune dans les bas-fonds et les vallées, rare dans les lieux élevés, recherchant les points où le sol est blanc, fuyant ceux où il est noir.
Plus encore que les autres vipères, ce reptile a besoin d'une grande chaleur pour être dangereux. En hiver, engourdi, il reste enfoui sous les sables; en été, il se tient volontiers dans son trou pendant tout le temps que le soleil n'échauffe pas la terre de ses rayons. D'ailleurs, craintif, il fuit avec la rapidité de l'éclair au moindre bruit, de sorte qu'une double surprise est nécessaire pour qu'un accident ait lieu.
Quoique plus rare chez les Touareg qlie dans les autres parties du Sahara, cette vipère n'en est pas moins redoutée à cause de la gravité de sa morsure , et on prend des précautions pour s'en préserver.
Vipère des jongleurs,
La vipère des jongleurs, si remai^uable par sa marche, la tête relevée et le cou étalé, en signe de menace, lorsqu'elle voit quelqu'un, est rare chez les Touareg; on la trouve plus communément
au pied du versant Sud de TÀurès à El-Faïdh et à Chegga, points les plus chauds et les mieux abrités du Sahara algérien.
Les Arabes de ces deux contrées appellent le mâle tha*abân et la femelle na'adja, nom conforme à celui sous lequel cette vipère est connue en zoologie : Naja haje.
Ce serpent, m'à-t-on dit, atteint la grosseur de la cuisse de l'homme et une longueur de deux à quatre mètres. Il est noir, et, quand il devient vieux, il porterait sur le cou une touffe de poils I
Il est de remarque générale que Teffroi causé par la vue des reptiles leur fait attribuer des dimensions en longueur et en grosseur qu'ils n'ont pas : il y a donc lieu de se tenir en garde contre l'appréciation et les descriptions des gens d'El-Faïdh et de Chegga.
On sait que cette vipère est venimeuse, mais on ne se souvient pas que quelqu'un ait été atteint par son poison.
Zorréig.
Le zorreîg est la vipère vulgairement connue en Algérie sous le nom de Vipère minute, par une fausse identification avec la vipère du cap de Bonne- Espérance, rapportée par Levaîllan t. Son nom scientifique est Échis carinata ou Vipère des Pyramides de Geoffroy.
On l'a trouvée aux environs d'Oran, mais elle est plus commune dans le Sud, sans y être très-fréquente. Elle n'existe pas chez les Touareg.
Desfontaines, qui, le premier, a signalé l'existence du zorreîg dans le Sud de l'Algérie, mais sans l'assimiler à aucune vipère connue , n'ayant pu se la procurer, lui attribue , d'après les indigènes , la faculté de s'élancer comme une flèche contre l'animal ou l'homme qu'elle veut atteindre. Sans avoir cette faculté au degré que la peur a peut-être amplifiée, il est incontestable que le zorreîg se dresse et se lance contre son ennemi, mais toujours à très-faible distance.
L'identification de VÉchis carinata avec le zorreîg des indigènes n'est pas douteuse , car, à Biskta, M. le capitaine Pigaiie en possède un exemplaire trouvé dans la contrée, et les Arabes ne lui donnent pas d'autre nom.
Psammophis punctatus.
Parmi les reptiles que j'ai rapportés du pays des Touareg et qu'ils confondent avec d'autres sous le nom général d*âchchel, s'en trouve un petit que j'ai capturé sur un arbre et qui a été reconnu être le Psammophis punctatus.
En l'examinant, on lui a trouvé à la mâchoire supérieure des dents cannelées, à venin, et à la base des dents une glande produisant nécessairement une sécrétion sur les propriétés toxiques de laquelle la science n'est pas bien fixée.
Ce reptile- est rangé dans la classe des Opisihoglyphes.
Codopeltis insignitus*
Je signale ici, pour mémoire seulement, une couleuvre trouvée dans le Sahara algérien, qui a été reconnue être le Cœlopeltis insignitus.
Serpents fabuleux.
Ils sont au nombre de deux.
Le plus petit, quoique ayant quatre fois la longueur de l'homme, porte une robe grise argentée avec des taches jaunes rougeâtres.
On l'appelle âchchel.
Cet animal sort peu l'hiver, il craint le froid.
Le plus grand s'appelle tânerhouet; il est rare.
Sa peau est tachetée, sa tête est couronnée de cornes, il crie comme un chevreau.
Quand ce serpent marche, il laisse sur le sol des traces profondes de son passage.
Voilà ce que disent les Touareg.
Mais, leur demande-t-on s'ils ont vu ces serpents, de leurs yeux vu , tous reconnaissent qu'ils en ont seulement entendu parler.
Rien d'étonnant à ces créations imaginaires. Les ancêtres des Touareg ont probablement, eux aussi, entendu parler de ce fameux serpent de Régulus qui anéantit une armée romaine près de Carthage.
Poissons.
fai déjà dit que les Touareg avaient trois espèces de poissons dans leur pays : les imanân qui vivent dans quelques rivières, Yasoùlmeh et Yisattâfen qui se tiennent dans les lacs.
Pendant que je séjournais à Tikhâmmalt, les eaux de débordement venues du Tasîli, en traversant les lacs, emmenèrent dans la plaine quelques poissons. Le seul que je pus me procurer est le Clarias lazera, l'asoûlmeh des Touareg, armé de longues barbes, comme ceux de la môme espèce trouvés dans le Nil et dans le Niger *. ( Voir la planche ci-contre. )
D'après les Touareg, les isattâfen atteindraient la grosseur de la cuisse de l'homme et auraient une longueur de deux à trois coudées.
Les poissons des lacs de Mîhero donnent lieu à une pêche qui contribue à l'alimentation des serfs riverains. A cet effet, ils creusent sur les bords des lacs de petits canaux étroits, aboutissant à des réservoirs dans lesquels les poissons viennent pour y chercher une nourriture qu'ils ne trouvent pas dans les profondeurs des lacs.
1. Voici la description de ce poisson, d*après un extrait de VHistoire natwrslU des Poissons, par M. le baron Cu?ier et M. A. Valenciennes, tome XV, page 372 :
Le Harmoulh lazera {Clarias lazera, Nob.)*
Nous trouvons une figure parfaitement reconnaissable de Tun d'eux dans les dessins faits dans la haute Egypte par M. Riffaud.
Les caractères tirés de la disposition des dents Yomériennes sont très-sensibles. Le cr&ne est un peu plus large en ayant , surtout parce que le grand sous-orbiculaire postérieur est plus large ; il est un peu convexe transversalement, et sa pointe mitoyenne, due à la proéminence interpariétale, est un peu plus obtuse; ses barbiUons beaucoup plus longs. Le maxillaire dépasse la pectorale, et atteindrait à la naissance de la dorsale; le nasal a moitié de sa longueur, le sous->mandibula:re externe en a les trois quarts , et touche le milieu de la pectorale ; Tinterue est de moitié plus court que Texteme. Une autre différence bien marquée, c'est que les dents vomérieunes sont mousses, ou comme de peths pavés ronds, serrés, disposés sur un croissant plus large dans le milieu... *
Le dessus de ce poisson parait cendré , et le dessous blanchâtre. Les nageoires sont d'un cendré brun. Sur le dos sont de chaque c6té des séries verticales de points blancs, au milieu de chacun desquels parait un petit pore, elles ne dépassent pas la ligue latérale , et Ton en compte neuf ou dix depuis la nuque Jusqu'au milieu de la longueur où elles s'effacent par degrés.
Le cabinet du roi en a un long de trois pieds.