Littéralemeat, eau bouillante
Quelques bouquets de palmiers et d'acacias apparaissent, à l'ouest du Morambala, sur la langue de terre qui sépare le Chiré du Zambèse; un endroit fertile et des plus giboyeux. Les rameurs n'osent pas y coucher, dans la crainte d'être surpris par les lions; ils préfèrent passer la nuit dans l'île.
De^ hommes de Ghoupanga, que nous avons à notre service, ont crié l'autre soir qu'il y avait un lion sur la rive. La nuit était d'une obscurité complète, et nous n'aperçûmes que deux points étincelants qu'on nous dit être les yeux de l'animal; car ici, comme ailleurs, ils sont persuadés que les prunelles du lion flamboient toujours dans l'ombre. Comme ce n'étaient pas des mouches lumineuses, élatérides ou fulgores, puisque rien ne bougea au coup de fusil qui leur fut adressé, il est probable que c'étaient des vers-luisants.
Au-dessus du Morambala, nous nous engageons dans un marais d'une vaste étendue où serpente le Chiré. Vers le nord, pendant bien des milles, se déploie un véritable océan de verdure dont la surface est tellement plane qu'on pourrait y prendre la hauteur du soleil. A dix ou quinze milles au nord du Morambala s'élève, en forme de dôme, le Makanga ou Chi-Kanda. Plusieurs autres montagnes, dont les sommets ont l'air d'être granitiques, se dirigent vers le nord, et forment la côte orientale de la vallée. Une autre chaîne , composée de roches métamorphiques, ayant son point de départ en face de Senna, ferme la vallée du côté de l'ouest.
Après avoir traversé une partie de ce marais, nous arrivons à une large bande de palmiers et d'autres arbres, qui se déroule sur la rive droite, où elle divise la plaine.
Les traces de la grosse bête y abondent; des éléphants ont cueilli les noix des palmiers, dont le goût est agréable, et qui servent d'aliment aux indigènes.
Deux pythons, lovés ensemble et reposant parmi les branches sont tués à coup de fusil. Le plus grand des deux, qui est une femelle, a dix pieds de long ; c'est une espèce inoffensive, et dont la cha^ est, dit-on, bonne à manger.
Les Makololos, ayant mis le feu aux grandes herbes, à la place où ils coupaient du bois, un buffle solitaire s'est précipité hors des flammes, et a chargé avec fureur un jeune homme fort agile appelé Mantlanyané. Jamais la vitesse du pauvre garçon ne l'a
mieux servi ; au moment où il atteignit la berge, et sauta dans la rivière, les cornes de la bète furieuse n'étaient pas à six pieds de sa personne.
Vers le soir, après la journée faite, quelques-uns de nos hommes se sont mis à pécher. Us ne manquent jamais, suivant la méthode africaine, dès qu'ils ont jeté la ligne, d'agiter Teau en y frappant deux ou trois coups avec le sommet de la canne, afin d'attirer les regards du poisson. N'ayant pas été heureux, ilsl'etpliquent à la manière anglaise : « Le vent était trop fort, le poisson n'a pas mordu. »
De nombreux jardins, où l'on voit du maïs, du tabac, des citrouilles, bordent les rives marécageuses; ils appartiennent aux montagnards, qui les ont ensemencés pendant la saison sèche. A l'époque des pluies tous ces terrains sont submergés ; une grande quantité de poissons, le clarîas du Cap et le mulet africain principalement, y sont recueillis pendant la croissance des plantes ; on les fait sécher soit pour les vendre, soit pour les consommer plus tard.
Nous passons devant l'embouchure d'une petite rivière, qui sort d'une lagune de plusieurs milles ; c'est un cours d'eau profond, d'une largeur d'environ trente yards. Beaucoup d'hommes y sont occupés, sur différents points, à récolter la racine du lotus, qu'ils appellent nyika; ils en emplissent leurs pirogues. Cette racine, d'un usage alimentaire extrêmement répandu en Afrique, se mange grillée ou bouillie, et ressemble alors à nos châtaignes.
La majeure portion des lentilles d'eau qu'on voit sur le Chiré y sont amenées par cette petite rivière, et proviennent de la lagune où celle-ci prend naissance, lagune qui est appelée Nyanjaea-Motope, ou Lac-de-Boue. On la nomme aussi Nyanja-Pangono, c'est-à-dire, Petit-Lac; tandis que le marais des éléphants porte le nom de Nyanja-Moukoulou qui signifie Grand-Lac. Il est évident (la ligne du rivage se voit encore sur les montagnes adjacentes) qu'autrefois ces marais étaient des nap}»es d'eau profondes; les noms traditionnels qu'ils ont conservés sont une nouvelle preuve du dessèchement général que subit la terre africaine.
On ne croirait pas, que dans cette région, les connaissances géographiques des Portugais n'ont jamais été au delà du Pan -
gono et du Moukoulou. Le vicomte Sa da Bandeira, malgré ses patriotiques efiorts pour établir que nous n'avons pas découvert le lac Nyassa, n*a trouvé dans les archives de Lisbonne qu'un seul renseignement à ce sujet, et le cite dans une lettre officielle au gouverneur du Mozambique. Le dit renseignement établit que les habitants de Senna entretenaient des relations commerciales avec les montagnards du Horambala ; d'où le vicomte infère qu'ils ont dû remonter plus haut, et naviguer sur les nyanjas en question.
Dans tous les cas, ni l'un ni l'autre de ces marais n'a jamais été le lac Nyassa. Les cataractes du Ghiré sont complètement inconnues ; celle du Zambèse, la grande chute de Hosi-oa-Tounya, l'était également, nous en avons la certitude ; les Portugais en ignoraient même l'existence. Toutefois, avant d'avoir luja lettre du vicomte da Bandeira, nous supposions que les cataractes de Hurchison devaient être connues des anciens Portugais de cette province. Nous pensons même encore qu'elles ont dû être explorées; mais puisque leur découverte est demeurée cachée au reste du monde, puisque le souvenir s'en est perdu, même à Senna, elle doit se ranger parmi les explorations des indigènes.
Le bon vicomte sent aujourd'hui l'inconvénient de la politique bornée de ses ancêtres en fait de géographie ; ses descendants regretteront de même la politique de dupes que suivent ses contemporains en matière commerciale.
Un membre de la compagnie de Jésus, proposa autrefois d'explorer le lac Maravi; mais on ne voit nulle part qu'il ait exécuté ce projet. Voilà, nous regrettons d'avoir à le dire, tous les renseignements que nous avons pu nous procurer à cet égard; s'il nous avait été possible d'en apprendre davantage, nous le dirions sans réserve ; car nous n'éprouvons aucun désir de diminuer les découvertes des autres.
Le premier jour de cette nouvelle exploration du Ghiré, après avoir fait le bois qui nous était nécessaire, nous allâmes, vers le soir, au village d'un chef féminin appelé Ghikanda-Kadzé ; nous voulions y acheter du riz pour nos gens. Mais nous voilà dans la région bienheureuse où le temps n'est compté absolument pour rien , où les hommes s'asseyent et se reposent dès qu'ils sont fatigués. Ceux du village de Chikanda nous prièrent donc d'attendre jusqu'au lendemain, nous assurant qu'ils nous
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vendraient alors tout ce que nous voudrions. Mais nos quarante hommes, n'ayant pas de quoi souper , il fallut partir, et gagner le village suivant.
Chaque fois que nous rencontrons de ces individus, qui, pour ne pas se déranger, perdent le bénéOce d'une vente , et ne s'en inquiètent pas le moins du monde, ou qui pensent qu'on ne doit se hâter que lorsqu'il s'agit de fuir un ennemi, nos idées sur la puissance de la bourse et le time is money^ reçoivent un choc. La surexcitation née d'une concurrence avide, qui, en Europe, nous use l'esprit et le corps , et nous rend la vie amère, est inconnue dans cette région bénie. Les endroits cultivés n'y sont que des points imperceptibles en comparaison des champs immenses, dont l'herbe n'est pas même broutée. Quel dommage qu'une telle abondance, mise en réserve pour tous les hommes par la bonté du Père, ne profite qu'à si peu de monde 1
Notre misérable petit vapeur ne pouvant pas nous porter tous, il nous a fallu descendre les chaloupes, et y mettre une partie de notre escorte. Un soir l'une d'elles a chaviré dans l'ombre; il s'y trouvait un individu qui ne savait pas nager, et qu'on n'a pu recueillir. Tous les autres en ont été quittes pour un bain; mais la mort de ce pauvre garçon nous a remplis de tristesse, et ajoute au chagrin que nous éprouvons souvent d'avoir été trompés par le constructeur de ce malheureux navire; par un compatriote I II en est peu, qui auraient agi ainsi. Le Mor Robert, à ce qu'on nous assurait, devait porter de dix à douze tonneaux, et recevoir trente-six hommes. Mais ce chargement l'aurait fait couler bas; et il fallut en venir à l'expédient qui causa la mort de cet infortuné.
Le lendemain nous étions au village de Mboma, par 16° 56' SQf' latitude sud. On y fait venir une énorme quantité de riz; elles habitants s'empressèrent de nous en apporter ; ils nous le vendirent un prix fabuleusement minime ; et nous ne pûmes acheter la dixième partie de ce qui nous était offert.
Le soir, un ménestrel indigène nous donna une sérénade composée de chants sauvages, mais non dépourvus de charme, qu'il accompagnait de notes bizarres, tirées d'une espèce de violon monocorde. Son intention, dit-il aux Makololos, était de jouer toute la nuit, afin de nous engager à lui donner quelque chose. Les nuits étant glaciales (-{- S"" seulement), et compliquées de
brouillard, nos hommes lui demandèrent s'il n'avait pas peur de mourir àe froid; mais it leur répondit, avec l'assurance d'un joueur d'orgue italien : ■ Ohl non; je passerai la nuit dans la grande piro^e avec les blancs. J'ai souvent entendu parler d'hommes à peau blanche ; mais je n'en ai jamais vu ; et je dois chanter pour eux. ■ Il suffit néanmoins d'un petit morceau de cotonnade pour le faire déguerpir ; et il s'en alla de irèsbonne humeur.
L'eau du Ghiré, au lever du soleil, étant & vingt et un degrés an-dessus de zéro, et celle de l'air à huit seulement, ainsi que nous le disions tout à l'heure , il en résulte d'épais brouillards, qui s'élèvent de la rivière fumante. En pareille circonstance, le
VioloD oMcain,
bain froid du matin ne convient pas ;.car au lieu de se réchauffer au sortir de l'eau, on est transi, et l'on peut gagner le tVisson.
La chaîne de montagnes qui prend naissance vis-à-vis de Senna, passe à deux où trois milles du village de Mboma, et se dirige ensuite au nord-ouest. Le Malahoué en est le mont principal; une quantité de villages sont appendus à ses flancs boisés. La houille se trouve k fleur de terre; elle apparaît au milieu des roches.
A mesure que nous avançons le pays s'améliore; la vallée est moins marécageuse et les arbres s'y multiplient.
Sur les deux rives, dans chacun des sentiers qu'ont fait les hippopotames pour aller pattre, on voit des pièges destinés A ces
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pachydermes. L'hippopotame se nourrit exclusivement d'herbage ; nous ne l'avons jamais vu manger de roseaux, ni d'autres plantes aquatiques ; et dans tous les endroits où il a quelque chose à craindre, il ne pâture que la nuil. Ses lèvres énormes, agissant comme une faucheuse, lui ouvrent un chemin tapissé d'herbe rase, qu'il prolonge jusqu'à ce qu'il soit rassasié. Ses énormes canines semblent être à la fois des armes offensives et défensives.
Le piège à hippopotame que nous voyons ici est formé d'une poutrelle de six à sept pieds de longueur, dont l'un des bouts est armé d'un fer de lance, ou d'une pointe de bois très-dur que l'on recouvre d'un enduit empoisonné. Cette poutrelle est suspendue à une fourche par une corde traînante, fixée au moyen d'un crochet qui cède sous les pas de l'animal ; la corde est mise en liberté, la pièce de bois tombe aussitôt, et le dard venimeux transperce le cuir de la béte. Dans quelques endroits la poutrelle est chargée de pierres afin de la rendre plus lourde ; ici, elle est faite en bois dur, et a par elle-même une pesanteur suffisante.
Malgré la multiplicité des pièges, les hippopotames, étant des animaux défiants, sont toujours très-nombreux. L'un d'eux fut surpris par notre vapeur qui naviguait près de la rive. Dans son effroi, il s'élança hors de l'eau, et courut directement sous un piège, dont la poutrelle lui tomba sur la croupe; le dard empoisonné de 4a lance lui pénétra d'un pied dans les chairs. Il regagna l'eau immédiatement, mourut au bout de quelques heures, et fournit aux indigènes les éléments d'un bon repas. La viande n'est pas infectée par le poison, si ce n'est la partie qui entoure la blessure ; partie qu'on enlève aussitôt, et qu'on a soin de jeter.
Le soir on nous héla vigoureusement, et d'une voix impérieuse. « Où allez- vous? nous criait-on de la rive; où allez-vous comme cela? Pourquoi voyagez-vous? Quelles sont vos intentions?— Vous pouvez dormir; ne vous mettez pas en peine; » répondirent nos Makololos.
« Il fait eau plus que jamais à l'avant, monsieur, et nous avons un pied d'eau dans la cale, • furent les premières paroles qui nous saluèrent ce matin. Mais nous sommes habitués à ce genre de nouvelle; une catastrophe peut arriver n'importe quand, nous n'en serons pas surpris. Le parquet de la cabine est tou-
jours mouillé , bien qu'on Tessuie mainte et mainte fois par jour; c'est à confirmer la croyance africaine, qui veut que les Anglais vivent dans Teau, et n'aient pas d'autres maisons que les navires.
Cette malheureuse cabine est devenue l'habitation des moustiques; ils y pondent, ils y éclosent; et nous avons à supporter ceux de l'intérieur et ceux du dehors, dont plusieurs genres nous témoignent leur affection irritante. Une espèce, de couleur brune et de grande taille, que les Portugais appellent mansos (apprivoisés) vole droit à sa victime et fonctionne immédiatement comme si elle était conviée au festin. Il en est de tout petits dont la lancette n'en est pas moins singulièrement piquante et le poison très-actif. On se demande de quoi vivrait cette engeance si nous n'étions pas venus ici.
Les matières végétales qui se décomposent dans la vase, et le suc des plantes, forment la nourriture habituelle des moustiques; le sang ne leur est pas nécessaire. Ils abondent tellement dans les endroits malsains, que leur présence peut être considérée comme une sommation faite à Thomme de déguerpir, et de chercher une localité plus salubre. On n'en voit pas dans les lieux élevés; c'est dans les basses terres qu'on les trouve par myriades . Il n'y a que les femelles qui soient pourvues de suçoirs ; mais leur nombre paraît être hors de toute proportion avec celui des mâles. Le soir, quand le temps est calme, et que nous sonunes arrêtés, cette peste nous met au supplice; et l'on s'empresse de se fourrer sous sa moustiquière. Un seul de ces vampires, enfermé dans la gaze, vous fait passer une nuit dont on connaît les tortures ; elles ont été si souvent décrites qu'il est inutile de les raconter ici. L'expérience vous apprend bien vite que battre la moustiquière avant d'y entrer, afin d'avoir la certitude qu'elle ne recèle aucun de ces petits bourreaux, est le seul moyen de s'épargner les tourments qui soumettent le repos et le caractère à une si rude épreuve.
A quelques milles au-dessus de Mboma nous retrouvons, par 16» 44' 30" latitude sud, le village du chef Tingani dont le tambour de guerre réunit promptement quelques centaines d'archers. Ici les arcs et les flèches sont d'un travail supérieure ceux des peuplades que nous avons rencontrées plus bas. Les mousquetaires de Mariano ont pour ces flèches barbelées, et enduites de
poison, un respect qui les éloigne des villages de Tingani. Nous recevons un assez bon accueil des habitants de ces bourgades ; ils nous apportent ce qu'ils ont à vendre, et couvrent la rive de leurs produits variés.
On voit maintenant le Pirone, cette montagne majestueuse que nous avons nommée Clarendon. Plus loin encore, au nord-ouest, la grande chaîne des Miianje représente un sphinx, non terminé, qui regarde le lac Chiroua. C'est, dit-on, dans cette chaîne que le Ruo prend sa source; il coule vers le sud-ouest, et rejoint le Ghiré en amont du village de Tingani,
Un peu au delà du Ruo commence le Nyanja Moukoulou, le grand marais aux éléphants. Nous y avons compté d'une seule fois, huit cents de ces animaux, qui s'y trouvaient en vue. En se retirant dans ce marécage, ils font preuve de leur sagaj:ité habituelle, car il n*est pas de chasseur qui puisse les y atteindre. Lors de notre première visite ils se laissaient approcher sans crainte ; notre vapeur traversa une de leurs bandes, et quelt^uesuns furent tirés en passant. Aujourd'hui, ils se tiennent à distance du Mo^Robert; il leur a suffi d'une leçon pour apprendre que le monstrueux souffleur devait être évité. Du plus loin qu'ils l'aperçoivent, ils se dirigent vers le centre du marais, et ne mettent pas moins de deux ou trois milles entre eux et l'objet de leur effroi.
Le Moukoulou est sillonné dans tous les sens par des bras errants du Ghiré. Nous y avons pris un éléphanteau au moment où 11 gravissait la berge pour suivre sa mère, qui fuyait à notre approche. Une fois captif, il se mit à crier avec tant de vigueur, que pour échapper à la visite de l'éléphante, nous nous empressâmes de partir en le remorquant par le nez. A la vue de cette trompe qui passait par-dessus le plat-bord, Monga, un de nos Makotolos, brave chasseur d'éléphants, cédant à une sorte d'entraînement frénétique, prît son couteau et trancha presque la trompe. La blessure fut adroitement recousue, et le pauvre petit s'apprivoisa bien vite ; malheureusement la respiration empêcha la plaie de guérir; une hémorrhagie survint, et emporta le blessé au bout de quelques jours. Si nous avions pu le ramener en Angleterre, c'eût été la première fois qu'on y aurait vu un éléphant d'Afrique.
L'éléphant mâle de l'espèce africaine est d'une taille de dix à
onze pieds, quelques-uns dépassent cette mesure ^ Il difière de réléphant d'Asie par la forme de son front, qui est convexe, et surtout par Ténorme dimension de ses oreilles. Beaucoup de mâles, et toutes les femelles de l'espèce asiatique sont dépourvus de défenses ; dans l'espèce africaine, au contraire, ces armes se trouvent chez les deux sexes. L'émail des molaires n'a pas non plus le même arrangement. Par une admirable disposition, de nouvelles dents germent et grandissent d'une manière continue dans la partie de la mâchoire où les dents de sagesse se montrent chez l'homme; elles poussent les atitres à mesure qu'elles se développent, et finissent par les faire tomber. Ainsi remplacées, les molaires sont toujours en bon état; cette reproduction a lieu jusqu'à un Âge très-avancé.
Les défenses des éléphants qui habitent les régions sèches et pierreuses sont d'un grain beaucoup plus serré, d'un poids beaucoup plus lourd que celles des bétes qui vivent dans les lieux humides; mais ces dernières sont de plus grande dimension.
Les marais du Chiré, nourrissent une quantité prodigieuse d'oiseaux d'eau, appartenant à une foule d'espèces. Une heure passée à la pointe du grand mât nous fait assister à de nouvelles scènes de la vie africaine. Près du bord, sur les branches d*un arbre favori, se reposent des cormorans et des plotus. Ces derniers allongent tant qu'ils peuvent leur cou serpentin, et, tournant un œil, puis l'autre, vers le monstre qui approche, le considèrent avec une muelte surprise. Les timides s'envolent ou plongent dans la rivière ; quelques-uns, plus hardis ou plus calmes, se contentent de déployer les ailes, et de se disposer au départ.
Le charmant garde-bœuf {Herodias bubulcus)^ un joli héron, qui est d'une teinte jaune au repos, et d'un blanc pur au vol, prend son essor, rase l'herbe verte en compagnie de ses semblables, et va se percher sur le dos d'un éléphant ou d'un buffle.
Des légions de canards, où abondent surtout les soriris (Dendrocygna personata) ne cherchant pâture que la nuit, méditent
1. Delegorgue ea a tué qai avaient plus de douze pieds six pouces, mesure française. Il est question d'individus encore plus grands dans les récits des Anciens Colons du Cap. {Note du traducteur,)
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paisiblement au bord des lagunes, et s'envolent dès qu'ils entendent le bruit de nos roues.
Des pélicans, en train de pocher, glissent à la surface de l'eau, tandis que l'ombrette, et d'autres hérons, guettent leur proie d'un œil attentif. Des centaines de linongolos (Anaslomes lamelligires) s'échappent des bouquets d'eschinomènes , et des fourrés de plantes aquatiques, où ils nichent en société, et gagnent rapidement les hauteurs moyennes de l'air. La grande oie éperonnée à livrée noire et blanche, constamment en maraude dans les jardins, s'élëfe et décrit plusieurs cercles, afin de découvrir le motif de cette émotion, puis retombe sur l'eau où elle s'assied avec bruit.De charmants tisserins jaunes et rouges, dont les allures nous rappellent certains papillons, voltigent parmi .
Panier serraDi à prendre le poisson.
les grandes herbes, ou, suspendus à l'entrée des nids qui se balancent, jasentd'un tonjoyeux avec les couveuses.
Chez ces tisserins, les mdles se construisent des espèces de hangars formés d'un toit et d'un perchoir, où, d'après les indigènes, ils se réfugient quand il pleut. Bien que le mari soit trèsatlentif, nous avons vu l'épouse mettre à sac la demeure du pauvret; nous ne devinons pas pourquoi.
Les milans et les vautours circulent d'un air affairé au-dessus de nos têtes, à la découverte de quelque charogne ; tandis que le grave marabout explore d'un pas solennel tous les canaux où l'eau séjourne, afin de se régaler d'un poisson mort, ou d'un cadavre humain.
Des groupes de jeunes garçons et d'hommes cherchent des racines de lotus et d'autres plantes aquatiques. Il en est, qui, debout dans leurs canots, au milieu des étangs remplis d'herbe, pèchent à la lance pendant que leurs camarades, poussant leurs pirogues sur les petits cours d'eau qui sillonnent le marécage, vont examiner les paniers qui leur servent de Glets.
Dans la soirée, de jolis petits faucons (Erythropus vespertim^) volent par centaines, en se dirigeant vers le midi, et font la chasse aux libellules et aux sauterelles. Ils viennent probablement des palmiers, où ils se reposent pendant la chaleur du jour.
En même temps que ces faucons à pieds rouges, le bec-en-ciseau prend sa volée ; et cherchant pâture, laboure Teau des lagunes avec sa mandibule inférieure qui dépasse de près d'un demi-pouce la mandibule supérieure.
A l'extrémité nord-est du marécage, environ à trois milles du Ghiré, commence une forêt de palmiers {Borasstu œthiopium) , d'une grande étendue, et qui sur un point vient longer la rivière.
La teinte grise des colonnes, et le vert des cimes de cette masse énorme d'arbres forment un ensemble d'une harmonie qui plaît aux yeux. La chaîne de montagnes qui s'élève derrière la forêt, dont elle est voisine, est généralement d'un vert gai, où se remarquent des points d'une couleur plus tendre, comme si autrefois ces parties du versant avaient été mises en culture. Les roches anguleuses aux vives arêtes, aux pointes aiguës, les vallons déchiquetés qu'elles enserrent, donnent aux flancs de ces montagnes l'aspect du verre brisé. On retrouve si souvent en Afrique cette structure frappante qu'on peut à première vue, pour ainsi dire, reconnaître si la chaîne qu'on aperçoit est oui ou non formée d'anciennes roches cristallines.
Bien que le fruit n'en soit pas oléagineux, le borassus est néanmoins un arbre utile. La pulpe fibreuse qui entoure la noix est d'un goût agréable qui plaît à l'homme ainsi qu'à l'éléphant. Les indigènes enfouissent ces noix , qui sont d'un volume considè rable, et ne les retirent de la fosse que lorsque la germination a commencé ; l'intérieur ressemble alors à des pommes de terre de qualité médiocre. Mais il est nutritif, ce qui le rend précieux aiix époques de disette. Le soura» ou vin de palme, qu'on tire de ce borassus, et qu'il fournit abondamment, s'obtient pendant plusieurs mois de l'année. Pris à l'instant même, c'est un breuvage agréable, tenant un peu du vin de Champagne, et tout à fait inoffensif, bien qu'il devienne très-enivrant au bout de quelques heures.
Comme dans tous les palmiers, la partie extérieure de la tige est beaucoup plus résistante que celle du milieu, qui parfois
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même est creuse. Des baguettes d'uu pied de long sont enfoncées dans cette partie dure, et servent d'échelle pour gagner le faite de Tarbre. Arrivé à la cime, on coupe l'extrémité du bourgeon qui doit porter les fruits ; et la sève qui en découle est recueillie dans un vase de terre suspendu au-dessous de la blessure. Une tranche mince est enlevée du bourgeon toutes les fois que le propriétaire du pot va en chercher le contenu ; et la plaie, qui commençait à se cicatriser, laisse échapper de nouvelles quantités de sève. Les vendangeurs passent tout le temps de la récolte auprès des arbres qu'ils exploitent , et restent nuit et jour dans la forêt, où ils se construisent des huttes provisoires. A cette époque les fruits du borassus, le poisson et le vin de palme composent leur seule nourriture. Employé comme levain par les Portugais y le soura donne un pain tellement léger qu'il fond littéralement dans la bouche.
A la sortie du marais, le terrain s'élève et la population augmente. Nous passons devant une longue rangée de cabanes temporaires, situées dans la plaine de la rive droite, où une quantité d'hommes et de femmes travaillent d'une manière active à l'extraction du sel. Ils obtiennent ce produit en mettant de la terre dans un vase percé d'un petit trou ; y ajoutent de l'eau qui s'écoule par la petite ouverture, et qu'ils font évaporer au soleil.
Il est à remarquer que dans tous les endroits où, comme ici, la terre contient du sel, le coton est d'une soie plus longue et plus fine qu'ailleurs. Nous avons vu sur les bords du Chiré et du Zambèse de ces fonds saumâtres d'une immense étendue, où réussirait probablement le coton sea-Island. Un pied de cette espèce, cultivé parle major Sicard, est venu à merveille; et la soie qu'il a produite avait non-seulement la longueur, mais la nuance qui caractérise cette variété célèbre. La plantation n'avait pourtant pas été faite dans un soi d'une qualité exceptionnelle; c'était simplement dans une rue de Tété; mais on remarque dans les rues de ce village des efflorescences de nature saline , provenant sans doute de la décomposition des roches, que les habitants vont gratter pour se procurer du sel. En amont des palmiers, une série d'îles basses et fécondes émaillent la rivière. Beaucoup d'entre elles sont cultivées et donnent du maïs en toute saison; car nous Ty avons vu à tous les degrés de croissance, depuis le moment où il lève, jusqu'à
maturité complète. Des rangées de bananiers décorent les rives ; leurs fruits sont abondants, et nous sont vendus pour rien.
Les roseaux qui, des deux côtés, bordent la rivière, sont tellement enlacés de convolvulus et d'autres plantes volubiles ou
sarmenteuses, qu'ils forment un véritable rempart.G'6St une belle chose à voir que ce réseau de verdure, sortant du cristal de Tonde, et paré de fleurs charmantes ; mais les mailles en sont tellement serrées que si par malheur on chavirait, il serait presque impossible de gagner la terre.
Un grand village s'élève sur la rive droite. Mankokoué, celui qui le gouverne et lui donne son nom, possède une quantité d*tle8 d'une fertilité prodigieuse.il est, de plus, roundo, c'est-à-dire chef suprême d'un district important. D'humeur sombre et défiante, il refuse de nous voir; et nous trouvons qu'il vaut mieux passer notre chemin que de perdre notre temps à solliciter une audience.
Le 25 août, nous arrivons à Ttle de Dakanamoio, située en face de l'escarpement perpendiculaire où est placé le village de tihi* bTsa. Celui-ci n'y est plus; il est parti avec la plupart de ses sujets, pour aller s'établir près du Zambèse ; mais son délégué est poli, et nous promet des guides, ainsi que les denrées qui nous seront nécessaires. Quelques hommes du village sont en train d'éplucher, de trier, de filer, de tisser du coton. C'est une chose commune dans ce pays-ci; chaque famille parait avoir sa petite cotonnerie, comme autrefois en Ecosse on avait son carré de lin.
Vers le coucher du soleil, une troupe immense de calaos de la plus grande espèce {Buceros cristatm) est venue se percher * sur les grands arbres qui bordent la falaise. Ce matin, de bonne heure, ils sont tous partis pour l'endroit où ils pâturent; souvent même ils n'attendent pas que le jour soit levé pour quitter leur perchoir. Évidemment ils sont d'humeur affectueuse; l'époux dort toujours à côté de sa femelle ; et ils ont l'un pour l'autre un attachement très-vif. Le docteur Kirk ayant tiré un coup de fusil, un beau mâle fut tellement étonné qu'il en tomba de frayeur. On le ramassa, et il fut apporté à bord. Le lendemain et les jours suivants la femelle ne partit pas avec les autres; elle vola autour du navire, appelant son bien-aimé d'une voix plaintive, et s'eflorçant de le décider à la rejoindre. Elle revenait tous les
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soirs renouveler ses prières. De son côté, le pauvre captif était inconsolable ; il refusa bientôt de manger, et mourut au bout de cinq jours. L'autopsie ne révéla aucun désordre intérieur; il était mort du chagrin de ne plus être avec elle.
A notre première visite, Chibisa et sa femme nous avaient dit avec tous les signes d'une affliction bien naturelle, que la bande de Ghikasa leur avait enlevé leur petite fille quelques années avant; que la pauvrette avait été vendue, et qu'elle appartenait maintenant au curé de Tété. A notre retour dans cette ville, nous avons fait tous nos efforts pour racheter la petite fille, afin de la rendre à ses parents, et avons offert le doubla de ce que vaut un esclave. Le curé ne demandait pas mieux; c'était un brave homme ; obligeant et poli, meilleur que la plupart de ses compatriotes ; il aurait sans doute restitué la petite fille gratuitement ; mais il l'avait vendue à quelque membre d'une tribu éloignée, peut-être celle des Baziloulous ; il n'en était pas sûr; et il fut impossible de retrouver l'enfant.
C'est une étrange disposition d'esprit que celle qui conduit des hommes de noire propre race à voir dans l'Écriture des paroles qui justifient l'esclavage. Peut-être, si jamais nous revenons en pays civilisé , y trouverons-nous des gens qui prouveront de la même manière que la polygamie, ou toute autre énormité, est d'institution divine*.
1. Rien de plus facile que de légitimer la polygamie par le texte des Écritures. Non-seulement les anges se sont assis à la table des patriarches polygyues , sans les blâmer de leur conduite; non-seulement Dieu a béni la postérité d'Abraham, et choisi pour son peuple les enfants de Jacob, issus de quatre épouses contemporaines; mais le Seigneur, qui avait donné lui-môme plusieurs femmes à David, les lui a reprises pour en faire présent à l'un des voisins du saint roi. Et comme le Christ est venu, non pas pour détruire la loi, mais pour l'étendre; * comme il a reconnu la sainteté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, tous polygames, les bibliolâtres peuvent en conclure à bon droit que la polygamie est d'institution <J»^ïne. \jfote du traducteur.)