CHAPITRE IV
Sur le Chiré (août 1859.) — Le Morambala. — Source chaude. — Poursuivi par un buffle. — Le Nyanja Pangono, ou Petit- Lac. — Nyanja- Moukoulou, ou Grand-Lac. — Inutilité des anciens renseignements géographiques donnés par les Portugais. — Ghikanda-Kadzô. — Accident. — Trappe à hippopotame. — Moustiques. — Éléphants. — Marais du Chiré. — Oiseaux. — Soura ou vin de Palme. — Sel. — Terre saline et coton de qualité supérieure. — Ile de Dakanomoio. — Calao. — Enfant vendu.
Nous remontons de nouveau le Chiré vers le milieu du mois d'août, après avoir coupé du bois à Chamoara. Notre intention est de faire plus ample connaissance avec les tribus riveraines, de poursuivre à pied nos explorations au nord du lac Ghiroua, et d'aller à la découverte du lac Nyassa, dont on nous a parlé, en nous le désignant sous le nom de Nyinyèsi^ mot qui signifie les astres.
Le Chiré est beaucoup moins large que le Zambèse ; mais il a plus da profondeur, et offre moins de difficultés à la navigation. La vallée qu'il arrose est basse et d'une fertilité excessive ; elle se déploie entre deux chaînes de montagnes boisées qui lui laissent une largeur de quinze à vingt milles.
Tout d'abord, en partant de l'embouchure, les montagnes du flanc gauche sont tout près de la rivière. Elles la côtoient pendant vingt milles ; puis apparaît, à cinq cents yards du bord de Teau, un mont détaché, aux flancs abruptes, ayant quatre mille pieds d'élévation, et à-peu près sept milles de longueur. Cette montagne, appelée Morambala, ou Grande Tour du Guet, est boisée jusqu'à la cime, et d'une beauté remarquable. L'extrémité méridionale, que l'on aperçoit dans le lointain, ofl're au regard une pente douce qui paraît être d'une ascension facile ; mais le versant qui domine le Chiré est escarpé et rocailleux, surtout dans sa moitié supérieure. Un petit village s'entrevoit à mi-côte; il est en bon air, et perché au-dessus de la région des
moustiques. Les habitants du sommet jouissent d'une température qui n'a rien de commun avec celle de la vallée, et sont entourés d'une végétation bien différente ; mais la plus grande partie de leur existence se passe au milieu de nuages blancs et floconneux, qui, dans la saison des pluies, s'arrêtent à la cime du Morambala. Ces montagnards nous avaient fait bon accueil, lors de notre première ascension; il n'en reste plus qu'un petit nombre ; car depuis cette époque, la bande de Mariano les a enlevés presque tous.
Nous n'avons rencontré dans la plaine qu'un seul genre de fougère ; le docteur Kirk en a trouvé sur le Morambala, et sur les chaînes voisines, plus de trente espèces, parmi lesquelles sont des fougères en arbre d'une belle taille. L'oranger et le citronnier y croissent à l'état sauvage ; l'ananas est cultivé par les habitants.
Un grand nombre de singes, d'antilopes, de rhinocéros, d'oiseaux de proie et de calaos se réfugient parmi les grands arbres qui entourent le pied de la montagne, et y trouvent une nourriture abondante.
Plus bas, dans la vallée même, près de l'extrémité nord, est une source d'eau chaude. Elle sort de terre en bouillonnant par deux ouvertures situées à quelques pas l'une de l'autre, et donne naissance à un ruisseau d'une limpidité parfaite. Nous lui trouvons soixante-dix-neuf degrés de chaleur; on y plonge un œuf, il est cuit dans l'espace de temps ordinaire. Le guide y jette une petite branche pour nous faire voir avec quelle rapidité la Madsc-ahouira ^ tue les feuilles. D'infortunés lézards et de malheureux insectes, ignorant sans doute les propriétés de l'eau chaude, ont semé de leurs débris le fond des bassins. Un gros coléoptère que nous voyons se poser sur l'eau est tué avant d'avoir eu le temps de replier ses ailes. Les pierres sont recouvertes d'une incrustation qui répand une odeur sulfureuse. À cent pieds environ de la source, la vase est encore beaucoup plus chaude que l'eau d'un bain ordinaire; elle ne s'attache pas à la peau, qu'elle nettoie parfaitement; et nous nous demandons comment les Portugais , chez qui les affections cutanées sont nombreuses, n'en profitent pas pour se guérir.