‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 11 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A la découverte du lac Nyassa. — Hautes terres des Manganjas.

— Pâturages. — Présentation chez les Manganjas. — Population agricole et industrielle. — Coton indigène et coton exotique. — Le péléléj ou bague de lèvre. — Buveurs de bière. — Épreuve du mouavi.

— Lamentations funèbres. — Croyance à un Être suprême. — Petit lac de Pamalombé. — Femme d'un chef tuée par un crocodile. — Découverte du lac Nyassa. — Le gori ou fourche à esclave. — Différentes manières de faire le commerce d'esclaves. — Ajahouas. — Manganjas.

— Manque d'hospitalité. — Beau climat. — Influence que donnerait un vapeur sur le lac Nyassa.

28 amt 1859. Nous quittons le Ma^Roberif pour aller à la découverte du lac Nyassa. Notre bande est composée de quarantedeux hommes : quatre blancs, trente-six Makololos et deux guides. Ce n'est pas que le transport des bagages, ou le soin de notre défense exige une suite aussi nombreuse; mais la nature humaine étant partout la même, les noirs ne sont pas moins disposés que les blancs à exploiter les faibles, et à se montrer respectueux envers les forts.

Nous avons donné des mousquets à nos hommes ; ce qui ajoute à notre prestige, mais n'augmente pas notre sécurité ; la plupart n'ont jamais posé le doigt sur la gâchette d'une arme à feu; et il est probable que, s'il y avait combat, leurs mousquets seraient plus dangereux pour nous que pour l'ennemi.

Nous suivons les bords d'un charmant cours d'eau qui nous fait traverser la vallée dans la direction du nord-est. Beaucoup de jardins renferment du coton excellent.

Une heure de marche nous conduit au pied des montagnes des Manganjas, montagnes qu'il nous faut gravir. Bientôt la végétation n'est plus la même ; les bambous apparaissent, et nous rencontrons des plantes et des arbres nouveaux qui donnent une besogne incessante au docteur Kirk; si bien qu'il fait trois fois plus de chemin que nous. On voit dans les fonds, sur les bords des ruisseaux, des arbres d'une beauté remarquable ; un, entre

100 LB ZAMfiÈSE

autres, qui est de la famille de l'acajou (swietenia) et dont les graines sont oléagineuses.

La montée devient fatigante; nous nous reposons avec plaisir. Regardant derrière nous, d'une élévation de plus de trois cents yards, nous avons une vue admirable. L'œil embrasse à la fois la vallée qui est au pied de la montagne, et les nombreux détours du Makouboula ou Koubvoula, dont la nappe argentée s'échappe d'abord écumante de la côte ombreuse, et se déroule ensuite avec lenteur pour rejoindre le Ghiré. Puis, les eaux tranquilles de celui-ci qu'on aperçoit longtemps en aval et en amont du village de Chibisa ; puis, la grande plaine , avec ses bois verdoyants, formant des tles sans nombre; enfin, l'horizon, borné à l'ouest et au nord-ouest par les massifs de montagnes bleues qui bordent les Highlands des Maravis , et d'où s'élèvent des pics aigus et des sommets formant le dôme.

Après une marche pénible, nous arrivons à Makolongoué, le village de Chitimba. Il se trouve dans un pli boisé de la première des trois terrasses de la montagne ; et, comme tous les villages des Manganjas, il est entouré d'un rempart impénétrable d'euphorbe vénéneux. Cet arbre répand une ombre si épaisse qu'il est difficile de viser du dehors les villageois qu'il abrite. L'herbe ne croît pas à l'ombre de cette haie gigantesque; cela peut être le motif qui en a généralisé l'emploi. De cette manière l'ennemi ne rencontre pas, autour des bourgades, de ces chaumes qui lui servent de traînée pour incendier les cases; et les brandons qu'on voudrait jeter sur le toit des cabanes trouvent dans ce rempart incombustible une barrière qui les arrête.

Ainsi que font tous les étrangers, nous nous arrêtons sous de beaux arbres situés à l'entrée du village. On y étend deux nattes en roseau pour que les blancs puissent s'asseoir; et le chef apporte un ségouati, composé d'une petite chèvre et d'un panier de farine.

Nous lui rendons en retour du calicot et des grains de verre, dont la valeur équivaut largement à ce qu'il nous donne. 11 mesure l'étoffe, la plie en deux et la mesure une seconde fois. Les perles sont examinées avec soin ; il n'en a jamais vu de ceite couleur ; il faut qu'il demande conseil aux gens de son entourage. Enfin, après des examens réitérés, et beaucoup de paroles inquiètes, il finit par les recevoir.

ET SES AFFLUENTS. lOU

On met alors en vente de la farine et des pois. Nous présentons une brasse de cotonnade bleue, quantité suffisante pour un habillement complet d'homme ou de femme. Sininyané, le chef de nos Makololos , trouvant qu'une partie de cette étoffe est suffisante pour payer la farine, s'apprête à déchirer le morceau. Mais Chitimba fait observer qu'il est dommage de diviser une pièce qui ferait à sa femme une si belle toilette; il aimerait mieux nous donner plus de farine et l'avoir tout entière. « Fort bien, répond Sininyané; mais l'étoffe est très-large : veillez à ce que la corbeille qu'on emplira soit très-grande; et ajoutez-y un coq pour que la farine ait bon goût. »

Les affaires s'animent, chacun veut acquérir d'aussi belles choses que son voisin, et tous s'y empressent de bonne humeur. Les femmes et les filles se mettent à piler du grain, les hommes et les garçons à pourchasser les volailles, qui s'enfuient en criant dans tous les coins du village; bref, quelques heures après, le marché est encombré de provisions de toute espèce. Néanmoins les prix se soutiennent; car les vendeurs mangeront aisément ce qu'ils n'auront pas placé.

Nous passons la nuit sous les arbres ; l'air y est doux et pur, et pas de moustiques sur les montagnes.

29 août. Ainsi que nous en avons l'habitude en voyage, nous sommes debout au point du jour. Nous prenons une tasse de café, un morceau de biscuit, et nous nous mettons en marche. L'air est d'-une fraîcheur délicieuse ; la route un peu moins pénible que celle d*hier. Nous apercevons une quantité de villages, occupant dans la montagne des sites pittoresques ; et nous gagnons en quelques heures la dernière terrasse, qui est à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

Le plateau s'étend à l'ouest des montagnes de Milanje, et descend au nord-ouest vers le lac Chiroua. Nous sommes tous ravis de cette contrée splendide; c'est avec un enchantement qui se renouvelle toujours que nous regardons ces plaines fécondes, ces nombreuses collines, ces montagnes majestueuses.

Il y a des ronces dans quelques défilés; et malgré leur éclat et leur nombre, les fleurs nous touchent moins que ces buissons épineux et sans grâce, qui nous rappellent notre jeunesse et notre pays natal.

Nous avons traversé les hautes terres en nous dirigeant vers

102 LE ZÂMBÈSE

le nord, ce qui nous a pris une semaine. Nous descendons maintenant dans la vallée du haut Chiré, située à douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette vallée est merveilleusement fertile, et nourrit une population nombreuse.

Quand on a quitté Tespèce de plateau qui forme la partie méridionale de la chaîne des Manganjas, la montagne la plus haute qu'on aperçoive dans le massif du Zomba est le Njongoné, dont la base, du côté du nord, est arrosée par une charmante rivière.

Au moment d'entrer dans la vallée il nous a fallu faire halte : un de nos compagnons avait la flèvre. Nous étions campés auprès d'un bois, à la lisière d'un marais ; une belle nuit, nous fûmes réveillés tout à coup par des buffles, qui en fuyant passaient près du malade ; malgré tous les désavantages de la situation, la fièvre ne tarda pas à céder; et nous sommes repartis au bout de quelques jours.

Le pays des Manganjas est parfaitement arrosé, et d'une manière délicieuse. Des eaux limpides et fraîches, coulant avec abondance et rapidité dans des lits nombreux. Nous avons rencontré jusqu'à sept ruisseaux en une heure, plus une fontaine; et cela vers la fin de la saison sèche.

Le mont Zomba, dont la longueur est de vingt milles, et la hauteur de sept à huit mille pieds, porte à son sommet, dans une vallée verdoyante, un charmant cours d'eau qui va tomber dans le lac Chiroua.

Ces Highlands sont très-bien boisés. Parmi les arbres qui bordent les ruisseaux et les rivières, il en est beaucoup de remarquables, non-seulement par la taille, mais par la qualité du bois.

« Le pays est-il bon pour le bétail? avons-nous demandé à un Makololo qui, bouvier de son état, s'y connaît en pâturages.

— Oh! oui, nous a-t-il répondu ; ne voyez -vous pas en quantité de ces herbes que les bœufs aiment tant, et qui les engraissent. »

Malgré cela les gens du pays n'ont que des moutons et des chèvres, encore en bien petit nombre ; et, cependant, à l'exception d'un léopard de temps à autre, on ne voit pas de carnassiers qui pourraient nuire aux troupeaux. Sans aucun doute, les moutons à laine prospéreraient sur ces hauteurs.

ET SSS AFFJL.UENTS4 103

Les Hanganjas habitent généralement des villages, administrés, chacun, par un chef particulier; et sont regardés comme les enfanta ^e ce chef, dont l'autorité peut s*étendre sur les bourgades voisines. Tous les petits chefs d'une province reconnaissent la suzeraineté d'un grand chef qu'ils appellent Rondo ou Roundo. Ils lui payent annuellement un tribut peu élevé ; mais ils lui donnent l'une dés défenses de tous les éléphants tués sur leur territoire. Le Roundo , en échange, est tenu de les protéger contre l'ennemi, et de les assister en cas d'attaque.

Mankokoué est le grand chef de la partie méridionale des Highlands; mais il est abruti, ne visite jamais ses vassaux, et ne les aide en aucune façon, contrairement à ce que faisait son père ; il en résulte que le tribut lui est rarement envoyé. Ses feudataires ne l'en reconnaissent pas moins pour chef, et avouent qu'ils ont tort de ne pas lui payer la rente annuelle, bien que, de son côté, il ne remplisse pas ses engagements.

Dans une partie de la vallée du haut Ghiré, le pouvoir suprême appartient à une femme appelée Nyango. Toutes les femmes de cette province occupent un rang supérieur à celles de la montagne, et sont traitées avec plus d'égards que ces dernières.

Hongazi, un chef highiandais, appela sa femme pour lui remettre en dépôt quelque chose <}ue nous venions de lui donner* Elle se mit à genoux, frappa dans ses mains en signe de respect, et refit les mêmes saints, quand son noble époux lui eut remis l'objet dont elle devait se charger.

La façon abjecte dont les femmes de ces tribus s'agenouillaient sur notre passage nous faisait mal à voir. Ce fut tout différent lorsque nous arrivâmes dans les États de Nyango. Nous avions dit au chef du premier de ses villages, que les habitants de trois bourgades successives n'avaient pas voulu nous admettre chez eux. < Peu importe, avait-il répondu, vous pouvez dormir chez moi. > Il nous demanda ensuite qu'il fût permis à sa femme de venir et de regarder la montre, la boussole, et autres curiosités. Elle arriva, suivie de ses compagnes, et fit preuve d'intelligence autant que de bonne tenue. Son mari la consultait toujours avant de terminer une affaire, et il était visible qu'elle avait sur lui une grande influence.

104 LE ZÂMBÈSE

L'emplacement des villages manganjas est toujours choisi avec goût, et d'une façon judicieuse. Un ruisseau coule auprès de ces villages, et des arbres feuillus les protègent ; soi^vent c'est le chef lui-même qui a fait cette plantation. Le boalo, c'est-à-dire la place, est généralement à l'extrémité du bourg. C'est une aire de vingt à trente mètres, dont le sol est uni et propre, et sur laquelle le figuier banian et d'autres arbres répandent une ombre bienfaisante. Les hommes viennent s'y asseoir pendant le jour; ils y apportent leur ouvrage, y fument leur tabac ou leur chanvre ; et par les soirées délicieuses où il fait clair de lune, ils y chantent, y dansent, et y boivent de la bière.

Quand nous entrons dans une bourgade c'est au boalo que nous nous rendons tout d'abord, ainsi que font les étrangers. Ordinairement des nattes de roseau ou de bambou y sont étendues pour nous servir de siège. Nos guides, prenant la parole, expliquent qui nous sommes, d'où nous arrivons, où nous voulons aller, et quelles sont nos intentions. Ces renseignements sont portés au chef, qui se présente aussitôt, quand c'est un homme raisonnable. S'il est timide et soupçonneux il commence par recourir à la divination , et attend que ses guerriers arrivent des hameaux extérieurs.

A l'apparition du chef, tous les individus présents frappent dans leurs mains, et avec ensemble, jusqu'au moment où le noble personnage s'assied en face de nous. Ses conseillers prennent place à côté de lui; il prononce quelques paroles, auxquelles succède un grand silence. Nos guides s'accroupissent à leur tour, vis-à-vis du chef et du conseil ; des deux côtés on se penche vers le rang d'en face, et l'on se regarde fixement. Le chef profère un mot tel qu'ambouiatou {notre père ou notre maUre) ou moio, qui veut dire vie, et tout l'auditoire frappe une fois dans ses mains. Nouvelle parole du chef, à laquelle répondent deux claquements. Un troisième mot est suivi de claquements plus nombreux. Chacun ensuite touche la terre avec les deux mains réunies ; puis tout le monde se lève, se penche en avant et en claquant des mains. On s'assied, toujours claquant; et les battements s'affaiblissent, s'affaiblissent, jusqu'à ce que le bruit s'éteigne, ou que le chef y mette fin par un coup sec et retentissant. La mesure la plus rigoureuse est observée dans tout le cours de la cérémonie.

Nos guides répètent alors en s*adressant au chef, et souvent en vers blancs, ce qu'ils ont déjà dit à rassemblée. Peut-être y ajoutent-ils les soupçons que leur inspirent les visiteurs. Le chef les interroge, et s'entretient avec nous par leur intermédiaire. Il n'est pas d'usage qu'il communique directement avec les étrangers. Souvent on nous demande, lorsque nous arrivons, quel est celui qui doit parler pour nous ; en pareil cas, l'orateur du chef ne s'adresse qu'à la personne désignée. L'étiquette est sévère, et, comme on le voit, ne manque pas de complication. Arrive l'échange des présents habituels, qui se fait d'une manière cérémonieuse , jusqu'à ce que nos Makololos ennuyés et affamés s'écrient : « Les Anglais n'achètent pas d'esclaves, mais des vivres. » Sur quoi les assistants vont chercher de la farine, du maïs, des volailles, des patates, des ignames, des fèves et de la bière qu'ils mettent en vente.

Les Manganjas sont d'une race active et laborieuse. Non-seulement ils travaillent le fer et le coton, fabriquent des paniers et des nattes , mais ils s'adonnent largement à l'agriculture. Il n'est pas rare de voir tous les habitants d'un village s'en aller dans les champs, et piocher avec ardeur, hommes, femmes et enfants, tandis que les bébés reposent à l'ombre d'un buisson.

Leur manière de défricher un coin de la forêt est exactement la même que celle des colons américains. Ils commencent par abattre les arbres avec leurs petites haches de fabrique indigène; après avoir divisé le tronc et les branches, ils les empilent, y mettent le feu, et répandent les cendres sur le' sol. Le grain est semé parmi les tronçons d'arbres, qui ont été coupés à une certaine hauteur, et qu'on abandonne à la pourriture. Si le défrichement a lieu dans un terrain herbu, le Manganja prend dans ses bras autant de grandes herbes qu'il peut en étreindre, et en fait une botte qu'il relie par un nœud. 11 détache ensuite les tiges de la racine, en les coupant à la boue, reprend une nouvelle brassée d'herbe, et continue jusqu'au bout du terrain, qui représente alors un champ de blé couvert de petites moyettes. Quelque temps avant la saison des pluies ces gerbes sont réunies en tas , que l'on couvre de terre ; et les cendres, mêlées à la terre brûlée, sont employées pour fertiliser le sol.

106 LE ZÂMBÈSE

Le mapira ou doura égyptien {holcus sorghum) est largement cultivé par les Manganjas, ainsi que les fèves, les arachides et le millet. On voit également dans leurs jardins des ignames, du riz, des citrouilles, des concombres, du manioc, des patates, du tabac et du chanvre. Us sèment du maïs toute l'année; et il est peu de bourgades qui n'aient pas de cotonnerie.

Nous avons trouvé dans ^notre voyage trois variétés de coton : une indigène et deux exotiques. Le tonje manga, nom qui signifie colon étranger, preuve que la plante qu'il désigne est venue d'ailleurs, a été considéré à Manchester comme étant d'une qualité presque égale au meilleur coton de la Nouvelle- Orléans. Ilestvivace, mais a besoin d'être replanté tous les trois ans. On en récolte beaucoup dans toute la vallée du Chiré. Il n'est pas de famille de quelque importance qui n'ait sa cotonnerie; et si l'on en juge par l'absence complète de mauvaise herbes, le terrain en est soigneusement cultivé. Ces plantations, il est vrai, sont fort petites; nous n'en avons pas vu cette fois qui dépassât un demi-acre ; mais lors de notre première excursion, nous en avons rencontré qui avaient plus du double de cette étendue.

Le tonje cadja ou coton indigène, a la soie plus courte, et produit au toucher l'effet de la laine. Il est seulement annuel dans la montagne; cependant beaucoup de personnes le prérèrent au coton étranger, parce qu'il est plus fort et donne une étoffe plus solide. La troisième variété ne se trouve pas dans ce pays-ci.

On disait à des gens qui habitent les environs du petit lac du Chiré, qu'ils feraient bien de récolter beaucoup de coton parce que les Anglais viendraient en faire l'achat. « Ils peuvent venir, répondit un Babisa,qui avait beaucoup voyagé : le pays en renferme en abondance ; si on nous l'achetait nous serions bientôt riches. »

Nous avons vu de nos propres yeux que la chose était réelle. Des cotonniers partout; et nous ne sommes pas entrés dans un village sans y trouver une quantité d'hommes en train d'éplu* cher, de filer ou de tisser du coton.

Le duvet est d'abord séparé de la graine, soit à la main, soit au moyen d'un rouleau en fer, ou d'un petit bloc de bois, et sort des rainures du cylindre par longues bandes moelleuses et unies. Il reçoit un premier tour de fuseau, qui lui donne à peu

près la grosseur d'une mèche de chandelle, est ensuite dévidé en grosse pelote , et refilé de manière à former sur le fliseau une masse très-dure : tout cela est d'une lenteur désespérante. Le travail du fer, dont le minerai est tiré des montagnes, constitue la principale industrie de la région méridionale des Hîghiands. Chaque village a son haut fourneau, ses charbonnières et ses forgerons. Ceux-ci font de bonnes haches, des lances, des fers de flèche, des bracelets qui, vu l'absence de machine, et la pauvreté de Toutillage, sont d'un bon marché surprenant : vous avez une houe, pesant plus de deux livres, pour un morceau de calicot d'une valeur de huit pence.

Les habitants des environs du lac Chiroua, et d'ailleurs, fabriquent beaucoup de poterie; des marmites, des écuelles, de grands pots où l'on serre le grain, des vases de toute sorte qu'ils modèlent sans tour, et qu'ils décorent avec la plombagine que l'on trouve dans les montagnes.

Les uns s'adonnent à la vannerie, et font de jolis paniers avec des éclisses de bambou; les autres vont chercher du bouazé sur les hauteurs où il croît en abondance, et fabriquent avec ses fibres des filets dont ils se servent, ou qu'ils échangent contre du sel ou du poisson séché. Ces deux derniers articles sont, avec le tabac, le fer et les pelleteries, l'objet d'un commerce actif entre les villages de cette région.

Beaucoup d'hommes dans ce pays-ci ont l'air intelligent, la tête bien faite, le front élevé, la figure agréable. Depuis que nous sommes habitués à la couleur, ce qui n'a pas été long, il nous arrive fréquemment de rencontrer des indigènes qui ressemblent à des personnes que nous avons connues en Angleterre, et dont ils nous rappellent les traits d'une manière frappante.

Les hommes se préoccupent beaucoup de leurs cheveux, dont le bel arrangement fait leur orgueil : d'où il résulte que les coiffures sont variées à l'infini. L'un dispose ses longues mèches de manière à figurer les cornes d'un buffle, ce qui est très -admiré; tel autre aime mieux en faire une torsade épaisse, qui lui pend dans le dos, et représente la queue dudit animal. Celui-ci les divise en petits tortillons, qui, maintenus tout droit par des bandelettes d'écorce, rayonnent dans tous les sens. Celui-là porte sa chevelure par masses élagées, qui lui retombent sur les épaules;

lOS LE ZAHBÈSE

tandis que chez le voisin, elle est complètement rasée. Beaucoup d'entre eus y font pratiquer des découpures ornenientales, où la fantaisie du barbier apparaît dans tout son jour.

II n'y a pas moins de dandys chez les noirs que parmi les blancs. Les Manganjas sont fous de toilette: bagues à tous les doigts, y compris le pouce ; carcans, bracelets, anneaui de jambe en laiton, en fer ou en cuivre.

Mais le plus étonnant de ces bijoui est sans contredit le pilèlif

ou bague de lèvre, que portent les femmes. Dans leur enfance on leur perce la lèvre supérieure près de la cloison du nez; une petite épingle en bois est mise dans le trou pour qu'il ne se ferme pas. Quand les bords de la plaie sont cicatrisés, on retire l'épingle, qui est remplacée par une plus forte; celle-ci par une

cheville qui va toujours grandissant, jusqu'à ce que la lèvre soit assez grosse pour qu'un anneau de deux pouces de diamètre puisse y entrer sans peine. On voit cette parure chez toutes les femmes mangaqjas des hautes terres; elle est commune sur les bords du haut et du bas Chiré. Dans les classes pauvres, c'est un disque, ou un anneau de bambou ; chez les riches, il est en ivoire ou en étain. Le pélélé de métal a souvent la forme d'un plat; celui d'ivoire ressemble à un rond de serviette.

Pas une femme ne parait en public sans cet ornement, excepté lorsqu'elle est en deuil. On ne se figure pas l'effrayante laideur de cette lèvre qui se projette à deux pouces au delà du nez. Quand une ancienne porteuse d'anneau de bambou veut sourire, la bague et la lèvre qui la déborde, tirées en arrière par les muscles des joues, se redressent et dépassent les sourcils. Le nez se voit alors à travers l'anneau ; et les dents, qui se trouvent à découvert, montrent le soin qu'on a pris de les tailler enpointe comme celles des chats où des crocodiles. Le pélélé de Ghikanda Kadzé, vieille femme qui remplit les fonctions de chef à une ving- ^îiie de milles au nord du Horambala, retombe au-dessous du ''^^ûion avec la lèvre qui le supporte.

l'Qpossible avec ce bijou de prononcer convenablement les 1^^lettres labiales, malgré tous les efforts de la lèvre inférieure qui s étire pour s'appuyer contre la gencive d'en haut.

l>îtes-leur que c'est affreux, qu'elles feraient bien d'y renon- ^®'> elles vous répondront : « Kodil » (C'est la mode). D'où a pu ^®^r Cette mode effroyable? On ne le devine pas. Est-il possible

f ^^ grosses lèvres aient jamais pu sembler assez jolies pour

.^^ ^it éprouvé le besoin d'en produire de pareilles.

. ^ ïtiouvement continu du pélélé chez les jeunes femmes, ^ ^^itent sans cesse avec la langue, fait naître cette idée ir- , j, ^^nte qu'on a pu l'inventer pour donner un emploi innocent

^^tîvité de ce membre féminin.

^ J^ -^curquoi les femmes portent-elles ces anneaux? avons-nous

^^ndé à un vieux chef, ^j^ évidemment pour s'embellir, a-t-il répondu fort surpris de Q» ^ question oiseuse. Un homme a de la barbe ; les femmes g. ^ ont pas; que serait une femme sans pélélé? Une créature

5^llabouched'unhômme,etpasde moustache, ah! ah! ah! » Ixis tard, sur les bords de la Rovouma, nous avons rencontré

110 LE ZAMBÈSË

des hommes qui portaient cet ornement, tout aussi bien que les fenmies.

L'effet de la pression légère, mais constante, du pélélé sur les incisives de la mâchoire supérieure nous a suggéré une idée que nous soumettons à nos confrères. Il arrive souvent, chez les femmes décorées de ce bijou, que les dents de devant au lieu de présenter une ligne convexe forment une courbe rentrante. Ceci étant dû à Tinfluence du pélélé, qui a repoussé les alvéoles^ les personnes dont la mâchoire est trop saillante pourraient y remédier en pressant la lèvre supérieure contre les dents, et cela avec plus d'efficacité qu'on ne Timagine, surtout si elles étaient jeunes. Cette pression doit s'exercer principalement sur la gencive*.

Les Manganjas sont loin d'être sobres ; ils aiment la bière, et en font énormément. N'ayant aucun moyen d'empêcher la fermentation, il leur faut boire en quelques jours la totalité de ce qui vient d'être fait, sous peine de le voir aigrir. C'est le motif de joyeuses réunions où l'on tambourine, on danse et l'on boit jour et nuit, jusqu'à ce que la bière soit épuisée. U nous est souvent arrivé, dans la montagne, de rencontrer des villages entiers qui se livraient à ce genre de plaisir. Jamais, pendant les seize ans que nous avons passés eu Afrique, nous n'avons vu autant d'ivrognes» Une après-midi nous entrons dans une bourgade ; nous n'y apercevons pas un homme. Quatre ou cinq femmes seulement, qui buvaient de la bière sous un arbre. Quelques instants après le docteur sort d'une case en chancelant, sa corne à ventouses lui pendillant au cou, et nous reproche notre infraction à l'étiquette. « Est-ce comme cela, dit-il, qu'on entre dans un village sans envoyer dire qu'on arrive? ■ Nos gens ne tardent pas à calmer le praticien, qui pour avoir trop bu n'en est pas moins de fort bonne composition ; il va dans son cellier, appelle à son aide, et, assisté de deux hommes de notre suite, apporte une grande jarre de bière qu'il nous offre généreusement.

1. Les dents saillantes, si communes en Angleterre , ne viendraient-elles pas de la prononciation du th , qui s'obtient en appliquant le bout de la langue contre les incisives supérieures? Ceci prouverait Tefficacité du moyen proposé, mais en neutraliserait l'efTet chez ceux dont le th continuerait à repousser la mâchoire; et cette lutte incessante de la lèvre contre les dents, renvoyées par la langue, condamnerait les lutteurs à une grimace perpétuelle.

(Note du traducteur.)

Tandis que le docteur nous donne cette marque d'hospitalité^ le chef se réveille. Il esl furieux, et crie aux femmes qu'elles aient à prendre la fuite ou qu'il va les tuer. Ces dames éclatent de rire à la seule idée qu'on les suppose capables de se sauver, et restent à cdté de leurs pots de bière. Notre camp s'installe, le dîner se prépare, et nous voilà en train de manger paisiblement, quand des masses de guerriers, inondés de sueur, se précipitent dans le village. Us nous examinent, se regardent les uns les autres, et reprochent au chef de les avoir dérangés pour rien. « Ces gens-là sont tranquilles ; ils ne vous font pas de mal, c'est la bière qui vous aveugle. » Et ce disant, ils retournent chez eux.

Tous ces buveurs n'ont pas la même ivresse ; il y a parmi eux les bavards, les benêts, les turbulents, les abrutis, et les querelleurs. De ce dernier genre était le chef dont nous parlons ; il se mit à la tête de ses hommes en nous criant : « Je ferme le sentier, retournez d'où vous êtes venus. » Mais il s'écarta d'un bond, nous livrant passage avec plus de promptitude que de dignité, lorsqu'il vit un Makololo, peu endurant, lui pousser une botte avec la. crosse de son mousquet.

La bière de cette région est rosée, et a la consistance du coulis de gruau. On fait germer le grain, qui sèche ensuite au soleil; on le réduit en farine, et Ton mêle cette farine avec de l'eau qu'on fait bouillir à petit feu. Quand elle n'a qu'un ou deux jours, cette bière, à la fois douce et légèrement acidulé, est fort agréable par les chaleurs du pays, où lorsque altéré par la fièvre on a tant besoin de boire quelque chose d'acide. Il suffit alors d'en prendre un verre pour calmer ce désir et pour apaiser votre soif. La farine s'y trouvant en suspension, c'est une bonne manière de la consommer. Ce breuvage est par cela même très-nutritif.

A Tété, une mesure de bière s'échange contre une mesure de grain. Il est rare que nous entrions dans un village sans qu'on nous en donne en quantité suffisante pour rafraîchir nos hommes.

Cette bière n'est diurétique qu'après des libations prolongées. Selon toute apparence, son usage n'a rien de nuisible; les gens de la montagne, qui cependant en abusent, ne s'en portent pas plus mal. Elle ne parait engendrer chez eux aucune maladie, et ne semble pas raccourcir la durée de leur

112 LE ZÂMBÈSE

existence. Nous n'avons jamais vu nulle part autant d'hommes et de femmes à tête grise, venir, appuyés sur leurs bâtons, se mêler à la foule qui nous contemple. Le chef Mouata Manga devait être au moins nonagénaire. < Il est vieux , très-vieux, disaient les Makololos, frappés de son air vénérable ; sa peau forme des plis comme celle d'un éléphant. — N'avez-vous jamais eu le désir de faire un voyage, de voir d'autres pays et d'autres hommes? » lui avons-nous demandé. Non; l'idée ne lui en était pas venue ; et jamais il n'avait quitté sa province.

La longévité de ces gens-là n'est pas due à la fréquence de leurs ablutions. Un vieillard nous disait qu'il ne s*était baigné qu'une fois, autant qu'il pouvait s'en souvenir; et il y avait si longtemps, qu'il ne se rappelait pas ce qu'il en avait ressenti. < Pourquoi vous lavez-vous ? demandait la femme de Chinsounsé à nos Makololos ; jamais nos hommes ne se lavent. >

Un individu de la vallée du haut Chiré, après nous avoir gratifiés de remarques géographiques assez bizarres, se mit à nous suivre. Les Makololos s'en impatientèrent ; car à peine entrions-nous dans un village qu'il proclamait que nous étions des vagabonds, ne sachant pas où nous voulions nous rendre. En vain nos hommes le rabrouaient et lui ordonnaient de s'éloigner; aussitôt que nous nous mettions en marche, il arrivait, ayant sur l'épaule un petit sac où il portait tout son avoir, et non moins disposé que la veille à se mêler de ce qui ne le regardait pas. Tout ce qu'on avait fait pour reconduire avait échoué, lorsqu'on eut l'idée lumineuse de le menacer d'un bain. Il déguerpit immédiatement, et se garda bien de reparaître.

On voit chez les Manganjas beaucoup de maladies de peau, beaucoup de plaies aux jambes. Un ulcère indolent, à peu près incurable, est l'affection la plus grave que nous ayons rencontrée. Beaucoup de volailles ont-elles même le pied déformé par un épaississement particulier du derme. Quelques hommes sont tachetés de blanc, comme si on les avait aspergés avec un lait de chaux ; quelques autres sont affligés de la lèpre.

Nous en avons vu également qui étaient marqués de la petite vérole. « Pouvez- vous nous dire, avons -nous demandé à Mongazi, leur chef, si cette maladie est venue de la côte ou de l'intérieur? » Mongazi, qui était ivre, suivant son habitude, et qui a l'ivresse aimable, nous répondit avec grâce, voulant nous faire

un compliment:* Qu'il n'en savait rien; mais que ce mal devait être venu des Anglais. »

L'épreuve du mouavi est en usage dans cette région ; c'est à elle qu'on a recours lorsqu'une personne est soupçonnée d'un crime. Si l'accusé vomit le poison, il est déclaré innocent ; dans le cas contraire^ il est reconnu coupable. Ils ont tellement foi dans l'efficacité de cette épreuve que celui qu'on accuse à tort demande à la subir. Les chefs eux-mêmes, n'en sont pas exempts. Ghibisa, plein de confiance dans l'infaillibilité de ce moyen , s'en est servi plusieurs fois pour justifier sa conduite. Il assurait un jour que toutes les guerres qu'il avait faites étaient justes; comme on lui répondait que tous les chefs en disaient autant : < Si vous doutez de ma parole, s'écria-t-il, faites-moi boire le mouavi. »

Le chef d'une bourgade située au pied du mont Zomba avait subi cette épreuve avec succès la veille du jour où nous atteignîmes son village. Toute la population en témoignait sa joie par des danses, des roulements de tambour, des orgies de bière ; et la fête se prolongea pendant deux jours et deux nuits.

Il est possible que le docteur qui prépare le breuvage s'arrange de manière à sauver le prévenu s'il le croit innocent; mais il est difficile de faire causer les naturels sur ce sujet. Pas un ne veut dire ce qui entre dans la composition du mouavi. On nous a montré des arbres qui, disait-on, en fournissaient la matière; et tout nous porte à croire que ce n'était pas exact. Une fois nous avons trouvé dans un village un arbre auquel on avait enlevé de nombreux morceaux d'écorce ; il était proche parent du tangena ou tanghinay dont les Malgaches font usage pour l'épreuve du poison ; mais nous ne savons rien de plus à cet égard.

La peine de mort est appliquée à ceux que le mouavi a reconnus comme sorciers.

Les lamentations des funérailles durent quarante-huit heures. Assises par terre, les femmes chantent quelques paroles plaintives, et terminent chaque vers par le son prolongé d'a-a, ou celui d'o-o, ou bien encore d'ia-ia-a. Toute la bière qui se trouve dans la maison du défunt est répandue, ainsi que la farine; et tous les vases, marmites, jarres et écuelles, sont brisés comme n'étant plus utiles.

114 LE 2;AMBÈSE

Hommes et femmes portent le deuil de leurs parents. H consiste en lanières de feuilles de palmier dont on s'entoure la tète, le cou, la poitrine, les bras et les jambes, et que Ton garde jusqu'à ce qu'elles tombent en lambeaux.

Ils croient à un Être suprême, qu'ils désignent pjar le nom de Mpambé, ou par celui de Moroungo, et ils admettent la vie future. « Nous ne passons que quelques jours ici, nous disait le vieux Ghinsounsé, mais nous revivons après la mort. Nous ne savons pas où nous allons, de quelle manière on est là-bas, ni ceux qu'on y a pour compagnie, puisque les morts ne l'ont jamais raconté. Ils reviennent quelquefois et nous apparaissent en songe ; mais ils ne disent pas où ils sont, ni comment ils s'y trouvent. »

Nous côtoyons le Ghiré au-dessus des cataractes; c'est maintenant une rivière large et profonde, mais dont le courant est faible. En un endroit il forme une expansion de dix à douze milles de longueur sur cinq ou six de large. Ge petit lac, nommé Pamalombé, est rempli d'excellent poisson. Les rives en sont basses et bordées d'une épaisse muraille de papyrus. Au couchant, près du rivage, s'élève une chaîne de montagnes qui se dirige vers le nord.

Nous gagnons la résidence du chef Mouana-Moesi ; elle est à peu près à un jour de marche du Nyassa. Jamais, au dire d^.habitants, on n'y a entendu parler d'un lac. Ils nous assurent que le Ghiré continuera se dérouler comme nous le voyons ici, jusqu'à une distance de deux mois, et qu'alors il s'échappe entre des rochers perpendiculaires qui s'élèvent jusqu'au ciel.

En entendant ces paroles, nos hommes se déconcertent : « A quoi bon chercher ce lac, puisqu'il n'existe pas? disent les Makololos.

— Il faut voir ces rochers merveilleux, répond le docteur, il le faut à tout prix.

— Et quand vous les aurez vus, réplique Masakasa, vous voudrez voir autre chose. Mais il y a un lac, ils ont beau dire que non, ajoute-t-il; c'est bien sûr, puisque c'est dans un livre. »

Masakasa, ayant une foi sans borne pour J^out ce qui est écrit, s'indigne, et reproche aux habitants de nous faire un mensonge. « Le lac existe, leur dit-il; comment les blancs l'auraient-ils vu dans un livre, s'il n'y en avait pas? »

Ils reconnaissent alors qu'il y a un lac à peu de distance, en amont du village. D'après les réponses que nous obtenons ensuite, il est possible que l'histoire de ces rochers perpendiculaires ait trait à une fissure connue des indigènes et des Arabes, et située dan^ la portion nord-est de la falaise qui s'élève au bord du lac. Cette muraille est tellement haute que le sentier qui se déroule à sa base est qualifié de souterrain. Il est probable que la fissure qu'elle présente est le résultat A\\ne convulsion pareille à celle qui a produit la chute du Zambèse, et formé la vallée du Chiré.

Le soir, le chef nous apporta un peu de farine, eJt s'assit auprès de nous pendant quelques minutes ; puis il nous quitta en nous souhaitant un bon sommeil. A peine venait-il de partir qu'il s'éleva de la rivière un cri effroyable, suivi de cris aigus poussés par des femmes : un crocodile avait saisi la première épouse du chef, tandis qu'elle se baignait. Les Hakololos prirent leurs armes et coururent vers la rive, mais trop tard : la pauvre créature avait disparu. Les lamentations des femmes du village ont duré toute la nuit; ce matin nous en avons rencontré d'autres qui venaient prendre part au deuil général. Leur chagrin était évidemment sincère, car elles avaient les joues sillonnées de larmes.

En leur apprenant ce malheur, Mouana-Moesi avait fait dire à ses voisins que des blancs étaient venus dans son village, qu'ils s'étaient lavés à l'endroit où sa femme allait ordinairement puiser de l'eau, et prendre ses bains; qu'ils s'étaient frottés avec une médecine blanche (du savon), et que sa femme ayant été se baigner ensuite, un crocodile l'avait prise. Il ne savait pas si c'était Tefiet de la drogue que les blancs avaient employée.

Au retour, nous fûmes regardés avec terreur; les hommes s'enfuirent à notre approche; mais les femmes restèrent; ce qui fit dire aux fugitifs : « Elles sont plus heureuses que nous autres, elles n'ont pas à craindre la lance. »

Les bains, que d'après nos rapports avec les sujets de Chinsounsé, nous avions crus inconnus dans cette région, sontaucontraired'un usage fréquent chez lesManganjasdecertainsdistricts.

Nous découvrîmes le lac Nyassa le 16 septembre 1859, un peu avant midi. La pointe méridionale de ce lac est située par 14° 25' latitude sud et 33<> 10' longitude est. Sur ce point la vallée est d'une largeur d'environ douze milles. Des montagnes s'élèvent

116 ^ LE ZÂMBÈS£

des deux câtés du lac ; mais la brume, qui provenait de l'incendie des herbages, nous empêcha de voir au loin.

Longtemps après cette excursion, une lettre du capitaine R. B. OldGeld, commandant la Lyra , vaisseau de Sa Majesté Britannique, nous apprit que le docteur Roscher, un Allemand courageux, à qui son zèle coûta la vie, était arrivé au Nyassa le 19 novembre 1859, et avait su parles indigènes qu*il se trouvait des blancs à la pointe méridionale du lac. Notre découverte est donc antérieure de deux mois à celle du voyageur allemand.

Le colonel Rigby, consul anglais, et résident politique à Zanzibar, instruit du fait par les domestiques du docteur Roscher, en informa sir George Grey, gouverneur du Gap. Sa lettre a été publiée dans les journaux de la colonie.

On ne sait pas de quel point le docteur Roscher aperçut d'abord les eaux du Nyassa; la position exacte de Noussihoua, où il passa quelque temps sur les bords du lac, nous est inconnue. Il était resté pendant trois jours au nord-est de Noussihoua, et revenait, par la route des Arabes, vers l'endroit où l'on traverse la Rovouma, lorsqu il fut assassiné. Les auteurs du crime ont été saisis par l'un des chefs de cette région , envoyés à Zanzibar, et mis à mort. On dit que le docteur n'avait rien communiqué de ses découvertes, ayant l'intention de publier tout son ouvrage à la fois, et d'une manière splendide, lors de son retour en Europe. II n'y a donc que des conjectures à faire à l'égard de son arrivée au Nyassa. Gomme il était parti de Quiloa, et suivait le chemin des traitants, il est possible qu'il ait gagné le lac à l'endroit où passent les Arabes, c'est-à-dire à Ngombo, qui touche à Tsenga ; ou bien en face de la baie de Kotakota. La publication régulière de nos lettres par la Société géographique de Londres a été pour nous un bienfait inestimable, en donnant une date certaine à chacune de nos découvertes, et en les rendant immortelles.

Le chef qui habite près du confluent du lac et du Ghiré, un vieillard du nom de Mosaouka, apprenant que nous étions sous un arbre, vint nous y trouver, et nous invita gracieusement à venir dans son village. Il nous conduisit à un admirable figuier banian dont il semblait très-fier. Les racines en avaient été dirigées vers le sol, de façon à représenter un immense fauteuil sans fond. Quatre de nos hommes purent se coucher entre les bras de ce siège gigantesque.

Le bon Mosaouka nous fit présent d'une chèvre et d'un panier de farine pour « nous réjouir le cœur. » Il nous dit qu'une bande nombreuse de captifs, conduite par des Arabes, était campée dans le voisinage.

Ces mêmes trafiquants avaient passé l'année précédente, allant chez Cazembé. Outre leurs esclaves, ils en rapportaient une quantité considérable d'ivoire et de malachite.

Quelques minutes après, six des chefs de cette bande vinrent nous voir. Ils étaient armés de grands mousquets, et nous parurent de francs scélérats. Évidemment ils pensaient que nous ne valions pas mieux qu'eux, puisqu'ils nous offrirent des enfants qu'ils espéraient nous vendre? Ils surent que nous étions.des Anglais, n'en témoignèrent aucune frayeur, mais décampèrent pendant la nuit.

Plus tard, lorsque nous revînmes à la câte, nous apprîmes que le Lynx, vaisseau de la marine anglaise, avait saisi une daou (barque arabe), où étaient quelques-uns de ces esclaves. Une femme qui avait fait partie de la cargaison de cette barque nous dit alors qu'elle nous avait vus chez Mosaouka ; et que les Arabes avaient pris la fuite, parce qu'ils avaient eu peur des basoungous (hommes blancs), qui avaient des mines peu rassurantes.

La route qui passe chez Mosaouka est l'une des plus fréquentées par les traitants. Quelques-uns traversent le Chîré un peu plus bas. Il en est d'autres qui franchissent le lac même. Nous aurions pu libérer ces captifs, mais ensuite nous n'aurions su qu'en faire. Ayant rencontré des hommes que l'on conduisait avec le^orî, les Makololos, qui ne trafiquent jamais de leurs semblables, nous reprochèrent de souffrir pareille chose. « Vous dites que nous sommes mauvais, s'écriaient-ils; mais nous n'avons pas le cœur jaune comme ces gens-1^ ; pourquoi ne pas nous peunieltre de les étrangler ? »

Délivrer ces malheureux, pour les abandonner ensuite, n'aurait servi à rien : les gens du pays n'auraient pas tardé à les revendre. Les chefs manganjas trafiquent de leurs propres sujets; car nous avons rencontré des marchands d'esclaves dans plusieurs villages des montagnes, où certainement on les avait attirés dans un but commercial. Néanmoins, c'est avec un sentiment de honte que les chefs se livrent à ce genre d'affaires, et ils s'en excusent autant qu'ils peuvent : « Nous n'en vendons pas

118 LE ZAMBÈSfi

beaucoup, disent-ils , et seulemeqt ceux qui ont fait des crimes. »

Ce sont, en effet, les criminels, qui, avec les gens des basses classes, alimentent le commerce régulier, du moins en général : ce qui explique la laideur des esclaves. Il est probable que parmi les gens condamnés à être vendus se trouvent les malheureux accusés de sorcellerie. Les orphelins sans famille disparaissent aussi quelquefois sans que personne s*en inquiète.

La tentation de vendre leurs sujets est d*autant plus grande pour les chefs des hautes terres, qu'il y a peu d'ivoire dans la montagne, et qu'ils n'ont rien pour acheter les produits étrangers. Les Ajahouas proposent de T^offe, des anneaux de cuivre, de la vaisselle, quelquefois de jolies femmes, et ne demandent, en échange, que la permission d'enlever pendant la nuit ceux que le chef désignera. Ils donnent quatre yards de cotonnade pour un homme, trois pour une femme, et deux pour un enfant.

Le gori.

Ces esclaves sont conduits aux marchands portugais de Mozambique, d'Iboé et de Quilimané.

Il arrive quelquefois qu'une partie de la tribu, entraînée par l'appât du gain, se mel à capturer ses compatriotes et à les vendre. Ce procédé fait des victimes dans toutes les classes , bien que ce soit principalement sur le bas peuple que tombent les ravisseurs. Il en résulte une guerre civile; le parti le plus faible est chassé du canton ; les fugitifs se démoralisent, vivent de maraude, s'emparent des gens qu'ils rencontrent, les vendent aux marchands, et finissent par trafiquer les uns des autres sans le moindre scrupule. C'est précisément dans cette position que nous avons trouvé les Ajahouas.

Les Manganjas sont plus défiants et moins hospitaliers que les riverains du Zambèse. Ils ont eu de la peine à croire que nous n'avions pas d'autre but que celui que nous déclarions. Ils nous

jugent (Taprès eux , et nous supposent les mobiles qui les font agir. Un chef, que nos Makololos ont surnommé Ritlabolaoua {je serai tué)jk cause de son air d'épouvante, nous faisait observer que des bandes étrangères venaient quelquefois chez eux, donnant de leur passage des motifs non moins plausibles que les nôtres; et que cependant au bout de quelques Jours, elles se jetaient sur le monde et faisaient de nombreux captifs.

Il est certains villages de la vallée du Ghiré où Ton n*a même pas voulu nous vendre d'aliments. Chez Zimika, par exemple, les hommes gardaient l'ouverture du rempart d'euphorbe, et nous déclarèrent que nous ne pas^rions pas. Nous allâmes nous asseoir sous un arbre voisin. Un jeune homme prit la parole et fit un discours plein de colère, sautant ça et là en brandissant son arc et ses flèches, dont on voyait le poison, et en nous adressant des gestes féroces. Il fut arrêté au milieu de sa harangue par un vieillard qui lui ordonna de s'asseoir, et lui défendit de parler ainsi à des étrangers. Il lui fallut obéir ; mais il le Gt avec répugnance, en grondant d'un air soupçonneux, et en projetant ses grosses lèvres d'une manière significative.

Nous avions vu les femmes quitter le village; craignant qu'il n'arrivât quelque malheur, nous partîmes au grand déplaisir de nos Makololos. Us étaieift furieux contre les habitants de leur manque d'hospitalité, gt nous en voulaient de ce que nous ne leur permettions pas de les battre. < Voilà ce que c'est que d'être avec des blancs, grommelaient-ils ; si nous étions conduits par un de nos chefs, nous aurions mangé ce soir les chèvres de ces gens-là , et demain matin ils auraient porté nos fardeaux. >

Comme au retour nous avions pris un chemin qui laissait ce village sur notre gauche' Zimika nous envoya ses excuses, nous faisant dire qu'à cette époque il était malade dans un hameau voisin; que ce n'était pas par ses ordres qu'on nous avait éconduits; que son peuple ignorait alors que nous étions des gens tranquilles, aimant la paix et ne voulant pas la troubler.

Pressés de rejoindre le Ma- Robert ^ nous ne pouvions pas entrer dans les bourgades de ce chef; mais les habitants nous suivirent; ils étaient chargés de grain, de farine, de volailles

à vendre, et nous suppliaient de nous arrêter, et de passer la nuit avec eux.

< Serons-nous obligés de dire que les blancs ont traversé notre pays, et que nous ne les avons pas vus? > répétaient-ils avec instances. Nous fîmes halte auprès d*un ruisseau pour les satisfaire. Aux yeux des gens de ce pays-ci, notre peau est plutôt rouge que blanche ; et bien qu'ils admirent beaucoup les teints de nuance claire, ils nous trouvent d'une laideur bizarre. Nos vêtements les choquent; les yeux bleus leur paraissent durs, et la barbe rousse une monstruosité.

D'après le nombre de vieillards que nous avons rencontrés dans la montagne, et par la vigueur physique et morale que nous avons vue s'accroître à mesure que nous nous élevions, nous pensons que le pays est salubre , que nos compatriotes y jouiraient d'une bonne santé, et que leur présence pourrait être un grand bienfait pour la population. Ils amèneraient cette multitude d'hommes laborieux à cultiver le coton, le bouazé, la canne à sucre, et d'autres plantes précieuses, de manière à en échanger les produits contre les objets de fabrique européenne, en même temps qu'ils. leur inculqueraient, par leurs préceptes et leur exemple, les vérités de notre sainte religion.

Notre séjour au bord du lac fut nécessairement de^courte durée. Nous avons trouvé que le peilleur moyen de détruire le» soupçons qui peuvent nattre dans l'esprit des gens, dont les seuls visiteurs sont des marchands d'esclaves, est de ne faire que passer; puis de leur laisser le temps de comprendre que le but de notre voyage, si différent de celui des autres, n'a rien de dangereux pour leur repos, et que nous n'avons à leur égard que de bonnes dispositions.

Un autre motif nous faisait revenir en toute hâte ; la moindre imprudence des hommes que nous avions laissés au Ma-Robert pouvait nous compromettre, et devenir fatale au succès de l'entreprise.

Les caravanes qui viennent du pays de Cazembé, de celui de - Katanga et d'autres parties de l'intérieur, traversent le Nyassa et le Chiré, pour se rendre aux ports de Quiloa, de Mozambique et d'Iboé. Les esclaves, les ornements de cuivre, l'ivoire et la malachite sont à présent les seuls objets du commerce de ces

BT S£S AFFLUENTS. 121

proTinces. D'après les informations que le colonel Rigby s'est procurées à Zanzibar, et les renseignements tirés d'ailleurs , presque tous les esclaves qui sont embarqués dans les trois ports cités plus haut viennent de la province du Nyassa. En ayant un petit vapeur sur le haut Ghiré, qui à partir des cataractes présente avec le Nyassa une côte de six cent milles au moins y et en achetant l'ivoire des populations riveraines , on paralyserait le commerce d'ei^claves dans toute cette région; car ce n'est qu'en rapportant de l'ivoire, dont ils chargent les captifs, que les marchands trouvent dans leur odieux négoce un bénéfice réel.

On acquerrait ainsi de l'influence sur une aire d'une immense étendue. Les Mazitous, qui habitent vers la partie nord du lac, ne permettraient pas aux raccoleurs d'esclaves de traverser leur territoire. Us deviendraient, pour la répression de la traite, les alliés les plus actifs de l'Angleterre, et pourraient en profiter pour accroître leur commerce. Dans l'état actuel, les indigènes qui vendent de l'ivoire et de la malachite sont indignement exploités. Si nous leur donnions ici le prix qu'ils reçoivent maintenant sur la côte, après avoir fait trois cents milles pour y porter leurs marchandises, ils s'abstiendraient de faire cett^ course inutile; et ce n'est qu'en empêchant les produits de l'intérieur d'arriver aux établissements côtiers, que nous parviendrons à réprimer la traite. Le moyen que nous proposons la supprimerait depuis le Zambèse jusqu'à Quiloa ; il ne laisserait en dehors de ces limites que l'établissement portugais d'Inhambane, au sud ; et au nord, une portion des États du sultan de Zanzibar que surveilleraient nos croiseurs.

Les riverains du Nyassa produisent du coton en assez grande quantité, et peuvent le vendre moins d'un penny la livre. On peut le transporter par eau jusqu'en Angleterre, au moyen du Chiré et du Zambèse, à la seule exception d'un portage, d'à peu près trente-cinq milles, occasionné par les cataractes de Murchison.

Une route d'une quarantaine de milles, longeant la rivière

en cet endroit, serait d'une faible dépense; et il est probable

qu'avant peu un commerce légitime et florissant remplacerait

l'odieux trafic des hommes.

Le colonel Rigby, les capitaines Wilson, Oldfied et Chapman,

tous les officiers intelligents que nous avons vus sur la câte, ont reconnu avec nous qu'un petit navire sur le lac Nyassa ferait plus pour la répression de la traite que six vaisseaux de guerre sur rOcéan. Par des opérations judicieuses, faites dans l'intérieur et sur une petite échelle, la politique anglaise obtiendrait aindi, à peu de frais, dans Test de TAfrique, les mêmes résultats que sur la côte occidentale.

Page 1