‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 12 sur 69 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Retour du lac. — Empoisonnement par la cassave. — Conservation de la viande par le suc du manioc. — Le docteur Kirk se rend directement du village de Ghibisa à Tété. — Observations magnétiques de Charles Livingstone. — Biscuit du Chiré. — Nécessité du froment pour les Européens. — Départ pour la côte. — Éléphants. -^ Le seuhor Ferrâo. — Kongoné. — Arrivée du Lynx, — Perte de la malle. — Départ pour Tété. — Le gouverneur de Choupanga. — Aveux d'un ancien marchand d'esclaves. — Paul Mariano. — Arrivée à Tété, le 2 février 1860. — Mine d'argent fabuleuse de Chicova. — Exactions des Banyaïs. — Prix des denrées. — Portugais de Tété. — Funérailles. — Noces. — Or et charbon de terre. — Nouveau départ pour le Kongoné. — Retour. — Canal secret employé pour la traite. — Le gouverneur de Quilimané envoie à la recherche du Kongoné. -^ Essai commercial de M. Sunley à la rivière d'Angoxe. — Le major Sicard à Mazaro. — Changement de noms. — Mauvais état du Ma-Rohert. — Départ de M. Rae pour l'Angleterre. — Le Kouakoua. — Créatures comiques. — Souris. — Les Zoulous à Senna. — Cochons rayés de Senna. — Fièvre. — Arrivée à Tété, le 25 avril. — Manque d'irrigation. — Une branche de l'industrie de Tété.

6 octobre 1859. Après un voyage à pied de quarante jours, nous arrivons au Ma-Robert, à peu près exténués, mais plutôt par un empoisonnement que par les fatigues de la route. Nous avions pris un peu de pAte de mulligatawneyj pour nous faire de la soupe, dans le cas où nous n'aurions pas le temps d'accommoder autre chose. Un soir qu'après une marche d'une longueur exceptionnelle nous étions à Mikéna, près du mont Njongoné, situé au nord du Zomba, il fut dit au cuisinier de se servir de notre pâte. Mais au lieu des deux cuillerées qu'on lui disait de prendre, il mit tout le pot dans la soupe. Celle-ci emportait la bouche ; on y ajouta du riz, et comme nous étions affamés, on ne l'en mangea pas moins. Toutefois, la dose avait été trop forte, et nous fûmes retenus pendant plusieurs jours par de cruelles souffrances ; quelques-uns même d'entre nous ne se rétablirent qu'à bord du Ma-Robert.

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Il est possible qu'autre chose ait contribué à nous rendre malades. On sait qu'une espèce de manioc est vénéneuse (le Jatropha maîigna), mais qu'en lavant avec soin la farine qu'on en retire, et en jetant* les deux eaux dans lesquelles elle a bouilli, cette farine, qui est la cassave, perd son principe délétère et devient comestible. L'espèce maligne se reconnaît facilement à son amertume ; il suffit d'enlever un morceau de l'écorce de la racine, et d'y poser la langue pour être sûr de ne pas se tromper. Néanmoins, il est probable que le manioc à saveur douce contient également un principe vénéneux.

Bien qu'il soit nuisible, comme celui de nos pommes de terre, le suc du manioc est employé dans les Indes occidentales sous le nom de casserip. Mélangé avec de l'eau, dans laquelle on a mis du piment, il conserve la viande, et cela, dit-on, pendant des années. Si l'on touche ce. mélange avec du fer, ou de l'acier^ il devient aigre; aussi, en pareil cas, fait-on usage d'un vase de terre. Ce procédé, que nous a fait connaître l'archevêque Whately, et qui est fort économique, est précieux dans les pays chauds. Tout ce qui reste du dîner, bœuf, mouton, porc ou volaille, se garde à merveille dans cette poivrade, à laquelle on ajoute alors un peu de casserip nouvellement fait Autrement la chaleur ou les mouches auraient bientôt gâté vos reliefs.

Toujours est-il que notre cuisinier faisait bouillir son manioc de la même façon que la viande : il en emplissait la marmite, y versait de Teau, mettait sur le feu, et laissait réduire jusqu'à ce qu'il n'y eût plus une goutte de liquide. La racine conservait ainsi toute ses propriétés délétères ; et malgré le soin que nous avions de ne jamais acheter que l'espèce inoffensive, nous souffrions journellement des effets de cette méthode pernicieuse, qui ne fut découverte qu'à la fin de l'excursion.

Soit dans la montée des basses terres aux Highiands , à trois mille pieds au-dessus du fond de la vallée, soit dans la descente du môme point au bord de la rivière, le changement de climat fut très-sensible.

En bas, une chaleur étouffante, avec une température de 29 à 39 degrés et demi à l'ombre , chaleur qui nous rendait aussi mous, aussi abattus, que nous nous sentions vigoureux et réjouis sur les plateaux, où nous avions dix ou douze degrés de moins. L'eau de la rivière était quelquefois à vingt-neuf degrés.

et même plus, tandis que celle des ruisseaux de la montagne n'était qu'à diz-huit degrés.

Ayaitt eu besoin d'envoyer deux d'entre nous à Tété, le docteur Kirk et Mister Rae, notre mécanicien, conduits par des gens de Chibisa, accomplirent cette mission. Nous avions trouvé à l'est et au nord le pays si bien arrosé, que nous ne pensions pas que le manque d*eau fût à craindre pendant ce trajet qui était de moins de cent milles. C'était une erreur : nos amis souffrirent cruellement de la soif. Le peu d'eau qu'ils se procuraient, en creu sant le lit des rivières desséchées, ne pouvait que les altérer davantage, tant elle était saumAtre (quelques indigènes en retiraient même du sel); et quand, à de longs intervalles, les voyageurs en trouvaient de moins saline, c'était une eau fangeuse, qui, profondément troublée par la visite des grands animaux, était nauséabonde.

Le chemin qu'ils suivaient traversait des plaines, où la tsétsé pullule : de grands espaces couverts de baubinias, dont le feuillage donnait si peu d'ombre au terrain grillé, que c'était à peine si l'on y voyait quelques touffes d'herbe. Un soleil d'une telle ardeur que les guides s'éloignaient du sentier en bondissant, dans le vain espoir, en marchant sous ces bois sans ombre, de rafratchir un instant leurs pieds brûlés. Celui qui était chargé de la provision de porc salé, s' étant perdu, n'arriva que deux jours après les autres; il n'apportait que les fibres de la viande : toute la graisse avait fondu, et lui avait coulé sur les épaules. Peu de temps après, ce sentier fut transformé en chemin de razzia par le capitaine Raposo. Nos deux amis, jeunes et vigoureux, avaient manqué d'y. périr ; que l'on se figure, s'il est possible, tout ce que les esclaves y ont souffert depuis lors. Probablement que cet abominable commerce ne peut avoir lieu sans d'horribles tortures, et un énorme sacrifice de vie humaine.

Une série d'observations magnétiques, au sujet de l'inclinaison et de la déclinaison de l'aiguille, ont été faites à l'île de Dakanamoio par Charles Livingstone, qui en avait fait d'autres à Tôté, ainsi qu'à l'île de l'Expédition. Le Ma-Robert^ après cela, partit pour le Kongoné.

Nous avions épuisé tous nos vivres, à l'exception du thé et du porc salé ; mais on peut acheter aux indigènes de la volaille, des

fèves et de la farine de sorgho. Celle-cî, toutefois, ne convient pas à l'estomac des Européens ; le froment, sous une forme ou sous une autre, est indispensable, en Afrique, à la santé des blancs.. L'ingénieux Rowe, notre premier chauffeur, employa la farine de mapira de diverses manières ; il en fit d'abord une pâte où elle entrait seule, et qu'il mit au four; puis il essaya d'y mêler du jus de porc ; il la mélangea ensuite à des bananes, et finit par y ajouter des clous de girofle. Mais de quelque façon qu'il fût préparé, cet affreux biscuit n'en donnait pas moins des aigreurs qui duraient tout le temps de la digestion.

Nous conseillons donc aux missionnaires et aux marchands qui viendront ici, de ne pas négliger la culture du froment. H ne leur sera pas plus difficile qu'aux Portugais d'avoir leur provision de blé, pourvu que les semailles se fassent dans la saison convenable, c'est-à-dire en avril et en mai, époque où l'hiver commence. Pendant ces deux mois, ii ne faut pas compter sur la pluie; on doit alors recourir aux irrigations, comme dans la colonie du Cap; ce qui, dans le pays, n'offre pas de difficulté. Si vous attendiez la saison •pluvieuse le froment ne vous donnerait que de la paille. Dans cette région tout homme courageux pourra se nourrir sans rien tirer d'ailleurs.

Nous descendons le Chiré. Mankokoué nous a fait dire qu'il souhaitait que notre bande s'arrêtât dans son village. Il vient à bord du Ma-Roberty nous apporte un beau présent, et nous assure que s'il ne nous a pas fait de visite l'autre fois, ce sont ses jeunes gens qui l'en ont dissuadé; mais qu'enfin il a voulu voir ce que tout le monde avait vu. Un homme chauve, à tête carrée, qui, lors de notre passage, remplissait les fonctions de premier ministre, est remplacé par un vieillard qui accompagne Mankokoué.

Dans la traversée du marais des Éléphants nous avons compté neuf grandes troupes de ces animaux ; quelques-unes de ces bandes formaient une ligne de deux milles de longueur.

26 octobre. Un violent orage éclate ; il tombe des grêlons volumineux, à la grande surprise de nos hommes de Senna, pour qui la grêle est chose inconnue, bien qu'elle ne soit pas rare dans les contrées plus éloignées de la côte. Nous l'avons vue à Kuruman tuer des chevaux, des poules, des antilopes , et briser, à Kolobeng, tous les carreaux des fenêtres de la mission.

2 novembre. Après avoir jeté l'ancre à la hauteur de Chamoara, dous envoyons à Senna pour y prendre du biscuit et d'autres denrées. Avec sa générosité habituelle» le senhor Ferrâo nous donne un bœuf. Voulant savoir s'il peut en offrir un second, il cherche dans son dictionnaire portugais-anglais, et demande à notre matelot s'il veut an other^ ce qui signifie un autre; mais il prononce le th en portugais, et Jack lui répond : « Non, monsieur, je vous remercie, je ne veux pas A'otier dans le bateau (c'est-à-dire de loutre), ces bêtes-là mordent trop fort. »

Tous les soirs il nous faut échouer le Ma-Robert sur un banc de sable. Il prend Teau si rapidement que sans cela i] coulerait dans la nuit; ce n'est qu'en manœuvrant la pompe toute la jour^ née qu'on peut le maintenir à flot.

Les averses qui tombent chaque jour produisent leur effet habituel dans la cabine. Impossible d'attendre ceux de nos compagnons qui sont allés par terre du Chiré à Tête ; et nous nous rendons à la côte pour faire réparer notre malheureux vapeur.

Nous étions depuis peu de temps à l'embouchure du Kongoné, lorsque le lieutenant Berkeley, commandant le Lynx^ de la marine britannique, vint pour nous ravitailler. La barre, qui avait été parfaitement unie jusque-là, est devenue mauvaise précisément à l'arrivée du Lynx, au point que celui-ci n'a pu communiquer avec nous qu'au bout de deux ou trois jours. Deux de ses chaloupes ont essayé de nous rejoindre ; mais ayant pris à côté de la passe, elles ont chaviré sur les brisants qui sont situés devant l'tle. Mister Hunt, l'ofGcier commandant la seconde chaloupe, s'est noblement conduit ; et grâce au sang-froid et à l'habileté dont il a fait preuve, les deux équipages ont été sauvés.

Tout ce qu'on apportait fut naturellement perdu; entre autres choses les sacs où étaient renfermées les dépêches du gouvernement et les lettres de nos amis.

Cette perte est d'autant plus cruelle que nous allons commencer une expédition dans l'intérieur ; le voyage durera près d'un an ; ces lettres perdues étaient déjà de l'année dernière ; et vingt mois sans nouvelles de ceux qu'on aime, c'est bien long !

Le lieutenant Berkeley, nous ayant prêté son concours efficace pour la réparation de notre misérable vapeur , celui-ci fut en état de quitter la côte ; et nous repartîmes pour Tété le 6 décembre.

Chemin faisant nous rencontrâmes le gouverneur de Quîlimané qui descendait le fleuve en bateau. Il avait reçu, nous ditil y l'ordre dû cabinet de Lisbonne de choisir , après examen personnel, les ports les plus sûrs du delta du Zambëse. Nous lui indiquâmes le moyen d'arriver au Rongoné. Il syouta qu'il était persuadé que les Portugais de son district connaissaient une embouchure d'où ils faisaient partir leurs esclaves ; mais que les traitants refuseraient de lui donner des renseignements à cet égard, et que c'était pour cela qu'il s'adressait à nous.

Son Excellence prit malheureusement la fièvre le lendemain, et retourna à Quiiimané avant d'avoir atteint l'embouchure du fleuve.

Plus tard , un ofScier de la marine portugaise fut envoyé par son gouvernement pour explorer les différents bras du Zambèse. Il se contenta de regarder les lieux, fit son rapport d'après, nos sondages, dont nous avions publié les résultats , mais oublia de reconnaître cet emprunt. Ses compatriotes eux-mêmes souriaient de cet enfantillage de leur gouvernement, qui envoyait à la recherche de ce qui était découvert, et prétendait savoir d'ancienne date ce qu'il ignorait la veille.

A peine étions-nous en face de l'île de l'Expédition que le pont du foyer du Ma-Robert s'écroula , comme cela lui était arrivé mainte et mainte fois. Heureusement que la place était giboyeuse : ce qui nous permit de nous procurer de la venaison, tandis que le vapeur se réparait.

Le 31 décembre, nous arrivions à Ghoupanga ; il fallut y rester huit jours'pour attendre la cotonnade que l'on nous envoyait de Quiiimané. La toile de coton écrue, celle dont on fait les dr^ps, est la monnaie courante de l'Afrique orientale ; et le ballot que nous attendions devait nous servir de^ numéraire pendant le voyage que nous allions entreprendre.

Le gouverneur et ses deux charmantes filles habitaient la maison de Ghoupanga. Il est rare que les Portugais éprouvent de la répugnance à être servis par les noirs. Usas le gouverneur aimait mieux l'être par ses filles, qui s'acquittaient de leur charge avec infiniment de grâce. La chose était d'autant plus agréable pour nous que c'est une rareté, dans ce pays-ci, de rencontrer des femmes à table.

Son Excellence nous dit avec franchise, et d'une façon nullement confidentielle, que les Portugais de cette région formaient une misérable espèce, avilie par la débauche et sans la moindre initiative. « S'il leur restait un peu d'énergie, disait-il, quelquesuns des plus riches pourraient envoyer chacun une cinquantaine d'esclaves, voire une centaine, à Maurice, au Gap et en Angleterre pour y apprendre différents métiers; de cette façon ils utiliseraient les produits du pays, et fabriqueraient eux-mêmes leur cotonnade et leur sucre au lieu de faire venir ces articles du dehors.» Son Excellence ne voyait même pas pourquoi le Mozambique n'aurait pas bientôt son chemin de fer, traversant Ib continent africain pour rejoindre Angola.

Ces observations trahissaient chez le gouverneur un défaut assez commun parmi les. Portugais, et qui ressemble à la manie qu'ont certains de nos compatriotes de décrier tout ce qui vient d'Angleterre. L'usage est ici de vous entretenir de vérités lamentables sur tout ceux qui vous entourent. Si j'en juge par nos propres impressions, les étrangers, quand ils ne le méprisent pas, regrettent d'entendre un homme couronner sa tirade par ces mots : « Je suis affreusement honteux d'être Portugais. »

Les paroles de Son Excellence montraient encore les idées grandioses que Ton se plaît à caresser, au mépris des choses pratiques et d'une réalisation facile. L'indigo croit spontanément dans les rues; il y atteint six pieds de hauteur, et s'y trouve en abondance. Un coton d'excellente qualité se rencontre à un mille à peine; il s'y propage de lui-même, en dépit du feu qui le détruit tous les ans; et la canne à sucre, nous a-t-on dit, est facile à cultiver dans la plus grande portion du delta. Au lieu de profiter de ces avantages, nos amis rêvent de fonder ici, avec les capitaux anglais, une nouvelle Compagnie des Indes; et, tout en songeant à ce projet magnifique, ils se hâtent d'exporter leurs travailleurs à l'île de la Réunion. Le programme de cette Compagnie anglaise, soigneusement tracé par le ministre d'État de Lisbonne, impose, avec une louable rigueur, la condition de bâtir des écoles, de faire des routes, de construire des ponts, de creuser des ports dans ce pays du Prêtre-Jean : tout cela devant appartenir aux Portugais après un laps de vingt années.

Son Excellence nous rappela à cette occasion que les établisse-

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ments du Mozambique, le fait est notoire, sont pour la métropole une charge qui se traduit par un déficit annuel de cent vingt mille francs ; qu'il n'en résulte aucun avantage pour Lisbonne, dont le commerce avec ce point de la côte africaine est à peu près nul; et que jamais un Portugais n'est revenu dépenser au pays natal la fortune qu'il a faite ici. Il est vraiment à regretter que des |hommes d'État, dont les actes nous ont'prouvé les lumières, fassent servir leur puissance à perpétuer la condition misérable de ce pays , en fermant aux étrangers, sous prétexte de domination absolue, des lieux où ils sont eux-mêmes sans force pour le bien. Après avoir été le premier à faire le commerce transatlantique d'esclaves, n'est-ce pas pour le Portugal payer trop cher une simple fanfaronnade que d'être le dernier peuple chrétien à abandonner ce trafic abominable?

Un vieux traitant malade, presque aveugle et misérablement usé, avait coutume de nous raconter sans détours les épisodes de son ancienne carrière. Évidemment l'esclavage ne lui apparaissait pas sous le même jour qu'à nous autres. Ses compatriotes connaissaient tous sa libéralité; ils savaient que sa pitié ne s'invoquait jamais en vain; et certes on n'est pas plus généreux et plus serviable qu'il ne le fut à notre égard. Un jour que nous lui disions combien nous étions surpris de voir qu'un homme aussi humain avait pu se livrera l'exportation de l'esclave, il repoussa cette accusation avec chaleur, nous affirmant qu'il n'avait jamais arraché d'esclaves à leurs maîtres. C'étaient seulement des brutos do matOy des bêtes des champs qu'il avait exportées, c'est-à-dire des indigènes sauvages, nouvellement pris à la chasse ; et, toujours au même point de vue , il ajouta gravement, que lorsque sa femme était morte, il avait fait, pour émousser son chagrin, une descente chez les tribus voisines de Fembouchure du Chiré, d'où il avait ramené un grand nombre de captifs.

C'était à Angola qu'il avait débuté dans la carrière commerciale; il s'était créé plusieurs fortunes qu'il avait dissipées rapidement à Rio-Janeiro dans des orgies de toute espèce. « L'argent qu'on gagne à vendre des noirs, disait-il, est mauvais, et retourne vite au diable. > Il était parti de Quilimané, il y,A quelque douze ans, avec une cargaison d'ivoire ; son navire avait

été saisi comme négrier, puis amené au Cap. On lui en avait pris d'autres en différentes occasions ; on était alors dans sou droit. G'étaitjuste, disait-il, puisque çeux-Ià étaient chargés d*esclaves; mais cette fois il s'agissait d'un commerce licite ; et les croiseurs avaient eu tort. Les ofQciers anglais Favaient reconnu euxmêmes, et voulaient lui rendre ce qui lui avait été pris. Ils l'auraient fait sans aucun doute, car c'étaient des hommes d'honneur; mais un de ses compatriotes, qui était alors au Cap, un franc coquin, s'y était opposé, et la restitution n'avait pas eu lieu. Longtemps après, un officier de marine, qui, lors de la capture, se trouvait à bord du croiseur, remontait le Zambèse avec nous ; il reconnut notre ami, et l'informa que le gouvernement anglais, ayant acquis la certitude que le navire en question avait été saisi d'une façon illégale, avait payé au gouvernement portugais la valeur entière du bâtiment et de la cargaison. Le senhor Viaçna, un seltler, venait d'acheter une ferme de trois milles carrés, dont Tune des lisières était formée par le champ de bataille de Mazaro ; le prix de cette ferme était de neuf cents dollars, payables en trois ans. M. Yianna s'est rendu en outre fermier d'un espace de quarante milles, situé sur les bords du Chiré et du Zambèse. Ce terrain, qui faisait partie du domaine de Mariano, appartient à l'État. Celui-ci a également afferméàM. Azévédo,etpour un nombre d'années considérable, une étendue de quatre-vingts milles du territoire qui borne Mazaro du côté de l'est. Les quelques centaines de dollars qui constituent le loyer de la terre sont fournis au fermier parles colonos, ou serfs, qui lui donnent annuellement un ou deux sacs de grain, et lui rendent certains services, à peu près comme cela se passe avec nos cottagers écossais.

Les Landines, Cafres-Zoulous qui demeurent sur la rive droite du Zambèse, vinrent alors réclamer leur tribut. Le Senlîor Vianna leur fit remettre un petit cadeau, et les pria d'attendre que le gouverneur fût parti. Il envoya pendant ce temps-là toutes ces marchandises de l'autre côté du fleuve, et disparut avec le gouverneur sans payer les Landines. Le principal objet que les marchands ont en vue, lorsqu'ils acquittent la taxe que leur imposent les Zoulous, est d'obtenir la permission de couper les goundas gigantesques dont on fait les coches, ou grands canots du Zambèse, et qui croissent à une vingtaine de milles dans

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rintérieur des terres. M. Yianna avait abattu assez de bois pour assurer des canots à tous ses domaines au moins pendant dix ans ; et il espérait qu'avant l'expiration de ce terme «a fuite serait depuis longtemps oubliée. Il ne s'en plaignit pas moins amèrement du peu de respect que ces Carres lui témoignèrent, ainsi qu'au gouverneur.

Tandis que nous étions à Choupanga, nous vîmes passer Paul MarianOy que Ton conduisait à Senna pour y être jugé. Il était accusé d'avoir tué quelques pauvres diables de noirs, dont un charpenu'er .qui appartenait au senhor Azévédo. Un officier, assisté de plusieurs soldats, avait fait chez Mariano une descente nocturne et s'était emparé de sa personne. La sœur du prisonnier était allée trouver le gouverneur, et lui avait demandé en termes clairs et précis, devant un certain nombre de senhors, quelle somme il exigeait pour mettre le prévenu en liberté. Son Excellence, cela va sans dire, avait été blessée de tant d'audace , et avait rejeté avec indignation l'offre qui lui était faite. Mais, chose singulière, quelques jours après Mariano s'échappa de prison et retourna dans son lie, où depuis lors il n'a pas été troublé. En apprenant cette fuite nous avons demandé si Ton se doutait de la route que l'accusé avait prise. «Celle de sa propre demeure, ce n'est pas douteux, » nous répondit un gentleman qui connaissait les habitudes du pays; et ce gentleman avait raison.

C'était l'époque où il pleut fréquemment; la crue du fleuve était considérable; nous n'avancions qu'avec une lenteur désespérante; et ce ne fut que le 2 février que nous atteignîmes Tété. Le même jour M. Tliornton revenait d*une tournée géologique; cette tournée avait fait espérer aux Portugais la redécouverte d'une mine d'argent fabuleuse, dont, suivant la tradition, les Jésuites auraient autrefois exploité un fllon précieux à Ghicova.

Après avoir dépassé Zumbo, en compagnie d'un marchand métis, M. Thornton avait bientôt quitté le Zambèse ; il s'était joiat à l'expédition du baron Van der Decken, et avait exploré la montagne neigeuse du Kiliman-jaro, située au nord-ouest de Zanzibar.

Le métis qui accompagnait M. Thornton avait trouvé de l'ivoire en abondance; il en rapportait une grande quantité qu'on ne lui avait pas vendu cher; mais il avait été contraint de payer de

lourdes taxes aux Banyaïs, ainsi qu'à d'autres peuplades; et cela dans une région que les Portugais prétendent posséder d'une manière exclusive. Pendant les six mois que dura cette excursion, il fut livré par ce traitant, aux différents chefs dont il traversa le territoire, deux cents pièces de cotonnade de seize yards chacune, sans parler des grains de verre et du fil de laiton. A cet impôt, suffisamment lourd, se joint l'habitude qu'ont prise les chefs de cette province d'imposer des amendes aux négociants pour des crimes que ces derniers ont pu commettre à leur insu. Les marchands subissent ces exactions plutôt que de courir les risques d'un combat. L'ivoire d'ailleurs est assez bon marché pour qu'ils y gagnent encore.

Chaque négociant de Tête est, dit- on, obligé de pourvoir à l'entretien d'un certain nombre de soldats de la garnison ; celui qui arrive de l'intérieur doit payer la somme nécessaire pour en entretenir cinq, bien qu'il ne soit nullement protégé par la force publique.

De Zumbo à Chicova le transport de l'ivoire se fait ordinairement en canot; arrivé là on abandonne les pirogues, et les défenses sont portées à dos d'homme jusqu'en aval du Kébrabasa. I^ marchand dont nous parlons avait loué des Banyaïs pour ce dernier trajet; ceux-ci étaient convenus de lui déposer son ivoire de Tautre côté des rapides moyennant trois yards de calicot par homme et par tournée. Mais une fois partis ils jetèrent à plusieurs reprises leurs fardeaux sur la route, exigeant pour les reprendre qu'on leur donnât davantage ; et ils finirent par élever leurs prétentions à dix yards. « J'aurais pu en venir aux mains, et les battre avec mes hommes, ajoutait le négociant; mais en arrivant à Tété, j'aurais été mis à l'amende par le gouverneur pour avoir troublé la paix publique. Toute ma cargaison aurait été prise par les Banyaïs; et pour tout dédommagement j'aurais eu la mortification d'apprendre que, sur ma plainte, nos autorités avaient acheté mon ivoire aux détrousseurs, et l'avaient eu à bon compte. »

C'était un administrateur de singulière espèce que ce senhor officier qui, en même temps, commandait le fort par intérim ; depuis cette époque il est mort. Peu de temps après son arrivée au pouvoir il avait fait une loi pour fixer la valeur des denrées. En raison des guerres qui désolaient le pays depuis longtemps,

les provisions coûtaient alors le triple de ce qu'on les payait jadis. Il fut donc décidé par Son Excellence que les choses se* raient remises sur Tancien pied; qu'on aurait à Tavenir vingtquatre poulets, au lieu de huit', pour deux yards de calicot; et que le prix des chèvres, des moutons et de l'huile serait réduit dans la même proportion.

* Le premier indigène qui vint au marché refusa de céder ses volailles au prix du nouveau tarif. On le tratna immédiatement devant le gouverneur, qui» pour le punir, lui fit attacher au cou sa marchandise gloussante, et le condamna à remonter et à descendre la rue jusqu'au soir, sous la surveillance d'un argousin, puis ensuite à passer la nuit en prison. Un autre malheureux, ayant apporté de l'huile d'arachide, et n'ayant pas non plus consenti à la vendre aux conditions légales, fut condamné à en boire une large dose. Cela servit d'exenfple; et la seule difficulté que rencontra la réforme vint de ce que les indigènes attendirent, pour reparaître au marché, qu'on eût abrogé la taxe.

Les vins et les liqueurs, dus à l'importation, payant une entrée assez forte, Tété, pour un simple village, doit avoir un revenu respectable. Le climat y est pour beaucoup; on l'accuse généralement d'une foule de choses. Ainsi les marchands, y étant d'humeur sociable, se réunissent et passent la soirée les uns chez les autres; c'est alors qu'on peut observer l'effet de ce climat débilitant. Ils ne sont pas rassemblés depuis une heure qu'un certain nombre de ces messieurs, devenus trop faibles pour rester sur leurs chaises, tombent sous la table sans en avoir conscience ; tandis que les autres parlent et gesticulent, chantent d'une voix forte, se jettent dans les bras de leurs voisins en leur jurant une amitié éternelle, et perdent peu à peu la direction de leurs mouvements et le fil de leurs discours. Des esclaves, assis à l'entrée de la salle, comprenant ces symptômes, s'approchent alors de leurs maîtres, et les rapportent à la maison. Nous n'hésiterions pas à qualifier cela d'ivresse, si pour désigner cet état on ne disait pas ici : « Il parle anglais, » ce qui signifie il est ivre ; de telle sorte que notre accusation aurait l'air d'un tu quoque.

Les Portugais de Tété poussent l'intempérance et les autres vices tellement loin, que nous sommes surpris, non pas de ce qu'ils ont la fièvre, mais de ce que la fièvre ne les a pas déjà

tous emportés. Leurs habitudes seraient mortelles sous n'importe quel climat. C'était pour les Africains un sujet d'étonnément plus encore que pour nous-mêmes. Nos Hakololos, par exemple, regardaient avec effroi ces réunions bachiques; et Sininyané les décrivait de manière à servir de leçon aux acteurs de ces tristes scènes. < Un Portugais se lève, disait-il, et crie : Viva 1 c'est-à-dire je suis content ; un autre crie : Viva ! à son tour, puis ils crient: Vival tous ensemble. Ainsi donc, pour les contenter, il ne faut qu'un peu de bière ! » Un soir, il vit trois officiers qui, dans leur contentement, se querellaient au sujet d'un faux rapport. L'un de ces officiers se jeta sur son supérieur, s'efforça de le mordre, l'entraîna dans sa chute, et roula avec lui sur le plancher, tandis que le troisième, prenan^ une chaise, les frappait tous les deux. Dans son horreur d'une pareille conduite, Sininyané s'écria : < De quelle espèce sont donc ces blancs, qui traitent leurs chefs de la sorte ! »

Un enterrement, ou un mariage, vient quelquefois rompre la monotonie de l'existence des habitants de Tèté. Lorsque le défunt est un personnage important, la quantité de poudre brûlée par ses esclaves est énorme; et la dépense, toute proportion gardée» n'est pas moins grande que celle des funérailles follement fastueuses que l'on voit en Angleterre.

Quand nous étions à Tété, nous avons toujours essayé d'adoucir les chagrins de la famille en assistant aux cérémonies funèbres, et en nous joignant au cortège avec une véritable sympathie pour les survivants. Ils l'auraient fait pour nous si nous avions été à leur place. Jamais ils n'ont manqué d'hospitalité à notre égard ; et l'extrême bienveillance qu'ils nous ont témoignée restera dans notre mémoire jusqu'à notre dernier jour. Leurs fautes nous attristent ; quand nous en parlons, c'est avec chagrin, non pas avec colère. Leur trafic d'esclaves est une méprise énorme. En les retranchant du reste du monde, leur gouvernement les place dans une fausse position ; ils le sentent et le disent avec une amertume qui ferait changer de langage aux hommes d'État de Lisbonne, si ces derniers pouvaient les entendre. Mais il n'y a pas de journaux à Tété, pas de libraire, à peine un mattre d'école. Si nous étions nés dans un pareil milieu.... Nous tremblons d'y penser I Les mariages sont célébrés ici avec autant de gaieté que par-

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tout ailleurs. Notre ami le padre maria sa filleule ; la noce se fit chez lui; il nous invita gracieusement à partager sa joie : ce qui nous fournit l'occasion d'assister à une fête nuptiale. Tout se passa avec convenance et bon goût. C'est à cette noce que nous avons fait connaissance avec la vieille do&a Eugenia, qui était déjà mère de famille lorsque les esclaves vinrent de Gassangé, ^une époque où pas un de nous n'avait vu le jour.

Un autre mariage excita notre intérêt par un incident qui nous rappela une coutume écossaise. -L'un de nos amis^ le capitaine Terrazao, devait épouser une jeune fille portant l'illustre nom de Victoria-Alexandrina. Celle-ci avait une sœur qui se mariait également, et les deux noces devaient avoir lieu le même jour. Le père des deux fiancées était l'un des plus riches négociants de la province ; mais leur mère ft'avait jamais été qu'une concubine, et les parents se marièrent d'abord pour légitimer leurs filles. Avec nos lois, qui n'admettent point la réversibilité des crimes, n'esiril pas fâcheux de voir les enfants qui ont le malheur de nattre en dehors du mariage porter toute leur vie la souillure d'une faute dont ils sont innocents*?

Dans le cortège nuptial, les mariés sont portés dans des machillas, c'est-à-dire dansi des hamacs suspendus à des perches. La partie féminine des esclaves, parée de ses plus beaux atours, fait éclater la joie qu'elle éprouve du bonheur de ses maîtres. Les hommes portent les hamacs, ou témoignent leur allégresse en déchargeait leurs mousquets. Derrière les machillas, viennent les amis du jeune couple; ils ont ordinairement l'habit noir et le chapeau en tuyau de poêle, qui nous paraît ici plus hideux que nous ne Tavons jamais trouvé en Europe.

Les femmes, ainsi qu'on le voit dans la gravure, regardent les toilettes de leurs voisines, en balançant avec grâce les cruches d'eau qu'elles portent sur la tête. Pendant ce temps-là, pour se nettoyer la gorge de la poussière que soulève la foule, les invités font de copieuses libations. Vient ensuite le repas, qui est suivi de la danse, et d'autres divertissements.

L'objet le plus important des environs de Tété, à peu près le

1. Nous comprenons fort bien que cette injustice ait frappé Tesprit droit et généreux du docteur; mais comment se fait-il qu'il admette le péché originel, et prête à Dieu cette réversibilité qu'il déplore chez les hommes, et que repousse la loi humaine? {Note du traducteur.)

seul qui soit intéressant, est la houille que l'on rencontre au Dord du village, à une distance de quelques milles. Elle y apparaît dans les berges rocheuses des ruisseaux qui alimentent le Bévouboué. Les veines ont une puissance de quatre à cinq pieds; nous en avons trouvé une de vingt-cinq pieds d'épaisseur. Prise à la surface, cette houille contient beaucoup de schiste ; mais ayant sondé horizontalement, à une profondeur de huit ou dix yards, nous avons obtenu un charbon meilleur, et qui a produit de bons résultats pour le chauffage du Ma-Robert. On voit, par les racines des plantes empâtées dans la couche, que cette houille est d'ancienne formation. Elle repose sous une strate de grès grossier de couleur grise, qui porte souvent la marque des rides et des bouillonnements de l'eau, ainsi que des empreintes de plantes, et que recouvre du bois silicifié.

L'or également se trouve dans beaucoup de rivières situées au midi de Tété ; mais, aussi longtemps que durera l'esclavage, on n'exploitera ici ni Tor ni la houille; et ces richesses ne profiteront qu'aux générations futures.

Apprenant qu'au-dessus du Kébrabasa nous aurions de la peine à nous procurer des vivres, tant que la récolte n'aurait pas été faite ; sachant, en outre, combien il est difficile dans la saison pluvieuse d'approvisionner de gibier une aussi grande quantité d'hommes, nous convînmes de remettre au mois de mai notre départ pour l'intérieur. Il fut résolu qu'en attendant nous retournerions à la côte afin d'y prendre les dépêches que nous devons recevoir en mars; et nous partîmes le 10 février pour l'embouchure du Zambèse.

Chemin faisant, nous apprîmes que la malle qui nous était destinée, et qui s'était perdue en franchissant la barre, avait été recueillie à l'ouest de Milambé par des indigènes qui l'avaient portée à Quilimané. On l'avait envoyée à Senna, d'où on l'avait dirigée sur Tété ; et nous nous étions croisés avec elle. Le gouverneur de Choupanga nous dit qu'elle était fort grande : ce qui n'était pas fait pour nous consoler, puisqu'elle remontait le fleuve pendant que nous le descendions.

Jamais les moustiques ne nous ont plus tourmentés qu'ils ne Font fait près de la côte, surtout quand une légère brise du nord soufflait sur les mangliers. Nous passâmes plusieurs semaines près du rivage dans de petites cases que nos hommes nous

avaient construites. Nos chasseurs, toujours mouillés, furent pris par la fièvre ; mais en général ils se remettaient assez vite pour nous entretenir de viande.

Nui vaisseau n'ayant apparu, nous repartîmes le 15 mars. U fallut s'arrêter sur le Louabo afin d'y prendre du bois. Des chasseurs d'hippopotames, campés dans les environs, nous confirmèrent l'existence du bayou qui va de cet endroit à Quilimané; mais ils refusèrent de nous en indiquer la place. Le gouverneur de Quilimané s'était déjà plaint de ce que les marchauds d'esclaves, dans l'intérêt de leur commerce, ne voulaient montrer ce passage à personne, pas même à lui. Masakasa était persuadé qu'on pouvait tirer ce secret de nos chasseurs d'hippopotames, et se flattait d'y parvenir. « Douceur de langue, disaitil, fondra leur réserve; » malheureusement ils décampèrent tous pendant la nuit.

Nous nous sommes assurés plus tard qu'on entre dans ce bayou par une ouverture appelée Kouchichojié , ouverture située en amont du canal du Kongoné, à deux ou trois milles de celui-ci, mais sur l'autre rive du Zambèse. Ce conduit, ne pouvant à certaines époques livrer passage qu'à de petites pirogues, est sans

aucune importance.

Le gouvernement de Lisbonne s'est efforcé depuis lors, avec une gravité amusante, de prouver que ces parages lui sont connus depuis longtemps. Peu importe au reste du monde, qui n'en a pas moins à découvrir ce que le Portugal lui laisse ignorer. Et n'est-il pas étrange que, possédant une connaissance des lieux aussi parfaite, un ministère n'en fasse pas profiter ses agents, alors que ces notions géographiques leur seraient indispensables. Le gouverneur de Quilimané, par exemple, ayant reçu l'ordre d'examiner le Kongoné, avouait franchement qu'il ne savait pas où était celui-ci. Notre ami, le major Sicard, ayant reçu de nous l'assurance que les Landines ne pouvaient pas traverser les criques dont ce port est entouré, eut l'idée prévoyante d'acquérir en cet endroit une large bande de terre; il envoya des esclaves y établir un jardin, et fit bâtir une maison qui donna de la valeur au port de Kongoné.

Cela nous fit comprendre que les vues des Portugais diflféraient totalement des nôtres. Servir l'intérêt de tous, celui des blancs et des noirs, en établissant des relations commerciales parfaite-

ment libres , était le seul but que nous nous proposions. Nos amis, au contraire, n'avaient d'autre désir que de nous voir décider les Anglais à former une compagnie dont le Portugal recueillerait tous les avantages, en s'appuyant sur des droits fictifs.

Cette politique bornée était si transparente que nous avons toujours dit aux négociants d'Angleterre de ne risquer aucune entreprise dans ces régions, tant que la navigation du Zambèse ne serait pas entièrement libre. Aujourd'hui, à l'exception de la traite, nul commerce n*est toléré. Mister Suniey, consul à Johanna, avait, sur la recommandation de l'amiral Wyvil, porté des marchandises à la rivière d'Angonsh, ou d'Angoze, afin d'amener les indigènes à un trafic légal. Le succès ayant répondu à ses espérances, il fut attiré à Mozambique sous de faux prétextes par deux agents de l'autorité. A peine était-il sous les canons du fort qu'il se vit déclarer prisonnier, confisquer son navire et sa cargaison , pour s'être livré à un commerce défendu sur le territoire portugais. S'il avait fait la traite, une faible somme, à raison de tant par tète de nègre, lui aurait assuré la table et le logement dans le palais du gouverneur.

A Mazaro nous trouvâmes le major Sicard avec des pics, des pelles, des claies et des esclaves : il allait bâtir un fort et une douane à l'embouchure du Kongoné. Comme loin d'avoir un motif pour cacher cette embouchure, nous en avions beaucoup pour la faire connaître, nous donnâmes au major une carte des branches tortueuses, qui, en se ramifiant parmi les mangliers, rendent la recherche du port assez embarrassante; et nous y joignîmes les indications qui pouvaient faciliter la route.

Le major nous apportait le reliquat des dépêches qui couraient après nous. Ce fut une vive déception: tout avait été perdu, excepté un paquet de vieux journaux, deux photographies, et trois lettres qu'on nous avait écrites avant notre départ d'Angleterre.

Sininyané ayait échangé son nom contre celui d'un Landine qu'il avait trouvé à Choupanga. Le lendemain matin on l'appelle : il ne répond pas; on recommence deux fois sans plus de succès. A la fin un de ses camarades nous dit : « Ce n'est plus Sininyané, c'est maintenant Mochochoma. «

L'échange des noms entre hommes de tribus différentes est une chose assez commune ; il constitue un lien étroit entre les deux échangeurs, et leur impose certaines obligations vis-à-vis '

Tun de l'autre. Ainsi quand le dénommé passe dans le village de son camarade, il trouve de droit chez celui-ci la nourriture, le logement, et l'appui dont il peut avoir besoin. Étant au Kèbrabasa pendant la saison pluvieuse, Charles Livingstone avait rencontré un voyageur* nègre , affamé et transi; il était devenu son camarade, non pas en changeant de nom avec lui, mais en lui donnant quelques vivres et un bout de calicot. Dix-huit mois après, comme nous voyagions dans l'intérieur, un homme se rendit à notre camp; il apportait de la farine, de la bière, du riz et une volaille qu'il nous priait d'accepter, nous rappelant ce qui avait été fait pour lui. Charles Livingstone l'avait oublié; mais le camarade s'en souvenait, et nous dit que maintenant qu'il nous voyait en route il ne voudrait pas nous laisser dormir avec la faim ou la soif.

Plusieurs de nos hommes quittèrent leurs propres noms et 'adoptèrent ceux des chefs; d'autres firent mieux encore, et prirent le nom des cataractes ou des montagnes que nous avions rencontrées. Il y eut alors dans notre bande un Chibisa, un Morambala, un Zomba, un Kébrabasa, qui continuèrent à se faire appeler ainsi, même après leur retour dans leurs foyers.

Le Ma-Robert^ surnommé V Asthmatique ^ a été pour nous la cause de tant d'ennuis et d'embarras que, bien que nous n'en ayons pas cité la dixième partie, le lecteur doit se dire que nous en avons déjà trop parlé. L'individu qui avait le plus contribué à nous faire imposer ce malheureux navire n'est plus de ce monde. Avec lui a disparu l'amertume que nous avions au cœur; mais il est triste de penser qu'il y a des gens auxquels l'appât du gain fait commettre des actes que l'on doit taire après leur mort.

Toujours est-il que la perspective d'explorer le lac Nyassa au moyen d'un vapeur qui pourrait se démonter, et qui, arrivé aux cataractes, serait porté au delà des chutes, était si belle, l'exécution de ce projet devait porter un coup si funeste au misérable système qui est la plaie de cette région depuis deux siècles, que nous envoyâmes à Londres M. Rae, notre mécanicien, pour surveiller la construction d'un nouveau steamer. M. Rae n'avait plus aucun emploi sur V Asthmatique ^ puisque celui-ci était complètement incurable, et il pouvait partir sans retard. Nous expédiâmes en même temps cinq caisses d'échantillons recueillis et préparés avec soin par le D' Kirk ; mais, à notre vive

ET SES AFFLUENTS. i41

douleur, et à notre grand préjudice, les jardins de Kew, aux* quels nous les adressions, ne reçurent jamais qu'une de ces caisses.

Nous conduisîmes tous notre mécanicien à un petit cours d'eau qui se jette dans le Kouakoua, ou rivière de Quilimané; c'était de Quilimané, où il se rendait, que M. Rae devait s'embarquer pour l'Angleterre.

La distance de Mazaro, sur le Zambèse, à Nterra, sur le Kouakoua, est d*enviroR six milles, que Ton fait sur une terre brune d'une richesse étonnante. Nous passâmes la nuit sous un haogar construit à Nterra pour abriter les voyageurs ; car ils sont souvent obligés d'attendre plusieurs jours les canots qui doivent les emmener. Nous essayâmes de dormir, mais les rats et les moustiques rendirent la chose impossible.

Les rats de cette région, ou plutôt de grandes souris qui ressemblent exactement au rmispumilio de Smith, sont d'humeur facétieuse, et ont un grand fond de gaieté. Ils nous réveillaient sans cesse en nous courant sur le visage, et riaient aux éclats de cette prouesse agaçante. Le ridicule parait les frapper vivement et leur causer un extrême plaisir; ils criaient de joie en voyant les efforts que notre colère faisait dans l'ombre pour mettre un terme à leurs rires déplacés.

Contrairement à leurs cousins d'Europe, qui, dit-on, abandonnent les vaisseaux en péril, une bande de ces rats vint s'établir dans le Ma-Robert, qui prenait l'eau de toute part, et menaçait de couler bas. Pendant le jour ces mauvais plaisants ne se faisaient ni voir ni entendre; mais, à la nuit close , ils quittaient leur retraite et commençaient leurs cabrioles. A peine étions-nous endormis qu'ils se précipitaient dans la cabine, nous passaient sur la figure, éclataient de rire tous ensemble, et montraient par leurs hi ! hi ! hi ! hi I hi I hi 1 retentissants combien cette farce les amu.-ait. Puis ils reprenaient leur course, et trottaient sur les hommes de l'équipage avec non moins de délices. Us gambadaient ainsi toutes les nuits, passant de l'avant à l'arrière, réveillant d'un pied impartial tout dormeur sans distinction de race, et riant avec mépris des coups tombant dans le vide, des grognements irrités , et des courses vaines de ceux qu'ils outrageaient.

Nous vîmes ailleurs une espèce de grande souris, proche pa-

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rente de Veuryotis unisiUcatus de Guvier ; elle se sauva en gravissai)t un mur raboteux, légèrement penché, et emporta avec elle ses petits, qui, au nombre de six, la tenaient solidement par le périnée. Ils étaient déjà bien couverts de poils, et un coup vio* lent, dont leur mère fut estropiée, ne fit pas lâcher prise à quelques-uns d'entre eux, Cette adhérence était-elle produite par Taction involontaire des muscles? Nous n'avons pas pu le décider; mais une pareille solidité d'attache, avec le poids des souriceaux, paraissait exiger un état cataleptique des muscles de la mâchoire.

Des scorpions, des mille-pieds, des araignées venimeuses étaient souvent introduits dans le navire avec le bois qu'on y apportait, et se glissaient parfois dans nos lits ; mais nous avons toujours eu la chance de les découvrir et de les tuer avant qu'ils aient fait aucun mal. Suivant des officiers de marine, qui ont séjourné sur cette côte, les mille-pieds et les scorpions que l'on apportait de cette manière à leur bord perdaient presque tout leur venin après quelques semaines de résidence : nous n'avons pas vérifié le fait.

Il y avait aussi des serpents dans les tas de bois ; mais le plus souvent ces reptiles nous arrivaient d'eux-mêmes; ils gagnaient la rivière en amont du. navire, nous rejoignaient en se laissant aller au fil de l'eau, et se hissaient à bord avec aisance au moyen du câble-chaine. Quelques-uns, d'espèce venimeuse, furent pris dans la cabine. Un serpent vert demeura avec nous plusieurs semaines; il se cachait dans le jour derrière le revêtement, et ne sortait que la nuit. Se sentir réveillé par cinq pieds de long d'un serpent glacial qui vous passe sur la figure, est déplaisant, si rapide que soit la chose.

Des myriades de blattes infestaient le Ma^Robert; nous en avions deux variétés. Non-seulement elles dévoraient et souillaient nos vivres, nos chaussures, nos flanelles, mais elles nous rongeaient le tour des ongles. Et pas moyen de les détruire ; si vous en tuez une, disent les matelots, il en vient cent à ses funérailles. On lit dans l'ouvrage du commodore Owen que les blattes pilées et réduites en pâle forment un puissant carminalif : cela n'a pas élé confirmé. Toutefois lorsque des singes sont nourris de ces insectes ils maigrissent tellement, la chose est certaine, qu'il est tout simple de penser que le pâté de blattes ne serait pas

moins bon contre Tobésité qu'un plat de banting (bibos sondaicus) ^

Nous nous trouvâmes à. Senna en même temps que les Landines, venus en force pour la perception du tribut annuel.

Ces Cafres sont bien disciplinés, et ne volent jamais les habitants. Ils réclament l'impôt au nom du droit de conquête, ayant autrefois battu les gens de Senna, qu'ils obligèrent à se réfugier sur les tles du Zambèse. Cinquante-quatre Portugais furent tués dans cette affaire ; et malgré sa forteresse, bâtie en pisé, jamais le village n'a recouvré sa puissance.

A l'époque où nous y rencontrâmes ces Cafres, la fièvre y régnait depuis quelque temps , et avait attaqué la plupart des Portugais. Il y a dans le village une quantité de mares remplies d'une vasç fétide et verte, où d'horribles cochons à long groin, et ressemblant à des lévriers, sjb vautrent avec délices. La majeure partie de l'espace enfermé dans l'estacade^ un millier de mètres de longueur sur environ cinq cents, est couverte d'indigo, de casse, de buissons de grande taille, parmi lesquels s'élèvent des éminences qui portaient autrefois des couvents et des églises. Il en résulte que l'air ne circule pas dans l'enceinte, et que la fièvre y est commune , ce qui n'a rien d'étonnant. La nourriture des cochons qui s'y promènent est d'un révoltant indescriptible; ces animaux n'en forment pas moins un aliment favori ; et l'on peut entendre à Senna , comme à Tété, leurs propriétaires les rappeler au milieu de leurs courses vagabondes, et leur crier, d'un ton affectueux, Joâo, Manoël, Antonio, koudia! koudia! (manger I manger!)

Parmi ces bêtes, qui autrement nous offrirent peu d'intérêr, nous vtmes une variété curieuse et tout accidentelle : une portée tout entière superbement rayée de blanc et de brun jaunâtre, et dont les rayures, d'un pouce de large, au lieu d'être disposées comme celles du zèbre, s'étendaient le long du corps. La robe tigrée se montre de temps à autre chez les chevaux et les mulets; on suppose qu'elle annonce un retour vers l'état sauvage, et rappelle le type primitif; de même que certains pigeons de noble race manifestent quelquefois une tendance à reprendre

1. La chose est possible; nous rappellerons seulement qu'au dire de Fabricius les Égyptiennes mangent la blatle sillonnée pour devenir grasses.

{Note du traducteur.)

le plumage du pigeon de roche , dont la queue est barrée de noir. Les rayures de nos cochons de Senna pouvaient être le signe de liens de famille avec le sanglier, qui porte la livrée dans son enfance, bien qu'il la perde en grandissant.

Pour mieux voir les environs nous gravîmes la montagne de Baramouana qui se trouve derrière le village. On nous dit que probablement nous le payerions d'un accès de fièvre, et que nous le devrions à une plante qui erott près du sommet. Le docteur Kirk découvrit que cette plante est le pcBdevia fœtida,qm effectivement donne le mal de tête et la fièvre à ceux qui la respirent. Elle a, comme son nom l'indique, une odeur repoussante. C'est un exemple de coïncidence entre la fièvre et la fétidité ; mais, en mainte occasion, la fièvre n'a aucun rapport avec des effluves blessants pour l'odorat.

Grâce aux pluies copieuses de la saison, les récoltes de Senna étaient abondantes : fait d'autant plus heureux qu'elles avaient manqué presque totalement dans les deux dernières années.

Nous n'avions pas encore gagné Tété le 25 avril ; là aussi les moissons étaient luxuriantes : on n'avait pas eu pareille abondance depuis 1855. Pour quiconque a vu les travaux d'irrigation des autres pays, tels que TËgypte ou la colonie du Gap, il est étonnant que rien n'ait été fait dans cette région pour arroser les terres au moyen du Zambèse, ou de l'un de ses affluents. On n'a rien tenté même pour élever le niveau du fleuve ; et l'on supporte la sécheresse et la famine comme si elles étaient des châtiments de la Providence que l'homme est incapable de mitiger.

Toutefois, cette population, qui ne se doute pas des avantages dont toute autre s'empresserait de profiter, n'a pas de rivaux dans une certaine branche d'industrie. Il est bizarre que l'animal qui se rapproche le plus de l'espèce humaine par sa structure et ses fonctions n'ait avec nous aucun rapport de travail ou d'amitié; mais ici le génie du singe a été mis au service de l'homme : on y emploie ce quadrumane à chasser des insectes aptères plus connus qu^estimés. Ayant assisté à l'une de ces chasses, nous pouvons affirmer que le singe s'y livrait avec ardeur, et que cette poursuite paraissait profitable aux deux intéressés.

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