CHAPITRE VII
Préparatifs de départ pour le* pays des Makololos. — Jardin. — Froment.
— Départ de Tôté, le 15 mai. — Tiédeur et désertion. — Fâcheux effet du contact des esclaves. — Lion-homftie et homme-lion. — Croyance populaire. — Nouveau sentier dans les montagnes de Kéhrahasa,
— Sandia. — Chasse à l'éléphant. — Loi sur la chasse. — Viande d'éléphant. — Traversée du Zamhëse près de Moroumhoua, et nouvel examen du Kébrabasa. — Encore les Banyals. — Vue du Kébrahasa. — Plaines de Ghicova. — Rapport de Sandia sur le Kébrabasa.
Sentant que nous devions à nos fidèles compagnons de 1855 de les reconduire chez eux, de les protéger pendant la route, et de leur rendre tous les services qui seraient en notre pouvoir, nous nous préparâmes à ce voyage, qui était pour nous une dette d'honneur, et que les Portugais de Tête regardaient comme impossible.
Le vapeur fut conduit à l'tle de Kanyimbé, située en face de Tété, et confié à deux matelots anglais, qui devaient le garder pendant notre absence. Avant de partir nous obtînmes, pour ces matelots, un coin de terre dont ils voulaient faire un jardin ; nous leur donnâmes des graines, et ils prirent la pioche avec une ardeur qui méritait de réussir. Ils échouèrent néanmoins tout d'abord, et par une cause totalement imprévue : chacune des graines qu'ils avaient semées fut déterrée par les souris, qui en dévorèrent l'intérieur. « Cela devait être, » leur dit, le lendemain matin, un vieil indigène, en regardant les débris des semences dont il ne restait que l'enveloppe ; « cela devait être, car nous sommes dans le mois des souris; vous auriez dû faire vos semailles le mois dernier, en même temps que je faisais les miennes. » Cependant nos matelots ne se découragèrent pas ; ils recommencèrent leurs semis le jour suivant ; et cette fois ils les mirent à l'abri des rongeurs en les couvrant avec de l'herbe.
C'est ordinairement dans les premiers jours d'avril, afin de pro-
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fitér de la saison fraîche, que les Portugais sèment les oignons et autres plantes annuelles. Le blé est mis en terre un peu plus tard, et pour le même motif. Semé en novembre, au début de la saison pluvieuse, il ne donne que de la paille, ainsi que nous l'avons dit précédemment. On attend donc la fin des pluies, qui sont presque terminées en mai ; et Ton profite des terrains bas qui ont été recouverts pendant Tinoi^dation. Un trou est fait dans le sol détrempé ; on y met quelques grains de froment, et du pied on recouvre la seqpience. Quand les bruines, qui suivent le cours du Zambèse, viennent à manquer, on arrose les champs avec l'eau qu'on va puiser au fleuve dans des vases de terre ; et quatre mois environ après les semailles l'épi est mûr.
Le froment de Tété s'exporte comme étant le meilleur qu'il y ait dans tout le pays; mais on en récolte de très-bon dans un terrain creux, situé à Marourou, tout près de Mazaro , terrain qui, cependant, est au niveau de la mer, comme le prouve la marée qui s'y élève de quelques pouces.
Nous fîmes activement nos préparatifs de voyage. La cotonnade, les grains de verre , le fil de laiton furent empaquetés dansde vieilles voiles; et on imprima sur chaque ballot, dûment cousu, le nom du porteur auquel il devait être confié. Ceux des Makololos qui avaient pris part aux travaux de l'expédition, touchèrent le prix de leurs services ; et leurs camarades, à qui Ton voulut montrer qu'ils n'étaient pas venus pour rien, reçurent de la toile de coton , afin qu'ils n'eussent pas à souffrir de la température plus fraîche de leur pays. Enfin des ornements complétèrent ce présent d'étoffe.
On les appelait Makololos parce, qu'ils en étaient fiers; mais c'était pure politesse; car il n'y avait dans toute la bande que le chef principal, nommé Kanyata, qui fût un vrai Makololo ; et c'était en vertu de son origine qu'il avait succédé à Sékouébou. Le reste appartenait aux tribus conquises des Batokas, des Bashoubias, des Baséléas et des Barotsés.
Quelques-uns n'avaient fait qu'ajouter à leurs propres défauts les vices des esclaves de Tété. Les autres, qui, pendant les deux premières années, avaient mené les pirogues et chassé l'éléphant, s'étaient vus possesseurs de petites épargnes qu'ils avaient eu l'espoir de rapporter au pays. Mais la famine était venue; ils avaient tout dépensé pour nourrir leurs camarades,
avaient fini par prendre les habitudes imprévoyantes de l'esclave ; et dans les derniers temps, ce qui leur restait du gain de la journée passait en bière et en eau de feu.
Le 15 mai, ayant achevé tous nos préparatifs, nous nous mimes en route à deux heures de l'après-midi. Une partie de nos hommes ne s'éloignaient pas d*aussi bon cœur que nous aiirions pu le croire, d'après les discours qu'ils avaient tenus jusque-là. On leur dit qu'ils n'étaient pas forcés de venir. Cette assurance en détermina plusieurs à nous suivre ; les autres ne voulurent pas bouger. Ils s'étaient épris de femmes esclaves qu'ils secondaient dans leurs travaux agricoles, et qui partageaient avec eux les produits de leurs jardins. Quatorze enfants étaient nés de ces alliances. Enfin, n'ayant dans le pays aucun chef qui leur donnât des ordres, et réclamât leurs services, nos honunes pensaient qu'ils feraient bien d'y rester. Ils savaient, il est vrai, que leurs femmes et leurs enfants appartenaient à un maître, que celui-ci en réclamait la possession ; et c'était pour eux un véritable chagrin ; mais ils n'avaient pas la force de briser les liçns qui les retenaient dans ce village, tant ces liens étaient puissants.
D'après la loi portugaise, l'enfant né d'une mère esclave est libre dès qu'il est baptisé. Malheureusement la coutume zambésienne ne reconnaît pas cette loi ; quand on en réclame le bénéfice, les fonctionnaires auxquels on s'adresse vous répondent en riant : <t Ces lois faites à Lisbonne sont excellentes ; mais d'une manière ou de l'autre, ici elles n'ont plus de force : cela tient peut-être au climat. »
Toujours est-il qu'un seul de nos hommes, un Batoka, put emmener sa femme. Elle appartenait i Chisaka ; mais celui-ci l'avait donnée au mari en considération du plaisir que ledit époux lui avait fait en dansant devant lui.
Un négociant de Tête envoyait avec nous trois de ses esclaves, chargés de présents pour Sékélétou, chef des Makololos. Le major Sîcard nous donna également trois des siens ; et deux gentlemen Portugais eurent la complaisance de nous prêter deux ânes.
Partis à deux heures, comme nous l'avons dit plus haut, nous nous arrêtâmes à quatre milles de Tête. Apprenant que les Banyaïs, ces gens qui rançonnent les Portugais, habitent
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principalement la rive droite, et n'ayant pas grande confiance dans notre escorte, nous traversâmes le Zambèse et suivîmes la rive gauche. Si les Banyaïs s'étaient présentés d'un air menaçant, nos hommes auraient fort bien pu déposer leurs fardeaux et s'enfuir, d'autant plus volontiers qu'ils étaient près du gtte.
Il n'y eut pas même besoin de cela pour faire déguerpir deux d'entre eux, qui, le lendemain, reprirent la route de Tété. Un troisième appelé Monga, de la tribu des Batokas, avait bien envie de les suivre. Il avait donné, trois ans auparavant, un coup de lance à Kanyata, le chef de la bande ; c'est un crime capital chez les Makololos, et notre homme avait grand'peur d'être mis à mort en arrivant dans son pays. Il fâchait de se consoler en se disant « qu'il n'avait ni père, ni mère, ni frère, ni sœur; que personne ne déplorerait sa perte ; qu'on ne mourait jamais qu'une fois ; qu'il avait été bon, et s'en irait dans les étoiles retrouver le doux Jésus : il ne craignait donc pas de mourir. » Malgré ces réflexions, il eut l'oreille très-basse jusqu'au moment où Kanyata lui assura qu'il ne parlerait pas de son méfait. La preuve qu'il ne lui en voulait guère, c'est qu'il n'avait jamais conté l'affaire au docteur, et.il n'y aurait pas manqué, disait-il, s'il en avait gardé rancune. Tout le monde fut bien aise de conserver Monga; c'était un bon compagnon, d'humeur joyeuse, et de caractère égal. Dans le péril, sa taille souple et mâle se voyait toujours à l'avant-garde ; et comme il était gaucher, on le reconnaissait bien lorsqu'on était aux prises avec les éléphants.
Nous ftmes d'abord de courtes étapes, allant sans nous presser jusqu'à ce que les hommes fussent rompus à la marche. Ceci est de la plus haute importance; on obtiendrait beaucoup plus des soldats, nous en avons la certitude, si on les faisait marcher doucement pendant les premiers jours, augmentant peu à peu la longueur et la rapidité des courses.
Les nuits étaient froides, accompagnées de fortes rosées, quelquefois d'une averse; il en résulta plusieurs cas de fièvre.
Chaque matin la bande était diminuée de quelques hommes. Nous nous attendions à voir partir tous ceux qui laissaient des enfants là-bas; car l'affection qu'on a pour ces petits êtres est le plus fort de tous les liens, môme chez l'esclave. Nous leur
disions vainement que s'ils voulaient retourner à Tété, ils pouvaient l'avouer sans crainte ; que nous ne leur en voudrions pas s'ils préféraient ce village à leur pays natal. Le contact de la race servile avait détruit chez eux tout sentiment d'honneur ; ils ne partaient pas dans le jour, et attendaient la nuit pour décamper. Toutefois ils ne dérobaient rien, du moins pour la plupart. Il n'y eut que trois vols : l'un des fugitifs nous emporta des marchandises; les autres prirent les effets de leurs camarades.
Lorsque nous atteignîmes le Kébrabasa, trente hommes (à peu près le tiers de la bande) nous avaient tourné le dos. Pour peu que la chose eût continué, il est évident que nous n'aurions pas eu assez de monde pour transporter les bagages. Mais quand le rebut nous eût quittés, il ne se fît plus de désertion.
Un jour que nous étions arrêtés près d'une bourgade du Kébrabasa, un homme vint nous faire une visite. On avait déchargé un fusil, notre homme s*en aperçut; il passa de l'autre côté, pour n'être pas sous le vent de cette arme à feu, et se mita trembler de la façon la plus habile, bien que d'une manière exagérée. Les Makololos nous expliquèrent que c'était un pondoro^ c'est-àdire un individu ayant la faculté de changer de forme lorsque bon lui semblait. Ils ajoutèrent qu'un pondoro ne supporte pas l'odeur de la poudre : « Voyez donc comme il tremble. » Nous les priâmes de demander à cet homme de se transformer en lion, et de lui dire que pour sa peine on lui donnerait assez d'étoffe pour se faire un vêtement. « Oh I non, répliquèrent nos Makololos; il pourrait y consentir, et il viendrait nous tuer quand nous serions endormis. »
Gomme il y a chez eux de semblables superstitions, ils avaient cru tout de suite au pouvoir du pondoro, et non moins fermement que les natifs du village où cette croyance est répandue.
On nous assura que notre visiteur prenait souvent la forme d'un lion, et s'en allait dans la forêt où il passait plusieurs jours; quelquefois même son absence durait un mois. L'épouse attentionnée de ce personnage avait construit une cabane , ou pour mieux dire un antre, où elle déposait de la bière et des aliments pour son seigneur et maître, dont la métamorphose n'avait pas modifié les appétits humains. A l'exception du pondoro et de sa femme, personne ne pouvait mettre le pied dans
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cette case ; il était même défendu à tous les étrangers de poser leurs fusils contre le baobab qui s'éle¥ait près de la porte.
Le mfoumoj ou chef d'un petit vill^^e^ voulut mettre nos gens à l'amende, parce qu'ils avaient appuyé leurs mousquets à la muraille d'une vieille hutte, qui se trouvait être la case du pondoro. Celui-ci, habile chasseur, emploie quelquefois son habileté au proût du village. Quelques jours après le départ du pondoro , sa femme évente le lion ; elle prend une certaine drogue, va la placer dans la forêt, et s'enfuit bien vite, de peur d'être saisie par le terrible animal. Grâce au médicament qu'il a trouvé, le pondoro recouvre la forme humaine ; il revient au village, et dit à ceux qu'il rencontre : « Allez et prenez, j'ai tué du gibier pour vous. » Les gens obéissent, et rapportent le bufOe ou l'antilope, que le pondoro a tué quand il était lion, ou pour mieux dire qu'il a découvert, tandis qu'il poursuivait dans le bois le cours de ses supercheries.
Nous vîmes le pondoro d'un autre village; il était habillé d'une manière fantastique, avait des talismans de tous les côtés, et tratnait à sa suite une foule de gamins, qui le saluaient de cris joyeux.
On croit également dans ces parages qu'après la mort d'un chef, Tâme de celui-ci entre dans le corps d'un lion, ce qui rend cet animal sacré. Une fois que nous avions tué un buffle, — c'était au delà du Kafoué, — un lion, attiré par l'odeur de la bête, s'approcha de l'endroit où nous passions la nuit, et nous réveilla tous par ses rugissements.
Touba Mokoro, imbu de l'idée populaire que le lion était un chef déguisé, l'apostrophait ainsi dans ses moments de silence : *» Vous un chef! C'est vous qui le dites; quel genre de chef êtesvous donc pour venir dans l'ombre essayer de nous dérober notre viande? N'êtes-vous pas honteux 1 Un joli chef, vraiment! vous ne pensez qu'à vous , et ressemblez à un scarabée croquemort. Pourquoi ne tuez-vous pas votre buffle vous-même? Vous n'avez pas le cœur d'un chef. C'est une pierre que vous avez dans la poitrine. »
Les remontrances de Mokoro n'ayant produit aucun effet, l'un des plus calmes de la bande, un homme qui parlait rarement, envisagea la question sous un autre jour; et s'adressant au lion avec sa tranquillité ordinaire, il lui fit sentir ce qu'une pareille
conduite avait d'injuste à Tégard d'étrangers qui ne lui avaient fait aucun mal. c Nous voyageons paisiblement, disait-il, passant dans le pays pour aller retrouver notre propre chef. Nous n'avons jamais tué personne, ni dérobé quoi que ce soit. La chair de ce buffle ^st à nous; elle ne vous appartient pas; c*est inconvenant pour un grand chef comme vous de rôder la nuit à la façon des hyènes, et de chercher à voler la viande des étrangers. Il y a beaucoup de gibier dans la forêt; allez à la chasse, et ne devez votre nourriture qu'à vous-même. »
Le pondoro ne faisant que rugir un peu plus fort, nos hommes se fâchèrent , et le menacèrent de lui envoyer une balle s'il ne s'éloignait pas. Chacun prit son fusil ; mais le lion se retira prudenunent, à quelques pas du cercle de lumière que répandaient nos feux. On lui jeta un morceau de bufile où nous avions mis de la strychnine ; il partit presque aussitôt, et ne se fit plus entendre.
Les gens du Kébrabasa étaient alors plus gras qu'à notre première visite. La récolte avait été abondante ; ils avaient de la bière à profusion , et jouissaient de la vie tant qu'ils pouvaient.
Au village de Défoué, près de l'endroit où le Ma-Robert s'était arrêté lors de notre première course, nous trouvâmes deux mfoumos : le fils et le gendre de l'ancien chef. Ordinairement ce n'est pas le fils, mais le neveu du chef (ligne féminine) qui a le plus de chance d'hériter du pouvoir, attendu qu'on ne peut pas douter que l'enfant de la sœur ne soit bien de la famille.
Ici les hommes sont tous marqués de lignes horizontales, ou de cicatrices qui leur traversent le nez et le haut du front. Ils ont en outre, comme les habitants de l'ancienne Egypte^ une seule boucle d'oreille, formée d'un anneau de cuivre jaune qui a deux ou .trois pouces de diamètre. Il en est qui portent les cheveux longs, et de la même manière que les Égyptiens et les Assyriens. Quelques-uns ont les yeux relevés des Chinois.
Après avoir passé à pjied la rapide Louia nous quittâmes le sentier que nous avons suivi autrefois sur les bords du Zambèse ; et nous dirigeant au nord-ouest , nous primes derrière l'un des chaînons de la montagne, dont l'extrémité orientale s'appelle Hongoua, du nom d'un acacia excessivement fétide que l'on y rencontre. Notre chemin, qui remontait une vallée, serpenta
d'abord le long d'un gave à peu près tari , puis franchit les éperons rocailleux de quelques-unes des hautes montagnes. C'était le moment de la sécheresse; on ne trouvait d'eau nulle part, si ce n'est dans les puits creusés de loin en loin au fond des rivières, ou lorsque par hasard on découvrait une source. Les habitants étaient pauvres, et s'efforçaient de nous en convaincre. Ces montagnards passent à la chasse une grande partie de leur temps, ce que ne font pas les hommes des plaines. Cela tient peut-être à ce qu'ils ont peu de terres qui soient propres à la culture, et peu de certitude de voir réussir chez eux les plantes de la vallée.
Pas une femme du hameau où nous avons passé la nuit, à l'est du Chipérizihoua, n'est venue à notre rencontre. Quelqu'un des nôtres, à peu de distance du village, avait tiré deux coups sur une pintade; et les femmes, saisies de frayeur, s'étaient sauvées dans les bois. Les hommes vinrent nous demander si c'était une déclaration de guerre; quelques vieillards seulement rentrèrent chez eux lorsqu'ils apprirent que nos intentions étaient paisibles, Kambira, le chef du hameau, ne nous apportait rien, et nous en fit ses excuses. Il nous envoya ensuite un peu de farine, un pot de bière, et un daman rôti ; son désir était de nous faire croire à sa pauvreté : la bière, disait-il, ne venait pas de chez lui; on la lui avait envoyée, car il n'en faisait pas.
De même que les Manganjas, les habitants de cette région vous
saluent en frappant dans leurs mains. Quand un homme arrive
dans un endroit où il y a des gens assis, il va claquer dans ses
mains devant chacun des assistants, qui lui rend son salut; puis
il s'assied à son tour.
L'individu que le chef nous avait donné pour nous s'ervir de guide salua ainsi chacun de ses camarades avant de venir avec nous.
S'il y a quelque chose à dire, celui qui parle et celui qui l'écoute frappent dans leurs mains après chaque paragraphe; et les claquements redoublent quand le discours est fini..
Il y a si peu de différence dans le langage des peuplades de celte région que toutes ces tribus ne forment virtuellement qu'une seule et même famille.
Nous poursuivîmes notre route dans la même direction, et ne rencontrâmes que deux petits hameaux dans la journée. En
dehors du bruit que nous faisions en marchant, le plus grand silence régnait autour de nous. On voyait peu d*oiseaux. L'apparition d*une veuve nous montra que cette espèce était encore en toilette de noce. Nous trouvâmes sur notre passage une immense quantité de gaiac et de bois d'ébène ; l'arbre^ dont Técorce amère et lisse est employée par les indigènes pour faire, ces vases cylindriques où ils serrent leurs grains, abondait également. En général, le pays était couvert de forêts composées d'arbres de moyenne taille.
Nous passâmes la nuit près de Sindaboué, dans une petite bourgade où nos hommes, s'étant procuré de la bière à profusion, se montrèrent d*une turbulence peu commune. On déjeuna le lendemain matin à l'ombre de dattiers sauvages, sur le bord fleuri d'une eau limpide qui traverse la charmante vallée de Zibah. Ayant pris vers le nord, pour éviter les obstacles que nous avions rencontrés la première fois, nous avions alors le M* Chipérizihoua entre nous et la portion du Zambèse qui avoisine le Moroumboua. C'est là que le dernier de nos déserteurs, un fripon avéré, nous brûla la politesse. Il laissa sur la route, à deux cents pas de l'endroit où nous étions, le ballot de cotonnade dont il avait la charge; mais il emporta le mousquet et la plus grande partie du fil de laiton et des grains de verre de Chirimba, qui plein de confiance lui avait remis son avoir.
Remontant cette jolie vallée de Zibah, qui nous conduisait au sud-ouest, nous atteignîmes le village de Sandia après une marche d'environ une heure. Le Mfoumo était à lâchasse; on ignorait quand il serait de retour. Cette réponse est faite si souvent aux étrangers, qui, en arrivant demandent à parler au chef, que nous supposons qu'elle exprime, non pas la vérité, mais le désir de connaître les intentions des voyageurs avant d'exposer le Mfoumo à leurs mauvais desseins.
Nous avions quelques malades, ce qui nous fit séjourner. Les sujets de Sandia.se montrèrent pleins de courtoisie. Dans la soirée, un parent du chef vint nous faire une visite; et n'aimant pas, disait-il, à nous voir manger sans boire, il nous apportait de la bière dont il nous faisait présent. Une fois qu'on s'éloigne des tribus, qui ont des rapports avec les marchands d'esclaves, on trouve dans les manières et dans les paroles des naturels beau* coup de choses qui rappellent les patriarches. '
Les habitants de la vallée de Zibah appartiennent à la tribu des Badémas ; ils sont plus riches, ont plus de cotonnade, d'ornements et de vivres que ceux que nous avions rencontrés jusqu'alors. Ils nous offraient des œufs, de la volaille, des patates, des arachides, des cannes à sucre, des tomates, du piment, du curcuma, du riz, du sorgho, du maïs, et apportaient ces produits en trèsgrande quantité.
Le sorgho, qu'ils appellent mapiray peut être nommé le blé du pays. C'est le blé cafre et le blé de Guinée du sud et de l'ouest de l'Afrique, le doura des Égyptiens, le badjéry des Hindous. Le grain en est rond et blanc, quelquefois d'un blanc rougeâtre ; son volume est celui du chènevis. L'épi massif, composé de plusieurs centaine^ de grains, est porté par un chaume de la grosseur du doigt, et qui a de huit à dix-huit pieds de haut.
Le tabac, le chanvre et le coton sont cultivés également dans la vallée de Zibah ; ils le sont, d'ailleurs, par tous les habitants du Kébrabasa, où dans presque tous les villages, comme dans les hautes terres des Manganjas, les hommes sont occupés à filer et à tisser du coton d'excellente qualité.
Il nous fut impossible de partir le lendemain ; et six des Hakololos, voulant essayer leurs mousquets, allèrent à la recherche d'un éléphant. Au bout de quelques heures, certains d'entre eux, fatigués de ne rien voir, proposèrent de se rendre à un village et d'y acheter des vivres. « Non pas, dit Mantlanyané, nous sommes à la chasse, allons toujours. » Peu de temps après ils rencontrèrent une bandé de femelles avec leurs éléphanteaux. Dès que la première de la troupe eut découvert les chasseurs qui se trouvaient sur les rochers, d'où ils la dominaient, elle plaça, avec un instinct vraiment maternel, son petit entre ses jambes de devant, afin de le protéger. Nos hommes voulaient se disperser, et tirer sur la bande, sans s'inquiéter de ce que feraient leurs camarades. « Vous n'y êtes pas, cria Mantlanyané ; il faut tous envoyer nos balles à celle qui a le petit dans ses jambes. » La pauvre bête reçut une volée d'artillerie, et s'enfuit dans la plaine où elle fut achevée par une nouvelle déchaiige. Quant à l'éléphanteau, il s'échappa et disparut avec les autres.
Nos chasseurs, ivres de joie, dansèrent autour du corps de la reine des forêts en poussant des acclamations, mêlées à des chants de trioniphe. Ils prirent la queue , plus un morceau
de I^ trompe, et revinrent au camp, où ils entrèrent le front haut, d*un pas militaire, et se sentant grandis de plusieurs coudées.
La femme de Sandiafut immédiatement informée de leur succès, attendu que, suivant la loi du pays, la moitié de l'éléphant appartient au chef du district où l'animal est tombé. Les Portugais se soumettent toujours à cette loi; fût-elle d'aillenrs de création indigène qu'on ne pourrait guère la taxer d'injustice. Il faut qu'un chef ait des revenus ; et comme ici beaucoup de mfoumos n ont d'autre moyen de s'en créer qu'avec de l'ivoire ou des esclaves, cet impôt de chasse est encore le meilleur que puissent frapper ces noirs potentats. Il parait, néanmoins, que ce sont les Portugais qui], les premiers, ont établi cette coutume dans leur province, d'où elle s'est répandue chez les tribus voisines. MM. les gouverneurs veillent avec une extrême attention à ce qu'il ne soit pas tu^ d'éléphants sur les terres de la couronne sans qu'on les en instruise^ et réclament à leurs vassaux Tune des défenses de la béte. Nous n'avons trouvé cette loi en vigueur que dans le parcours des négociants portugais, ou dans celui des Arabes, qui, pour leur commerce, ont pris les habitudes portugaises. En 1855, les chefs des bords du Kafoué nous achetaient la venaison des bêtes que nous avions abattues, et n'en réclamaient rien. Il en a été de même sur les bords du Chiré, dans les visites que nous y avons faites pendant ce voyage.
Les esclaves, que les Portugais envoient à la chasse, s'entendent probablement pour répandre cette coutume. C'est un moyen de gagner les bonnes grâces des chefs ; ils leur conseillent de prendre la moitié des éléphants qu'ils tuent ; et cet avis officieux leur vaut de la bière en abondance. Quand nous eûmes découvert que les Portugais tenaient à propager cette loi, nous dîmes aux chefs qu'ils feraient bien de leur retenir une portion de l'ivoire de la bête; mais que les Anglais, étant d'esprit tout différent, préféraient la coutume du pays. Ce fut là le motif qui fit hésiter Sandia , comme nous le dirons tout à l'heure, à prendre la moitié de notre éléphant. Néanmoins, il n'entrait pas dans nos goûts d'insister pour qu*on nous dispensât de cet impôt, dans un endroit où la coutume en justifiait la demande.
La femme de Sandia avait fait prévenir son mari, et nous dit qu'il reviendrait bientôt; elle ajouta qu'elle allait envoyer plu-
sieurs de ses gens pour aider nos hommes à dépecer Panimal, et qu'ils recevraient la part que nous voudrions bien leur donner.
Nous accompagnâmes nos chasseurs à Tendroit où ils avaient laissé la béte. C'était une belle vallée, située au nord de celle de Zibah, et couverte de grandes herbes, chargées de graines que les éléphantes mangeaient tranquillement quand on les avait attaquées. On trouva l'animal intact : une masse énorme de viande.
Le partage d'un éléphant, en pareil cas, est un spectacle des plus curieux. Les hommes, rangés autour de la béte, gardent un profond silence, tandis que le chef des voyageurs déclare, qu'en vertu d'une ancienne coutume, la tête et la jambe de devant, du côté droit, appartiennent à celui qui a tué l'animal, c'est-àdire qui l'a blessé le premier; que la jambe gauche est à celui qui a fait la seconde blessure, ou qui, le premier, a touché la bête après que celle-ci est tombée ; que le morceau qui entoure l'œil se donne au chef des étrangers ; et que certaines parts re* viennent aux chefs des feux, c'est-à-dire des différents groupes qui forment le camp. Il recommande surtout de réserver la graisse et les entrailles pour une seconde distribution.
Dès que ce discours est terminé, les indigènes fondent sur la proie en criant, et, s'animant de plus en plus, jettent des clameurs sauvages, tout en découpant la béte avec leurs grandes lances, dont les longues hampes s'agitent dans l'air au-dessus de leurs têtes. Enfin, leur exaltation, plus forte de moment en moment , arrive au comble lorsque la masse énorme est ouverte, ainsi que l'annonce le rugissement des gaz qui s'en échappent. Quelques-uns s'élancent dans le coffre béant, s'y roulent çà et là, dans leur ardeur à saisir la graisse précieuse ; tandis que leurs camarades s'éloignent en courant, chargés de viande saignante, la jettent sur l'herbe, et reviennent en chercher d'autre : tous parlant et hurlant sur le ton le plus aigu qu'il leur soit possible d'atteindre. Trois ou quatre, au mépris de toutes les lois, saisissent le même morceau qu'ils se disputent brièvement. De temps à autre s'élève un cri de douleur : un homme, dont la main a reçu un coup de lance d'un ami frénétique, surgit de la masse grouillante qui remplit la bête et qui la recouvre. Il faut alors un morceau d'étoffe, et de bonnes paroles, pour évi-
ter la querelle. Toutefois Tœuvre continue, et, dans un espace de temps incroyablement court, plusieurs tonnes de viande sont détaillées, et les morceaux rangés en différents tas.
Peu de temps après la division de la bête, arriva Sandia : un vieillard portant une perruque de filasse d'ifé, teinte en noir et d'un lustre brillant. L*ifé {sameveria) est une plante de la famille des aloes ; ses feuilles charnues, dont la forme rappelle un peu celle de nos iris de marais, fournissent, quand on les broie, une filasse abondante et fine, bien que très-forte, avec laquelle on fait ici des cordes, des filets et des perruques. Cette filasse prend facilement la teinture, et pourrait former un bon article de commerce. Les perruques d'ifé, ainsi que nous l'avons vu plus tard, ne sont pas rares dans cette région ; cependant, elles y sont peut-être moins communes que les perruques de cheveux ne le sont en Angleterre.
Sandia avait au cou son mosaméla, qui lui pendait dans le dos, et ressemblait exactement à celui des Égyptiens d'autrefois. Le mosaméla, espèce de petit tabouret en bois sculpté, qui sert d'oreiller, s'emporte ordinairement dans les expéditions de chasse, de même que la natte où Ton s'étend pour dormir*
Le chef visita les feux de nos hommes, et accepta la viande que ceux-ci lui donnèrent ; mais il se réserva de la manger avec ses anciens ; il voulait les consulter, ne sachant pas trop s'il devait recevoir la moitié de notre éléphant. . Ses ministres ne voyant pas de motif pour se départir de la règle établis, décidèrent qu'il fallait traiter les payeurs blancs sur le même pied que les noirs, et prendre la part qui revenait au trésor. Sandia revint dans l'après-midi avec ses conseillers; il était accompagné de son épouse, et suivi de plusieurs femmes qui apportaient cinq pots de bière : trois dont il nous faisait présent, et deux qui étaient à vendre. Ces femmes se tenaient remarquablement droites : ce qui venait probablement de l'habitude de porter leurs fardeaux sur la tête. Les personnes qui, chez nous, ont de la faiblesse dans la colonne vertébrale, pourraient se livrer avec avantage à cet exercice qui met en jeu tous les muscles du dos. Entre leur crâne et le vase qu'elles portaient, ces femmes avaient un morceau de bois, peut-être par élégance.
Nous eûmes pour nous le pied de la bête que Ton nous accommoda à la mode du pays. Un grand trou fut creusé dans le sol,
on y fit du feu ; quand rintérieur eut le degré de chaleur voulu, on y plaça Fénorme pied, que Ton recouvrit de cendres chaudes, ensuite de terre, et Ton fit sur le tout un bon feu qui brûla toute la nuit. Le lendemain matin, le pied nous fut servi à déjeuner : il était parfait. C'est une masse blanchâtre, un peu gélatineuse, et qui ressemble à de la moelle. Après un repas de pied d'éléphant, il est sage de faire une longue course pour éviter un mouvement de bile.
La trompe et la langue sont aussi de bons morceaux ; mises à Tétuvée, et cuites à point, elles se rapprochent beaucoup de la langue de bœuf et de la bosse de bison. Tout le reste est coriace et d'un tel fumet que, pour le manger, il faut avoir grand'faim.
La quantité de viande que nos gens consomment en pareille occasion est vraiment prodigieuse. Ils en font bouillir autant qu'il peut en tenir dans leurs marmites, et en avalent jusqu'à ce qu'il leur soit physiquement impossible d'en loger davantage. Vient ensuite une danse tumultueuse, accompagnée de chants de stentors. Dès qu'ils ont secoué le premier service, et lavé la sueur et la poussière dont la danse les a revêtus^ ils s'occupent du rôti, et le font disparaîtrei. Us se couchent, se relèvent bientôt pour remplir la marmite; et la nuit tout entière se passe à faire bouillir et à manger, à faire rôtir et à dévorer, sans autre intervalle que de courts instants de sommeil.
Ainsi que tous les carnivores, nos hommes supportent la faim beaucoup plus longtemps que les simples mangeurs de soupe. Ils accommodent la viande aussi bien que peut le désirer tout voyageur raisonnable. Bouillie dans leurs vases de terre, qui ont la forme des chatties hindous, elle est beaucoup meilleure que lorsqu'on la fait cuire dans une marmite de fonte.
Quant à leur polenta, elle est détestable, du moins pour un estomac écossais que la fièvre a dérangé. En route, lorsqu'il n'y a pas de femme, ce potage est fait de la sorte : dès que l'eau est bouillante, nos hommes y font tomber de la farine par poignées qui se succèdent rapidement. Quand ce mélange est d'une épaisseur qui ne permet plus de le remuer, on le retire du feu ; un aide maintient le pot, tandis que le cuisinier, prenant le bâton à deux mains, emploie toute sa force pour y imprimer un mouvement circulaire, afin de battre un peu la masse, et d'empêcher
qu'elle ne brûle, en s'attachant au fond du vase. Ce résultat, difficilement obtenu, la préparation est achevée. L'artiste nous la présente alors, et profite de tout ce qu'il a pu faire adhérer au bâton. Par cette méthode, la farine est humectée et chaufTée, mais elle n'a pas bouilli; elle est restée crue dans une proportion considérable ; et cette pâte indigeste nous donne toujours des aigreurs.
C'est la seule manière dont les indigènes emploient la farine de sorgho. U est très-rare, si jamais cela leur arrive, qu'ils en confectionnent des galettes, comme on en fait ailleurs avec du gruau d'avoine. Bien qu'elle soit extrêmement blanche, et moulue très-fin, il est malaisé d'en obtenir de la pâte; car elle se lie moins promptement et moins bien que la farine de maïs, déjà très-inférieure sous ce rapport à la farine de froment, et même à celle d'avoine.
U nous a été difficile de persuader à nos hommes d'apporter plus de soin à la préparation de notre potage ; lorsque la fièvre, ayant affaibli nos facultés digestives, nous obligea de surveiller la cuisine, nos gens devinrent railleurs, et nous assimilèrent aux femmes, trouvant qu il était au-dessous de notre dignité de descendre à de pareils détails. Ils regardent la bouillie des habitants de cette région du même œil que les Anglais envisageaient autrefois les fricassées de grenouilles, et appellent les consommateurs de ce brouet : < gens de la bouillie à l'eau claire, » tandis que la polenta au lait des Makololos prend à leurs yeux la même supériorité que le rosbif à ceux d'un indigène de la Grande-Bretagne.
Sandia nous procure deux guides, et, le 4 juin, nous quittons la vallée de l'Éléphant, pour nous diriger vers l'ouest. Après avoir franchi quelques rampes, nous entrons dans la vallée de Chingéréré ou de Pagourougourou, qui, dans la saison pluvieuse, est traversée par un ruisseau nommé Pajodzé. Les montagnes qui s'élèvent à notre gauche, entre le Zambèse et nous, portent, suivant nos guides, le même nom que la vallée ; mais celle-ci, à l'embouchure du Pajodzé, prend à son tour le nom de Moroumboua.
Nous rejoignons le Zambèse à moins d'un demi-mille au nord de la cataracte. En gravissant le Moroumboua ua Pajodzé, nous découvrons qu'il n'y a que l'épaisseur de la montagne entre
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nous et les rapides. Lorsque nous avons mesuré la chute de Moroumboua^ nous étions sur le flanc méridional; nous sommes aujourd'hui sur le versant nord, et nous reconnaissons immédiatement cette montagne en forme d'oignon qui nous avait frappés : montagne qu'on appelle ici Zakavouma, et dont la surface unie et convexe domine les eaux tumultueuses du fleuve. Sa situation, relevée au moyen de la boussole, et prise à une distance de sept à huit cents yards, est absolument sur la même ligne que le point du Moroumboua où nous nous trouvons actuellement. De ce point, dont par cela même la position est fixée, nous complétons notre examen de la passe du Kébrabasa, et nous embrassons du regard un ensemble qui n*a jamais été vu par des Européens, autant, du moins, qu'il est permis de le croire d'après les renseignements qu'on possède.
Entre lePajodzé et Tété, la différence de niveau est d'environ cinquante yards. Il faut se rappeler toutefois que les observations barométriques, qui nous ont donné ce chiffre, n'ont pas été faites simultanément dans les deux stations. Le Zakavouma, dont la masse légèrement conique s'élève à droite, et le^Moroumboua, qui dresse à gauche ses créneaux et ses tours, constituent le porche où bondit la cataracte. Une auge étroite, aux parois verticales, formées par les contre- forts de ces deux portants, dont les talus se dirigent vers le nord, sans s'éloigner l'un de l'autre^ s'étend de la cataracte au Pajodzé. Les eaux vertes du fleuve tournoient dans cette gorge parmi des rochers massifs, anguleux et noirs. En aval de la passe, jusqu'à Chicova, le Zambèse a un lit de débordement où il s'est creusé un chenal profond, pareil à celui qu'il occupe près de l'extrémité inférieure du Kébrabasa. Ce lit, qui est à sec en dehors des temps d'inondation, n'a qu'une largeur de deux ou trois cents yards ; et le canal rocheux auquel se borne le fleuve quand les eaux sont basses, est émailléde l'écume blanche d'une quantité de petits rapides.
Ayant jeté dans l'eau des morceaux de bois dont nous avons suivi le trajet, montre en main, nous avons acquis la certitude que la rapidité du courant est de trois nœuds trois quarts à quatre nœuds et quart dans les parties où il a le plus de vitesse.
Nous déjeunons un peu au-dessus du Pajodzé. Près de là, toujours en remontant, dans un endroit où le Zambèse est d'un calme relatif, et où les marchands le traversent quelquefois, nous som-
mes accostés par un chef banyaï qui, à la tête d'une douzaine de guerriers, nous demande avec insolence de lui payer un droit de passage. Nos hommes lui répondent que ce n'est pas notre habitude de payer des amendes pour quoi que ce soit; et, voyant son insuccès, il retourne dans ses foyers.
Un autre chef banyaï de la rive droite, un nommé Zuda, que les Portugais appellent Judas en raison de sa cupidité, disait en parlant de nous à quelques-uns de nos hommes : c Ces gens-là, quand ils ont descendu la rivière, ont passé auprès de moi sans me rien donner; Tétoffe anglaise est bonne, et cette fois j*en enverrai chercher de quoi me vêtir. » Son messager vint, en eifet; il eut l'impudence de s'asseoir à côté de nous pendant que nous déjeunions, et commença un discours qu*il adressa aux hommes de son escorte. Nos Makololos, irrités de ses paroles, lui répondirent sèchement : «L'étofle anglaise est bonne; et les Anglais payent tout ce qu'ils mangent. Nous voyageons en paix sur la terre de Dieu, ne faisant aucun mal ni au pays, ni aux jardins, bien que les petits canons anglais aient six bouches, et que les balles anglaises portent loin et frappent fort. » L'affaire n'eut pas d'autre suite. En restant sur la rive gauche nous évitons toute collision avec ces Banyaïs avides et tracassiers.
Le chemin, à partir du Kébrabasa jusqu'à Ghicova, longe immédiatement le lit rocailleux où le fleuve est comprimé. Des chaînes de montagnes couvertes de grands arbres, traversées de vallées étroites et profondes que sillonnent des lits de torrents desséchés, ou des ruisseaux d'eau vive, partent du nord-ouest, et se prolongent de l'autre côté du fleuve en se dirigeant au sud-est. Le Kébrabasa, que nous regardons une dernière fois, nous offre un spectacle grandiose : remarquables par leurs formes et leurs versants abrupts , les deux piliers géants du porche de la cataracte se distinguent parmi les hautes montagnes. Les vastes forêts ont encore leur parure d'automne; et Técorce grise des troncs éloignés fait ressortir les nuances jaunes, verles, rouges, violettes et brunes dont ces forêts sont brillamment revêtues. Au milieu de ces tons splendides, apparaît la fraîche livrée de quelques arbres ayant déjà leurs feuilles nouvelles, comme si l'hiver des autres était pour eux le printemps. Les rayons du soleil qui se jouent dans ces forêts alpestres, et l'onjbre changeante des nuages qui, en passant, fait opposition à cette lumière éclatante,
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ajoute de nouveaux charmes à ces tableaux déjà d'une beauté
sans égale.
D'après ce que nous avons vu du Kébrabasa, il nous semble très-évident que ses rapides arrêteront toujours la navigation pendant la saison sèche; mais à l'époque des crues, l'eau s'élevant dans la gorge à quatré-Wngts pieds au-dessus de l'étiage^ il est probable qu'un steamer pourrait alors franchir la passe, et gagner le haut Zambèse. La cataracte la plus redoutable, celle de Moroumboua, n'a que vingt pieds de chute sur une distance de trente yards (vingt-sept mètres) , et doit avoir complètement disparu quand la surface de l'eau est à quatre-vingts pieds audessus d'elle.
Ceux de nos hommes qui ont été de service sur k Ma-Robert ne regrettent pas que nous ayons quitté ce malheureux navire. Us étaient cordialement las de couper du bois pour Tinsatiable foyer de cet asthmatique. L'un d'eux^ le plaisant Mbia, s'écrie dans son mauvais anglais : < Oh I Kébrabasa, good, very good ; no let shippee up to Sékélétou ; loo muchee work : cuttee woodyee,cuttee woodyee ; Kébrabasa good*. »
On rapporte, et le fait n'est pas contesté, qu'une fois un Portugais, nommé José Pedra, et que les indigènes appelaient Nyamatimbira, un homme entreprenant et dur, qui était chef ou capitâo mor de Zumbo, voulant savoir si l'on pouvait franchir le Kébrabasa, fît attacher deux esclaves dans une pirogue, et lança l'esquif dans le Zambèse à Chicova, N'ayant vu reparaître à l'extrémité de la passe, ni pirogue ni esclaves, Son Excellence en tira la conclusion que les rapides du Kébrabasa n'étaient pas navigables. Toutefois^ un négociant eut un grand canot emporté par une crue subite, et le retrouva sain et sauf en aval des rapides. Mais le témoignage le plus satisfaisant est celui du
vieux Saiidia qui nous a certifié que, pendant l'inondation, la surface des eaux était complètement unie dans toute l'étendue de la gorge ; il afiQrmait Tavoir vue souvent ainsi.
1. Ohl Kébrabasa/ toi bon, très-bon; ne laisse pas navire remonter chez Sékélétou; trop d'ouvrage : coupi bois, coupi bois; Kébrabasa bien bon.