‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 24 sur 69 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Voyage à la côte. — Dernier bulletin de l'Asthmatique. — Arrivée à Senna. — Peu de bénéfice du commerce fait au moyen d^esclaves. — Cherté de la houille par le travail servile. — Yacht de Son Excellence. — Kongoné. — Oiseaux, poissons et crabes harmonieux des forêts de mangliers. — Bousoungou. — La scie.

Le Zambèse étant exceptionnellement bas, il nous a fallu attendre qu'il eût un peu grandi; et ce n*est que le 3 décembre que nous sommes partis pour la côte. Une rude besogne que de maintenir à flot notre asthmatique : lous les jours de nouvelles avaries; la pompe était désorganisée, le pont s'effondra; le soir trois compartiments s'inondèrent; il ne restait plus qu'une partie de l'avant qui ne fût pas remplie d'eau ; et peu de temps après le départ, le brave Howe nous assurait t que le navire était au plus mal. »

Pendant notre absence nos deux matelots s étaient ingéniés à raccommoder leur steam-boat. Ils en avaient rapiécé le fond, tamponné les trous avec de l'argile, étayé les parties les plus malades; et c'était surtout pour leur plaire que nous avions essayé de nous en servir; car il y avait long-temps que nous connaissions le mauvais effet des plaques d'acier. Le 21 décembre dans la matinée, le pauvre asthmatique échoua sur un banc de sable, et l'eau s'y introduisit de toute part. On ne put ni le démarrer, ni le vider. Une crue survint pendant la nuit; et le jour suivant on n'apercevait plus du navire que six pieds des deux mâts. La majeure partie des objets qu'il renfermait avait été sauvée.

C'est dans l'Ile de Chimba que nous avons passé le jour de Noël en 1860. Des pirogues que nous avions fait demander à Senna arrivèrent; et le 27 nous étions dans ce village, où nous avons retrouvé l'hospitalité généreuse du senhor Ferrâo.

Une bande considérable d'esclaves appartenant à celui-ci

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était revenue la veille d'une tournée commerciale qu'elle avait été faire chez les Matébélés, et qui avait duré près d'un an.

Elle avait porté là-bas un millier de mousquets et une grande quantité de poudre, seuls articles, dit-on, que H osilikatsi veuille acheter. Les affaires terminées, la caravane était repartie avec de l'ivoire, des plumes d'autruche, un millier de moutons et de chèvres, et trente bœufs. Enfin, comme preuve de la satisfaction qu'il avait éprouvée de l'envoi des mousquets, Mosilikatsi avait ajouté aux bétes d'échange un magnifique taureau blanc pour le senhor Ferrâo. Mais en route, le feu avait pris dansle camp.elles plumes d'autruche, avaient été brûlées. On avait passé dans un endroit qu'habitait la tsétsé, et les bœufs et les vaches étaient morts de leurs piqûres. Le tauosau blanc avait péri à deux jours de Senna; et des mille bêtes ovines ou caprines, six cents avaient été abattues parce qu elles boitaient, ou parce que les conducteurs avaient eu besoin de viande.

Pris d'un accès de fièvre à l'arrivée de sa caravane, le commandant n'avait pas encore fait le calcul de ses pertes au moment de notre départ; mais il se proposait de mettre en prison tous ses gens, qui s'étaient, suivant l'usage, beaucoup plus occupés de bien vivre, que de soigner les intérêts de leur maître. Le travail servile est des plus chers. Avec deux wagons et dix serviteurs, un Anglais parti du Cap, ou du Natal, ce qui est beaucoup plus loin, aurait retiré de son expédition chez Mosilikatsi bien d'autres bénéfices que le commandant avec ses centaines d'esclaves.

A l'époque où nous avons rencontré Séquasha, il avait déjà recueilli, nous dit-il, huit cents arro6ûw, ou vingt-cinq mille livres d'ivoire, qu'il avait eues presque pour rien, du moins en grande partie; et son associé en avait douze mille huit cents livres. Quand il revint l'année suivante, on le jeta dans le fort de Tété, sous prétexte de le punir des mélaits qu'il avait commis dans son voyage. Mais ce voyage avait été fructueux, et au bout de quelques jours Séquasha était libre. On avait simplement usé à son égard de ce procédé par lequel, en pisciculture, un saumon est contraint de déposer le frai dont il est pourvu, et remis en pleine eau dès qu'il est délesté.

Nous sommes loin d'envier aux Portugais leurs possessions africaines ; mais nous regrettons qu'une politique déraisonnable

empêche nos colons du Cap de pénétrer dans un pays qui leur appartiendrait, au moins par droit de découverte, et où ils porteraient àlafois l'amour de la liberté et leurs habitudes loyales. Qu'il nous soit permis de rappeler à ce sujet combien il est fâcheux que Robert Moffat, le fils du célèbre missionnaire, ait été enlevé dans la force de Tâge, au moment où il entreprenait de faire pénétrer le commerce honnête chez les tribus du centre.

Il ne sera pas sans intérêt pour les habitants du midi de l'Afrique, d'apprendre que malgré les plaintes souvent fondées que leur inspire le travail des Gafres, ces mauvais ouvriers valent encore mieux que des esclaves. On sait que dans ce pays-ci la houille se montre à la surface des sections rocheuses et des berges des rivières, d'où il serait facile de la transporter avec des allèges. Voyons pourtant quel en serait le prix de revient. Don Pedro V avait envoyé pour la navigation du Bas- Zambèsd un petit vapeur exactement pareil au nôtre; et le gouverneur de Tété avait reçu l'ordre de faire tirer du charbon à la place où nous en avons pris nous mêmes. Ce travail fut confié à des esclaves ; or, d'après les renseignements que nous a donnés l'officier qui dirigea l'opération, nous voyons que la tonne de houille est revenue à une livre (vingt cinq francs), deux fois au moins ce qu'on la vend en Angleterre, prise à la mine. Si bien, qu'arrivée à l'embouchure du fleuve elle aurait coûté plus cher que ne se paye dans l'Inde le charbon des Iles-Britanniques, venu par la voie du Cap.

Le rapport détaillé des faits nous apprend que c'est la nourriture des mineurs qui a été la plus grande dépense; car le prix donné aux maîtres pour le loyer des esclaves se réduisait à fort peu de chose. Avec ce système, la houille des mines de Tété, rendu à la côte, ne pourrait guère se vendre au-dessous de dix livres par tonne. La différence nous paraîtra encore plus frappante si nous nous rappelons à quelle profondeur on va chercher la houille anglaise.

Nous avons vu, en 1864, dans le port de Mozambique, le vapeur qui devait naviguer sur le Zambèse, et qui n'avait pas encore fait le service auquel il était destiné, bien qu'il fût arrivé d'Europe depuis près de trois ans. Quel bruit n'aurait-on pas fait dans toute la colonie si le gouverneur du Gap avait gardé

pour son usage personnel un sleam-boat envoyé d'Angleterre pour servir au développement du commerce colonial t

Nous arrivâmes au port du Kongoné le 4 janvier 1861. Depuis notre dernière visite , on y avait érigé une douane, \ùï mât de pavillon, et construit une case où logeaient un caporal noir et ses trois hommes, tous les quatre armés de lances. Avec la permission de ce caporal, qui vint nous voir sitât qu'il eut passé sa chemise et son pantalon, nous nous sommes installés à la douane qui, au demeurant, n'est qu'une hutte carrée sans parquet ni dallage, et construite de même que toutes les autres, avec des pieux de mangliers recouverts de roseaux.

Les trois soldats et leur chef, n'ayant pour toutes râlions qu'un peu de sorgho, criaient famine, et se fabriquaient du vin de palme pour émpusser leur appétit.

Jusqu'à l'arrivée du vaisseau que nous attendions, nous eûmes tout le loisir de prendre connaissance des journaux et des revues que nous avions trouvés dans nos dépêches, à notre retour du centre. Plusieurs de ces papiers avaient dixhuit mois de date.

Nos provisions diminuaient rapidement; et vers la fin de janvier, il ne nous restait plus qu'un peu de mauvais biscuit et quelques onces de sucre. Toutefois, l'absence de café et de thé se faisait peu sentir, nos matelots ayant découvert dans le grain de sorgho torréfié un assez bon succédané à ces deux substances.

Quant à la viande, les antilopes d'une grande lie, formée par une crique située entre le Kongoné et le Louabo oriental, nous en fournissaient abondamment. De grands troupeaux de waterbucks (aigocerus elUpsiprymnu&) s'y réunissent dans les plaines herbeuses. Quand ils veulent changer de pâturage^ ils attendent sur la rive jusqu'à la marée basse, et traversent alors des criques d'un demi-mille, et même plus, avec beaucoup d'aisance.

Il est difficile de tuer ces animaux, qui parfois ont la vie aussi dure qu'un chat. Une balle dans le cou leur est généralement fatale ; mais nous les avons vus fréquemment s'éloigner, comme s'ils n'avaient pas eu la moindre blessure, avec deux ou trois balles coniques dans la poitrine, ou dans les autres parties du corps. Leurs poumons semblent renfermer un grand nombre

de cloisons fibreuses, distribuées dans leur substance de manière à former un agrégat de petits lobes, dont Tun peut être déchiré sans grand préjudice pour les autres. Ceci expliquerait pourquoi une blessure dans les poumons ne tue pas le waterbuck; mais nous n'avons eu ni le temps, ni les moyens de nous assurer du fait par une dissection minutieuse. ^

Un beau mâle, dont une portion du cœur avait été détachée par une balle explosive," a encore franchi à toute vitesse plus de deux cents yards. Nous avions espéré que les balles-obus de Jacob foudroyeraii nt les animaux, et ne les feraient pas souffrir; mais souvent elles éclatent sur un os peu recouvert, ou même sur la peau, et n'ont pas répondu à notre attente. La balle conique également; bien qu'animée d'une prodigieuse vitesse, elle est beaucoup trop petite pour que la mort soit rapide. La grosse balle ronde, de deux onces, est la meilleure de toutes, quand elle frappe au bon endroit.

Près de la mer, la venaison du waterbuck est toujours savoureuse, et d'un goût agréable qui rappelle celui du bœuf; mais dans l'intérieur elle est sèche et coriace, au point que nos hommes, qui sont loin d'être difficiles, refusaient d'en manger. Nous avions même renoncé à toute espèce d'antilopes. On assure que les moutons de l'tle de Halki fournissent une viande parfaite, et Ton attribue la qualité de leur chair à ce qu'ils ne boivent que de l'eau salée. En général, ici la végétation est couverte d'un beau sel efflorescent, et l'on y trouve beaucoup d'eau saumâtre; on pourrait attribuer à ce fait l'excellence du waterbuck. Toujours est-il que nous n'avons compris le peu d'estime que le capitaine Harris avait pour la chair de cette antilope qu'après en avoir mat)gé dans l'intérieur.

Le reedbuck, ou antilope de roseaux {redunca eleotragus), se couche ordinairement dans les grandes herbes pendant les heures brûlantes du jour, et laisse arriver le chasseur tout près de lui, avant de bondir et de jeter son sifilement d'alarme. Si Ton connaissait mieux les mœurs des animaux, on pourrait les classer par habitat, et les grouper tels qu'ils apparaissent dans la nature : animaux des hauteurs, des plaines, et des marais. Ainsi le coudou, le pallah, le sauteur de rochers, le harrisbuck se voient généralement dans les montagnes, ou s'y précipitent dès qu'on les chasse. L'oryx, le caama, le tsessébé, le gnou,

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Félan, le steinbuck, Tantilope plongeante*, la girafe, le blesbuck, le spririgbuck et l'ourébi ne quittent pas la plaine ; tandis que le waterbuck, le reedbuck, le léché, le pokou, le nakong et le bushbuck, habitent les lieux humides, et vont chercher asile dans l'eau, ou dans les marécages, lorsqu'ils sont poursuiyis.

Malin et soir, le bushbuck (Iragelaphus sylvatica)y jolie antilope à robe tachetée, se hasarde à sortir des mangliers pour aller paître, et s'en éloigne bien peu. Son cri d'alarme est un aboiement sonore, dont l'onomatopée a fourni à la plupart des tribus indigènes le nom dont elles l'appellent : mpabala ou mpsouare. Le waterbuck reste, au contraire, dans la plaine, et se couche rarement pendant le jour.

Quand le ciel est pur et qu'il fait du vent, tous les animaux sont d'une extrême défiance et ne peuvent être chassés qu'à la rampée, encore avec beaucoup de peine; tandis qu'on les approche aisément lorsque le temps est calme et la chaleur étouffante.

Quelques léopards, que les Portugais appellent tigres, et des bandes de singes verts, nomniés pusi, habitent les mangliers, où ils trouvent à la fois un asile et des vivres. Nous n'y avons jamais vu le guépard (feîisjubata), dont la robe est parsemée de petites taches rondes et noires.

Au milieu de cette masse de végétaux qui se décomposent et entretiennent un foyer de pestilence, rien n'est plus redoutable que l'inaction. Nous avons donc cherché, en regardant autour de nous, ce qui, en dehors de la chasse, pouvait nous distraire et nous donner du mouvement. Errer sans but, l'esprit inoccupé, nous eût fait prendre la fièvre sous sa forme la plus grave; et il est probable que nous serions morts.

Un curieux petit poisson, de la famille des blennies, pullule dans le réseau de criques de la forêt de mangliers. A la moindre alarme, ce petit poisson se jette à la surface de l'eau et la traverse par des bonds successifs. On peut le considérer comme

1. ÀfUilope mcrgensy duiker des colons du Cap. Cette qualification de plongeante ne veut pas dire que cette antilope soit aquatique. Habitante des plaines de l'Afrique australe, c'est dans les lieux arides que se rencontre l'antilope mergens qui a été nommée ainsi parce qu'elle plonge dans les buissons, où elle s'élance tête haissée, {^ote du traducteur).

amphibie ; car il ne vit pas moins à terre que dans Teau, et c'est à la marée basse qu'il montre le plus d'activité. On le voit alors sur le sable ou sur la vase, près des petites mares que le flot laisse en se retirant II se dresse sur ses nageoires pectorales, et, de ses grands yeux saillants, il guette la mouche de couleur claire, dont il fait sa pâture. Si la mouche se pose trop loin pour qu'il puisse l'atteindre en deux bonds, il se traîne lentement vers elle, comme un chat vers sa proie, ou bien en sautant comme certaines araignées. Arrivé à deux ou trois pouces de l'insecte, il bondit tout à coup, de manière que su bouche, placée au-dessous de la tête, retombe directement sur sa victime. C'est, en outre, une petite créature batailleuse, et qui parfois soutient des combats prolongés contre ses semblables. L'une de ces blennies, fuyant un danger, sauta dans une flaque d'eau qui pouvait avoir un pied carré, et dont un poisson de même espèce se regardait évidemment comme unique possesseur. Le propriétaire, l'œil en feu, la nageoire dorsale hérissée, se jeta immédiatement sur l'intrus. Jamais tempête dans un verre d'eau n'a égalé celle qui assaillit cet océan minuscule. Tantôt les combattants étaient dans l'eau, tantôt dehors, et le duel n'était pas moins furieux sur terre que sur mer. Ils frappaient et se mordaient avec rage. Épuisés par la lutte, ils se saisirent réciproquement à la mâchoire, comme deux boule-dogues, et s'arrêtèrent pour reprendre haleine. Puis ils recommencèrent à se battre avec plus de férocité que jamais, jusqu'à ce que tout à coup le duel Gnit par la fuite précipitée de Tenvahisseur.

Le terrain fangeux qu'abritent les mangliers est couvert de crabes-soldats qui, à la moindre alarme, se glissent vivement dans leurs trous. Dès que le flot se retire, des myriades de crabes tout menus s'échappent de leurs demeures souterraines ; ils se mettent à l'oeuvre, comme autant d'abeilles, et la plage est bientôt bouleversée sur une immense étendue. C'est ainsi qu'ils cherchent leur pain quotidien : une boulette de sable humide apparaît à la bouche du petit ouvrier, qui la rejette vivement d'un coup de patte; une seconde boulette «uit la première, puis une troisième, et ainsi de suite, avec autant de vitesse que la patte peut les balayer. A mesure que les boulettes s'accumulent, le crabe avance latéralement et continue la même

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manœuvre. Au début, on s'imagine qu'il a avalé beaucoup de sable, et qu'il s'en débarrasse. L'habitude qu'il a de rentrer chez lui de temps à autre, comme pour y chercher des provisions, vous confirme dans cette idée. Mais la grosseur des tas qu'il forme en quelques secondes détruit cette hypothèse. Il est probable, car à la distance où le petit crabe se tient de vous, il est impossible d'en rien voir, qu'au lieu d'être dégorgé par la petite créature, le sable est porté à sa bouche, que la proie qu'il renferme en est habilement séparée, et que le surplus est rejeté comme nous l'avons décrit.

Quelquefois l'autre espèce de crabes fait entendre une sorte de concert : de chaque demeure souterraine s'élèvent des sons étranges, comme une imitation de la voix des oiseaux, car c'est la joie même que respirent ces chants. Le sanglier à verrues {phacoch(B7tLs africanus) paraît assez friand de ces grands crabes musiciens, qu'il déterre pendant la nuit.

Des bancs de petits poissons abondent dans les eaux basses qui sont entre le Kongoné et la terre ferçie, et servent de pâture à une troupe considérable de pélicans, dont cet endroit est la station de pèche favorite, pendant tout le temps qu'ils passent sur la côte. Ces oiseaux font leur ponte en avril, dans destlots peu élevés, situés en face du Kongoné et du Louabo oriental. Leurs œufs ont un goût de poisson tellement prononcé qu'une sauce aux anchois leur est nécessaire pour les rendre mangeables.

Les tortues viennent à des époques fixes dans l'Ile du Louabo déposer leurs œufs, qui ont une membrane résistante à la place de coquille, et dont la saveur est bonne.

Le manglier lui-même vaut bien qu'on l'examine; enfin le docteur Rirk a trouvé dans les végétaux dont les semences, venues de pays lointains, ont échoué sur ces rivages, un sujet d'étude des plus intéressants. A la marée basse, une espèce de manglier, monté sur des racines fantastiques, est bien au-dessus du sol, tandis qu'à l'heure du flux sa tige paratt plantée à la surface de l'eau. Un autre enfonce dans la bourbe le tranchant de ses larges racines plates et tortueuses, qui, même dans ce terrain mou, lui composent une assiette solide. Les semences de l'un de ces palétuviers ont la forme d'un fer de flèche ; en tombant dans la vase, elles s'y enfoncent par leur propre

poids, et se plantent d'elles-mêmes. Le fruit d'un autre est presque aussi gros que la tète d'un enfant, et se brise dans sa chute. Nous ne croyons pas que les fruits des mangliers soient utilisés par l'homme ou par les animaux. Mais ces arbres fournissent un excellent bois de chauffage, qui a la précieuse qualité de flamber dans le fourneau, alors même qu'il est vert. On en fait aussi des chevrons qui, extrêmement droits et d'une grande longueur, sont très-estimés des Portugais.

Nous avons vu des indigènes broyer les tiges d'une liane vénéneuse {dirca pcUxistris) qu'ils appellent bousoungou, c'est-àdire poison, et qui crott abondamment parmi les mangliers. Les tiges, écrasées en grand nombre, étaient réunies en bottes. Des fagots de broussailles barraient le courant en deux endroits, et le bousoungou, agité dans ce canal restreint, lui communiquait ses propriétés vénéneuses. L'effet ne tardait pas à se produire. Beaucoup de poissons nageaient vers la rive, et mouraient en peu de temps; les autres n'étaient qu'engourdis. Cette liane porte des fleurs roses, ayant la forme d'un pois ; elle a les feuilles lisses, pointues et lustrées, Técorce brune et couverte de petits points blancs. Des naufragés pourraient tirer parti de ses propriétés stupéfiantes pour se procurer du poisson.

11 serait, dit-on, dangereux de boire de l'eau qui a été imprégnée de bousoungou ; mais le poisson qu'on a pris de la sorte peut être mangé sans crainte, pourvu qu'on l'ait fait cuire. Le bousoungou est antipathique à certains insectes et les éloigne; on en barbouille les racines des palmiers pour empêcher les fourmis d'atteindre les vases suspendus à la cime de ces arbres, et où se recueille le vin de palme.

Nous avions l'habitude de nous plonger dains U mer au saut du lit, c'est-à-dire au lever du soleil; mais un énorme crocodile s'étant montré à l'endroit où nous nous baignions, nous avons, à partir de ce moment, pris notre bain loin du port, et vers le milieu du jour. On dit qu'il est mauvais de se baigner le matin : nous ne nous en sommes pas aperçus; toutefois il vaut mieux attendre que l'air se soit échauffé ; car si le froid vous saisit en sortant du bain, vous risquez de prendre la fièvre.

On- trouve beaucoup de scies à l'embouchure du Kongoné. Rowe, l'un de nos matelots, ayant vu un de ces poissons pen-

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dant qu'il se baignait, l'empoigna par la queue et le poussa jusqu'au rivage. La longueur de la scie était de quinze à dix-huit pouces. Nous n'avons pas entendu dire que ce poisson ait jamais blessé personne ; et bien qu'il remonte le Zambèze à des centaines de milles, nous ne croyons pas qu'il soit mangé par aucun indigène.

Les hippopotames passaient toute la journée au milieu des brisants, et avaient l'air de s'y trouver aussi bien que nous.

Pendant notre séjour à la côte, il y eut plusieurs tempêtes qui firent périr beaucoup de petits oiseaux de mer, des prions banksii, de Smith. La plage était jonchée de leurs cadavres ; nous en avons même trouvé S des centaines de mètres du rivage. Beaucoup de ces oiseaux étaient si maigres qu'ils se desséchérent sans se putréfier.

Les moustiques nous ont fait trouver la vie dure, et nous avons eu quelques mouvements de fièvre. Toutefois nos compagnons, natifs des régions insalubres du centre, en ont souffert autant que nous. Cela nous confirme dans cette persuasion que rbomme civilisé résiste mieux que les autres aux influences morbides des climats étrangers. Quand après avoir habité une région saine, les noirs retournent dans leur pays, ils n'y sont pas moins éprouvés que s'ils n'y étaient jamais venus.

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