CHAPITRE XVIII
Arrivée du Pionnier. — Missionnaires conduits à Johanna. — L'évèque Mackensie nous rejoint à Pembouchure de la Rovouma. — IlesComores. — Johanna. — Nous remontons le Ghiré. — Efforts de Charles Livîngstone pour développer la culture du coton. — Pénurie d'agents sur la côte orientale d'Afrique. — Travaux de l'Angleterre sur la côte occidentale. — Succès de l'expédition. — Esclaves sauvés. — L'Évéque accepte les offres du chef de Magoméro. — Visite aux Ajahouas. — Mission de l'évéque Mackenzie à Magoméro. — Responsabilité du docteur Livingstone. — Retour au navire.
Le 31 janvier 1861, le Pionnier, notre nouveau steamboat^ arriva d'Angleterre et jeta l'ancre en vue du rivage. Le vent soufflait avec tant de violence qu'il ne put se hasarder à franchir la barre que le 4 février.
Deux croiseurs de la marine anglaise amenaient en même temps l'évéque Mackenzie, et les missionnaires envoyés d'Oxford et de Cambridge aux riverains du Ghiré et du lac Nyassa. Ce groupe était composé de six Européens et de cinq hommes de couleur, pris au Gap. Que faire de tant de monde ? L'estimable évéque, impatient de se mettre à l'œuvre, demandait à être conduit, avec les membres de sa mission, au village de Chibisa. Mais il y avait à cela de graves empêchements. Le gouvernement portugais refusant d'ouvrir le Zambèse à la navigation étrangère, le Pionnier avait reçu l'ordre d'explorer la Rovouma, et ne devait pas se rendre au Ghiré. Nous étions déjà en retard de deux mois ; en supposant qu'il fût possible de transporter les missionnaires, il aurait fallu les abandonner sans secours dans un pays insalubre, au début de la saison la plus malsaine de l'année, et sans moyens de gagner les montagnes, ou de revenir à la côte. Non-seulement ils n'auraient pas eu de médecin ; mais eux-mêmes ignoraient le traitement de la fièvre, et il était à craindre que leur mission ne se terminât comme celle de Linyanti. Il est bien heureux que notre opposition ait
été assez vive pour que ce projet n'ait pas eu de suite ; car nos pilules, que TÉvêque avait achetées au Cap, et dont il se croyait sûr, avaient dû être faites avec de la saleté au lieu de médicaments; nous l'avons reconnu plus tard.
Enfin TËvéque se laissa persuader; il fut convenu que le vaisseau de guerre la Lyre transporterait les missionnaires à Johanna, et qu'ils y resteraient auprès du consul d'Angleterre, pendant que leur chef viendrait avec nous pour voir si le pays où la Rovouma prend sa source (on croyait alors qu'elle sortait du Nyassa), pouvait convenir à l'établissement d'une mission.
Le 2b février, fe Pionnier jetait l'ancre à l'embouchure de la Rovouma, qui, loin de ressembler à la majorité des rivières africaines, se verse dans une baie magnifique, et n'a pas de barre. Nous fimes provision de bois en attendant l'Évêque, qui n'arriva que le 9 mars.
Le 11 nous remontions la rivière, qui pendant que nous étions à l'ancre avait baissé de quatre ou cinq pieds.
Tout d'abord la scènerie est bien supérieure & celle du Zambèse ; car de la mer on aperçoit les montagnes. A^huit milles de l'embouchure, vous êtes sorti des mangliers ; et sur les deux rives s'élève une belle chaîne de collines couvertes de forêts. Un arbre qui ressemble au bois noir d'Afrique, et a le grain plus fin que l'ébène, croît en abondance sur ces rampes, où il atteint de grandes dimensions.
Très-peu d'habitants : les quelques personnes que nous avons vues étaient de race arabe, et ne paraissaient pas riches. Le courant de la Rovouma, à cette époque, était aussi fort que celui du Zambèse ; mais le volume d'eau était bien inférieur. En différents endroits, notre petit navire, dont le tirant était de cinq pieds, avait de la peine à rester à flot.
Quand nous fûmes à trente milles de la côte, la rivière diminua de sept pouces en vingt-quatre heures. A partir de ce jour, les eaux ne pouvaient que baisser; la crue de mars est la dernière de la saison ; et pour ne pas courir la chance de rester là jusqu'à l'année suivante, il fut jugé prudent de regagner la mer en toute hâte. Si nous avions été seuls, nous aurions continué la route en barque ou à pied, et nous aurions poussé notre exploration aussi loin qu'il nous aurait été possible. Mais bien que l'entreprise des missionnaires fût unç œuvre privée,
fl
totalement distincte de la nôtre, le but que nous nous proposions étant le mèmey nous avions le plus vif désir de seconder nos compatriotes dans leur noble dessein. Il fut résolu que nous repartirions pour le Ghiré. Une fois la mission établie, nous irions explorer le Nyassa et la Rovouma, que nous descendrions alors dans toute son étendue. Ramenés à Tembouchure de cette rivière, nous avons jeté l'ancre auprès d'une crique sortant des mangliers, et la fièvre se déclara à bord. Elle y resta jusqu'à ce que nous eussions complètement isolé la chambre où se trouvait la machine. La poussière de la houille, en se décomposant, répandait de fortes exhalaisons qui entretinrent la maladie pendant plus d'une année.
Peu de temps après notre départ, la fièvre ayant attaqué .ceux qui conduisaient le navire, ce fut entre nos mains que retomba la direction du Pionnier, et il nous fallut bientôt naviguer sur rOcéan. Pour qui a l'habitude de s'orienter et de relever les positions géographiques, il n'est pas bien difficile de gouverner un steamer qui n'a que trois ou quatre voiles, surtout quand il n'y a là personne pour constater vos fautes, et qu'on peut toujours invoquer la présence d'un courant pour excuser une bévue
Ayant touché à Mohilla, l'une des Gomores, nous y avons trouvé une race mélangée d'Arabe, d'Africain et de Malgache. Le Madécasse est le conquérant du pays. Gette population, qui est musulmane, a des mosquées et des écoles, où nous avons vu avec plaisir qu'on apprenait aux filles à lire le Koran aussi bien qu'à leurs frères. L'instituteur nous a dit qu'il était payé à forfait, et recevait dix dollars pour montrer à lire à un enfant. Les élèves qui ont de l'intelligence apprennent en six mois ; il en est d'autres qui ont besoin d'une couple d'années*.
Nous nous rendîmes ensuite à Johanna pour y prendre les
1. Nous recommandons à qui de droit ce système qui ne peut qu'engager Tinstituteur à perfectiomier le mode d'enseignement. Est-ce parce que chez nous il a intérêt à multiplier les mois d'école, est-ce parcs que la méthode est vicieuso, nous l'ignorons; mais nous sommes loin d'obtenir d'aussi beaux résultats que les gens des lies Gomores. Ce sont les plus habiles qui, dans nos villages, ne mettent •que deux ans pour apprendre à lire ; les petits Français n'ont cependant pas moins d'intelligence que les petits Comorois. On a parlé d'une méthode appelée statilégie, par laquelle les plus réfractaires apprendraient à lire en six semaines; on dit qu'elle existe depuis 1822; nous demandons qu'on l'envoie, par Mayotte, aux instituteurs de Mohilla qui, très-aises de gagner leurs dix dollars en un mois, sauront bien en faire usage. (Note du traducteur.)
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missionnaires; et après une halte de quelques jours aux lies Comores, nous nous dirigeâmes vers le Kongoné avec TÉvêque et ses compagnons. Sept jours après nous avions gagné la côte et nous remontions le Zambèse pour nous rendre au Chiré.
Le Pionnier, construit sous la surveillance éclairée des amiraux Washington et sir Baldwin Walker, tous les deux sincèrement dévoués à notre expédition, est un excellent navire, parfaitement adapté au genre de service auquel il est destiné ; mais qui par malheur tire cinq pieds d'eau, ce qui lui rend impossible la navigation du Haut-Chiré. D'après le plan primitif, il ne devait tirer que trois pieds d'eau ; mais la force qu'il a fallu lui donner pour qu'il pût tenir la mer, a fait descendre de deux pieds sa ligne de flottaison; et c'est une rude besogne et un grand ennui à chaque banc de sabla dont il faut l'arracher. La peine ne serait rien encore; c*est le temps que cela fait perdre, un temps précieux qu'on pourrait employer d'une façon plus agréable, et surtout plus fructueuse. Il nous est arrivé de passer quinze jours sur un sable mouvant, parce qu'il nous manquait deux ou trois pouces d'eau. Nous avions chassé sur nos ancres ; le courant nous avait portés sur le banc de sable, et celui-ci avait glissé derrière nous, ce qui ne manque pas d'arriver dès que nous touchons. Quitter le navire en cet endroit, c'était exposer l'équipage à tous les dangers de la malaria; puis comment transporter les effets des missionnaires?
Tous les jours une foule d'indigènes nous apportaient des vivres en quantité beaucoup plus grande que nous ne pouvions en consommer. L'Évêque, ainsi que MM. Horace Waller et Scudamore mettait la main à l'œuvre et nous aidait avec courage à démarrer le navire. Si le Pionnier n'avait tiré que trois pieds d'eau, nous aurions parcouru la rivière en toute saison avec la plus grande facilité. Dans l'état des choses, il devenait impossible de regagner le Zambèse avant la crue de décembre. Remonter un banc de sable se pouvait encore; mais quand nous le descendions, le sable s'accumulait immédiatement à l'arrière, tandis que sous l'avant du navire le courant le faisait disparaître.
Depuis notre retour au Chiré, tous les efforts de Charles Livingslone, qui déployait à cet égard le plus grand zèle, tendaient à persuader aux tribus riveraines de cultiver assez de coton pour l'exporter au loin. Avec U Ma-Rohert, qui prenait l'eau partout,
nous n'avioos pu en acheter qu'une quantité insignifiante, en* core n'était-ce que pour faire nattre dans l'esprit des indigènes ridée qu'en en cultivant davantage ils pourraient le vendre aux Anglais ; car nous savions d'avance que celui que nous prenions serait avarié dans le navire. Toutefois, il en parvint assez en Angleterre pour qu'on y déclarât que c'était précisément le genre de coton dont le Lancashire avait le plus besoin. Le fil de fabrique indigène que nous avions envoyé en même temps, et qui nous avait coûté environ un penny la livre, excita Tadmiration des manufacturiers de Manchester.
Ayant, cette fois, un navire qui nous permettait des achats plus sérieux, Charles Livingstone essaya, conune nous l'avons dit plus haut, de tourner l'activité des indigènes vers la production du coton, et le fit avec succès. La bourre fut achetée, nettoyée au batteur ; et bien que nous ayons été restreints h une aire de moins do sept milles, par le tirant d'eau du Pionniery Charles Livingstone en trois mois put recueillir trois cents livres de coton en laine parfaitement propre, qui ne revint pas à un penny la livre. C'est peu de chose assurément si on le compare aux milliers de balles qui viennent des autres pays; mais cela prouve néanmoins que du colon de qualité supérieure peut être produit dans cette région par le seul travail des indigènes. Et sans la chasse à l'esclave, qui peu de temps après balaya tous les habitants, il est probable qu'avant peu le coton de cette province aurait figuré avec avantage sur les marchés du monde.
Il n'a jamais été dans nos vues de transformer en opération conmierciale un voyage fait au compte de l'État ; ce n'était donc pas à recueillir du coton que devaient se borner nos efforts. Nous avons cherché par des observations attentives à nous éclairer sur tout ce qui concernait ce produit ; et nous avons acquis la certitude que cette partie de l'Afrique est l'une des régions qui conviennent le mieux au cotonnier ; qu'on y possède déjà deux espèces étrangères produisant d'excellent duvet; qu'elles y sont assez répandues pour qu'il soit inutile d'y porter de nouvelles semences, et que la culture de l'espèce indigène est exceptionnelle dans le pays.
Le climat n'est pas moins favorable à la production du coton que la qualité du sol ; et il n'est pas à craindre que jamais la récolte soit détruite par la gelée. Enfin, autant qu'il est permis
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de le croire, d'après les renseignements que nous avons pu recueillir, le travail libre est aussi productif dans cette contrée que dans aucun autre pays du globe. Mais les avantages si précieux que l'Angleterre a conférés à la côte occidentale n'existent pas ici ; on n'y trouve pas un seul de ces chrétiens indigènes que Ton compte par milliers à Sierra-Leone; et qui malgré les défauts qu'ils peuvent avoir, sont au moins de fidèles agents commerciaux. Après avoir examiné avec'soin, et comparé la situation des deux côtes, après avoir vu que dans l'ouest la sollicitude anglaise a eu surtout pour objet le plus infime des êtres, l'esclave libéré ; après avoir entendu les doléances des marchands qui se plaignent, et souvent très-haut, de ce qu'on les empêche de traiter les indigènes comme des brutes, nous devons dire que la conduite de l'Angleterre sur la côte occidentale d'Afrique est généreuse, et paraîtra grande aux yeux de la postérité.
Ce que nous voyons ici forme avec cet état de choses un contraste frappant : l'ignorance la plus profonde, sans aucun moyen d'en sortir; nul agent dans lequel on puisse avoir confiance ; et des esclaves que l'on ne peut envoyer au loin qu'en leur promettant le pillage. Espérons que les missionnaires que nous allons installer feront poindre l'aurore de jours meilleurs, dont profiteront à la fois les Portugais et les indigènes.
En dépit des circonstances qui avaient contrarié sa marche, l'expédition avait donc été assez heureuse jusqu'alors pour atteindre le but qu'elle s'était proposé. On verra plus taVd que nous avions ouvert a la culture du coton un champ qui, comprenant le bassin du Chîré et du lac Nyassa, n'avait pas moins de quatre cents milles de longueur. La confiance de toutes les tribus chez lesquelles nous avions passé nous était acquise; et en supposant que la mission d'Oxford et de Cambridge n'ait eu qu'un succès ordinaire, comme letiésir des indigènes était de se livrer au commerce, nous pouvions croire qu'une ère nouvelle commençait pour cette région, qui surpasse en étendue la partie cotonnière des États américains.
Mais nous étions arrivés au terme de nos succès. Nous allions nous trouver en contact avec les marchands d'esclaves, et il n'en fallait pas davantage pour que notre espoir fût déçu. Si l'on réfléchit à ce que font souffrira un pays quelconque les loisqui seulement entravent la liberté du commerce, on comprendra.ce
qui doit résulter d'un système qui fomente la guerre civile^ et fait de l'agriculture un danger, même en temps de paix, pour celui qui s'y adonne.
Au village de Chibisa, que nous avions fini par atteindre, on nous apprit que la guerre était dans le pays des Manganjas, et que le trafic des esclaves y était des plus actifs. Un chef des environs du mont Zomba venait d'envoyer une députation à Chibisa, qui alors était dans une bourgade éloignée , pour le supplier de venir, ou de lui donner un charme qui le protégeât contre les Youaiaos, Youaiaous, ou Ajahouas dont les bandes armées désolaient le pays. Enfin une troupe considérable de Manganjas, récemment capturés, et que l'on dirigeait sur Tété, avait traversé la rivière peu de jours auparavant.
L'ancien, qui administrait le village pendant l'absence de Chibisa, nous fit bon accueil, et nous donna immédiatement la permission de louer autant d'hommes qu'il en faudrait pour porter les bagages de l'Évêque. Suivis d'une escorte suffisante, nous partîmes donc le 15 juillet pour les highlands, afin de montrer à M. Mackenzie la contrée qui, par son altitude et sa température, convenait le mieux à l'établissement d'une mission.
Notre première étape fut longue et fatigante. Les quelques hameaux qui se trouvaient sur notre passage étaient pauvres, et n'avaient pas de vivres à nous fournir. Il fallut aller jusqu'à la petite boui^ade de Ghipindou|; et il était plus de quatre heures quand nous y arrivâmes. Les habitants criaient famine; à les en croire, ils n'avaient rien à vendre, et pas de case à nous prêter pour la nuit. « Marchez encore, disaient-ils, vous trouverez un village où il y a beaucoup à manger. >
Mais la course avait été assez longue ; et il fut décidé que nous n'irions pas plus loin. Avant le coucher du soleil, on nous apportait des vivres autant que nous voulions en acheter; et comme la pluie menaçait, on nous donna des cabanes pour nous tous.
Le lendemain, dans l'après-midi, nous nous arrêtions au village de Mbamé, notre ancienne connaissance, afin d'obtenir de nouveaux porteurs. Les hommes de (Ihibisa, qui n'avaient jamais été loués, et ne savaient pas s'ils devaient avoir confiance en nous, voulaient retourner chez eux.
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Au bout de quelques instants, Mbamé nous dit qu'une chaîne d'esclaves allait traverser le village pour se rendre à Tête. Devions-nous intervenir? Telle était la question que nous nous posions réciproquement. Tous nos bagages personnels, ayant quelque valeur, se trouvaient entre les mains des habitants de Tété. Si nous délivrions les esclaves, il était possible qu'en revanche on s'emparât de notre avoir, et même des objets qui nous avaient été confiés pour les besoins de l'expédition. Hais ces faiseurs d'esclaves, pénétrant grâce à nous dans un lieu où jusqu'alors ils n'osaient pas s'aventurer ; ces chasseurs d'hommes fomentant la guerre civile pour se procurer des captifs, et se disant nos enfants pour mieux atteindre leur but, s'opposaient tellement à la mission dont nous étions chargés, mission qu'avait approuvée le gouvernemept portugais, que nous ne pouvions pas nous dispenser d'agir. Il fut donc résolu que nous essayerions d'arrêter ce commerce odieux qui profitait de nos découvertes pour s'étendre.
Il y avait à peine quelques minutes que nous étions avertis, quand une longue chaîne composée d'hommes, de femmes et d'enfants, liés à la file les uns des autres, et les mains attachées, serpenta sur la colline, et prit le sentier du village. Armés de fusils, et parés d'une toilette pimpante, les noirs agents des Portugais, placés à l'avant-garde, sur les flancs, et à l'arrière de la bande marchaient d'un pas délibéré. Quelques-uns tiraient des notes joyeuses de longs cornets de fer-blanc; tous prenaient des airs de gloire, comme des gens persuadés qu'ils ont fait une noble action. Néanmoins dès qu'ils nous aperçurent; ces triomphateurs se précipitèrent dans la forêt, et tellement vite, que nous ne fîmes qu'entrevoir leurs calottes rouges et la plante de leurs pieds.
Le chef demeura seul au poste ; il était en avant, l'un de nos hommes le reconnut et lui serra vivement la main. C'était un esclave de l'ancien commandant de Tête ; nous l'avions eu nousmême à notre service, et nous le reconnûmes à notre tour. Aux questions qui lui furent adressées à l'égard des captifs, il nous dit qu'il les avait achetés ; mais les captifs, interrogés ensuite répondirent tous, à l'exception de quatre, qu'ils avaient été pris en combattant. Pendant que nous faisions cette enquête, le chef avait disparu. Les prisonniers, restés seuls avec nous, s'age-
nouillèrent et battirent des mains avec énergie pour exprimer leur gratitude.
Nous eûmes bientôt coupé les liens des femmes et des enfants; mais il étaii plus difficile de délivrer les hommes. Chacun de ces malheureux avait le cou pris dans Tenfourchure d'une forte branche de six à sept pieds de long, que maintenait à la gorge une tige de fer solidement rivée aux deux bouts. Cependant, au moyen d'une scie qui, par bonheur, se trouvait dans les bagages de TÉvêque, la liberté leur fut rendue. Nous dîmes alors aux femmes de prendre la farine dont elles étaient chargées, et d*en faire de la bouillie pour elles et pour leurs enfants. Tout d'abord elles n'en voulurent rien croire ; c'était trop beau pour être vrai. Mais quand l'invitation leur eut été renouvelée, elles se mirent promptement à l'œuvre, firent un grand feu, et y jetèrent les cordes et les fourches, leurs maudites compagnes de tant de nuits douloureuses, et de tant de journées pénibles.
Beaucoup d'enfants avaient à peine cinq ans ; il y en avait de plus jeunes. Un petit garçon disait à nos hommes avec la simplicité de son âge : « Les autres nous attachaient et nous laissaient mourir de faim ; vous nous avez détachés , vous ; puis vous nous donnez à manger; qui donc vous êtes? et d'où venezvous? »
Deux femmes avaient été tuées la veille pour avoir essayé de détacher leurs courroies. Il fut dit à tous les captifs qu'il leur en arriverait autant s'ils cherchaient à s'évader. Une malheureuse mère, ayant refusé de prendre un fardeau qui l'empêchait de porter son enfant, vit aussitôt brûler la cervelle au pauvre petit. Un homme accablé de fatigue, et ne pouvant plus suivre les autres, avait été ex])édié d'un coup de hache. L'intérêt, à défaut d'humanité, aurait dû prévenir ces meurtres ; mais nous avons toujours vu que dans cet affreux commerce le mépris de la vie humaine, et la soif du sang parlaient plus haut que la raison.
L'Évêque ayant été se baigner dans un petit ruisseau qui coule au-dessous du village, n'était pas présent à l'arrivée des captifs. Il avait eu d'abord quelque doute au sujet de notre intervention; mais à son retour il approuva chaudement tout ce que nous avions fait; et s'il avait été là, il nous aurait prêté main forte. La prudence est bien vite oubliée quand la question qui
se pose à un homme de cœur est celle-ci : Faut-il oui ou non sauver son semblable?
Quatre-vingt-quatre esclaves, femmes et enfants pour la plupart, furent ainsi délivrés. On leur dit qu'ils étaient libres, et pouvaient aller où ils voudraient; ils aimèrent mieux rester avec nous. L'Évéque eut la sagesse de se les attacher avec l'espoir d'en faire les membres d'une famille chrétienne. Ainsi disparaissait la plus grande difSculté que ces messieurs auraient eu à vaincre. Ce n'est ordinairement qu'après plusieurs années que les indigènes ont assez de con0ance dans les missionnaires pour se laisser guider par des étrangers dont les usages ne ressemblent en rien aux leurs, et qui ne donnent, pour expliquer leur conduite , que des motifs complètement en dehors de tout intérêt personnel.
Nous partîmes le lendemain matin pour le village de Soché, avec nos libérés ; les hommes portaient gaiement les bagages de l'Évêque. Ayant commencé, nous ne pouvions faire la chose à demi ; huit autres captifs, rencontrés sur notre chemin furent donc mis en liberté. En apprenant cela, des marchands qui se trouvaient dans le village, décampèrent aussitôt avec une centaine d'esclaves. Le docteur Kirk, appuyé de quatre Makololos, courut à leur poursuite; mais en dépit de leurs efforts et de l'énergie qu'ils déployèrent, le docteur et ses hommes ne purentrejoindre les traitants qui arrivèrent sans encombre àTêté-
Six esclaves furent encore délivrés à notre passage chez Mongazi ; et deux traitants furent mis en fourrière pour les empêcher d'aller avertir les chefs d'une bande nombreuse qui était sur le point d'arriver. Nos prisonniers nous dirent d'eux-mêmes que cette bande était dirigée par les hommes du gouverneur, et nous proposèrent de nous conduire près des agents de Son Excellence ; mais il nous convenait mieux de les tenir sous bonne garde que de les avoir pour guides. Parmi les gens du Cap, formant la suite de l'Évêque, il se trouvait deux noirs, qui, ayant été esclaves, se montraient fougueux émancipateurs, et se chargèrent de garder nos prisonniers. Dans leur désir de ne pas les perdre de vue, au lieu de faire le guet alternativement, ils veillèrent de compagnie, et s'endormirent tous les deux vers quatre heures du matin. Les prisonniers, qui ne dormaient pas, s'enfuirent naturellement. L'un des gardiens s' étant aperçu
de révasion, se précipita hors de la case en criant : t Ils sont partis! ils ont emmené les femmes, et emporté mon rifle; tirez sur eux, tirez sur eux ! » Le fusil et les femmes se retrouvèrent à leurs places; nos fugitifs étaient trop contents de sauver leurs personnes pour s'embarrasser d'autre chose.
Le jour suivant, cinquante nouveaux esclaves furent encore relâchés ; et tous, sans exception, étant nus comme la main, reçurent assez d'étoffe pour se vêtir, mieux sans doute qu'ils ne l'avaient été de leur vie. Le chef de cette bande, un homme connu pour être l'agent des principaux marchands de Tête, nous assura qu'il n'avait agi, ainsi que tous les autres, qu'avec l'autorisation du gouverneur. Il n'avait pas besoin de nous le dire ; il est matériellement impossible qu'une entreprise quelconque ait lieu à Tété sans que le gouverneur le sache, et sans qu'il y y prête les mains.
La partie des hautes terres que voulait visiter l'Évêque avant de choisir l'endroit où il fonderait son établissement, apparte^ nait à Chihouaha ou Ghibaba, le plus généreux et le plus noble des chefs Manganjas que nous eussions rencontrés à notre précédent voyage. En arrivant chez Nsambo, près du mont Chiradzourou, nous apprîmes que Ghibaba était mort et que Ghigounda, l'avait remplacé.
Soit qu'il eût connaissance des projets de l'Évéque, soit que de lui-même il en ait eu la pensée, le nouveau chef, engagea H. Mackenzie à venir se fixer avec lui à Magoméro, ajoutant qu'ils y auraient tous les deux assez de place. Cette invitation cordiale influa énormément sur l'Évêque, et parut le décider. Il aurait choisi un terrain plus près de la rivière, s'il avait pu compter sur celle-ci pour faire arriver ses approvisionnements ; mais les Portugais ayant réclamé la possession du Ghiré, bien que jamais ils n'en eussent occupé même l'embouchure, avaient fermé ce cours d'eau, ainsi que le Zambèse, à la navigation étrangère.
Nos regards se tournèrent donc vers la Rovouma, qui devait nousfaire pénétrer jusqu'au lac Nyassa, et nous ouvrir les vastes régions du centre. Un vapeur était déjà commandé pour la navigation du lac; et voyant la salubrité des Highlands qui s'étendent bien loin vers le nord, l'Évêque aima mieux se rapprocher du Nyassa et de la Rovouma que du Ghiré.
334 LE gAMRftSl
Dès que la mission devait s'établir à Magoméro, il deyenait important d'empêcher le pays de se dépeupler. Pour cela il fallait persuader au chef des Ajahouas de renoncer aux razzias d'hommes et d'enfants, et de tourner l'activité de ses sujets vers une industrie paisible.
Le 22 au matin, on nous dit que les Ajahouas approchaient, et qu'ils avaient brûlé un village à quelques milles de celui où nous étions. Laissant derrière nous les captifs libérés, nous partîmes aussitôt pour rejoindre cette armée dévastatrice. Le chemin était couvert de Manganjas qui fuyaient en masse devant les chasseurs d'hommes; ces malheureux , abandonnant tout leur avoir, n'avaient d'autres provisions que ce qu'ils portaient sur leurs têtes.
Les champs se succédaient sur notre passage ; le maïs et les fèves y étaient mûrs, mais personne n'était là pour les cueillir. Tous les villages étaient déserts ; Yun d'eux où nous avions vu à notre dernière visite tant d'hommes occupés à tisser le coton de leurs jardins, et que nous appellions entre nous le Paisley des montagnes, avait été brûlé. Des monceaux de grain étaient épars dans la plaine et le long des routes : les vainqueurs, pas plus que les fugitifs, n'avaient pu les emporter.
Vers deux heures, éclatèrent de nouveaux incendies ; et nous entendîmes les chants de triomphe se mêler aux gémissements des femmes qui pleuraient ceux qu'on avait tués. L'Évêque nous fit agenouiller, et prononça une fervente prière. Au moment où nous nous relevions une longue file d'Ajabouas, suivis de leurs captifs, descendaient la montagne. Déjà les premiers de la bande avaient gagné leur village; car on entendait leurs femmes les saluer de cris joyeux. Le chef quitta le sentier pour nous voir, et monta sur une fourmilière afin de compter nos hommes. Nous lui criâmes que nous étions venus avec l'intention de lui parler; mais quelques-uns des Manganjas qui nous suivaient, ayant fait entendre ces paroles : « Voilà notre Chibisa, » l'Ajahoua prit la fuite en hurlant; et cria d'une voix perçante : « Nkondo I nkondo I » (Guerre I guerre I)
Nous ne savions pas alors que Chibisa, ayant la réputation d'être un capitaine habile, et un puissant magicien, les paroles des Manganjas démentaient notre langage pacifique. Les prisonniers jetèrent leurs fardeaux, et se sauvèrent dans la mon-
tagne. Un corps nombreux d'Ajahouas sortit du village en courant, et nous entoura presqu*aussitôt , bien que la plupart de ses membres fussent cachés dans Fherbe, ou derrière les saillies du roc. En vain leur disions-nous que ce n'était pas pour nous battre, mais pour leur parler que nous venions à leur rencontre; ils ne nous écoutaient pas.
Encore enivrés de la victoire qu'ils avaient remportée sur trois villages, et croyant avoir facilement raison d'une simple poignée d'hommes, les Ajahouas commencèrent à lanceV leurs flèches empoisonnées, qui, décochées avec une grande force, arrivaient à plus de cent yards. L'un de nos gens ayant eu le bras traversé, nous nous dirigeâmes lentement vers le haut de la montagne.
Ce mouvement de retraite, qu'ils attribuèrent à la peur , fit craindre aux Ajahouas que nous ne vinssions à leur échapper ; et ils se rapprochèrent de nous par un élan furieux. Quelquesuns, n'étant plus qu'à une cinquantaine de pas, exécutèrent une danse hideuse, tandis que le cercle dont les autres nous entouraient se rétrécissait de plus en plus ; et que la réserve emmenait les femmes et les esclaves. Quatre de leurs guerriers avaient des mousquets, et nous obligèrent de répondre à leur feu. Lorsqu'ils virent à quelle distance portaient nos balles, ils prirent la fuite ; mais, du haut de la montagne, quelques-uns nous crièrent qu'ils allaient nous suivre , et qu'ils nous tueraient pendant notre sommeil.
Deux seulement de leurs captifs nous rejoignirent. Il est probable, toutefois, qu'à la faveur de l'alerte qui venait d'avoir lieu, la majeure partie des esclaves avaient pris la fuite.
Affamés et n'en pouvant plus, nous revînmes au village que nous avions quitté le matin. Jamais nous n'avions passé de journée plus désolante. Bien que nous n'eussions pas de reproches à nous faire, nous étions profondément tristes de ce qui était arrivé. C'était la première fois que nous étions attaqués par les indigènes, et qu'il nous avait fallu tirer sur eux. Nous n'étions nullement préparés au combat ; la possibilité d'avoir à nous défendre un jour ou l'autre avait bien été reconnue; mais cette fois notre démarche étant toute pacifique, et le pays n'offrant pas de gibier, nos hommes n'avaient reçu chacun qu'une seule cartouche. Nous-même, nous n'avions pas notre revolver ;
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et le fusil rayé que nous portons ordinairement était resté dans le navire, où nous Tavions laissé à cause de Thumidité de la saison. Si les effets de cette chasse à Tesclave sur le caractère de ceux qui la pratiquent nous avaient été mi^ux connus, nous aurions envoyé aux Ajahouas un message et des présents, avant de chercher à les voir.
Le lendemain de cette malheureuse affaire, nous eûmes la visite du vieux Chinsounsé qui venait conjurer TÉvôque de s'établir auprès de lui. < Ghigounda, lui dit-il, n'est qu'un enfant; c'est avec le père, non avec le fils, qu'il faut vivre. » Mais il était évident que le brave homme ne tenait à la mission que pour s'en faire un bouclier contre les Ajahouas ; et sa demande ne fut pas écoutée. Pendant qu'il nous suppliait de chasser les maraudeurs, il avait recours à un moyen qui, pensait-il, nous ferait engager le combat; il expédiait dans les villages où nous devions passer des émissaires qui, arrivant hors d'haleine, répandaient le bruit que les Ajahouas nous poursuivaient; et qu'ils allaient nous rejoindre. Il lui fut rappelé qu'à moins d'avoir à nous défendre, ainsi qu'on nous y avait obligés la veille, nous ne nous battions jamais; que nous étions venus chez eux pour empêcher la guerre, pour leur apprendre à adorer le Seigneur, à ne plus traCquer des enfants du Père céleste, et à cultiver des produits qu'ils pourraient échanger, au lieu de se vendre les uns les autres, t En ce cas, répondit-il avec aigreur, je suis un homme perdu. »
L'Évêque, éprouvant ce qu'eût ressenti la p^^part des Anglais à la perspective de voir les gens dont il prenait la direction, capturés par ces voleurs d'hommes, proposa immédiatement d'aller délivrer les esclaves qui étaient encore aux mains des Ajahouas, et de chasser ces derniers du pays. Tous les membres de l'expédition applaudirent à ce projet, excepté le docteur Livingstone. Mieux valait, pensait celui-ci, que TÉvêque attendit, et vît le résultat de lechec que venaient de subir les traitants.
Évidemment les Ajahouas étaient poussés par les marchands de Tété. Peut-être, si on leur montrait les avantages qu'ils pourraient retirer d'un autre commerce, en changeraient-ils, bien que ce fût peu probable; car la chasse à l'esclave, qu'ils avaient faite pendant longtemps pour le marché de Quilimané,
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était passée dans leurs habitudes. Mais ce qu'il y avait de certain, c'est qu'on ne trouverait aucun appui chez les Manganjas. De vieilles querelles de village à village, les faisaient se réjouir des calamités qui affligeaient leurs voisins les plus proches ; et leur morcellement les rendait une proie facile pour quiconque voudrait s'emparer d'eux. Suivant nous, il fallait leur prêcher l'union contre l'ennemi conmiun ; et leur faire comprendre que , sous aucun prétexte, la mission n'interviendrait dans leurs disputes.
L'Évêque ayant demandé si, au cas où les Manganjas réclamaient de nouveau son appui contre les Ajahouas, il devrait faire droit à leur requête, « Non, lui avons-nous répondu, vous en souffrirez ; mais n'intervenez pas dans les querelles des indigènes. » Le digne pasteur a honnêtement inscrit ces paroles dans son journal. Si nous entrons dans ces détails, c'est parce que l'avis qu'on vient de lire n'ayant pas été suivi, nous avons été blâmé des faits qui ont eu lieu, comme si les missionnaires n'étaient pas responsables de leur actes. M. Makenzie avait trop de dignité pour permettre qu'il en fût autrement.
A dater de cette époque, l'expédition du Zambèse n'eut plus aucun rapport avec la mission de TÉvêque. Elle regagna le navire, et se mit en mesure de se rendre au lac Nyassa.
Nous nous déclarons de grand cœur responsables de tout ce qui s'est fait jusqu'alors ; et sans nous joindre au parti qui l'approuve, si plus tard l'Évêque s'est fourvoyé dans certaines collisions avec les chasseurs d'esclaves, nous qui connaissons les circonstances dans lesquelles il était placé, et la nature sensible et dévouée de cet excellent homme, nous excusons la faute qu'il a commise.
La mission fut provisoirement établie sur un promontoire, formé par un détour du Magoméro, petite rivière limpide, et tellement froide, qu'on a les membres tout engourdis quand on se les lave dans ses eaux par un matin de juillet.
Cet endroit, d'un aspect agréable, complètement entouré d'arbres feuillus et majestueux, devait être occupé par les missionnaires jusqu'à ce que l'Évêque eût acquis des connaissances positives sur le pays, les habitants, leurs relations politiques ; et pût choisir un lieu salubre, situé de manière à devenir un
centre de civilisation chrétienne.
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Tout semblait promettre le succès, le temps était délicieux, pareil à celui des plus beaux jours d'Angleterre ; les vivres arrivaient en abondance, et ne coûtaient presque rien. L'Évëque étudiait le langage du pays avec ardeur; M. Waller commençait à bâtir ; et M. Scudamore improvisait une sorte d'école primaire, le meilleur de tous les moyens pour apprendre une langue qui n'a jamais été écrite.