‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 26 sur 69 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Nouveau départ pour le lac Nyassa. — Portage du canot au delà des cataractes. — Orateur bossu. — Petit lac de Pamalombé. — Indices de Malaria. — Lac Nyassa. — Profondeur, étendue, forme, baies, montagnes et orages de ce lac. — Population nombreuse. — Gâteaux de moucherons, — Poisson, — Indolence apparente des habitants. — Engourdissement de la peau. — Filets de Bouazé. — Étoffe d'écorce. — Pélélé.

— Générosité de Marenga. — Atrocités du commerce d'esclaves.

— Premier vol qu'on nous ait fait en Afrique. — Tombeaux. — Mazitous. — Quatre jours de séparation. — Chemins rocailleux. — L'homme ennemi dePhomme. — Notre devin. — Éléphants. — Arabes de Katai^ga.

— Géographie arabe du Tanganyika et du Nyassa. — Le commerce d'esclaves. — Cases en papyrus. — Jeunes filles élevées pour être vendues. — Une vieille femme sensée. — Rencontre d'une bande d'Ajahduas. — Jeux athlétiques.

6 août 1861. Revenus de Magoméro depuis quelques jours, nous partons pour le lac Nyassa dans une guigue légère, menée par quatre avirons; L'un des matelots anglais, et une vingtaine de serviteurs nous accompagnent. Chemin faisant nous louons des hommes pour transporter la guigue, dont les cataractes de Murchison rendent le portage nécessaire sur un espace de quarante milles. Nos porteurs reçoivent par jour, une coudée de cotonnade ; cet aunage étant considéré comme une très-forte paye, il se présente deux fois plus d'hommes que nous n'en demandons. La difficulté est d'en réduire le nombre ; ils nous suivent en foule, et si le matin nous ne prenions pas par écrit le nom de ceux que nous avons engagés, nous serions exposés le soir à payer des gens qui n'auraient travaillé que pendant les dernières minutes. Les hommes d'un village portent le bateau jusqu'au village suivant ; dès notre arrivée, nous faisons dire au chef que le lendemain matin de nouveaux porteurs nous seront nécessaires. Il nous voit payer les autres ; et le lendemain, à l'heure dite, ses gens sont prêts à partir; nous n'avons pas besoin de les attendre. Ils font beaucoup de

bruit, lorsque le fardeau est lourd ; toutefois parler ou crier ne leur fait pas perdre haleine.

Le pays est rocailleux, le sol peu profond, mais tapissé d'herbe, et couvert de forêts éclaircies. De temps à autres on abat de petits arbres pour faciliter le passage de nos porteurs, qui ont la bonté de considérer notre bateau comme une preuve de nos intentions paciGques.

Nous traversons plusieurs rivières, dont les plus laides sont le Moukourou-Madsé et le Lésoungoué. Les habitants des deux rives, cette fois, sont polis et obligeants. Notre bateau, qui nous donne la faculté de passer d'un bord à l'autre sans avoir recours à leurs pirogues, a fait apparaître leur courtoisie qui ne s'était pas montrée lors de notre première visite.

Il y a souvent une énorme différence d'un village à l'autre. Dans celui-ci tout annonce la prospérité : les cases sont grandes et bien faites, les vivres abondent, on y fabrique derétoife; les habitants ont la figure ouverte, ils sont généreux, honnêtes, et vendent leurs denrées avec plaisir. Tandis qu'à côté, les gens sont défiants, mal nourris, mal logés, à peine vôtus, n'ont aucune obligeance, et rien à vendre, bien que leurs terres ne soient pas moins fertiles que celles de leurs voisins.

Nous côtoyons le Ghiré afin de mettre à profit tous les intervalles navigables ; mais en s'éloignant de la rivière on trouve un pays comparativement plat, sur lequel on pourrait faire une bonne route.

Du commencement à la fin des rapides, la chute est de douze cent pieds, répartis, comme nous l'avons dit plus haut, sur un trajet de quarante milles; et plusieurs des cinq principales cataractes sont d'une grandeur imposante. Après avoir passé la dernière de ces cascades, nous lançons définitivement notre guigne sur les eaux du haut Chiré, dont le courant est si fàibl&i qu'il indique peu de différence de niveau entre la rivière et le lac, sur lequel en réalité nous sommes dès à présent. Le lit, que nous remotitons, est profond et large; d'abord un peu tortueux, et décrit une longue courbe vers l'est jusqu'au moment où il n'est plus qu'à cinq ou six milles du Mont Zomba.

Les indigènes considèrent le haut Chiré comme un prolongement du lac Nyassa ; car à la place où la rivière approche du lac Chiroua, un peu au nord des montagnes, ils disent que les bip-

popotames, qui sent de grands voyageurs nocturnes, passent (Tun lac dans l'autre. A cet endroit le terrain est plat, et il faudrait peu de temps pour franchir la distance qui sépare les deux lacs.

II est rare que la vitesse du courant soit ici de plus d'un nœud à l'heure ; tandis que pour le bas Chiré elle est de deux nœuds à deux nœuds et demi.

Nos Makololos, qui font la route à pied, suivent la rive droite; ils y trouvent des milliers de Manganjas campés dans des huttes provisoires. Ces malheureux habitaient les montagnes de l'autre rive, et ont quitté leurs villages pour fuir les Ajahouas.

Le pays est âpre, le sol aride et couvert de bauhinias. Cependant quelques-uns des fugitifs ont commencé à piocher la terre, et sèment le peu de grain qu'ils ont apporté. Les effets du jeûne se font déjà remarquer sur ceux dont les vivres ont été saisis ou brûlés par les chasseurs d'esclaves.

Un nain difforme, orateur et premier ministre de Kalonjéré, l'un des chefs de ces Manganjas, a fait de grands efforts pour nous décider à combattre les Ajfiiouas, et à les expulser du pays. Mais il n'a pas pu nier, qu'en vendant ses sujets, Kalonjéré n'ait engagé ces maraudeurs à venir chasser sur ses terres. C'est le second nain bossu auquel nous voyons remplir ces importantes fonctions ; l'autre était premier ministre d'un chef batoka des rives du Zambèse.

Nous dérangeons sur notre passage une foule de cormorants à poitrine blanche. Nous avions déjà rencontré cette espèce entre les cataractes, où nous l'avons vue pêcher. Ces cormorants vivent ici avec beaucoup d'autres oiseaux d'eau ; ils prennent leur poisson pendant la nuit, et passent la journée à dormir sur les arbres, ou au milieu des herbes aquatiques.

Les hippopopotames abondent; l'un d'eux est arrivé sur nous, et a ouvert une si large bouche, qu'il semblait vouloir avaler notre guigne. Il en était si près, qu'en écartant les mâchoires, l'eau qu'il a fait jaillir, est retombée sur nos cordages ; toutefois il ne nous a fait aucun mal.

Pour éviter les bandes des Ajahouas qui maraudent sur la rive gauche, nous poursuivons notre route sur la rive droite, et nous côtoyons lePamalombé. Ce petit lac a dix ou douze milles

de long, sur cinq ou six de large. Il est presque entièrement entouré d'une ceinture de papyrus, tellement épaisse que nous avons eu beaucoup de peine à nous y frayer un passage. Ces roseaux, d'une hauteur de dix à douze pieds, croissent si près les uns des autres qu'ils interceptent l'air; et il se dégage tant d'hydrogène sulfuré du milieu de cette clôture, que le fond de notre bateau est devenu tout noir pour y avoir été exposé pendant une nuit. Des myriades de moustiques y annoncent la malaria, comme ils le font probablement toujours.

Profilant de cette révélation, nous avons quitté ce lieu malsain, et nous sommes allés en toute hâte chercher une résidence plus salubre et plus agréable sur les bords du Nyassa.

Le 2 septembre nous étions sur le lac, où nous nous sentions vivifiés par un air plus frais et plus pur. La profondeur était d'abord ce qu'il fallait examiner. Elle est indiquée par la teinte des ondes, qui, sur une largeur de quatre cent cinquante à neuf cents yards, à partir du rivage, est d'un vert clair, auquel succède le bleu indigo de l'océan Indien ; couleur qui est celle de tout le Nyassa.

Le haut Chiré nous a donn% une profondeur de neuf à quinze pieds. A un mille du bord occidental du lac, nous avons trouvé cette profondeur augmentée de neuf à quinze brasses. Ayant ensuite doublé le grand promontoire, que nous avons nommé cap Maclear, en l'honneur de notre excellent ami, l'astronome du cap de Bonne-Espérance, nous n'avons pas rencontré le fond avec une sonde de trente-cinq brasses. Au couchant, le bord du lac présente une série de baies dont le fond est sableux près du rivage ; et dont la profondeur, à un mille de la côte, varie de six à quatorze brasses.

Dans une baie rocheuse, située environ par 1 1*» 40' latitude sud, nous avons eu des sondages de cent brasses, et n'avons pas trouvé le fond, à l'extérieur de la baie, avec une ligne de pèche de cent seize brasses. Toutefois ce dernier coup de sonde n'a pas été satisfaisant, la ligne s'étant rompue conune on la remontait. Jusqu'à présent nous croyons pouvoir dire que ce n'est qu'auprès du rivage qu'un vaisseau pourrait jeter Fancre.

Le bras d'où sort le Chiré, au midi du lac, a environ trente milles de long sur dix ou douze de large. Quand on a doublé le cap Maclear, si l'on regarde au sud-ouest, on voit un autre bras

qui se dirige vers le sud, et a une longueur de quelque dix-huit milles, sur une largeur de dix à douze.

Ces deux branches donnent à la partie méridionale du Nyassa la forme d'une fourche, qui rappelle un peu la botte de Fltalie. La portion la plus étroite, qui se trouve près de la cheville, a dix-huit ou vingt milles. A partir de cet endroit le lac se développe en s' étendant vers le nord ; et dans son dernier tiers ou son dernier quart, n'a pas moins de cinquante à soixante milles de large. Sa longueur est de plus de deux cents milles. Il se déploie exactement du nord au sud, ou à très-peu de chose près. Ni avec la boussole, ni avec un excellent chronomètre, nous n'avons pu découvrir la moindre trace de cette déviation vers l'ouest, indiquée sur les cartes précédentes, où elle est fort prononcée.

La saison nous est très-défavorable ; l'air est obscurci par la fumée ; et les vents d'équinoxe empêchent la traversée du lac ; il nous est impossible de nous rendre à la côte' orientale. Nous avons fait l'esquisse des montagnes de l'est, et relevé leur situation, chaque fois que nous avons pu voir le soleil au moment où, sortant de derrière ces montagnes, il commence à paraître. Opérés sous différentes latitudes, ces relèvements nous ont permis d'estimer la largeur du lac en plusieurs endroits, au moins d'une façon approximative. Les mesures que nous avons obtenues par ce moyen, s'accordent avec le temps que les indigènes mettent pour franchir le Nyassa aux différents points où ils vont d'un bord à l'autre, tels que Tsenga et Molamba. Vers le commencement du tiers supérieur ils profitent de l'Ile de Chizoumara pour traverser le lac. Au nord de cette tle, dont le nom veut dire /în, terminaison^ ils suivent la côte pour gagner l'autre rive, bien que ce détour allonge la route de plusierus journées.

Le lac nous parut tout d'abord enfermé dans un cercle de montagnes; maïs la belle rampe, couverte d'arbres, que l'on voit à l'ouest, est simplement la tranche d'un plateau élevé.

Gomme toutes les mers étroites, et profondément encaissées, le Nyassa a des tempêtes subites et d'une incroyable fureur. Nous y avons passé, il est vrai, les mois de septembre et d'octobre, peut-être les plus mauvais de tous; et l'ouragan nous a surpris plusieurs fois. Nous voguions tranquillement sur l'eau bleue, avec une légère brise; tout à coup, sans que rien nous

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eût averti, on entendait mgir le vent, et*il accourait tratnant derrière lui des masses de flots irrités. Un matin, pris subitement par les vagues qui déferlaient autour de nous, et dans Tiiopossibilité d'avancer ou de reculer, nous avons dû jeter Tancre à ud mille du rivage, par sept brasses de profondeur. Il y avait à la côte un ressac tellement fort, que notre bateau, d'ailleurs si mince, aurait été mis en pièces si nous avions voulu atterrir.

Les vagues le^ plus effrayantes se précipitaient trois par trois, avaient leurs crêtes écumeuses réduites en poudre, et rejetées derrière elles. Un apaisement de courte durée suivait chacun de ces triples élans. Si Tune de ces lames à crinière blanche avait frappé notre esquif, nous étions perdus; car elles arrivaient avec une force irrésistible, venant du rivage et s'y pressant, roulant •à droite et à gauche, accourant de toutes parts, sans cependant nous atteindre.

Six mortelles heures s'écoulèrent en face de ces horribles trios, dont chacun d'eux pouvait emporter la Cn de notre expédition dans sa crête neigeuse. Un nuage bas, sombre, isolé, de forme étrange, descendu lentement des montagnes, demeura pendant tout ce temps là directement au-dessus de nous. Une bande d'engoulevents {cometomis vexiUarius)y qui, dans nulle autre occasion ne se montrent dans le jour, planaient dans la tempête comme des oiseaux de mauvais présage.

Nos rameurs, saisis du mal de mer, se couchaient et ne pouvaient plus maintenir le bateau devant la lame. Les riverains du lac et les gens de notre suite, debout sur les rochers, s'écriaient à chaque vague qui semblait devoir nous engloutir : « Ils sont perdus ! Ils sont morts I » Lorsqu'enfin la tourmente se modéra, et que nous pûmes gagnejr le rivage, ils nous acclamèrent avec chaleur comme après une longue absence.

A partir de ce moment, nous nous en sommes rapportés à l'avis de John Neil, notre matelot, qui, ayant été pêcheur sur la côte d'Irlande, sait ce que c'est que de naviguer sur une côte orageuse. Souvent , par son conseil , nous avons évité de ces grains furieux qui nous forçaient de rester cois pendant plusieurs jours; mais il n'avait jamais vu de pareilles vagues. Nous étions obligés tous les soirs d'atterrir la guigne pour l'empêcher de sombrer à l'ancre; et si nous ne pensions pas que ces coups

ET SES AFFLUENTS. 3(i5

de vent ne se produisent qu'à une époque de Tannée, nous appellerions le Nyassa le lac des Tempêtes.

Aucun affluent de grande importance ne vient tomber dans le Nyassa du côté de l'ouest. Les cinq rivières que nous avons vues en longeant la côte occidentale, ne versaient pas alors toutes ensemble autant d'eau qu'il s'en écoule par le Chiré. Elles ont une largeur de quinze à vingt yards ; quelques-unes sont trop profondes pour être passées à gué; mais Tévaporation doit être considérable.

Toutefois ces cours d'eau, joints à ceux de même volume qui descendent des montagnes du nord, et de celles de l'est, peuvent motiver la crue du lac pendant la saison des pluiesr, sans qu'il y ait besoin pour cela d'aucune rivière importante. Les riverains de la partie septentrionale assurent qu'il n'y a pas de grosse rivière dans leurs parages. Néanmoins, pour expliquer le cours permanent du Ghiré, il paraît nécessaire qu'un affluent considérable ait existé jadis. Des marques blanches, tracées distinctement sur les rochers, montrent que les çaux du lac s'élèvent, pendant la saison pluvieuse, à trois pieds au-dessus de l'étiage. Les pluies commencent ici en novembre ; et le Chiré ne déborde qu'au Qiois de janvier.

En surplus du grand havre, situé au couchant du cap Maclear, la côte occidentale du Nyassa présente, ainsi que nous l'avons dit plus haut, une série de petites baies, ayant toutes à peu près la même forme, un seuil sableux et une plage couverte de galets; elles sont séparées les unes des autres par des pointes rocheuses, et des rocs détachés qui s'avancent assez loin du côté de la pleine eau. La grande baie, qui se trouve au sud-ouest, formerait un port magnifique, le seul véritablement sûr que nous voyions au couchant.

Le territoire adjacent est bas et fertile, bien qu'il soit coupé en différents endroits par des marais peuplés de hérons, de grues couronnées, de bandes de canards et d'oies sauvages, ainsi que d'autres oiseaux. On trouve dans la partie méridionale des plaines fécondes de dix ou douze milles, bordées autant qu'on peut le croire à première vue, par des chaînes de grandes collines bien boisées, et presque parallèles à la direction du lac.

En s'avançant vers le nord les montagnes deviennent plus hautes; les gradins se succèdent, les sommets s'élèvent et

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s'échelonnent jusqu'à ce que la crête supérieure se dessine vaguement sur le ciel, et ferme Thorizon ; la vue est magnifique. Toujours plus au nord, la plaine se rétrécit, elle disparaît, et les montagnes surgissent directement du lac. Ces dernières forment, nous a-t-on dit, la limite du vaste plateau qu'elles bornent au nord-est; plateau fertile, offrant de bons, pâturages, convenant à l'agriculture, et dont une partie seulement est habitée par des Zoulous, venus du midi il y a quelques années. Ces Cafres possèdent de grands troupeaux de bêtes à cornes, et augmentent constamment leur tribu en s'incorporant les peuplades voisines.

Jamais nous n'avons rencontré en Afrique de population aussi compacte que sur les bords du Nyassa. Dans la partie méridionale, les villages formant une chaîne presqu'ininterrompue. La rive de chacune des petites baies, dont nous avons parlé, est couverte d'une foule épaisse chaque fois qu*y appa- *ratt notre bateau à voile, qui, pour les riverains, est un spectacle nouveau ; et, quel que soit l'endroit où nous abordions, nous sommes immédiatement entourés d'hommes, de femmes et d'enfants qui se pressent par centaines pour regarder les chircymboSy c'est-à-dire les animaux sauvages.

Mais le grand plaisir, est de voir manger les bêtes ; jamais les lions et les singes du jardin zoologique n'ont attiré plus de spectateurs. Il n'y a que l'effet produit par l'hippopotame sur les civilisés des bords de la Tamise qui puisse se comparer au succès que nous obtenons ici. La foule émerveillée forme autour de nous une forêt de têtes noires, dont les regards expriment le plus vif intérêt. Néanmoins ils veillent les uns sur les autres, afin que pas un d'eux ne franchisse la ligne que nous avons tracée sur le sable ; et ils nous laissent nos coudées franches.

Deux fois les curieux allèrent jusqu'à soulever le bord de la voile qui nous abritait, de même que nos gamins écartent les rideaux d'une ménagerie ambulante; mais au total ils sont polis. S'ils nous appellent chirombos, ainsi qu'ils nomment les animaux sauvages dont ils mangent la chair, non pas les bêtes immondes, c'est qu'ils sont persuadés que nous ne les comprenons pas. Aucune amende, aucune taxe ne nous a été imposée. Il n'y a eu qu'un village où ils se sont montrés impudents ; et la bière leur avait monté la tête.

Le sol, cultivé suf une assez grande étendue, produit du maïs, du riz, des patates, du sorgho et du millet en quantité considérable. Au nord du lac, c'est le manioc qui obtient la préférence ; et la cassave, unie au poisson faisandé, constitue le fond de la nourriture des habitants.

Il se joint à cela un aliment bizarre, que ces tribus septentrionales récoltent pendant une certaine saison. Gomme nous arrivions au point où nous nous sommes arrêtés, nous vtmes des nuages qui se dirigeaient vers le sud-est, et ressemblaient à la fumée s'élevant des herbes auxquelles an a mis le feu. Nous supposâmes qu'une terre invisible» cachée précisément par ces masses fumeuses, se trouvait dans le voisinage, et que nous approchions de l'extrémité du lac. Toutefois, le lendemain matin, ayant traversé l'une de ces nuées épaisses, nous découvrîmes que ce ii'était ni fumée, ni brouillard; mais des myriades de moucherons, que les riverains appellent KoungOy c'est-à-dire nuage, ou brume. Ils remplissaient l'air jusqu'à une immense hauteur, et fourmillaient sur le lac où ils n'enfonçaient pas, grâce à leur légèreté. Obligés de fermer les yeux et la bouche en traversant cette nuée vivante, nous nous sentions frapper la figure comme par une neige très-fine que fouette le vent. A la sortie du nuage, notre bateau renfermait des milliers de ces moucherons.

Les habitants recueillent ces menus insectes pendant la nuit; ils les font bouillir, et en confectionnent de grosses galettes dont ils sont très-friands. Un de ces gâteaux épais d'un pouce, et de la dimension du bonnet bleu des laboureurs d'Ecosse, nous fut

offert; il était brun, et avait un peu le goût du caviar, ou des sauterelles salées.

D'excellents poissons, dont la plupart nous sont inconnus, abondent dans les eaux du Nyassa. Le sanjika ou mpasa, qui, d'après le docteur Kirk, est de la famille des carpes, se rend dans les rivières pour y frayer, ainsi que font les saumons. Le plus gros mpasa que nous ayons vu mesurait deux pieds et quelque chose. Ce poisson, qui est d'un éclat éblouissant, est le meilleur que nous ayons mangé en Afrique. C'est aux mois d'août et de septembre qu'il remonte les affluents du lac; à cette époque il fournit une pêche abondante aux riverains, qui s'inquiètent peu de savoir si le temps de le prendre est passé.

Dans tous les cours d'eau s'installent des pêcheries remplies d'écluses, et renfermant de grands paniers d'où le poisson, une fois entré, n'a guère de chance de sortir. En outre, au-dessus de chacun de ces établissements, sont placés des filets qui s'étendent d'une rive à l'autre; si bien qu'on se demande avec surprise comment le sanjika le plus sagace peut remonter la rivière. Il est possible que pendant la nuit il trouve moyen de passer; mais dans ce pays-ci le poisson, pas plus que celui qui le prend, n'a ni fête, ni dimanche.

C'est principalement avec des filets que se pèche le poisson du lac ; on voit cependant des hommes, même des femmes, leurs bébés sur le dos, pêcher à la ligne du haut des rochers.

Un filet à petites mailles est employé pour prendre le fretin d'un poisson argenté qui ressemble au brocheton, et qui peut avoir deux ou trois pouces quand on le pêche. On en ramène souvent des milliers d'un coup de filet. Nous en avons mangé une fois ; ils étaient amers, conmie si on les eût assaisonnés d'un peu de quinine ; cela venait probablement de ce ^'on ne leur avait pas enlevé le fiel.

Quelques espèces, vivant dans l'eau profonde, sont prises avec des paniers en forme de nasse, auxquels sont attachés des flotteurs. On entoure souvent ces paniers d'une couche d'herbe pour attirer le poisson qui vient y chercher de l'ombre.

La pêche du Nyassa occupe de véritables flottilles, composées de belles pirogues ; les rameurs s'y tiennent debout, et se hasardent quelquefois à prendre le large par une très-forte houle. Nos Makololos avouent qu'ils ne sont pas de force à lutter avec ces canotiers habiles, eux qui n'ont pas voulu traverser le Zambèse parce qu'il faisait grand vent.

Tout d'abord les riverains du Nyassa vous font l'effet d'être peu laborieux, disons même d'une franche paresse. On les voit dans le jour dormir d'un profond sommeil sous les arbres touffus du rivage, et ils semblent mener une vie facile. Mais quand on les connaît mieux l'impression est différente. Ces gens, qui dorment la grasse matinée, ont fait un rude travail depuis la veille.

Dans l'après-midi ils commencent à se remuer, examinent leurs filets et les réparent, puis les transportent dans les canots, et enroulent les cordes et les lignes. Le soir venu, ils se

dirigent, à force de rames, vers les meilleures stations de pèche ; et les voilà posant leurs filets, et les relevant à grand'peine, jusque vers la fin de la nuit.

La fièvre ne les épargne pas; on remarque autour de leurs bouches l'éruption qui en indique souvent la 6n; et nous avons vu le frisson les saisir et se manifester, bien que les fonctions de la peau soient chez eux beaucoup moins actives que chez nous.

Faisons remarquer à ce sujet que, pour être adoptés par les Européens , comme le reconmiandent certaines personnes, les usages des naturels auraient besoin d'être appropriés à l'extrême sensibilité de notre peau, éminemment excitable. Nos barbes croissent autant d'une semaine à l'autre, que celles des indigènes le font en un mois.

Bien que les crocodiles soient nombreux dans le lac, et y atteignent parfois des proportions extraordinaires, on nous a dit qu'il était rare que quelqu'un fût emporté par ces monstres. Quand ils se procurent facilement du poisson, qui est leur aliment naturel, les crocodiles ne sont guère à craindre pour les hommes. Mais lorsque Peau est bourbeuse, ainsi qu'il arrive à l'époque des crues, ils ne distinguent pas leur proie, sont affamés, et deviennent très-dangereux.

Depuis notre arrivée sur les bords du lac nous voyons beaucoup d'hommes et d'enfants récolter le bouazé, en préparer les fibres, et en confectionner des filets d'une grande longueur. Leur maille n'est pas nouée comme la nôtre ; ils font pour l'arrêter, et cela invariablement, ce que les marins appellent un nœud plat; mais leur navette est la même que celle dont nous nous servons.

A en juger par la quantité de cotonnade qui se porte dans les nombreux villages de la rive méridionule, il est évident que beaucoup de bras actifs, et de mains patientes, doivent être employés à la culture du coton, et aux divers travaux qu'exige celui-ci, depuis la cueillette (jusqu'au tissage.

Il se prépare, en outre, avec l'écorce d'un arbre qui n'a pas encore été décrit, mais qui appartient au groupe des cisalpin niéesy unç étoffe dont la fabrication est très-active d'un bout à l'autre du lac. Il faut à la fois beaucoup de travail et beaucoup de temps pour se procurer cette écorce, et pour arriver,

par le rouissage et le battage, à la rendre douce et flexible. La prodigieuse consommation qui se fait de ce cuir végétal annonce qu'il se détruit tous les ans un nombre immense des arbres qui le fournissent; cependant les forêts voisines ne paraissent nullement dégarnies.

La population est loin d'être belle sur les rives du Nyassa; les femmes sont fort laides, pour ne rien dire de plus, et se rendent littéralement hideuses par les moyens qu'elles adoptent pour s'embellir. Toutes sans exception, portent le pélélé, cet ornement qui transforme la lèvre supérieure en un véritable bec.

Les plus chers de ces bijoux sont en étain ; ils ont la forme d'un petit plat. Quelques-uns sont eu quartz blanc, et donnent à la beauté qu'ils décorent l'air de s'être planté dans la lèvre un morceau de bougie diaphane, qui lui dépasse le bout du nez. Des élégantes, exagérant la mode, comme il arrive partout, ne se contentent pas d'un pélélé, et s'en insèrent un autre au-dessous de la lèvre inférieure. Un petit nombre de ces horribles machins sont en argile d'un rouge sanglant; c'est ce qu'il y a de plus nouveau, le suprême du genre; et c'est tellement hideux que, malgré l'habitude, nous ne pouvons le regarder sans horreur.

Toute cette population est tatouée des pieds à la tête ; chaque •tribu a son dessin qui la caractérise. Les Matoumbokas ou Atimbokas, par exemple, se font sur ie visage de petits reliefs arrondis , qui leur donnent l'air d'avoir la peau couverte de verrues ou de boutons. Avant d'être défigurées par cette affreuse coutume, qui leur grossit les traits et les fait paraître vieilles, les jeunes filles ont le visage agréable. Leurs dents sont magnifiques; mais entaillées, ou bien limées en pointes, comme celles des chats. Quant à leur vêtement, l'extrême exiguïté de son étoffe le rend indescriptible.

Au moral, les tribus du Nyassa difl<^rent peu des autres peuples. On rencontre chez elles de fort braves gens ; et beaucoup d'individus qui ne sont pas meilleurs que ne le permettent les circonstances. Ils ont la main généreuse; nous ne sommes jamais allés voir tirer un filet, ce qui nous arrivait souvent, sans qu'un poisson nous fût offert. Un jour que nous naviguions sur le Pamalombé, des hommes, qui venaient de déposer sur la rive le produit de leur pêche, nous appelèrent, et nous firent

présent d'une quantité de poissons magnifiques. Arrivés une fois assez tard dans un petit village des bords du lac, nous vîmes des gens démarrer deux pirogues, prendre leur seine, la tratner, et revenir en toute hâte nous offrir la totalité de leur coup de filet.

Marenga, un chef de la rive septentrionale, grand et bel homme, ayant un beau nez aquilin, et demeurant à cette époque dans une forêt, où il s'était fortifié par une estacade, à une vingtaine .de milles du mont Kovouiroui, se conduisit à notre égard en véritable gentleman. Son territoire s'étendait à partir de Dambo, jusqu'au nord du mont Hakousa. D'une extrême libéralité , il ne se borna pas à nous donner de la bière et des provisions abondantes. « Avez-vous de ces choses-là dans votre pays? » nous demanda-t-il, en désignant son bracelet de fer, orné de cuivre, l'un de ses bijoux les plus précieux. Notre réponse ayant été négative, il le défit aussitôt, et nous pria de l'accepter. Sa femme, à son tour, nous donna celui qu'elle portait.

Le 7 octobre, en revenant des montagnes qui avoisinent l'extrémité nord du lac, nous repassâmes chez Marenga. Il fit tous ses efforts pour nous retenir au moins un jour; sa bière, disait-il, était prête; et il voulait nous la faire boire. Enfin quand il nous vit décidés à partir pour profiter du vent qui nous était favorable , il nous chargea de provisions qu'il envoya chercher, avant même que nous lui eussions donné la moindre chose.

-Notre bateau à voile était pour son peuple un sujet d'admiration. Nous n'avons pas de Bazimo, disaient les pauvres gens, ou si nous en avons ce n'est pas la peine d'en parler, puisque nous n'avons pas su nous inventer cela.

Mankambira , nous a également fort bien traités. Mais dans tous les lieux où se pratique la vente de l'homme, on est déshonnête et insolent. Ce trafic maudit ne laisse sur sa route« que ruine et corruption. La première parole qui nous est adressée dans tous les endroits où les traitants passent le lac, est celle-ci : c Venez- vous acheter des esclaves? » Sur notre réponse, que nous sommes Anglais, et n'achetons jamais personne, les questionneurs prennent un air d'arrogance, et refusent quelquefois de nous vendre des vivres. Cette conduite a dû

leur être inspirée par les Arabes, dont les barques négrières ont été saisies à diverses reprises par les croiseurs anglais. Nous avons trouvé chez ces gens-là beaucoup de perles, de fil de laiton, et de cotonnade de fabrique étrangère ; quelques-uns avaient des armes^à feu.

C'est aux environs de Tun des ports fréquentés par les marchands d'esclaves que nous avons été volés pour la première fois depuis que nous sommes en Afrique. Nous savons maintenant par expérience qu'il y a chez ces peuplades à^s voleurs non moins habiles que parmi les civilisés. Peut-être est-ce un hasard; mais nous n'avons jamais rien perdu, jamais rencontré de gens insolents, ou couru de dangers de la part des hommes, que dans les lieux où s'exerce la traite.

Le jour dont il est question, nos gens, voulant faire une orgie de bière, s'étaient éloignés d'une trentaine de yards afin que nous n'entendissions pas les propos qu'ils tiendraient après boire. Deux d'entre-nous avaient eu un léger accès de fièvre. Vers quatre heures du matin quelques personnages aux doigts subtiles se glissèrent entre nos lits pendant notre sommeil, et nous débarrassèrent de la majeure partie de nos effets. La voile de notre bateau , sous laquelle nous dormions , flanqués lâchement de nos rifles et de nos revolvers, était ouverte ; et l'exploit n'avait rien de difficile. L'un de nous sentit bien qu'on remuait son oreiller, mais dans l'état de douce somnolence où il était plongé, il supposa que l'un de nos serviteurs lui arrangeait ses couvertures ; et il le laissa faire.

A l'heure habituelle , chacun de nous s'éveilla l'esprit tranquille, ainsi que font les honnêtes gens. « Mon sac, qui n'est plus 14! et mes bottes I et mes habits! s'écria le premier qui ouvrit les yeux.— Et les miens! dit le second. — Les miens aussi ! cria le troisième; et le sac de riz! et le sac de perles! — Est-ce qu'on a pris la cotonnade? » Heureusement que l'un de nous s'en était servi comme de traversin; et le ballot était sauvé. Perdre notre étofie aurait été perdre notre bourse.

Les voleurs nous avaient laissé le baromètre anéroïde, et une paire de boites, qui sans doute ne leur avaient pas fait envie. Des poissons et des plantes séchés qu'ils avaient tirés d'un sac, y avaient été remis à la hâte; mais beaucoup d'autres échantillons avaient disparu.

Tous nos vêtements se bornaient à ce que chacun portait sur soi. L'un de nous devait à la curiosité féminine d'avoir conservé ses habits de fête. La veille , qui se trouvait un dimanche, il s'était éloigné avec l'intention de prendre un bain et de changer de costume. Entré dans les roseaux, il regarda autour de lui avant d'ôter son pant^ilon, et aperçut une foule de dames, les yeux braqués sur sa personne. Il remit prestement l'habit qu'il avait sous la main, et s'éloigna sans se baigner. Ici vous avez honte de la pâleur de votre peau; vous vous semblez contre nature : comme un brin de céleri ou comme une souris blanche. De retour au camp notre baigneur reçut des visites qui se prolongèrent; et bref, s'étant [couché en toilette, il ne perdit que ses effets de'tous les jours.

Ce n'étaient pas les gens de la bourgade voisine qui avaient dû commettre ce vol. Il est probable que nous avions été suivis par des voleurs qui attendaient l'occasion de nous dévaliser.

Nos soupçons tombaient sur quelques individus qui venaient de la côte orientale ; mais n'ayant aucune preuve, pensant en outre, que si nos effets étaient mis en vente dans le voisinage, nous l'entendrions dire, nous ne ftmes aucun bruit de cette aventure ; et chacun de nous se confectionna des habits neufs. Qu'on nous eût laissé nos rifles et nos revolverâ, était très-heureux sans aucun doute. Mais nous trouvions fort humiliant, pour des gens armés, d'avoir été dépouillés de la sorte par deux ou trois peaux -noires.

Quelques-unes des meilleures pêcheries semblent être des .propriétés particulières. Un matin nous avions cherché un abri contre la tempête dans une lagune spacieuse, qui communiquait avec le lac par un étroit passage. En travers de ce goulet était une rangée de pieux, ne laissant de l'un à l'autre que l'intervalle nécessaire pour y placer les paniers qui servent de nasse. Quinze ou vingt hommes recueillaient le poisson que les paniers renfermaient. Ils refusèrent de nous en vendre, disant que la pêche ne leur appartenait pas, et nous offrirent d'aller chercher le propriétaire. Celui-ci, arrivé peu de temps après, nous céda tout le poisson dont nous avions besoin.

Plusieurs villages ont des cimetières parfaitement disposés, et fort bien entretenus. Nous l'avons remarqué à Chitanda ; mais

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surtout près du cap Maclear, au sud de la grande baie dont nous ayons parlé. Des sentiers assez larges, et tracés avec soin bordent le cimetière au levant et au midi. Un énorme flguier s'élève au nord-est, et répand son ombre épaisse sur le champ de repos. D'autres arbres magnifiques entourent ce lieu sacré. Les tombes forment des tertres herbus, de même que dans nos cimetières; mais elles sont orientées du nord au sud, avec le chevet probablement au nord.

Le sexe du défunt est indiqué par les objets dont celui-ci a fait usage dans ses divers travaux; on les a brisés pour montrer qu'ils ne doivent plus servir. Un lambeau de fîlet, et les débris d'une rame annoncent qu'ici repose un pécheur. Sur les tombes féminines se trouvent les mortiers de bois et les pilons qu'emploient les femmes pour moudre le grain, ainsi que le panier qui leur sert de blutoir ; enfin des calebasses et des vases brisés sont rangés avec ordre autour de la fosse.

L'idée que la vie future ressemble à la vie présente ne paraît pas exister chez ces peuplades; cependant il y a des bananiers au chevet de quelques-unes des tombes. Est-ce un ornement pur et simple ; ou faut-il y voir une offrande à ceux, qui dans l'autre monde, ont conservé les goûts d'ici-bas?

Les habitants des villages voisins de ces cimetières nous ont fait bon accueil ; ils sont polis , obligeants, et n'ont pas mieux demandé que de nous vendre des provisions.

La partie septentrionale des bords du lac est souvent le théâtre d'agressions violentes où le sang est répandu. Les Mazités ou Mazitous, qui habitent les hauteurs, fondent subitement dans la plaine, et se jettent sur les villages. Zoulous d'origine, ainsi que les Gafres du Zambèse, auquel les Portugais payent tribut, ils sortent de la région qui se trouve à l'ouest de Sofala et d'Inhambané. Toutes les bourgades situées au nord du 11* 44' latitude sud ont été récemment détruites par ces terribles maraudeurs, qui néanmoins se sont vus repousser chez Mankambira, ainsi que chez Marenga. Protégés par l'épaisseur des bois, et par les estacades qui entourent leurs villages, les archers de ces deux chefs pouvaient tirer sans péril sur les assaillants; tandis que ceux-ci craignaient de s'aventurer dans les couverts, où ils n'auraient pas pu se servir de leurs boucliers.

Nous avons trouvé au nord du territoire de Mankambira, les

huttes incendiées, et les cadavres de nombreux villageois, tombés peu dejours avant sous les lances des Mazitous.

A la vue de pareils tableaux, qu'ils rencontraient à chaque pas,ceux de nos hommes qui voyageaient par terre, ne voulurent pas aller plus loin sans avoir Tun de nous avec eux ; d'autant plus qu'on supposait que les bandes qui avaient dévasté le pays rôdaient encore dans les environs. Il était évident que s'ils se trouvaient seuls en face des maraudeurs, nos gens pouvaient être attaqués. Leur demande étant juste, nous l'accueilltmes favorablement ; mais cette concession faillit avoir pour nous les plus graves conséquences.

Partis dès le matin, nous nous dirigeâmes vers le nord, après avoir dit à ceux qui restaient embarqués, et dont la direction était la même que la nôtre, d'aller nous attendre dans une baie qui se trouvait alors en vue. Arrivés au bout d'une heure au pied des montagnes qui surgissent du lac, il fallut nécessairement nous enfoncer dans les terres. Ceux dn bateau, pensant que nous allions tourner l'obstacle qui nous barrait le passage, continuèrent leur course. Mais bientôt le vent souffla tellement fort, qu'ils furent obligés de gagner la rive pour se mettre en sûreté. Pendant qu'ils étaient là, ils envoyèrent sur la montagne, afin de savoir où nous pouvions être. Les envoyés n'aperçurent aucun de nous ; et le bateau remit à la voile dès que la chose fut possible. On y était persuadé que nous avions pris de l'avance, et que nous rejoindrions la côte au-dessus du point indiqué.

Peu de temps après la barque passa à côté d'une tle, ou plutôt d'un massif de rochers, sur lesquels étaient des Mazitous armés en guerre, et accompagnés de jeunes femmes qui semblaient leur appartenir. Le capitaine de cette bande dit à nos amis que, blessé au pied par Mankambira, il attendait sa guérison pour retourner dans son village, qui était sur le plateau. Mais ily avait là plusieurs grandes pirogues ; et il était évident que ces rochers formaient un nid de pirates, d'où la bande sortait la nuit pour aller en maraude. Toujours est- il que ces Mazitous affirmèrent qu'un sentier doublait la montagne ; et rassurés sur notre compte nos amis repartirent de plus belle.

A quelques milles de là d'autres pirates furent rencontrés; leur bande était beaucoup plus nombreuse ; et des centaines de

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milans et de corneilles volaient au-dessus des rochers qui servaient de repaire à ces brigands. Le D' Kirk et Charles Livingstone furent sommés d'une voix impérieuse d'approcher du rivage ; ils poursuivirent leur course ; une quantité de pirogues s'élancèrent du milieu des récifs et leur donnèrent la chasse. L'une d'elles, surtout, montéepar neuf rameurs vigoureux, persista alors que toutes les autres avaient renoncé à la poursuite. Néanmoins, un bon vent permit à la guigue de les distancer avec aisance.

Arrivés de la sorte à douze ou quinze milles de l'endroit où nous les avions quittés, nos amis pensèrent avec raison que nous étions derrière eux ; et ils virèrent de bord pour venir au devant de nous. Mais à peine se dirigeaient-ils vers le sud, qu*un nouveau coup de vent les forçait à se réfugier dans une baie. Ilstrouvèrent sur la côte de nombreux fugitifs, venus de l'autre rive pour échapper à la traite. Quant aux habitants du lieu, ils en avaient été chassés l'année précédente parles Mazitous. Dans les champs abandonnés se voyait de très-beau coton, dont la soie avait généralement un pouce et demi de longueur. Quelques-uns des cotonniers avaient de telles proportions qu'ils méritaient d'être classés parmi les arbres. Nos amis voulurent acheter des vivres ; ils ne trouvèrent chez ces fugitifs qu'un petit lot de racines de manioc, et le reste d'une faible pêche, le tout d'un prix fabuleux : deux yards de calicot pour la tête d'un gros poisson.

La bourrasque s'apaisa, et nos amis reprirent le large. Quand ils repassèrent devant les pirates qui les avaient poursuivis, ceux-ci cherchèrent à les attirer, en leur criant qu'ils avaient à vendre une masse d'ivoire. Bref les coups de vent s'étant succédé d'une manière désolante, ce ne fut que vers la fin du quatrième jour que le bateau nous rencontra.

Voici quant à nous ce qui nous était arrivé.

Après avoir suivi pendant quelque temps le sentier où l'on nous avait perdus de vue, nous avions appris qu'il nous faudrait plusieurs journées de marche pour tourner la montagne; et nous étions revenus à la baie, où nous espérions trouver le le bateau, qui, au lieu de nous attendre, filait rapidement vers le nord.

Nous pressâmes le pas autant que possible; mais la pente abrupte, qui, en cet endroit, forme la côte, ne nous permettait

d'avancer qu'avec une extrême lenteur ; et nous n'avions fait que cinq milles à vol d'oiseau quand arriva la nuit.

Le lendemain nous étions en marche au point du jour. Au premier roc habité on nous dit que la barque avait été vue la veille, allant toujours au nord. Nous nous arrêtâmes pour déjeuner. On venait de tuer l'une des quatre chèvres qui nous suivaient, lorsqu'à la grande frayeur des gens qui étaient là, apparurent sept Mazitous armés de lances, et de boucliers, et coiffés de plumes disposées d'une manière bizarre. Moloka, un de nos Makololos qui savait le zoulou, vint avec moi afln de parlementer; nous n'avions d'armes ni l'un ni l'autre. A notre approche les Mazitous nous ordonnèrent de nous arrêter, au soleil, tandis qu'ils s'assiéraient sous un arbre. < Non pas , leur fut-il répondu ; si vous vous mettez à l'ombre nous nous y placerons également. •

Ils frappèrent alors sur leurs boucliers avec leurs massues ; procédé qu'ils emploient pour inspirer la terreur. Mais Moloka leur dit avec calme: «Ce n'est pas la première fois que nous entendons retentir les boucliers; » et nous allâmes nous asseoir à côté d'eux. Ils nous demandèrent un présent pour montrer à leur chef qu'ils avaient rencontré des étrangers; quelque chose qui prouvât que les gens qu'ils avaient vus n'étaient pas des Arabes. Nous leur demandâmes à notre tour de nous conduire à notre barque, ou bien à leur chef, attendu que nous n'avions là aucun des objets qui pouvaient leur convenir; et pour qu'ils en fussent bien sûrs, nous vidâmes nos poches devant eux.

Voyant notre livre de notes, ils crurent que c'était un pistolet, se levèrent tous, et nous dirent de remettre cela où nous l'avions pris. Les jeunes gens commencèrent alors à faire du tapage, et voulurent avoir une chèvre. Nous ne pouvions pas nous dessaisir de nos bêtes qui étaient notre seule ressource. Ils insistèrent ; mais on leur demanda combien des nôtres ils avaient déjà tués qu'ils se partageaient le butin ; et ces paroles les firent rentrer en eux-mêmes. Leurs compagnons se montrèrent plus raisonnables; ils craignaient un piège, et n'avaient pas moins peur que nos hommes; car, en nous quittant, ils se sauvèrent et gravirent la montagne avec la prestesse de daims effarouchés. L'un d'entre eux, probablement le chef de la bande, était marié, ainsi que l'indiquait sa chevelure, dont certaines

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portions étaient coupées de manière à former des anneaux. On voyait à leurs dents que c'étaient des gens du pays, incorporés dans la tribu des Mazitous.

Notre chemin nous obligea de nouveau à franchir une série de crêtes, divisées par des gorges étroites d'une profondeur de cinq cents à mille pieds. Quelques-uns des versants ne pouvaient être escaladés qu'en se traînant sur les genoux; et, à peine avait-on gagné le faite, qu'on rencontrait la descente. Au fond de chaque ravin coulait un ruisseau d'eau vive; mais, bien que tourmenté et déchiré à l'excès, tout le massif avait été lai^ment peuplé. Le moindre coin de terre y avait été mis en culture, ainsi que l'attestaient les nombreux bananiers, les buissons de fève du Congo, et les grains que personne ne récoltait. Toute la population avait été chassée ou détruite. Des villages en ruines, des ustensiles brisés, des squelettes rencontrés à chaque pas, faisaient le triste récit de la cruauté de l'homme pour l'honune. Les morts étaient si nombreux que le massacre avait dû être motivé par les razzias des habitants. Il fallait, pour expliquer cette boucherie, qu'ils eussent touché aux bestiaux de leurs redoutables voisins ; car les Zoulous, d'ordinaire, épargnent les fenunes et les enfants ; ils les emmènent et en grossissent leur tribu.

Le système qu'ils suivent à cet égard semble offrir toutes les conditions dont on se prévaut pour soutenir l'esclavage. Les membres de petites communes, n'ayant entre elles aucun lien, sont ainsi réunis sous un gouvernement fort, et capable de les défendre. Ils trouvent des maîtres généreux qui leur permettent d'en choisir d'autres parmi les gens de la tribu; et leurs enfants, élevés conune ceux des vainqueurs, ne grandissent que pour être libres. Mais en dépit de tous les arguments, nos yeux et notre odorat, blessés par ces cadavres, nous disent que c'est un triste système; bien meilleur, néanmoins, que la traite qui, faisant plus de victimes, condamne les survivants à un perpétuel esclavage. Les Zoulous, dit-on, ne vendent jamais leurs captifs.

Nous avions parmi nous quelques hommes de Senna, dont un devin qui prédit l'avenir en interrogeant les dés. Les Mazitous lui ont fait tellement peur qu'il en a pris la fuite. Au moment de partir, ses camarades l'ont appelé, ont crié, ont déchargé

leurs mousquets à plusieurs reprises ; mais rien n'a pu le décider à nous rejoindre.

Il était nuit quand nous nous arrêtâmes ; et n'ayant pas allumé de feu, de peur d'attirer les Mazitous, nous couchâmes sans le savoir au bord d'un précipice. Le lendemain matin la plupart de nos hommes prétendaient ne pouvoir marcher. Il est probable que la rencontre de la veille augmentait leur boiterie. Cependant quand il leur fut dit qu'ils pou valent retourner chez Mankambira, à l'exception de Moloka et de Gharlie, qui viendraient avec nous, ils n'y consentirent qu'après s'être assurés qu'ils ne seraient pas traités de lâches. Nous leur donnâmes une de nos chèvres, afin qu'ils eussent des provisions. On en tua une autre, et la découverte d'une pirogue nous décida à continuer par eau la recherche de nos amis.

Mais cette pirogue était fort petite, et la chèvre cabriola de telle façon, malgré tous nos efforts, qu'elle manqua de nous faire chavirer; si bien qu'il fallut revenir à terre. Enfin après une nuit passée de nouveau sans feu, nous eûmes la joie de voir apparaître notre bateau.

Remontés dans la guigne, nous nous rendîmes chez Mankambira où nous nous arrivâmes le soir, ayant refait en quelques heures le trajet qui nous avait pris trois jours, et lious avait donné tant de peine.

C'est au village de Mankambira, par IV 44', que nous avons pris notre dernière latitude. Le bateau avait pénétré environ à 24' plus au nord.

Ainsi le docteur Kirk et Charles Livingstone se sontavancés jusqu'à 1 1* 20', et ont pu voir à vingt minutes au delà, c'est-à-dire dans le dixième degré de latitude méridionale. Il est probable que dans la marche que nous avons faite avec nos gens, nous nous sommes arrêtés à 1 1® 36'. Mais de la route que nous suivions alors, et qui nous plaçait au moins à mille pieds au-dessus de la nappe d'eau, nos regards ont dû porter aussi loin que ceux de nos amis. Or, de ce point élevé, comme de l'endroit ou a pénétré la guigne, on voit se rejoindre les massifs montagneux qui s'élèvent de chaque côté du lac; et nous croyons que l'extrémité du Nyassa est à la limite du dixième degré de latitude sud, ou au commencement du onzième.

Mankambira pensait que notre devin mourrait de faim dans

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la montagne ; toutefois il nous promit que si lé malheureux venait le trouver, il lui donnerait des vivres et nous le renverrait.

Huit jours après, arriva notre sorcier à la grande satisfection de tous nos hommes, qui coururent à sa rencontre, le saluèrent de cris joyeux, dansèrent autour de lui, et déchaînèrent leurs mousquets en signe de fête.

Il avait bien entendu l'appel de ses camarades, ainsi que leurs coups de feu ; mais il avait pensé que nous nous battions avec les Mazitous, et il avait gardé le silence. La faim cependant lui avait fait quitter sa retraite ; et il s'était rendu chez Mankambira. Celui-ci avait tenu sa promesse, lui avait donné des vivres, et nous l'avait renvoyé.

Chemin faisant, notre sorcier avait rencontré des bandits qui s'étaient emparés de sa personne, l'avaient dépouillé, et lui avaient mis la fourche au cou avec l'intention de le vendre. Hais l'un des brigands, plus âgé que les autres, fit observer que les Anglais allaient chercher leur compagnon, qu'ils le trouveraient parmi eux et ne manqueraient pas de punir les voleurs; sur quoi notre honune fut mis en liberté. Il alla chez Marenga, qui lui donna des provisions, un vêtement d'écorce, lui dit la route que nous avions prise'; et c'est ainsi qu'il put nous rejoindre.

Les éléphants sont nombreux sur les rives du Nyassa, et tellement peu sauvages qu'on les rencontre souvent près des habitations. Les hippopotames, également peu farouches, abondent datis les criques et les lagunes, et s'avancent quelquefois dans le lac, où on les voit par bandes. La confiance de ces animaux vient de ce qu'ils n'ont rien à craindre des flèches empoisonnées, qui ne produisent aucun effet sur eux. Pendant notre séjour au bord du lac nous avons tué cinq hippopotames et autant d'éléphants, dont deux femelles, qui n'avaient qu'une seule défense chacune; elles moururent toutes les deux du premier coup de fusil.

Quand pour vivre il faut compter sur la chasse, on passe continuellement de la disette à la satiété ; le plus souvent on fait maigre chère, à moins que le pays ne soit très -giboyeux, comme certaines parties des rives du Zambèse. Mais en général on va d'un extrême à l'autre. Nous avons eu un matin deux bip-

ET 8BS AFFLUENTS. 361

popotames et un éléphant : quelque huit tonnes de viande ; deux jours après, le dtner se composait d'une sardine.

Une fois, étant sur le lac, nous passions dans un endroit où la côte est assez peuplée ; neuf beaux éléphants mâles se tenaient près de la rive , et s'éventaient* tranquillement avec leurs grandes oreilles. Désireux d'avoir de la viande fraîche, nous primes terre, et l'un des éléphants reçut nos trois coups de fusil. Tous les neuf se retirèrent dans un marais situé entre deux villages. Nos hommes les y poursuivirent ; de la butte où nous étions montés, nous pûmes voir les bétes saignantes se jeter sur le corps des masses d'eau avec leurs trompes. La bande nous fut bientôt renvoyée, et nous choisîmes l'un des blessés pour point de mire. Cependant ni celui-là, ni les autres, ne pensèrent à courir sur nous. Il eut une jambe brisée; nous tirâmes sur lui d'une distance de quarante yards , ne prenant que le temps de recharger nos rifles. A chaque coup il secouait simplement la tète ; et reçut au moins soixante balles coniques avant de tomber. Quelques minutes après, un millier d'indigènes entouraient l'an imal abattu .

Lorsque nos gens eurent pris la quantité de viande dont nous avions besoin, les villageois furent engagés à profiter du reste. Us se précipitèrent sur la béte comme des hyènes affamées ; et le dernier pouce de chair fut enlevé en un clin-d'œil. La certitude de voir utiliser la totalité de cette masse de viande pouvait seule nous justifier du meurtre de la noble créature. Chacune de ses défenses pesait soixante-deux livres.

Les riverains du Nyassa pourraient fournir de l'ivoire en quantité considérable ; on nous a souvent dit qu'ils en avaient dans leurs cases ^

1. Pour qu*il y ait de Tivoire dans les villages du Nyassa, il faut que les riveraiDs aient tué un certain nombre d'éléphants. Ce n*est donc pas à la sécurité dont ils jouissent qu'il faut attribuer le peu de sauvagerie de ces animaux et leur extrême douceur. Cette question est assez intéressante; il y a dans le caractère des éléphants d'Afrique des différences très-marquées, et pour ainsi dire nationales. Dans telle région il a suffi des premières chasses pour leur faire évacuer le pays. Ailleurs on les poursuit depuis nombre d'années, et l'on en trouve encore. Leur intelligence est plus grande, la tendresse môme des femelles pour leurs petits est plus ingénieuse , plus dévouée dans telle province que dans telle autre. En certains lieux on est surpris du peu de dégâts fait par ces colosses, tandis qu'il est des endroits où ils se plaisent à massacrer les arbres. Sur les bords du Chobé, de la Zouga, du Limpopo, et dans bien d'autres localités, ils se retournent sur le

Retenus le 17 octobre, par une tempête, à l'embouchure du Kaombé» nous y avons reçu la visite de plusieurs individus appartenant à un Arabe, qui depuis quatorze ans, demeure chez Katanga, au sud du territoire de Gazembé. Ces gens arrivaient de l'intérieur d'où ils rapportaient de l'ivoire, de la malachite, et des anneaux de cuivre ; ils ramenaient en outre des esclaves qu'ils devaient échanger, pour de l'étoffe, à des traitants venus de la côte. D'après ce qu'ils nous ont dit, la malachite dont ils étaient chargés avait été prise au versant d'une montagne où il en existe une veine importante, et qui est située près du village de Katanga. Us ignoraient l'existence du Zambèse, n'en avaient pas même entendu parler ; mais ils connaissaient bien le Tanganyika, et nous affirmèrent que les eaux de ce lac débouchaient par l'extrémité opposée à celle du Nyassa^ Comme ils n'avaient vu, ni les uns ni les autres, l'effluent en question, nous avons pris ce dernier pour un trait de géographie arabe. Le lendemain nous passions devant l'établissement de nos voyageurs ; il se compose de longues baraques dont l'importance nous a fait penser que le nëgoce de leur mattre devait être lucratif.

11 est difficile d'arriver au fait, et d'obtenir des indigènes aucun renseignement digne de foi sur la région qui s'étend au nord du lac. Chez les uns la défiance à l'égard des étrangers est poussée

chasseur, fondent sur lui, et rendent leur poursuite excessivement dangereuse. Parfois au contraire, ainsi que nous venons de le voir, ils se laissent tuer sans chercher à se défendre. Est-ce à la nourriture, au climat, au souvenir des luttes qu'ils ont soutenues qu'il fiiut attribuer ces différences notables? On sait qu'il est un fruit qui les enivre; et que cette ivresse qu'ils aiment, et qu'ils savent se procurer en cueillant, ditron, d'avance le fruit d'où elle résulte, les pousse A la fureur. La disposition des lieux, qui leur fait chercher soit dans la fuite, soit dans l'immobilité un moyen de salut; les sons qu'ils entendent et qui agissent sur eux d'une manière remarquable; la situation des eaux qui modifie leurs ablutions; les vents qui prédominent, l'aspect du paysage; enfin certains insectes qui savent fort bien les tyranniser, et qui parfois les obligent à changer d'habitat, peuvent influer sur leur moral. Dans tous les cas ces différences de mœurs prouvent une grande souplesse intellectuelle; et rapprochées des causes qui ont pu les produire, elles fourniraient un sujet d'études pleines d'intérêt, non pas seulement au pohit de vue de l'éléphant. {Note du traducteur.)

1. That the toater of Idke Tanganyika fiowed out hy the opposite end io tM of Nyasta. Nous avons traduit littéralement cette phrase peu explicite; elle veut dire sans doute que le Tanganyika se décharge par le nord, puisque le Nyassa, dont le Chiré est tout au moins le principal effluent, s'écoule par le sud. Voir, dans le Voyage aux grands lacs de V Afrique orientale, du capitaine Burtoo, Paris, Hachette, 1862, les pages 45S-59, où il est parlé de cet écoulement du Tanganyika. {jfote du traducteur.)

tellement loin, qu'ils craignent de se compromettre, et ne font que des réponses évasives ; chez les autres, l'imagination domine la crainte, et ils vous racontent de ces faits merveilleux comme en rapportent les anciens voyageurs ; ou bien ils vous répondent ce qu'ils croient vous être agréable.

c Combien y a-t-il d'ici à l'autre bout du lac? demandionsnous à un riverain du sud, dont la figure annonçait une vive intelligence.

— L'autre bout du lac I reprit-il avec un étonnement réel, ou fort bien simulé ; jamais personne n'a entendu parler de cela? Un enfant qui partirait tout petit pour aller au bout du lac serait un vieillard à tête blanche avant d'y arriver. Je ne crois pas qu'on ait jamais entrepris ce voyage. *

On nous avait dit, sur les bords de la Rovouma, que cette rivière s'échappait du Nyassa ; et tous les riverains de la moitié méridionale du lac nous affirmèrent qu'on passait de l'un dans l'autre. Plus au nord, on différa d'avis. Suivant les uns, la Rovouma ne'sortait pas du Nyassa, mais coulait tout auprès; tandis que leurs compatriotes, non moins positifs, assuraient qu'entre la rivière et le lac il y avait plusieurs jours de marche.

Hankambira n'avait jamais entendu dire qu'il y eût dans le nord aucune rivière importante. Il soutenait même qu'il n'y en avait pas; il en était bien sûr. Pour nous prouver qu'il connaissait les lieux, il nous donna les noms des différentes stations qui bordent la partie septentrionale du lac, et nous dit combien il fallait de jours pour gagner le point de l'autre rive situé en face de son village. Ce dernier renseignement s'accorde assez bien avec la distance à laquelle nous avons placé l'extrémité du Nyassa.

Lors de notre séjour sur les rives de celui-ci, la traite s'y faisait avec une effroyable activité. Deux Arabes, d'humeur entreprenante, avaient construit une daou^, et traversaient le lac à des époques régulières, ayant chaque fois leur embarcation gorgée d'esclaves. Ils étaient passés la veille du jour où nous arrivâmes à leur établissement. Ce dernier est situé sous la même latitude que la ville portugaise d'Iboé, l'un des centres d'exportation de la traite, et approvisionne en partie cet ignoble

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