CHAPITRE XXIII
Départ pour le Haut-Chiré. — Culture. — Coton. — Cases vides. — Buphagas. — Flèches empoisonnées. — Poison à flèche. — Ses effets. — Instinct chez Thomme. — Le Moukourou-madsé. — Herbe à graine épineuse. — Sentiers. — Pintades. — Cotonneries. — Rappel de Feipédition. — Tout travail détruit par la traite. — Amitié des Ajahouas et des Makololos pour les Anglais. — Essai du transport d'un bateau audelà des cataractes. — Perte du bateau. — Les cataractes. — Géologie.
Partis, le 16 juin, avec une charrette, pour nous rendre à la cataracte supérieure, nous prenons la route que nous avons tracée à Touest du Chiré, environ à un mille de la rive. Toujours des cases désertes, des champs abandonnés. Nous sommes frappés de l'étendue des terres mises en culture, bien que ce soit peu de chose relativement à celle du pays. Le sorgho, dont la racine vit, dit-on, pendant trois ans, couvre de larges espaces ; il y est mêlé à des buissons de fèves du Congo, à du ricin, et à des cotonniers. Le plus grand terrain de ce genre que nous ayons mesuré formait un carré de six cent trente pas ; l'étendue des autres varie d'un ^ trois acres. Beaucoup de ces champs n'ont pas plus de quinze pas de long sur autant de large.
Un coton de qualité supérieure tombe de la branche au pied de l'arbuste où il va pourrir ; personne n'est là pour récolter ce duvetqui aurait tant de valeur en Angleterre. Dans tous les villages où nous entrons les cases sont demeurées intactes; les mortiers, les pierres à broyer le grain, les vtises à contenir l'eau et la bière, les coffres vides où il y a eu du sorgho, les ustensiles de cuisine, rien n'a été dérangé. La plupart des portes sont closes, comme si les propriétaires, sortis pour aller chercher des racines et des fruits sauvages, n'étaient pas revenus. Plusieurs des cabanes que nous avons ouvertes renfermaient d'affreux squelettes; quelques-uns avaient des poses tellement forcées que les malheureux, dont ils conservaient les gestes, avaient
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dû être pris de défaillance en essayant d'atteindre quelque chose qui pût apaiser leur faim.
Une partie des hommes de l'équipage sont venus avec nous jusqu'au Moukourou-Madsé. Nous voulions à la fois les occuper, les faire changer d'air, et profiter de leur retour pour envoyer au Pionnier de la viande de buffle, cet animal, à ce qu'on nous avait dit, étant commun sur les rives du Moukourou. Mais bien qu'on nous ait dit vrai, car les pistes sont nombreuses, nous n'avons pas encore vu la béte. L'herbe est très-haute, passablement épaisse; et les buflles sont toujours avertis de notre approche avant que nous soupçonnions leur présence. C'est par le bruit des sabots, le choc des cornes, le craquement des branches que nous apprenons qu'ils étaient là.
Ce matin, au lever du soleil, en cherchant un gué pour la charrette, l'un de nous a vu de loin une bande de ces animaux qui, après être venus à l'abreuvoir, remontaient la colline. Très-désireux de manger un bifteck au lieu des salaisons qui forment notre ordinaire, nous avons envoyé chercher nos fusils; et nous mettant à la rampée, nous nous sommes approchés du troupeau. Nous l'avons rejoint de si près que nous entendions le grondement profond et rauque des vieux mâles; mais nous n'apercevions que l'herbe jaune dont nous étions entourés. Le coup de sifflet des buphagas a retenti, la bande a pris la fuite ; et nous n'avons aperçu ni les oiseaux, ni les buflles.
Ce pays-ci ne convient au chasseur qu'à l'époque où l'herbe est courte. Les animaux y sont défiants ; ils craignent les flèches empoisonnées. Ceux des indigènes qui se livrent à la chasse le font avec passion, et y apportent une persévérance et une adresse vraiment extraordinaires. La flèche ne faisant aucun bruit, le troupeau ne se doute pas du coup dont Tun de ses membres est victime, ce qui permet au chasseur de le suivre jusqu'à ce que le poison ait produit son eflfet. L'animal expire ; notre homme enlève aussitôt la chair qui entoure la blessure; et tout le reste est mangé.
La flèche empoisonnée se compose d'une petite baguette d'une longueur de dix à onze pouces, à laquelle s'attache solidement un fer barbelé, et d'une tige en roseau^ où cette baguette est simplement introduite. Immédiatement au-dessus du fer, le trait est barbouillé de poison. Quand la flèche est entrée dans
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la bête, le roseau se détache de lui-même, ou est bientôt enlevé par les broussailles; mais le fer barbelé, ainsi que le bois qui porte le poison, reste dans la blessure, d'où l'animal l'aurait arraché, en passant dans le fourré, si la flèche avait été d'une seule
pièce.
La matière vénéneuse dont se servent les Manganjas pour cet usage, est un poison très-virulent, qui s'appelle Kombi, et provient d'une espèce de strophante. Son action se manifeste par le ralentissement du pouls, ainsi qu'une expérience involonUire Ta fait éprouver au docteur Kirk. En se servant de sa brosse à dents, qui avait été mise dans une poche où il y avait du kombi,
A. Fer barbelé de la flècbe ordinaire des Ajahouas. ~ B. Fer empoisonné de U flèche des Mangajas. — C, Manière d'insérer la pointe de la flèche dans le trait. — D. Flèche entière , d'une longueur d'environ quatre pieds.
le docteur remarqua une certaine amertume ; il l'attribua à ce que plusieurs fois il s'était servi du manche de cette brosse pour prendre de la quinine; mais bien que laxlose^en fût trèsfaible, le poison lui ût immédiatement tomber le pouls, qu'il avait alors assez élevé par suite d'un gros rhume; et le lendemain le docteur était guéri.
Un seul fait de ce genre ne saurait être concluant ; mais il est possible que l'on puisse tirer du kombi un médicament précieux. Le professeur Sharpey a commencé à cet égard une série d'expériences dont les résultats nous intéressent vivement; il a déjà obtenu du kombi un alcaloïde de même nature que la
strychnine. Tous les animaux, ce n'est pas douteux, meurent des effets d'une flèche empoisonnée, excepté toutefois l'éléphant et rhippopotame. La quantité] de poison que la flèche peut introduire dans la hlessure étant trop minime pour tuer ces colosses, les chasseurs ont recours, à leur égard, autrébuchet dont nous avons donné la description.
Nous avons vu sur les bords du Nyassa un poison d'un autre genre, qui, d'après ce qu'on nous a dit, ne servirait que pour tuer les hommes. Il était à la pointe d'une flèche de bois , et soigneusement enveloppé d'un morceau de feuille de maïs. Ayant posé la langue sur un atome de ce poison, nous l'avons eue tout engourdie.
Les Bushmen de la partie septentrionale du Kalahari appliquent à leurs flèches les entrailles d'une petite chenille qu'ils appellent ngâ. Ce poison, à ce qu'ils assurent, produit un tel délire que celui qui a été piqué d'une de ces flèches, jse croit revenu à sa première enfance, et demande le sein de sa mère. On dit également que ce venin fait périr les lions dans de cruelles tortures. Il est possible qu'il provienne de la plante dont la chenille se nourrit.
Gomment les propriétés de ces différents poisons, dont Fusage est fort ancien, ont-elles été connues? Il est difficile de le comprendre. Les instincts que la civilisation a émoussés, au point qu'en Angleterre les enfants mangent les fruits de la belladone sans le moindre soupçon, étaient sans doute plus développés chez l'homme primitif. Bougainville rapporte qu'une jeune femme, ayant pris des habits d'homme, remplissait les fonctions de matelot, et s'acquittait à merveille de ce pénible service ; pas un de ses camarades ne se doiîtait de la supercherie; mais dans la première lie de la mer du Sud où elle aborda, elle fut immédiatement reconnue par les sauvages. Ils -le lui exprimèrent de telle façon qu'il lui fallut avouer son sexe, et réclamer la protection du commandant.
Les premiers membres de la famille humaine ont pu, de la sorte, avoir à l'égard des plantes un instinct qui s'est effacé chez leurs descendants, si toutefois l'homme n'a pas reçu d'en haut, par révélation directe, beaucoup plus de connaissances qu'on ne le suppose d'ordinaire.
Le Moukourou-Madsé a généralement quatre pieds de profon-
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deur, et cinquante ou soixante de large ; son lit est encaissé et rocailleux. Avant de gagner cette rivière, nous avons eu cinq ou six ravins à franchir. Au delà du Moukourou, le chemin est à peu près uni pendant deux ou trois milles. De grandes herbes couvrent tous les sentiers ; l'une d'elles nommées sanu^ a des semences piquantes de trois lignes de long, qui s'introduisent dans les vêtements de laine, et irritent singalièrement la peau. Une série de barbules, dirigées en arrière, à partir de la pointe aiguë et dure de la semence, permettent à ces graines de s'accrocher atout ce qu'elles rencontrent; le tnoindre attouchement leur communique une sorte d'activité pénétrante qui les fait s'insinuer dans l'étoffe , d'où leurs petits crochets les empêchent de sortir. Dans les endroits où ces graines abondent, l'intérieur de vos bas devient un affreux cilice.
Toutefois, le sanu a de grandes qualités; c'est une bonne plante fourragère; il s'élève à la hauteur commune des herbes de nos prairies; et ses moyens puissants de dissémination le rendraient précieux dans un pays neuf, où il y aurait insuffisance de pâturages. Nous avons vu ses graines barbelées percer deux ou trois feuilles, les retenir, et se faire ainsi des ailes qui les transportent dans les lieux où elles peuvent se développer. ,
Nous suivons toujours les sentiers, bien qu'ils n'aient pas plus de quinze pouces de large, qu'ils soient remplis de trous profonds, creusés par les indigènes pour y trapper les petits animaux, et que les grandes herbes les aient tellement envahis qu'il faille sans cesse regarder à terre pour ne pas s'en écarter. Malgré ces inconvénients, il est beaucoup moins difficile de marcher sur ces pistes que d'aller tout droit sur la terre brute, ou à travers la forêt; puis, en général, les sentiers conduisent à un village . Parfois cependant il ne s'agit que d'une trace d'animaux qui peut vous égarer.
Allant toujours au nord, nous avons gagné un territoire qui porte le nom de Mpemba. Ses habitants reconnaissaient Chibisa pour chef, et ne savaient pas que le Portugais Téréra l'avait assassiné. La case où nous avons passé la nuit est entourée de jardins où le grain abonde. Des troupes nombreuses de tourterelles, posées sur les tiges de sorgho , en dévorent les épis, sans que personne les dérange ; et nous avons tué aisément une
quantité de pintades grasses qu'on laisse festiner à loisir dans les champs abandonnés. « Il n'y a plus de femmes pour moudre le grain; elles sont toutes mortes. » C'est ainsi que les hommes justifient cet abandon.
Les cotonneries, dans tous les cas, ont tom'ours été si bien tenues, qu'on y voit très-peu d'herbe; ce qui a préser\'é le plant des atteintes de l'incendie annuel.
En différents endroits^ où les baobabs sont nombreux, les quelques individus que nous rencontrons en recueillent les fruits, et composent avec la pulpe blanche qui se trouve entre les graines, un breuvage acidulé, dont le goût est agréable.
Pas une âme dans le village de Malango, près de la cataracte supérieure. Mais, tandis qiie nous nous reposions en face d'une tle charmante, entièrement couverte d'arbres, des voix d'enfants en train déjouer ont frappé nos oreilles. Les parents se sont réfugiés dans cette lie pour échapper aux Ajahouas, toujours excités à lâchasse par les agents de Tété. Au lieu de passer audessous de la cataracte, ces maraudeurs, qui maintenant nous é^vitent, traversent la rivière tout près de l'endroit où est suspendu notre bateau. Ceux des Manganjas à qui nous pouvons nous faire reconnaître, viennent à nous immédiatement; mais la plupart ont perdu toute confiance en eux-mêmes, et se défient de tous ceux qu'ils aperçoivent.
11 y a trois mois que notre bateau est brûlé. Les Manganjas voudraient nous persuader que c'est l'œuvre des Ajahouas; mais il est probable qu'il a été détruit par le feu des herbages. Si nous avions su ne pas revenir plus tôt, nous l'aurions hissé complètement^ au lieu d'en laisser pendre l'arrière. Tel qu'il était, il se sera empli de feuilles sèches, qu'une étincelle aura embrasées, et le feu se sera communiqué à la charpente. La flamme d'ailleurs a fait périr tous les arbres dans un rayon de cinquante*pas ; et nous avons retrouvé sous la branche, où pendait l'embarcation, le cuivre dont celle-ci était doublée, ainsi que tous les clous qui en avaient fait partie. Assurément si c'étaient les Ajahouas qui l'eussent incendiée, ils auraient emporté ces objets.
N'ayant plus à compter sur ce bateau, nous avons repris le chemin du navire avec l'intention d'en rapporter un autre. Cette fois, espérant découvrir un terrain plus uni, nous nous sommes
éloignés du Ghiré, à partir de Malango, afin d'atteindre le cours supérieur du Lésoungoué.
Notre guide, un nommé Pékila, est un bel homme, actif, intelligent, d'autant plus remarquable qu'il est le seul, entre tous, qui ait conservé de l'énergie* L'abattement que produit chez ces malheureux la chasse dont ils sont l'objet, et l'on ne doit pas s'en étonner, est tout ce qu'il y a de plus triste à voir. Les instruments de musique, les nattes, les petits bancs qui servent de traversins, les mortiers à broyer le sorgho ou le maïs, tout cela est sans usage, et devient la proie des termites. Puis, leur aisance perdue, les survivants retombent dans la sauvagerie.
Ayant couché dans une hutte bien construite, mais qui n'avait pas été ouverte depuis quelque temps, nous y avons été pris aussitôt de frisson et de fièvre ; l'un et l'autre disparurent dès qu'on eut aéré la case en y faisant du feu. Il nous est arrivé souvent d'observer qu'allumer du feu de grand matin, même à Tépoque la plus chaude de l'année, rafraîchissait toute la maison, et faisait disparaître cette oppression et cette langueur qu'on éprouve dans les pays chauds.
Cette nuit, 1" juin 1863, nous avons été réveillés par le tonnerre, qui a retenti avec force et à plusieurs reprises. La lune brillait de tout son éclat, et l'on ne voyait pas un nuage. Tous nos gens ont été frappés comme nous de la pureté du ciel au moment où il a tonné, et nous ont dit ce matin : « Nous avons cru que c'était Dieu. »
Arrivés au navire le 2 juillet, nous y trouvons une dépêche de lord Russell, qni nous rappelle en Europe.|
La chasse à l'esclave a tout dévasté autour de nous; elle a balayé les travailleurs de la grande vallée du Chiré, comme elle Ta fait sur les rives de Zambèse, dans toute la partie qui est soumise aux Portugais. Les razzias de Mariano continuent; elles ont déjà porté la ruine jusqu'au mont Clarendon. Pendant qu'il désolait le sud-est, on excitait les Ajahouas, placés au couchant, à s'abattre sur les Manganjas de la rive orientale; et des bandes de ravisseurs traversent maintenant le Chiré au-dessus des cataractes.
Non-seulement le gouverneur de Tété poursuit son conmierce d'esclaves, d'après le conseil du gouverneur général, mais la traite se fait sous les yeux de celui-ci. Nous avons rencontré
deux femmes de Magoméro qui demeuraient autrefois à deux cents pas de la mission, et qu'on avait expédiées à Mozambique, avec plusieurs centaines de prisonniers, à Tépoque où Son Excellence débitait aux officiers anglais ses palabres anti-esclavagistes. Inutile de prétendre que l'autorité Tignorait. Qui sait avec quels détails les moindres faits sont rapportés aux gouverneurs des districts, non-seulement par leurs propres esclaves, mais par les marchands qui s'efforcent de capter leurs bonnes grâces, ne croira jamais que la traite puisse avoir lieu sans leur approbation.
Si quelque chose de plus était nécessaire pour montrer qu'on ne doit rien attendre des autorités portugaises, nous citerions rimpunité avec laquelle Téréra, l'assassin de Ghibisa, continue ses exploits. Il a été défendu à Belchior d'attaquer une mission; mais on lui permet de faire la guerre, ainsi qu'ils nomment la chasse à l'esclave.
M. Horace Waller a demeuré pendant cinq mois sur le Morambala, position d'où il a pu voir les procédés de la traite» et le dépeuplement des lieux voisins. La montagne domine le cours sinueux du Chiré ; et de l'endroit qu'habitait le missionnaire, la vue embrasse un horizon de trente milles. On a cru pendant un instant que le Chiré serait interdit à Mariano;;' qui venait d'être déclaré rebelle à l'autorité portugaise ; mais bientôt la feinte est devenue impossible ; la rivière a été ouverte ; et M. Waller a vu en un seul jour descendre quinze ou vingt canots, chargés d'esclaves, qui furent conduits aux baraques du prétendu rebelle. La cargaison était uniquement composée de femmes et d'enfants ; et ce commerce dura pendant trois mois, sans repos ni trêve.
A la fin le masque était si bien jeté, qu'un fonctionnaire portugais, étant venu à la mission toucher une somme qui lui était due, profita de la circonstance pour acheter des esclaves aux agents du rebelle, qui se présentaient sans crainte dès qu'ils étaient appelés. Le marché conclu, l'acheteur inspecta son acquisition en présence même du missionnaire. C'était le senhor Mesquita, le seul employé des douanes qu'on pût obliger d'habiter au Kongoné. Tous les autres avaient refusé cette résidence; le pauvre Mesquita, placé sous la coupe de l'autorité locale, dut obéir, et vivre là d'un maigre salaire, peut-être même faire la traite à contre-cœur. Notre intention n'est certes pas de le noir-
cir ; en pensant aux bontés qu'il a eues pour le docteur Meller et pour d'autres, nous ne pouvons parler de lui qu'avec une sincère bienveillance.
Outre les bandes dont il vient d'être question, plusieurs étaient en tournée au sud-est de Senna, et y faisaient des captifs pour le port d'Inhambané. Pendant que nous étions à Ghoupanga, une députation vint nous offrir de l'ivoire, et toutes les terres qui n'étaient pas occupées par les Landines, si nous voulions envoyer quelques-uns des nôtres pour expulser les chasseurs d'esclaves qui venaient de Senna, et qui infestaient les environs.
Ici, comme chez les Boers, la force est du côté de la poudre ; les archers ne tiennent pas contre le fusil; et qui peut avoir des rapports avec la côte, a la faculté de faire des esclaves autant qu'il veut; car les armes et les munitions pénètrent dans la province sans aucune difficulté. Les lois qui prohibent ces articles, ne sont pas moins sévères dans cette région que dans la colonie du Gap; mais personne ne leur obéit. Comme celles qui ont trait à l'abolition de l'esclavage, elles n'existent que pour le discours, et pour en faire parade aux yeux de l'Europe.
Tout cela, joint à la déception que nous avons eue à l'égard de la Rovouma, sur laquelle nous avions compté pour rejoindre le lac, ne peut que nous faire approuver la dépèche qui nous rappelle en Angleterre. Nous ne regrettons qu'une chose : c'est d'avoir cru que le gouvernement portugais avait le désir d'améliorer le sort des noirs ; car partout ailleurs, avec moitié moins de dépense et de travail, nous aurions laissé en Afrique des germes féconds et indestructibles. Les jugeant d'après les lois qu'ils ont édictées, et d'après l'estime que nous inspirent nos hommes d'État, nous étions persuadés que ceux de Lisbonne n'avaientrien de plus à cœur, ainsi qu'ils nous en donnaient l'assurance, que de nous seconder dans nos efforts. L'introduction du christianisme, et d'un commerce libre et licite chez les indigènes nous paraissait non moins avantageuse pour les Portugais que pour les naturels; mais nos alliés ne voient de bénéfice que dans les mesures qui, en leur profitant, ruinent les autres.
Le journal officiel de Lisbonne nous a fait savoir que la politique portugaise avait pour but de déjouer les tendances du gouvernement anglais à s'emparer de l'Afrique orientale. Nous qui étions derrière la scène, nous savons que les sentiments de bien-
veillance privée ODt eu la plus grande part dans cette entreprise, dont le but, on ne saurait trop le redire, était d'amener le règne de la paix et de la bonne volonté dans cette région fertile, qui, depuis des siècles , est le séjour de la violence et du meurtre. Cette transformation ne devait pas s'accomplir. Les esprits étroits attribueront Tessai que nous avons tenté aux propensions envahissantes de l'Angleterre; mais un grand nombre d'Anglais ont, pour mobiles de leurs actes, des motifs bien plus nobles qu'on ne le suppose.
Toutefois comme il est impossible de conduire le Pionnier à la mer avant la crue de décembre, nous nous décidons à transporter un bateau de l'autre côté des cataractes. Nous suivrons la côte orientale du Nyassa, dont nous explorerons Teitrémité nord ; et nous vérifierons les renseignements qui ont fait dire au colonel Rigby que les vingt mille esclaves qui passent tous les ans à la douane de Zanzibar, viennent surtout du lac Nyassa et de la vallée du Chiré.
Les indigènes qui s'étaient groupés autour de Févêque Mackenzie, composent maintenant une petite commune indépendante près de l'ancien village de Chibisa, et pourvoient à leur nourriture en cultivant la terre. Ds suivent à cet égard l'exemple des Makololos, qui ont créé des jardins très-étendus, et peuvent aujourd'hui nous approvisionner de grain et de légumes.
On ne saurait mettre en doute les sentiments affectueux de ces Makololos pour les Anglais. Ils demeureilt à un quart de mille de l'endroit qu'habitaient les missionnaires. Une nuit, l'une des cases de la mission brûla par accident ; les fusils, qui s'y trouvaient, partirent lorsque la flamme en eut gagné la poudre. Les Makololos, réveillés par la détonation, prirent leurs armes et volèrent au secours de ces messieurs , croyant qu'on les attaquait. Malgré leur refus de porter à Sékélétou les médicaments qu'ils étaient venus chercher pour lui, nous affirmons qu'ils sont généreux et dévoués ; qu'on se rappelle leur noble conduite à notre égard, lorsqu'ils se jetèrent dans le Zambèse, au milieu des rapides du Karivoua, exposant leur vie sans hésiter pour sauver la nôtre, et celle de nos compagnons. L'empressement qu'ils avaient mis à secourir les missionnaires dans cette dernière circonstance, était une nouvelle preuve de leur courage et de leur bon vouloir enrvers les blancs. Nous avions donc choisi
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pour nous accompagner les cinq rameurs les plus habiles qu'il y eût parmi eux, persuadés que nous étions qu'ils valaient cinquante hommes de n'importe quelle tribu, non -seulement pour naviguer sur le lac , mais pour tous les cas difficiles où nous pouvions nous trouver.
Notre bande se composait de vingt indigènes, dont quelques natifs de Johanna. Nous supposions que ces derniers seraient capables de conduire les six bœufs qui traînaient la charrette où était la guigue. Un attelage du Cap, mené par deux Hottentots, aurait passé partout avec la plus grande facilité. Mais à peine eurent-ils franchi la portion de route qui avait été ouverte, que nos conducteurs rencontrèrent mille obstacles sous formes gd'arbres et de ravins, et qu'il fallut renoncer à tirer la charrette des mauvais pas où ils la mettaient constamment. Od alla donc chercher les Manganjas et les Âjahouas qui résidaient près de Chibisa ; ils prirent le bateau sur leurs épaules ; et en quelques jours le portèrent jusqu'à la dernière cataracte. Arrivés là, ils profitèrent d'un endroit où la rivière est moins turbulente pour lancer l'embarcation, et faire ainsi une couple de milles. Les Makololos se chargèrent de la conduire; ils sont habitués aux rapides : on ne pouvait pas avoir] de meilleurs bateliers. Ici la rivière est fort étroite ; même dans la portion où elle est d'un calme relatif, le courant est d'une telle violence, que nos hommes étaient souvent obligés de saisir les grandes herbes qui garnissent la rive, et par instants de prendre terre et de hâler la barque.
Les roseaux, en cet endroit, sont pleins de dolichos pruriens, dont les gousses ont l'air d'être couvertes d'un duvet moelleux, mais en réalité sont revêtues d'une multitude d'aiguilles qui pénètrent dans la peau, où elles entrent par myriades. Les hommes qui faisaient le hàlage, et dont le corps était lardé par ces aiguilles brûlantes , se tordaient comme si on les eût roulés sur des orties. Ceux qui étaient dans la barque maniaient le croc et la rame avec une extrême habileté; il leur fallait autant de sangfroid que d'adresse, et ils n'en manquaient pas. Toutefois après avoir essayé de dépasser une roche, enveloppée de tourbillons, ils jugèrent qu'il était plus sage de tirer le bateau sur la rive, et de le rendre aux porteurs. On appela ces derniers qui étaient allés se mettre à l'ombre ; car bien que nous fussions en hiver,
et qu'il fit assez froid la nuit, le soleil était fatigant; il est toujours très-chaud ici au milieu de la journée^ quelle que soit la saison.
Parmi les hommes qu'on appelait se trouvaient cinq canotiers du Zambèse, habitués aux pirogues massives, dont le principal mérite est de pouvoir être lancées contre les rocs, par le courant le plus fort, sans en éprouver d'avarie. Ces Zambésiens voulurent montrer qu'ils étaient plus habiles que les Makololos; trois d'entre eux sautèrent dans la barque pendant que nous avions le dos tourné, et les deux autres la traînèrent un instant. Le courant saisit l'avant du bateau, nous entendîmes un cri de détresse : la corde échappa aux mains des hâleurs, la barque eut aussitôt la quille en l'air; elle pirouetta une ou deux fois dans un tourbillon, et fut lancée comme une flèche au bas des cataractes Toute la bande courut dans la direction qu'avait prise le bateau ; mais on n'en revit pas même un fragment. L'un des canotiers, en gagnant la rive à là nage, sauva un rifle ; tout le reste fut perdu.
Les cinq auteurs de la catastrophe s'approchèrent d'un air contrit. Ils n'avaient rien à dire; nous pas davantage. Ils se courbèrent lentement, et nous touchèrent les pieds avec leurs deux mains. « Kou Rouata moendo > saisir le pied est leur manière de demander pardon. C'était si pareil à ce que nous avons vu faire à un petit enfant, qui voulant apporter à son papa une assiette défendue la laissa tomber, et fondit en larmes, qu'ils furent seulement condamnés à aller chercher des provisions, et à prendre ensuite une charge aussi lourde que leurs forces le permettraient, afin de suppléer au moyen de transport dont nous étions privés.
Il était excessivement douloureux de perdre une valeur aussi importante, et de ne plus avoir le moyen d'accomplir la tâche que nous nous étions tracée ; mais le seul parti à prendre était de faire de nos jambes le meilleur usage possible : à quoi bon pleurer le lait répandu? Les coupables furent donc envoyés au navire avec mission de rapporter des vivres, de TétofTe, et des grains de verre.
Pendant qu'ils sont en route, parlons un peu de ces cataractes qui ont été si fatales à nos projets de navigation. Elles commencent par 15* 20' de latitude sud, et finissent à 15® 55'. 11 y a ainsi 35 minutes, plus d'un demi-degré, entre la première
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cataracte et la dernière, ce qui fait un peu moins de quarante milles, le Ghiré coulant dans cet espace du nord au sud, en ligne à peu près droite. Les principales cataractes sont au nombredecinq: Pamofounda^ou Pamozima,Moréhoua,Panoréb8, ou Tédzané, Pampatamanga et Papékira.
On peut encore en citer trois ou quatre moins importantes; celle de Mamvira, par exemple, où nous avons rencontré les premiers déchirements de la nappe d'eau, et entendu ce bruit de Tonde qui se précipite avec violence ; bruit que, d'après les interminables détours qu'il nous avait fait faire jusque-là, pendant quelque deux cents milles, nous ne croyions pas le tranquille Ghiré capable de produire. Ges petites cascades forment à peine un angle de 20 degrés ; mais la chute de la plus grande cataracte est de cent pieds ou cent yards, et présente un angle de quarante-cinq degrés. Ailleurs, l'angle formé par la chute est de 70 degrés. Une partie de Pamozina est perpendiculaire, et à l'époque des grandes eaux, il s'en élève un nuage de vapeur, qu'en allant au lac Ghiroua nous avons aperçu d'une distance de huit milles.
La différence de niveau entre le Ghiré supérieur et le bas Ghiré, on se le rappelle, est de quatre cents yards. Pendant tout le trajet qui sépare ces deux points, le courant n'est modéré qu'i un seul endroit, c'est au-dessus de Tedzané. Tout le reste n'est que rapides ; et la rivière, qui, resserrée fréquemment dans un lit de cinquante à quatre-vingts yards, coule à grande vitesse, fait naître l'idée d'une force hydraulique capable de réduire en poudre toutes les usines de Manchester.
Sur la rive droite de Pamozima s'élève un bois ténébreux. Nous promenant seul à travers son ombre épaisse, nous avons été saisi par une odeur cadavéreuse. En levant la tête, nous avons vu des corps, enveloppés de nattes et suspendus aux branches : mode de sépulture analogue à celui que pratiquent les Guèbres, à Poonah, près de Bombay, dans leurs tours du silence.
Le nom de Pamozima signifie : les dieux ou les esprits trépassés ; un nom convenable pour un endroit où, suivant la croyance populaire, les âmes des morts planent sans cesse.
La roche inférieure est une syénite d'un gris-rougeâtre foncé. Elle paraît avoir été un agent de soulèvement , car les mica-
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schistes qui la surmontent sont fort tourmentés. Un trapp foncé, rempli de hornblende, a rompu ces schistes en beaucoup d'endroits, et apparatt en nodules à la surface. La roche la plus élevée que nous ayons vue est un grès d'une texture plus serrée que celui de Tété» et dont la métamorphose est complète sur tous les points où il se trouve en contact avec les roches d'origine ignée qui sont au-dessous de lui. Quelquefois, il est remplacé par du quartz et par un schiste argileux, de nuance rougeâtre, qui a subi fortement l'action de la chaleur.
Telle est la formation générale de la rive droite des cataractes. De l'autre côté, nous avons des massifs de trapp porphyroïde, en contact avec les mêmes micaschistes. C'est probablement à ces derniers que le sol doit la grande fertilité que nous lui voyons Le corps des montagnes est composé de syénite. Une si grande quantité de mica est détachée par les eaux , et portée dans la rivière, que lorsqu'on regarde avec attention, on y voit flotter des myriades de parcelles brillantes que le soleil fait étinceler; nous l'avons remarqué, alors même que les eaux étaient basses.
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