CHAPITRE XXIV
Boisson de voyage. — Bonne conduite des matelots anglais. — Hé de Motola. — Régime des indigènes affamés. — Nouveau système de marche. — Le Rivi-rivi. — Contrée sur laquelle le fléau de la guerre a passé. — Égarés, — Hospitalité des habitants. — Chaîne de Kirk. — Vallée de Gôa ou de Gova. — Rupture des roches dans les pays chauds.
— Pris pour des marchands d'esclaves. — Matounda. — Arrivée au bord du lac Nyassa. — Village de Katosa. — Migrations d'Âjahouas. — Agriculture. — Coton. — Chinsamba. — Physionomie assyrienne. — Vrai type nègre. — Babisas. — Rire des femmes indigènes. — Cris des enfants. — Course au nord-est, vers le lac Molamba. — Filets. — Hones.
— Les sauvages n'auraient pu vivre s'ils n'avaient reçu aucune instruction. — Nécessité d'un révélateur.
15 août. Les hommes que nous avions envoyés au steamer viennent seulement de revenir. M. Rae les accompagne, ainsi que le commis des vivres. Ils nous apportent du vin, présent d'Alington et de Waller, et nous amènent deux bœufs, dont l'un sera tué dans un instant, pour donner du cœur à tout le monde.
Jusqu'à présent, nous n'avons jamais emporté de vin; mais celui-ci nous est précieux, comme témoignage de l'amitié de ceux qui nous l'envoient. Si on voulait avoir du vin pour boisson ordinaire, même de l'eau-de-vie, il faudrait une escouade de porteurs rien que pour cet objet. Notre plus grand luxe, en voyage, est le thé ovile café, auquel nous donnons la préférence. Jamais nous n'avons assez de sucre pour aller jusqu'à la fin de l'excursion ; et quand on n'a rien de chaud dans l'estomac, et qu'on prend du thé non sucré, on éprouve un besoin de manger qui non-seulement vous ronge, mais est bientôt suivi de défaillance ; tandis que le café est toujours salutaire. Habituellement, nous buvons de l'eau ; quand elle est fraîche, c'est le meilleur breuvage qu'on puisse prendre dans ces régions brûlantes.
Il y a presque toujours une bouteille d'eau- de-vie dans nos couvertures; mais elle ne sert que comme médicament : une cuillerée dans une tasse d'eau chaude avant de se mettre au lit,
comme moyen de prévenir le frisson et la fièvre; jamais quand celle-ci est venue. Pendant Taccès, les spiritueux sont nuisibles; et il est probable que les grogs ont à répondre d'un grand nombre des morts qui sont arrivées en Afrique.
Le montage des pièces du Lady Nyassa est très-avancé. M. Rae est secondé dans cette opération par trois habiles ouvriers, aussi adrpits que laborieux, trois nobles matelots qui font honneur à la marine anglaise : John Reid, John Pennell et Richard Wilson. Le lecteur nous pardonnera d'avoir cité leurs noms; mais nous sommes heureux de leur donner publiquement ce témoignage de notre estime, et de leur exprimer toute la reconnaissance que nous inspire leur conduite.
C'est donc le cœur léger, plein de confiance dans ceux à qui nous avons laissé les deux navires, que nous nous dirigeons vers le nord. Le temps est d'une fratcheur délicieuse. M. Rae a fait avec nous la première étape; puis il est retourné là-bas, afin de préparer le Lady Nyassa à prendre la mer. Comme celui-ci tire moins d'eau que le Piœmiery on lui fera descendre le Chiré et le Zambese au mois d'octobre.
Nous avons gardé le Stewart^ et par un motif qui mérite d'être cité. M. King, notre premier chauffeur, qui malgré l'humble position qu'il occupe a fait de bonnes études à TUniversité d'Aberdeen\ se trouvait dans cet état d'anémie assez fréquent chez ceux qui séjournent dans les basses terres, où ils sont inoccupés. En pareil cas, le meilleur remède est le changement de place ; et surtout une vie active. M. King est donc venu jusqu'au Moukourou-Madsé ; et ces deux jours de marche lui ont rendu assez de vigueur pour qu'il pût retourner lestement à son poste. Notre commis aux vivres, étant dans la même position, nous l'avons pris avec nous. 11 éprouve déjà tant de bien de cette mesure que nous regrettons de ne pas avoir emmené le pauvre King; il se serait remis tout à fait. Un déplacement d'une centaine de yards est quelquefois si efficace, que dans les cas graves c'est un moyen qu'il ne faut pas négliger.
Sérieusement en marche à partir du 19 août, nous sommes vite arrivés à l'Ile de Motola, »où notre bateau fut brûlé. Deux
1. Nous croyons qu'U est frère de celui qui accompagna Burke et Willis dan^ la célèbre expédition australienne.
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hommes, réfugiés dans cet tle, suivaient l'un des sentiers qui serpentent au milieu des arbres et des broussailles. Le rugissement de la cataracte les ayant empêchés d'entendre nos pas, ils ne s'aperçurent de notre présence que lorsque nous fûmes sur leurs talons. Us tressaillirent^ laissèrent tomber les racines qu'ils portaient, et s'enfuirent vers la rivière où ils paraissaient vouloir se jeter. Restés à notre place, nous avons crié à ces deux hommes de venir chercher leurs racines. Ils nous avaient pris pour des Ajahouas; mais un coup d'œil leur montra qu'ils s'étaient trompés ; quand ils surent qui nous étions, leurs regards confiants nous firent voir jusqu'où s'étend l'influence du nom anglais.
Les racines que portaient ces deux hommes étaient de la grosseur d'un navet ordinaire. Elles s'appellent mcdapa^ et seraient mortelles, au dire des indigènes, pour celui qui ne saurait pas les préparer. Cela doit être ; car avant de les manger on les met bouillir à deux ou trois reprises diflférentes dans une forte lessive de cendres de bois.
Les tamarins sont mûrs; les habitants les récoltent, et les font cuire avec des cendres de giïac, pour en neutraliser l'extrême acidité. Ces cendres, dont la couleur est d'un très-beau blanc, forment quelquefois une croûte, et paraissent contenir une grande quantité de soude. Les indigènes en font une pâte excessivement claire qu'ils emploient en guise de lait de chaux.
Toutes les fois que nous rencontrons de ces pauvres fugitifs, nous leur faisons porter nos bagages ; et nous leur donnons le salaire que mérite leur travail. Cetle façon d'agir paraît leur inspirer plus de confiance en nous que ne le ferait un présent.
Notre projet est de marcher au nord-nord-ouest, parallèlement à la direction du lac ; mais en nous tenant assez loin du bord occidental pour éviter les Mazitous. Nous chercherons à découvrir si le Ny assa reçoit à l'ouest quelque rivière importante ; à nous renseigner sur le nombre d'esclaves qui traversent le lac à Tsenga, à Kota-kota, et sur d'autres points de la partie méridionale; enfin nous visiterons le lac Moélo, si nous en avons le loisir. Nos Makololos, du reste, ne demandent pas mieux que d'aller rondement : ils voudraient rentrer chez eux, de manière à piocher leurs terres avant la saison des pluies. Leurs femmes, en outre, ont besoin d'être surveillées. Masiko s'est même déjà
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VU dans robligation de retourner au village pour r^ler certaine affaire dont il a eu connaissance par des femmes de ses camarades, qui apportaient à leurs fùaris de la bière et de la farine. Le pauvre homme est parti furieux, ne devant être satisfait que quand il aurait incendié les cases des offenseurs. Mais une plaisanterie sur le sort inévitable des polygyties, l'aveu de notre incapacité à conduire plus d'une épouse, qui souvent même nous échappe, et une marche d'une quarantaine de milles en plein soleil, ont tellement fondu sa colère, qu'il nous a rejoints au bout de huit jours sans avoir rien brûlé, ni employé d'autre arme que sa langue.
Nous avons d'abord pris au nord-est, à partir de la cataracte supérieure, ce qui nous a fait suivre la grande courbe de la rivière jusqu'au pied du mont Zomba. Ici la vue est des plus imposantes : les monts Chiradzourou et Hochirou se dressent vers le ciel, tandis que le plateau, qui lui-même a trois mille pieds d'élévation, se déploie vers le sud, où il s'éloigne et disparaît.
Le noble Hackenzie, qui par sa grande âme et sa nature aimante aurait mérité d'être Évêque de l'Afrique centrale, avait espéré que de ce plateau la lumière et la liberté se répandraient dans l'intérieur. Nous pensons toujours que ces highiands peuvent devenir le siège d'un établissement d'où rayonneront les influences civilisatrices; car il sufGt d'en descendre pour être au bord du Haut-Chiré, et pour pénétrer, par cette rivière et par le Nyassa, à plus de trois cents milles dans le cœur de l'Afrique sans rencontrer d'obstacle.
Nous traversons un terrain couvert de bauhinias, où le sol, durci par le soleil, n'a pas laissé croître l'herbe épaisse que Ton rencontre habituellement. On y voit des pistes nombreuses d'éléphants, de buffles et d'antilopes, ainsi que les empreintes d'un lion.
Un bœuf, que nous avions emmené comme provisions de bouche, a été gravement piqué par la tsétsé. Au bout de quarante-huit heures, suivant l'ordinaire, les effets du venin se manifestaient par la flaccidité des muscles, les oreilles tombantes, l'air abattu de l'animal. C'est toiyours un sujet d'étonnement pour nous, qui avons été piqué nombre de fois par cette mouche, de n'en avoir jamais souffert. L'homme à cet égard jouit
de l'immunité des animaux sauvages.
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Partout beaucoup de fleurs, bien que nous soyons à Fépoque de la sécheresse, ou plutôt de la saison chaude ; le baobab, les euphorbes, les capparidées sont en pleine floraison.
Hier une quantité de grands calaos ont attiré nos regards. MasikOy s*étant approché du pied d'un arbre pour mieux viser Tun de ces oiseaux, n'a pas vu que deux éléphants se tenaient à l'ombre du même arbre où ils s'éventaient sans bruit. Une balle adressée par nous à Tun de ces colosses, qui la reçut dans l'oreille, et d'une distance de trente pas, fit seulement partir le blessé en secouant la tête; ce fut alors que Masi ko, entendant l'animal déchirer le hallier, s'aperçut du danger qu'il courait.
Entrés dans un massif de grands arbres, nous y avons trouvé les ruines d'une grosse bourgade. Beaucoup de squelettes ; mais pas une âme. Les bétes sauvages habitent maintenant ces lieux, où naguère toute une population vivait dans l'abondance.
Le soir du 20 août, rencontré quelques individus qui n'ont pour vivre que des tamarins et des souris. D'après ces malheureux, nous ne pourrons acheter de farine qu'au bord du Pamalombé, où demeure à présent Kainka, le chef ajahoua; mais on trouve ensuite à s'approvisionner copieusement auprès de Nyango, chef féminin des Maravis.
Nous avons pris au nord-ouest, et nous voici au Ribvé-ribvè ou Rivi-rivi, qui prend sa source dans les monts Maravi, et se jette dans le Chiré.
A l'endroit où nous sommes il faut percer la couche sableuse pour se procurer de l'eau. En remontant le canal, on y trouve des mares plus ou moins espacées ; et en allant toujours à l'ouest, on y voit une eau courante et rapide de quarante pieds de large sur un ou deux de profondeur. Le nom de cette rivière annonce qu'elle forme des cataractes. Le sanjika la remonte pour y déposer ses œufs ; mais en été l'évaporation est tellement forte que le Rivi-rivi est complètement à sec avant d'atteindre le Chiré.
Ici le territoire est divisé en deux provinces auxquelles le Rivi-rivi sert de limite, et qui s'étendent depuis sa source jusqu'à son embouchure : sur la rive gauche, le Banda, qui, par conséquent, est au nord ; sur la rive droite, le Nkouési. C'est un fait intéressant, en ce qu'il indique une appréciation de la valeur de la terre. Il y a peu d'endroits où cette idée ait pris
racine ; en général on défriche où Ton veut. Une fois établi, le jardin est à celui qui Ta créé; mais la terre inculte n'appartient h personne.
Le site des villages, dont la quantité est surprenante, semble partout avoir été choisi en vue de l'ombre qu'il pouvait fournir. Ayant toujours suivi le bord de l'eau, nous étions loin de soupçonner combien ces villages étaient nombreux. Aujourd'hui pas un n'est habité; les magnifiques sterculiers, d'un vert jaunâtre, dont la première branche est à cinquante pieds du sol, n'entourent plus que des lieux déserts ; et les éléphants dépouillent et mutilent, sans que rien les dérange, les figuiers à large cime qui abritent les cases abandonnées.
Une espèce de sterculier porte des fruits capsulaires à peu près ronds, de la grosseur du poing, dont les coques renferment des graines couvertes d'une pulpe jaune, et d'où Ton extrait une huile fine et abondante. On a également conservé les motsikiris à cause de la graisse tt de l'huile qu'on obtient de leurs semences.
Le Rivi-rivî, descendant du nord-ouest, nous avons continué à suivre ses bords, et nous sommes arrivés chez une peuplade qui a su se défendre contre les Ajahouas. Pour ne pas effrayer les habitants, qui pourraient croire que nous sommes des maraudeurs de cette tribu, ou des agents portugais, nous nous faisons annoncer dans chaque village par des émissaires choisis dans la bourgade précédente.
Ici les gens cultivent le mais, et nous en vendent sans difficulté; mais impossible d'obtenir qu'ils nous conduisent chez Nyango. Il est évident que nous leur inspirons peu de confiance, bien que tous nos hommes, Hakololos et autres, parlent de nous et d'eux-mêmes en des termes où la modestie n'a rien à voir. Nous avons fini par ne plus proférer le nom de cette dame.
Il serait fastidieux de nommer tous les bourgs oh nous fait passer notre chemin. L'un de ceux que nous avons traversés était le plus considérable que nous ayons jamais vu en Afrique. Ce gros village se trouvait entièrement désert, et, comme toujours', renfermait de nombreux squelettes. Un autre s'appelait Tété. Nous connaissons trois bourgades de ce nom-là, preuve que le mot est indigène; il paraît désigner un endroit où l'eau se précipite sur des rochers. On trouve également sur cefte route
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un Chipanga ou Grand-ouvrage, mot identique au Gboupanga de Senna. Cette parité de noms vient à Tappui des récits traditionnels qui parlent des migrations d*un peuple se rendant du nord au sud. .
En général, le pays est couvert de forêts éclaircies et de moyenne venue; mais le bord des eaux est frangé d'arbres énormes. Nous avons remarqué, parmi ceux-ci, un figuier à feuille particulière, qui avait été frappé de la foudre. Sur les lignes qu'avaient tracées le fluide électrique, des masses de nouvelles pousses se hâtaient de réparer le dommage; et une certaine gomme , d'un genre que nous n'avons jamais vu sur aucun arbre, avait exsudé en abondance*.
A partir de Tété, le fléau de la pourchasse de l'homme ne s'est pas étendu vers l'ouest ; et chaque fois que nous approchons d'un village on nous accueille par ces mots: «^ Nous sommes contents que ce soit la paix, et non la guerre, que vous nous apportiez. » Ceux dont l'heureux pays n'a jamais souffert de l'invasion peuvent difficilement comprendre tout ce qu'il y a dans ces paroles.
Les nuits, à cette époque de l'année, sont toujours froides; comme ce n'est pas le moment des travaux agricoles, les villageois ne sortent de chez eux que lorsque le soleil a réchauffé l'atmosphère. En d'autres temps ils sont dehors avant l'aube; et le premier bruit qui vous frappe, quand vous vous éveillez, c'est Ih causerie des hommes et des femmes qui parlent haut dans l'ombre, afin d'éloigner les bétes féroces par le son de la voix humaine. Lorsqu'il n'y a pas d'ouvrage, c'est la toux bruyante et convulsive des fumeurs de chanvre qui vous avertit de l'approche du jour.
1. Il est probable que cette gomme particulière était uoe gomme résine, tenue en suspension dans le kuc propre de ce figuier, d*où elle avait été précipitée par Paction de la foudre. Nous voyons le suc laiteux du sapotillier donner une résine au contact de Pair. Si on se rappelle que La famille des sapotacées fournit U gutta-percha, on ne trouvera pas surprenant qu'une matière résineuse transsude d'un figuier, dont l'un des frères produit du cioutchouc. Le caractère spécial de cette résine a pu provenir de la transposition de ses éléments, opérée par la décharge électrique. Ce fait curieux, mieux étudié, pourrait mettre sur la voie de l'une des causes qui produisent les différences de saveur et de propriétés chez des végétaux de même espèce n'ayant pas le même habitat, et dès lors soumis à des curants <ft nature diverse. {Xole du traducteur).
Dernièrement, le départ de nos hommes se trouvant retardé par les démarches à faire pour se procurer des guides, nous sonmies partis d'avance, le stewart et moi, dans la direction du Rivi-rivi. Jusqu'alors nos gens avaient toujours su nous rejoin* dre en reconnaissant les empreintes de nos chaussures; nous avons donc fait quelques milles sans nous inquiéter de ne pas les voir. Hais cette fois nos traces s'étaient perdues au milieu des pistes d'éléphant, de pallah, d'hyène, de zèbre qui déchiquetaient le sentier. Âmvés à un village désert, comme le soleil baissait, nous allâmes couper de Therbe, et nous nous Qmes de bons lits dans Tune des cases abandonnées.
Chaque fois que l'un des nôtres s'égare, ou qu'il tarde à revenir, on décharge les mousquets pour lui indiquer où l'on se trouve. Le lendemain, des coups de feu éloignés arrivant à nos oreilles, nous pensons naturellement que c'est l'appel de nos hommes. Nous pressons le pas, et après une longue marche, nous nous trouvons au milieu d'indigènes en Irain de chasser la grosse béte.
Remis en route, du côté de la rivière, nous gagnons un petit village, où quelques individus nous reconnaissent pour nous avoir vu sur le Chiré.
Impossible d'être meilleurs que cesgens-l&; ils n'avaient pour toutes provisions que des tamarins préparés avec des cendres, et un peu de farine de dolichos pruriens. Les gousses de cette plante, ainsi que nous l'avons dit, sont couvertes de menus aiguillons qui, lorsqu'on les touche, pénètrent dans tous les pores et vous causent une démangeaison des plus pénibles. En temps de disette, les femmes vont cueillir ces gousses irritantes. Après les avoir flambées dans un feu d'herbe qui en détruit les barbules, et en avoir pris les graines, elles mettent celles-ci tremper dans l'eau. Quand ces graines ont commencé à germer, on les lave et on les fait cuire, ou bien on les réduit en une farine qui a du rapport avec celle de haricot ou de fève.
Ce dolique s'attache aux grandes herbes qui lui servent de rames, et abonde dans tous les lieux garnis de roseaux. Bien qu'il soit une peste pour le voyageur que ses graines martyrisent, il faut avouer qu'il rend de grands services en temps de disette, car il empêche beaucoup de gens de mourir de faim. Dans cette région on l'appelle kitedzi.
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Installés dans Ih meilleure case du village, nous avons dormi du meilleur sommeil^ bien que sur une natte pure et simple. D est vrai que nous avions fait au moins vingt mille à la recherche de nos hommes. Le dtner de la veille s'était composé d*un pigeon. Depuis lors nous n'avions mangé qu'une poignée de farine de kitedzi, cuite à l'eau claire ; on comprend que nous mourions de faim. L'excellente femme chez qui nous étions logés, prit un peu de maïs qu'elle gardait pour semence ; elle le broya dans l'ombre, et nous en fit de la bouillie. Un petit garçon apporta en outre des légumes sauvages, d'un goût douceâtre; à peu près le contenu d'une tasse. Quand il eut posé son écuelle, il se mit à battre des mains le plus fort possible, chose qui est recommandée à tous les enfants. Accablé de sommeil, nous nous étions endormi, et nous commencions à rêver d'un grand festin, lorsque la politesse du petit garçon nous réveilla, fort heureusement pour nous. Le repas était si mince que notre compagnon se figurait que c'élait pour lui seul ; et il n'en restait plus guère. Le pauvre dévorant se confondit en excuses, tout au moins inutiles : nous avions trop faim pour ne pas comprendre son appétit.
Bref, Akosanjéré, le chef du village, nous conduisit auprès de nos hommes, qui s'étaient rendus dans le Nsézé, province située à l'ouest; il y avait trois jours que durait notre séparation.
Nous avons mentionné cet épisode, non pas qu'il ait grand intérêt, mais pour donner une idée de ces pauvres gens. Nous n'apportions ni étoffe, ni rassade ; ils devaient croire que nous ne les payerions pas. La guerre et la famine les faisaient cruellement souffrir ; et leur hospitalité, si chétive qu'elle paraisse, leur fait le plus grand honneur ; elle nous inspire du moins une vive reconnaissance.
Quant à nos hommes, ils nous cherchaient depuis trois jours, et avaient fait d'incroyables efforts pour nous retrouver. On a tué le bœuf, à la grande joie de tout le monde; car notre pauvre suite avait été, comme nous, à la portion congrue. Akosanjéré, cela va sans dire, a eu sa part de viande ; et nos malheureux hôtes ont mangé tout leur content.
26 août. Départ du village de Chasoundou, où nous avons retrouvé nos hommes.
Traversé plusieurs ruisseaux, dont Teau vive était limpide et
fraîche. Nous sommes maintenant à une hauteur considérable, ainsi que l'annonce un changement marqué dans la végétation. Le masauko, un arbre aux feuilles larges et fermes, que l'on ne trouve jamais dans les basses terres, est ici couvert de fruits, qui ne sont pas encore mûrs. L'élévation des lieux est en outre indiquée par de beaux rhododendrons, des fougères, des immortelles, ayant la forme de marguerites, des césalpiniées dont l'écorce préparée sert de vêtement; par le mélompi^ un ptérocarpe, au bois élastique et pâle comme le frêne, avec lequel se font les pagaies, et d'où s'écoule abondamment quand on l'entaille, un suc rouge tellement astringent qu'il pourrait fort bien remplacer le kino ^ Enfin l'ébullition de l'eau nous montre que nous sommes à deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Poursuivant notre course au nord-ouest, nous arrivons à une chatne de montagnes, dont le point culminant est un grand bloc de granit complètement nu, qui s'élance dans les airs sous forme de dôme et s'appelle le Mvaï. Ainsi que plusieurs autres masses où la roche est découverte, ce pic est d'un gris clair, et a des taches blanches qui produisent l'effet de lichens.
La chatne est, en général, maigrement couverte d'arbres, d'une ^enuetrès<médiocre. Elle est dominée, outre le Mvai, par différents pics, tels que le Chirobvé, qui est plus au nord. Chacun des hauts sommets qui se détachent de la rampe a reçu un nom particulier; mais nous n'avons jamais pu savoir si l'ensemble est désigné par un nom collectif. Dans cette ignorance où nous a laissé la vaine recherche du Molomo-ao-Rokou ou Bec-de-Coq , un mont dont on nous avait parlé , nous avons appelé Chatne de Kirk le massif montagneux qui s'étend depuis les cataractes de Murchison jusqu'au nord du Nyassa, parallèlement à la rive occidentale du lac.
Le territoire où nous avons campé, en face du mont Mvaï, se nomme Paudio; c'est évidemment la prolongation du district des bords du Chiré, où nous avons fait autrefois des relevés astronomiques pour établir la latitude.
En quittant le Paudio nous avons à notre gauche les mon-
1. D'autant mieux que Tua des kinos du commerce^ la gomme astringente de Gambir^ est le suc d'un ptérocarpe du Sénégal. (fioU du traductewr).
tagnes de Kirk, dont nous côtoyons la base; elles n'ont pas moins de trois mille pieds de hauteur à partir du plateau, ce qui leur en donne plus de cinq milles au-dessus du niveau de la mer. A notre droite s'étend, dans le lointain, un pays couvert de forêts qui s'élève graduellement, jusqu'à offrir l'aspect d'une crête d'où plusieurs monts se détachent, et qui borne à l'est la vallée du Chiré. En face de nous, c'est-à-dire au nord, est l'une des vallées les plus charmantes et les plus fertiles que nous ayons jamais vues. Elle est fermée par des montagnes qui, dépassant d'une trentaine de milles la portée de nos yeux, vont rejoindre le cap Maclear. Les arbres, dont aucun jardinier n'a disposé les groupes, ont été abattus sans merci par le cultivateur; et cependant ces hautes futaies, ces pentes couvertes de bois, ces vastes pelouses à l'herbe fine, ces massifs d'un vert foncé au bord des eaux courantes, forment un paysage non moins beau que ceux des rives de la Tamise.
Cette vallée s'appelle Gova ou Goa. De loin elle nous paraissait unie; mais le sol en est profondément sillonné par des eaux Vives d'une fraîcheur délicieuse; des ruisselets qui descendent des montagnes, et font mille détours auxquels les obligent des buttes sans nombre.
Les Ajahouas de Kaïnka, ceux qui habitent maintenant les bords du Pamalombé, ainsi qu'une bande de Babisas, tous ardents à la chasse à l'esclave, ont fait irruption dans le Gova. Il en résulte que si de pauvres femmes osent revenir à leurs jardins, elles prennent la fuite dès qu'elles nous aperçoivent. ' Une grande partie des terres avait été mise en culture ; mais tout cela est abandonné aux éléphants et aux buffles.
Les villages ont toujours leurs sombres haies d'euphorbe; la cime touffue des vieux arbres répand toujours la fraîcheur sur l'aire unie des boalos, où l'on faisait les corbeilles, où le coton s'épluchait, où il était filé et tissé; où l'on dansait, on causait, on buvait de la bière. L'œil est ravi de tout ce qu'il découvre; mais plus personne, excepté çà et là quelques malheureux à l'air craintif et abattu.
Pas moyen d'acheter des vivres ; et une poignée de fhiits sauvages est le seul présent qu'on nous ait offert. A ceux que le hasard nous fait rencontrer nous demandons de nous servir de guides pour franchir la montagne; mais bien que nous sachions
que les Maravis en occupent l'autre versant, on nous affirme qu'ils demeurent à plus de deux jours de marche.
Non-seulement le flanc des monts, dans ce pays-ci, est quelquefois singulièrement abrupte ; mais les blocs détachés que l'on voit sur ces pentes sont anguleux , coupés à vive arête , et ne semblent pas avoir subi l'influence de l'air. Nous avons d'abord considéré la pureté de ces lignes comme une preuve du peu d'ancienneté du soulèvement des roches; mais plus tard le fait s'est expliqué de lui-même. Exposé aux rayons d'un soleil torride , le roc s'échauffe à tel point que même après la chute du jour, on ne peut pas s'y asseoir lorsqu'on est vêtu légèrement. Nous avons vu le thermomètre y marquer plus de 58 degrés. Mais la nuit arrive, la surface se refroidit, elle se contracte; et la pression intérieure fait éclater la couche externe, dont les fragments vont tomber à une distance d'un ou deux pieds.
Si l'on observe les débris qui se rencontrent dans les endroits rocailleux, on trouve que ces éclats de roche, d'un poids qui varie de quelques onces à deux cents livres, s'appliquent exactement à la partie des blocs voisins qui a été mise à nu depuis peu. Le soir, dans les montagnes où le bruit se propage rapidement, on entend l'écho multiplier ces détonations que les indigènes attribuent aux mchésis, c'est-à-dire aux mauvais esprits, et qui pour des gens plus éclairés, ont une cause toute naturelle.
Nous savons pourquoi on a refusé de nous conduire dans la montagne : depuis l'invasion des Ajahouas, les habitants y ont fait des réserves de grain, et ils en éloignent les étrangers. Il ne serait pas très-di£Gcile d'escalader ces pentes, même sans conducteur ; mais notre ignorance des lieux nous ferait faire des détours qui nous prendraient trop de temps. Nous sommes à la fin de nos provisions; et il faut pousser vers le nord, où nous espérons nous procurer des vivres.
A partir du parallèle du pic de Chirobvé nous n'avons plus trouvé de guides. Les gens ont peur de la tribu qui est à notre gauche, et personne ne veut nous accompagner. Cela nous met dans le plus grand embarras. Les sentiers se croisent dans tous les sens ; ils ont été faits par les villageois en allant et venant des hameaux, situés sur les pentes, aux champs qui sont dans la prai-
rie, et forment un réseau inextricable. Les torrents ont creusé des ravins d'une profondeur de trente à quarante pieds, dont les bords presque perpendiculaires ne peuvent être gravis qu'à certaines places. Le peu d'habitants qui restent dans les bourgades accrochées aux montagnes, nous voyant circuler dans la plaine, et tenter de franchir ces ravins à des endroits impossibles, jettent leur cri d'alarme, auxquels répondent des hurlements sauvages.
Ce sont des cris de guerre ; et nous sommes trop loin des gens pour nous expliquer. Heureusement qu'ils ont détruit les grandes herbes; ce qui nous permet de les voir. Nous avons choisi un lieu découvert pour y établir notre camp; tous ceux qui nous entourent nous prennent pour des chasseurs d'esclaves; malgré cela, et bien que l'attaque nocturne soit dans les usages de ces tribus, notre sommeil n'a pas été troublé.
Les nuits sont fraîches, en raison de la hauteur où nous sommes. A neuf heures du matin, ainsi qu'à neuf heures- du soir, nous n'avons que 14* 1/2. C'est, à peu de chose près, la température moyenne. Au milieu du jour le thermomètre indique environ 28*; au coucher du soleil il en marque 2 1 . Le point le plus bas où nous l'ayons vu descendre est 2'.7/9~.
Les herbages incomplètement brûlés rendent la marche excessivement pénible. Aux yeux d'un Européen l'obstacle parait insignifiant; mais qu'on se figure des brins d'herbe de la grosseur du petit doigt , des chaumes de la dimension d'une canne, penchés dans tous les sens, arc-boutés les uns contre les autres de manière à vous faire lever le pied, comme pour franchir de hautes bruyères, et l'on comprendra qu'il en résulte une grande fatigue. La force de ces chaumes, lors des incendies annuels, donne lieu à des explosions qui ressemblent à des coups de pistolet.
Partout de grandes quantités de sorgho. Nous voyons les buffles paître dans les jardins abandonnés; quelques-uns poursuivent des femmes; et celles-ci leur échappent en courant beaucoup plus vite que ces animaux rapides.
Aujourd'hui 29 , apercevant des hommes groupés sous un arbre, à côté d'un village, nous nous sommes assis, et nous avons envoyé Maségo, l'un des nôtres, pour s'entendre avec eux. Matounda, le chef de l'endroit, est revenu avec notre parlemen-
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taire, et nous a donné une calebasse pleine d'eau. Il nous a dit que tous ses sujets avaient pris dernièrement la fuite en voyant les Ajahouas, qui, sous prétexte de punir une injure, envahissaient leur territoire. Les brigands ont imposé une amende de cinq hommes; les ayant reçus» ils ont renoncé au pillage.
Matounda, qui possède beaucoup de grains, a consenti à nous ravitailler; et toutes les fenmies sont occupées à moudre notre sorgho. A cette provision de farine, nous ajoutons quatre chèvres laitières. La chèvre manganja est d'une race bien supérieure à toutes celles que l'on voit généralement en Afrique ; elle est bas sur jambe, a les reins larges et le corps bien fait. Nos Mako*lolos en sont émerveillés; nous leur promettons les quatre bêles pour améliorer leur troupeau, quand nous n'aurons plus besoin de lait; et ils prendront tout le soin possible des mères et des petits, nous en avons la certitude.
La vallée finit à peu de distance de chez Matounda. Au moment de descendre une pente raîpide d'un millier de pieds, qui nous conduira au talon du lac, nous avons à notre droite les montagnes altières du cap Haclear, dont la base est baignée par les eaux bleues. En face de nous, dans le lointain , sont les montagnes de Tsenga. A notre gauche se déploie la chaîne de Kirk, dont la hauteur paraît diminuer à mesure qu'elle se prolonge vers le Nord.
En descendant nous trouvons une riche vallée onduleuse, traversée par de nombreux cours d'eau que nous sommes obligés de franchir. Ces petites rivières permanentes viennent des montagnes de Kirk; elles vont à l'est, et paraissent se jeter directement dans le lac ; tandis que tous les ruisseaux que nous laissons derrière nous semblent se réunir dans le Lokoué, affluent du Nyassa.
Après une longue marche dans la vallée du lac, où la chaleur est bien plus grande que dans celle que nous venons de quitter, nous entrons chez Katosa. Le village, construit au bord d'une rivière, est au milieu d'arbres gigantesques. Nous y trouvons une bande nombreuse d'Ajahouas, qui se donnent le nom de VouahiaouSy et sont tous armés de mousquets. A peine Katosa nous voit-il parmi ces hommes, qu'il nous appelle, et nous fait servir du potage, de la bière et du buffle en abondance.
De tous les chefs manganjas que nous avons rencontrés, c'est Katosa qui s'est montré le plus généreux. Nous devons, dit-il, être ses bazimos (esprits bienfaisants de ses ancêtres) ; car à Tépoqye où il demeurait au Pamalombé, nous sommes tombés du ciel à côté de lui : < des gens comme il n'en avait jamais vus, et qui venaient on ne savait de quel endroit. > Il nous désigne pour logement une grande et belle case qui lui appartient, et qui est d'une propreté remarquable.
Profitons de la circonstance pour dire que l'opinion que nous nous étions faite à notre premier voyage , sur la propreté des Manganjas, était complètement fausse. Nous les avions jugés d'après les habitants des bourgades de Ghisounsé; mais la saleté de ces gens-là, restreinte aux régions froides des Highlands, est toute locale. Ici nous voyons chaque jour les hommes et les femmes se rendre à la rivière pour y faire leurs ablutions; et cette coutume, ainsi que nous avons pu l'observer, est générale parmi les Manganjas et les Ajahouas.
Ce matin, 1"" septembre, au moment de notre départ, nous avons reçu une énorme calebasse de bière, d'une contenance d'au moins trois gallons (plus de treize litres); Katosa est venu l'instant d'après nous demander de rester jusqu'à demain et de partager ses repas. Nous lui avons dit le motif qui nous faisait partir. « Je me trouve sur la route des voyageurs, et ne les arrête jamais, nous a-t-il répondu ; mais je voudrais vous regarder pendant une journée entière. » Sur la promesse que nous lui avons faite de rester plus longtemps à notre retour, il nous a fait apporter une quantité de riz équivalant bien à deux pecks (environ deux décalitres), et nous a donné trois guides pour nous conduire à Nkouinda, chef féminin qui lui est soumis, et dont la résidence est aux confins du lac.
Les Ajahouas, que nous avons trouvés chez Katosa, mènent leurs captifs à Quilimané ou à Mozambique, et ont entendu parler de nous. Leurs mousquets, soigneusement fourbis, ne leur sortent pas des mains, même en présence du chef.
Nous craignons bien de ne jamais revoir Katosa. Le vent des migrations a soufflé sur les Ajahouas. Les guerres qu'ils se sont faites entre eux, pour approvisionner les marchés de la côte, les ont d'abord mis en mouvement. De leur territoire , ils ont passé chez les Manganjas, faisant le trafic d'esclaves à l'amiable.
et prenant pied chez ces tribus. Comme ils déclaraient se soumettre aux chefs, ils en ont été bien accueillis; et les Manganjas, très adonnés à l'agriculture^ ont nourri sans peine les bandes de ces traitants. Quand la gène eut remplacé l'abondance, les acheteurs d'esclaves conmiencèrent à piller les jardins. Des querelles s'en suivirent; et les Ajahouas, qui avaient des armes à feu, en profitèrent pour chasser les autres de village en village, jusqu'à les faire disparaître du pays.
Certes, à l'égard de la traite, les Manganjas sont aussi coupables que leurs vainqueurs; ils s'y prêtaient volontiers, et vendaient sans remords leurs sujets ou leurs voisins. Mais d'un caractère peu entreprenant, ils aimaient bien mieux cultiver le sol, filer le coton, travailler le fer que de courir les aventures; tandis que les Ajahouas, qui ne sont ni industriels, ni agriculteurs, ont l'esprit du commerce et l'amour des voyages. Ceux que nous avons vus hier nous paraissaient en être vis-à-vis de Katosa, aux relations de la première* période, c'est-à-dire à l'entente cordiale. Il est possible néanmoins que le bon chef connaisse le danger^ et qu'U soit sur ses gardes.
Allant toujours au nord -ouest, nous avons traversé une contrée fertile. La terre grasse et féconde y est cultivée sur une grande étendue, mais parsemée d'acacias épineux d'une taille colossale que n'ont pu abattre les petites cognées des agriculteurs.
De chez Nkouinda nous sommes allés dans le district de Ngabi, et nous avons fait halte au village de Chembi, que nous avons trouvé fortifié. On y prétend que les Azitous ou Mazitous, ravagent le territoire qui est situé à notre gauche, et qu'on n'est en sûreté que dans une bonne estacade. On nous a tant de fois parlé de guerres qui dévastaient les endroits où nous devions nous rendre , que les assertions de Chembi nous produisent peu d'effet. Il nous dit que tous les gens du nord-oiiest ont pris la fuite devant les Mazitous, dont le chef porte l'effroyable nom de Movouirivouiri. Nous n'en poursuivons pas moins notre course dans la même direction; Chiramba, qui est plus au nord, pourra mieux nous renseigner.
Toujours les mêmes plaines fécondes. La marche offre peu d'intérêt. Nous sommes dans ce qu'on appelle ici la saison chaude, et l'air embrasé est étouffant. Une brume épaisse nous
462 LE ZÂM6ÈZE
empêche de voir à plus de quelques milles. Au rayonnement du soleil sur cette brume, il nous semble être enveloppés d'un brouillard éblouissant et chaud.
Une série de fosses de trois pieds de profondeur, sur quatre de large, ont été faites dans un oued sableux, où coule une rivière permanente. Du maïs a été planté au fond de ces trous; il reçoit l'humidité de la rivière, dont les eaux s'infiltrent dans le sable ; et il en résulte une végétation magnifique, à l'époque où tout le reste du pays est brûlé. Nous comptons les grains d*un épi ; ils sont au nombre de trois cent soixante; comme il y a quelquefois deux ou trois épis sur une tige, on peut dire sans exagération que le rendement de ce maïs est de trois à quatre cents pour un.
Mais si les gens profitent de ce sable humide pour faire une récolte dans la saison sèche, le sorgho, les fèves, les citrouilles qu'ils ne cultivent qu'à l'époque des pluies, sont semés sur des crêtes d'un pied de hauteur, dont la forme permet l'écoulement des eaux. Les indigènes emploient encore un autre moyen qui prouve leur habileté agricole. Ils font des monceaux d'herbe, les recouvrent de*terre et y mettent le feu. Tout cela brûle lentement ; les cendres et la fumée sont retenues par la couche de terre supérieure. On ensemence ces monticules, et ils donnent des produits très-abondants.
Le seul instrument aratoire de ce pays-ci est la houe à manche court. A Tété la culture du sol , qui se pratique ainsi que le représente la gravure ci -jointe, se fait exclusivement par les femmes esclaves. Chez les Manganjas, hommes et femmes cultivent la terre. Sur la côte occidentale on fait usage d'une houe à double manche. Ailleurs, la houe dont on se sert a un manche de quatre pieds de long ; mais nulle part en Afrique les indigènes ne connaissent la charrue.
Néanmoins leur science agricole est pour l'observateur impartial un sujet d'étonnement. La première fois que l'évêque Mackenzie vit la manière dont les champs des Mangajas étalent cultivés, il nous dit avec surprise : « Lorsque je parlais de mes intentions relativement aux Africains, je citais les leçons d'agriculture que je me proposais de leur donner; je vois maintenant qu'à cet égard ils en savent beaucoup plus que moi. » Ce témoignage est celui d'un homme d'honneur, d'un esprit aussi
droit qu'éclairé; et nous croyons que tout individu, qui, sans parti pris, verra des Africains non avilis par la servitude, aura de leur intelligence, de leur travail, et de leur caractère une bien autre estime que ceux qui ne les ont vus que dégradés par Fesclavage.
En deux étapes seulement nous avons compté vingt*quatre champs de coton, dont les plus petits étaient au moins de douze yards carrés. L'une de ces cotonneries avait deux cent quarante pas de large; et tous ces champs, nous en avons déjà fait la remarque, avaient été sarclés avec tant de soin que l'incendie avait passé près d'eux sans les atteindre.
Hommes et femmes, chargés de vivres, quittent les villages, et se dirigent vers les estacades; la quantité de grain répandu le long du sentier montre combien ils se dépêchent de le porter en lieu sûr. On coupe en toute hâte les grands euphorbes, et l'ombellifere en arbre, qui entourent les bourgades, afin de voir approcher l'ennemi.
Un cadavre s'est trouvé sur la route ; il était blessé dans le
dos. Puis un second, puis un troisième, ayant les poses que fait
prendre l'agonie, et qu'il est impossible de reproduire. Gomme
nous approchions des estacades de Chinsamba, sur les rives du
Lintipi, on nous a dit qu'on s'y était battu hier; et que l'ennemi
avait été repoussé. La vue des morts nous a bientôt confirmé la
nouvelle.
Les Mazitous ont emmené beaucoup de femmes qu'ils avaient
saisies chargées de grain. Au moment de se retirer ils ont coupé les oreilles à un de leurs captifs, en guise de lettre de créance, et l'ont renvoyé à Chinsamba avec la mission de lui dire de bien soigner le grain qu'il a dans ses estacades, « parce que les Mazitous reviendront le chercher dans un mois. »
En attendant, tout le peuple de Chinsamba tambourine de toutes ses forces pour témoigner son allégresse du départ de l'ennemi. Le tambour est le principal instrument de musique des Manganjas, et leur sert a exprimer la joie et la douleur. On n'en bat nulle part avec une précision plus remarquable.
Chinsamba nous a reçus dans une très-grande hutte, et nous a fait présent d'un énorme panier de bière. Le soleil éclatant d'où nous arrivions a permis à ce diplomate de nous dévisager avant que nos yeux aient pu s'habituer à l'obscurité qui Ten-
tourait, et nous aient permis de le voir. Il a quelque chose du type juif, ou plutôt du visage assyrien, tel que nous le montrent les sculptures du musée britannique. Ce genre de traits est fort commun dans le pays; il nous fait croire que le vrai type n^ n'est pas celui qu*on trouve sur la côte occidentale, et d'après lequel on se représente les Africains.
Ici la plupart des têtes ne sont pas moins bien faites que celles qui décorent les anciens monuments d'Egypte et d'Assyrie. Il en est qui se prolongent un peu en arrière, et se développent en hauteur comme la tét« de Jules César. Cette forme se rencontre plus souvent qu'en Europe; toutefois les lèvres tiennent plutôt des nôtres, que de celles des noirs de la côte de Guinée ; elles sont fortes, mais pas d'une façon désagréable. Un large anneau, porté à une oreille, ainsi que différentes manières d'arranger les cheveux, nous rappelle ce que nous avons vu sur un monument égyptien.
La jambe n'a pas, en général, ce haut mollet qu'on attribue à la race africaine, et dont on a fait l'un de ses traits caractéristiques. Enfin, nous ne rencontrons pas ici plus de talons projetés en arrière que chez les peuples civilisés. Nous avons remarqué plusieurs fois une longueur exagérée du fémur; mais nous ne savons pas si le fait est plus commun dans cette région que ne l'était jadis, parmi nous, celui des longs bras qui donnaient aux Anglais tant d'avantage pour le maniement du sabre.
Chinsamba a dans son estacade un grand nombre de Babisas; et c'est principalement à l'aide de leurs fusils qu'il a repoussé les Mazitous. Ces Babisas, ou Abizas, ont à la fois le goût du trafic et des voyages. Ils remplissent à peu près, dans cette r^ion, le rôle que les Grecs jouent dans le Levant. Les premières paroles qu'ils nous ont adressées ont été celles-ci : c J'ai vu la mer; je suis allé à Iboé, à Quilimané, à Mozambique. Je connais les vaisseaux, les steamers, les Anglais. Je suis un grand négociant»
Ils s'autorisent de leurs connaissances pour prendre à notre égard des familiarités que leur permettent sans doute les mulâtres de la côte. Tandis que les Manganjas, pour qui nous différons de tout ce qu'ils ont vu jusqu'à présent, nous regardent avec un respect mêlé de crainte, les Babisas entrent dans notre case , et s'y asseyent avec l'aisance de gens qui ont l'habitude du monde. Voulant être polis avec eux nous les avons compli-
mentes au sujet de leurs voyages, de rextension de leur commerce; et nous leur avons fait entendre que puisqu'ils avaient vu tant de choses, et qu'ils étaient si riches, nous espérions qu'ils se montreraient généreux à Tégard d'étrangers accablés de fatigue, et qui avaient faim et soif; mais cela n'a produit aucun effet. Nous n'avons jamais reçu le moindre présent des Babisas, quel que soit l'endroit où nous les ayons rencontrés. Nos Makololos, peu satisfaits de leur conduite, leur ont dit tout simplement « que la hardiesse qu'ils avaient de s'asseoir à côté de nous, montrait bien qu'ils n'avaient jamais vu d'hommes de notre importance;. que leurs récits de voyages n'étaient que mensonges d'un bouta l'autre; que jamais ils n'avaient rencontré de vrais Anglais, des Anglais sortis de la mer; mais seulement des gens mâtinés, ayant des cheveux comme les leurs. > Au fond, ils ne se montrent pas importuns ; quant à leurs voyages, ils connaissent mieux l'intérieur que la côte.
Chinsamba, que nous aimons beaucoup, s'oppose décidément à ce que nous allions au nord-ouest. Suivant lui, ce serait exposer nos jours. On croit que les Hazitous occupent toutes les hauteurs situées dans cette direction ; et nous restons à l'estacade jusqu'à plus ample informé.
Le district de Chinsamba est appelé Mosapo. C'est un terrain onduleux, avec des montagnes coniques; mais la brume dont nous avons parlé ne nous permet pas de voir au loin. Partout, maintenant l'herbe est jaune ; les taches noires qui la zèbrent indiquent les places où le feu a été mis. Les arbres n'ont plus de feuilles; excepté au bord du Lintipé qui coule ici dans un lit profond et rocailleux. Lors de notre exploration du lac, nous l'avons traversé non loin de son embouchure; il y était profond; et un hippopotame jouait dans ses eaux paisibles.
L'estacade est construite à la rive d'un bois épais , où nos hommes tuent des pintades en quantité. On voit constamment des femmes et des enfants se baigner dans la rivière ; les hommes n'approchent du lieu où sont les baigneuses qu'après avoir demandé la permission de passer. De leur côté les femmes évitent les endroits où elles supposent que les hommes se baignent.
Nous avons souvent observé qu'à cet égard les femmes manganjas sont très-attentives. Il faut l'extrême curiosité qu'in-
466 LE ZAMBÈSfi
spire la première vue d'une peau blanche pour leur faire oublier leur réserve.
Elles rient d'une manière charmante. Ni sourire prétentieux, ni gros éclats stupides; c'est un rire frais et vibrant d'où la gaieté déborde, et qui fait du bien à entendre. L'une d'elles commence, les autres suivent ; puis elles battent des mains toutes ensemble ; et l'impression que vous ressentez de cette gaieté ezpansive est celle d'un cordial accueil. La première fois que nous nous présentons à un chef, si nous voyons son rire accompagné d'un joyeux clignement de paupière, nous le classons aussitôt parmi les bons cœurs, et jamais nous ne nous sommes trompés.
C'est une remarque peu importante, et qui ne sera comprise que par ceux qui ont des enfants ; mais les cris dont se servent les chers petits êtres pour exprimer leurs contrariétés ou leurs souffrances, ont ici le même timbre que sur fout le reste du globe. Tous les jours nous sommes rappelés à nos souvenirs de famille par des vagissements qui ont retenti à nos oreilles et dans notre cœur de père ; et nous remercions Dieu de ce qu'en surplus des maux de leur âge, nos enfants n'aient pas à redouter les douleurs poignantes que le trafic de Thonune réserve à ceux d'ici.
D'après le conseil de Ghinsamba, que nous avons quitté aujourd'hui, 5 septembre, nous prenons au nord-est, pour éviter
les Mazitous.
Des champs de sorgho sur toute la ligne ; çà et là une cotonnerie. Dans la précipitation qu'on a mise à moissonner, beaucoup de chaumes ont été rompus ; ils barrent le sentier et rendent la marche très-fatigante. Hommes et femmes s'empressent de couper les derniers épis, et de les porter dans les estacades qui sont déjà pleines de grain, et renferment chacune de trois à quatre mille âmes. Les moissonneurs, nous prenant pour des Mazitous, s'enfuient avec effroi ; mais ils reviennent dès qu'on leur assure que nous sommes les Anglais qui avons navigué sur le lac. Des femmes ramassent le grain que les Mazitous, d'une part, les fugitifs de l'autre, ont laissé tomber dans leur hâte; elles le vannent ensuite pour en séparer le sable.
Trois cadavres, ainsi que plusieurs villages incendiés, nous montrent que nous approchons des envahisseurs; et que le
ET SES ÂITFLUENTS. 467
moyen employé par les Zoulous pour procurer de bons maîtres à leurs captiYs est un mauvais système. Tout ce qu'on peut dire à son avantage, c'est qu'il est beaucoup moins meurtrier que celui dont se sert la traite pour donner également de bons maitres de l'autre côté de l'Océan, au petit nombre d'esclaves qui survivent à ses rigueurs.
Après une marche prolongée au milieu du sorgho, nous traversons une plaine aride, située à peu près au nord-nord-ouest de Tsenga, et qui nous conduit à un village bâti le long du Nyassa. De ce vilkge, nous gagnons celui de Chitanda en suivant le bord du lac. Une foule de fugitifs couvrent la rive, où les attirent les grandes herbes, qui, au besoin, leur offriraient un refuge. Leurs cabanes provisoires, élevées au bord de l'eau, forment un bourg continu de plusieurs milles. Ces pauvres gens ont un peu de grain : celui qu'ils ont pu apporter. « Mais quand il sera fini, disent-ils, que mangerons-nous? Lorsque nous avons semé, et que les épis mûrissent, les Zinyamas (c'est-àdire les bétes sauvages, comme ils appellent les Mazitous) viennent nous les prendre. Si nous plantons du manioc c'est la même chose. Gomment donc faire pour vivre? »
Une malheureuse femme qui a perdu la vue, croyant que nous étions des ennemis, s'est sauvée en étendant les bras, ainsi que font tous les aveugles, et s'est couchée dans les hautes herbes d'une petite rivière. Depuis que nous suivons le bord du Nyassa, nous avons traversé plusieurs de ces ruisseaux froids et limpides, que les roseaux nous avaient masqués lors de notre exploration du lac. Deux de ces petites rivières, dont l'une s'appelle Mokola, exhalent une forte odeur d'hydrogène sulfuré.
Arrivés à Molamba le S septembre, nous y retrouvons Nkomo, notre ancienne connaissance, dont le repos n'a pas été troublé.
L'un des avantages que nous procure la route que nous suivons actuellement est de pouvoir nous baigner partout dans l'onde pure et fraîche du lac. Pour nous, qui, au bord du Zambèse et du Chiré, avons été si souvent privés de ce plaisir par la présence des crocodiles, c'est une satisfaction inexprimable. L'eau du Nyassa est maintenant à la même température que lors de notre première visite, c'est-à-dire à un peu plus de 22 degrés. Sa très-grande pf ofondeur empêche les rayons du soleil de l'échauffer autant que les eaux du Chiré ou du Zambèse ; et les
crocodiles, ayant toujours du poisson en abondance, et une eau transparente qui leur permet de le prendre, ne sont pas à cruodre pour l'homme : il est bien rare qu'ils l'attaquent. On en voit beaucoup sur les rochers, où ils se chauffent au soleil. , Un jour de marche, à partir de Molamba, nous mène au petit lac Chia, dont la direction est parallèle à celle du grand lac. 11 a trois ou quatre milles de long, sur une largeur d'un mille à ud mille et demi, et communique avec le Nyassa par un canal d'uoe assez grande profondeur, mais où il y a des rochers. Nous avons passé enb% le Nyassa et la côte orientale de ce petit lac, sans trouver à celui-ci d'affluents sur cette rive.
Le lac Chia est excessivement poissonneux. La pèche, en ce
moment, y occupe k la fois plus de cinquante pirogues de grande
^ dimension. Elle s'y pratique au moyen d'un filet monté surdeui
Filei du Iftc ChU.
perches latérales, dune longueur d'environ sept pieds, et qu'on tient A la main.
, C'est absolument le filet de Normandie; la seule différence qu'il y ait entre les deux engins, c'est qu'ici une traverse en maintient les deux branches, et rend l'instrument plus facile à manier. 11 faut qu'il y ait dans ce petit lac une bien grande quantité de poisson pour qu'on en prenne à chaque coup de filet autant que nous l'avons vu faire, et par un nombre de pécheurs aussi considérable. Le produit de ces pèches abondantes n'est pas entièrement consommé par les riverains : il se fait ici un trafic régulier de poisson sec.
Le pays environnant est élevé, onduleux et planté de manioc sur une grande étendue. La houe qu'on y emploie, et dont le manche a quatre pieds de long, est exactement de la même forme que celle des Béchuanas. On retrouve également dans
cette contrée, à un millier de milles de la Càfrerié, les paniers où les Gafres mettent le lait, et dont la texture est tellement serrée qu'ils servent ici de vases à bière.
La marche est favorable à la méditation ; elle vous fait saisir avec joie tout ce qui peut occuper l'esprit et vous distraire de la corvée monotone de mettre un pied devant Tautre. Ce filet du lac Chia nous rappelle le sac en peau de chèvre, muni de deux bâtons, qui sert de soufflet aux forgerons de ce pays-ci, et que les Béchuanas emploient au même usage. Ce soufflet, ainsi que la houe à grand manche, n'est-il pas la preuve que ces hordes, venues successivement du nord au sud, ont puisé ces inventions à la même source? Un autre soufflet, que nous avons observé audessous des chutes de Victoria, soufflet qui était celui des bohémiens d'Europe, et qu'on retrouve dans l'Inde centrale, indique probablement Tendroit oii la source commune était placée.
Lances manganjas, ayant la hampe terminée par une sorte de pelle ; et chargée
d'anneaux de fer pour en augmenter le poids.
Il est possibTe qu'autrefois l'homme ait eu des instincts qui lui aient permis de reconnaître les poisons ; mais il a été démontré par l'archevêque Whately que des sauvages abandonnés à leurs propres forces n'auraient pas pu subsister. Ici, où les indigènes ont besoin de peu de vêtements, et sont doués d'un estomac vigoureux, tout ce que nous avons vu confirme cette opinion. Les Manganjas connaissaient les tubercules, les fruits comestibles du pays ; ils avaient des houes pour déterrer les racines, des lances, des arcs, des flèches, du gibier; et cependant ils sont morts de faim ^
1. La méditation, qui substitue chez le docteur les idées apprises à la faculté d'observer, dont il a donné tant de preuves, lui fait oublier ici la léthargie où la chasse à l'esclave a plongé les Manganjas, léthargie qu'il nous a parfaitement décrite. L'abandon de soi-môme, causé par le désespoir, ne saurait démontrer l'inaptitude à satisfaire les appétits et les désirs que la frayeur a paralysés. Que les instruments primitifs de cette satisfaction n'aient pas été perfectionnés par les
470 LE ZAMBKSE
On trouve ici trois espèces d'herbes sauvagesdont les semences peuvent être alimentaires. Le ftoanjéy entre autres, a été cultivé, et donne une farine passable. Mais pour que le grain en soit comestible, il faut le décortiquer ; il n'est pas d'estomac de sauvage qui puisse en digérer Fenveloppe aiguë, et d'une telle épaisseur qu'elle fait à elle seule la moitié de la semence. Depuis l'Egypte, jusqu'à la pointe méridionale du continent, le pilon et le mortier dont on se sert pour monder le grain ont une seule et même forme. Cela semblerait prouver que le même besoin avait été ressenti, lors des premières migrations, et qu'à cette époque on y avait déjà pourvu.
Or, puisque nous voyons des hommes qui possédaient les arts nécessaires h la vie, disparaître de la terre dès qu'ils en sont réduits à subsister uniquement de racines et de fruits sauvages, il e^t presque certain que s'ils avaient été placés dans ce qu'on appelle l'état de nature, ils n'auraient pas vécu assez longtemps pour arriver même à la sauvagerie. Ils seraient morts avant d'avoir pu inventer ce que nous autres, qui savons faire tenir l'œuf sur la pointe, nous croyons d'une découverte facile. C'est pourquoi l'existence des divers instruments qu'on trouva, chez les Africains et les autres peuplades, ayant des germes de civilisation, indique un enseignement donné à l'homme à une époque plus ou moins éloignée, par un être qui lui était supérieur.
L'art de se procurer du feu est le même dansj'inde que dans cette région. Les fourneaux, employés à réduire le minerai de fer et de cuivre, y sont également semblables. Près de Kolob«ngon extrait le fer d'une hématite jaune, qui ne ressemble en rien à ce métal, ni par le poids, ni par la couleur. Quel ignorant aurait soupçonné que la malachite , une pierre dont les civilisés font des vases précieux, était du minerai de cuivre? Ea fonte^e cette pierre se fait cependant sur une large échelle au cœur de l'Afrique ; le métal qu'on en retire est converti en anneaux, en
descendants des inventeurs, cela ne prouve pas que ces objets grossiers soient d'origine céleste ; cela indique tout bonnement que la race est peu progressive, et a besoin d'alliage. Question de ductilité, pas autre chose. l\ est possible que IVchevêque anglais trouve cette réflexion impie. Quant à nous, pour un précepteur divin , l'enseignement nous semble un peu borné; et nous demandons s'il est bien religieux d'attribuer à l'Être suprême l'invention du mobilier des sauvages, y compris les armes vénéneuses. {Note du traducteur)»
bracelets et autres ornements. Une barre de cuivre de quatre pieds de long, et de fabrique indigène, nous a été proposée à Testacade de Ghinsamba.
Ces connaissances, et la pratique de ces différents arts, témoignent de l'instruction que le genre humain a reçue d'en haut; et comme le dit l'archevêque Whately : « Ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'à l'instant où il fut créé, ou peu de temps après, l'homme a été placé parle Créateur lui-même, dans une position supérieure au simple état de nature. »
La révélation primitive s'appuie, d'ailleurs, sans parler du témoignage de la Bible, sur un argument qui découle des faits. C'est la contre-partie du raisonnement qui prouve l'existence de Dieu : l'homme n'a pas pu se créer lui-même, donc il y a eu un Créateur d'essence divine. L'humanité n'aurait pas pu, à l'origine, se civiliser elle-même : donc il a fallu qu'elle ait un instituteur surhumain ^
Il est à remarquer en outre, que malgré le nombre des générations écoulées, il ne s'est fait aucun changement à ces inventions primitives. Les marteaux, les pinces, les houes, les cognées, les doloires et leurs manches ; les aiguilles, les arcs et les flèches, la façon d'empenner ces dernières ; les lances, les javelines de chasse, ayant de chaque côté du fer ce qu'on nomme un plat, sorte de volant qui imprime au javelot le mouvement rotatoire d'une balle de carabine ; les pierres à moudre le grain, la fabrication des vases pareils aux chatties des Hindous ; l'art de filer et de tisser, de fahre rouir le liber des arbres, de l'assouplir par le battage et de le transformer en étoffe, de préparer les aliments, de brasser la bière, de la filtrer comme on le disait
1. Il n'est pas possible de traiter cette question en quelques lignes. Nous ne dirons ici qu'une chose : ce raisonnement est celui que font les Manganjas, 4iuand ils attribuent aux mchesis l'explosion provenant de la rupture des roches. Le docteur ne voit dans cette rupture qu'un phénomène tout simple , parfaitement explicable. Entre eux et lui ce n'est qu'une différence de rayon : le cercle est plus large; mais à l'endroit oii se po&e l'iDConnu, Européens et Africaics se l'expliquent de même. Pour le sauvage, qui en ignore le mécanisme, le tic tac d'une montre, ou le chant d'une botte à musique est surnaturel, et l'auteur des objets qui le produisent est sorcier. Dès que le civilisé ne voit pas le concours des forces et des actions d'où le fait résulte, il l'attribue à Dieu. La théorie des instituteurs célestes peut être générale sans être vraie ; elle prouve que la nuit aveugle également tous les hommes ; et il est au moins étrange de prendre cet aveuglement pour une clarté, parce qu'il est universel. {Noté du traduclewr.)
472 LE ZÂMBÈSE
dans Tancienne Egypte ; les hameçons, les filets de chasse et de pèche, les nasses en vannerie, les palissades conduisant le poisson dans les pièges, et qui sont ici les mêmes que dans les montagnes d'Ecosse, les trappes destinées aux animaux, etc., sont restés les mêmes d'âge en âge ; et quelques-uns de ces objets se trouvent si largement répandus sur le globe, où partout nous leur voyons la même forme, qu'il est probable qu'ils ont une même origine.
Les traditions africainas, non moins immuables que les arts auxquels elles se rattachent, d'accord sur ce point avec celles de tous les peuples, attribuent toutes ces inventions fondamentales àunÉtre supérieur. Il est beaucoup plus raisonnable d'accepter les paroles de la Genèse, touchant l'instruction directe donnée par Dieu aux premiers hommes, non-seulement au sujet de la morale et du culte, mais à l'égard des choses nécessaires à la vie*, que d'ajouter foi au système qui veut que le sauvage, privé de toute révélation, ait pu subsister dans un état d'ignorance, qui serait fatal h toute sa race; et que, de lui-même, il ait inventé une foule d'objets que ses descendants n'ont pas su améliorer depuis tant de siècles^
Traversé en pirogue le détroit qui sépare les deux lacs, et passé la nuit sur la côte nord du lac Ghia. A partir de cet endroit jusqu'à la baie de Kota-Kota, le pays qui touche au Nyassa est couvert de fugitifs ; ces malheureux viennent ici par mil* liers, dans Tespoir que les Arabes, établis près de la baie, les protégeront contre les Mazitous.
1 . Le Seigneur fit à Adam et à sa femme des habits de peau y et les en revêtit, — Il le fit sortir du jardin de délices pour travailler à la culture de la terre (Genèse, cbap. III, versets 21 et 23). Cette dernière phrase implique renseignement de Tagriculture. Voir Archbishop Whately*s History of ^religious worship. John Parker, WestStrand, London, 1849. D^ L.
2. Affaire de tempérament. Il nous est beaucoup plus facile de croire à la rude école de la nécessité, aux leçons de l'expérience, à renseignement des faits observés par rhomme primitif, dont la branche, courbée violemment, a fouetté le visage en revenant sur elle-même, dont l'éclat de silex a tranché la main, ou le pied nu, dont la bise a mordu la chair, que d'admettre la confection des armes primitives, et des vêtements de peau de bête, de la propre main de rfitemel. Si l'impossibilité d'améliorer son outillage est la preuve qu'un Dieu vous l'a donné, la faculté de perfectionnement sera la preuve de la faculté d'invention; or, la race blanche, qui a tant amélioré sa garde-robe et ses instruments de tra^-ail, n'aurait donc pas eu de précepteur céleste; d'où il faudrait conclure au peu d'avantage de renseignement divin. ^lfote du traducteur.)
Nous avons vu, dans trois ruisseaux d'eau vive, le palmier qu'on nomme chouaré; ainsi qu'un élaïs, très-inférieur à celui de la côte occidentale. Le fruit, qui est à peu près le même que celui de Tèlaïs de Guinée quant à la forme et à la couleur, n'est pas beaucoup plus gros qu*une noisette; et les indigènes le laissent perdre, vu le peu d'huile qu'on pourrait en extraire. * Employer de l'huile, comme moyen d'éclairage, ne paraît pas être venu à l'esprit d'un Africain. Ici, un fagot d'éclats de bambou, de la grosseur du corps et d'une vingtaine de pieds de loûg, attaché avec une liane, est fixé aux pirogues, et sert de torche pour attirer le poisson pendant la nuit. S*éclairer avec l'huile qu'ils retirent d'un certain poisson, et de graines diverses, telles que la semence du ricin, en faire un autre emploi que de s'en graisser la tête et le corps, serait considéré comme le gaspillage le plus extravagant.
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GHAPITBE XXV.
Baie de Kota-Kota. — Arabes construisant une daou. — Réunion d'indigènes sur tous les points où ils croient être à l'abri de la guerre. — Le mahométisme fait-il des progrès en Afrique ? — Moralité des Africains plus grande que celle des sectateurs de Mahomet. — Départ pour l'ouest. — Ascension du plateau. — Initiation. — Route de la traite. — Effets de la raréfaction de Pair. — Religion primitive des Afiricains. — Rites cruels limités à la province de Dahomey. — Influence de certdnes plantes. — Absence d'idoles. — Climat humide. — Loangoua dn Jâc, et Loangoua des Maravis. — Matoumboka. — Dents limées et tatouage. - Puissance du marchand d'esclaves tirée de la poudre. — Chasse ï l'esclave, mode d'attaque. — Mouazi dans le Kasoungou. — Causes des inondations. — Pluies. — Influence des vents sur le climat. — Partage des eaux. — Renseignements géographiques. — Comparaison entre l'Inde et cette partie de l'Afrique. — Fossiles. — L'â^e de fer. — Topographie. — Langage des indigènes.
Arrivés le 10 septembre, dans Taprès-midî, à la baie de Kota- Kota, nous nous sommes assis à l'ombre d'un superbe Gguier sauvage, dont les feuilles ont dix pouces de long sur cinq de large, et qui est à peu près à un quart de mille des établissements d'Yakobe-ben-Arame, et de Juma-ben-Saïdi. On se rappelle que nous avons rencontré ces Arabes sur le bord du Kaombé, à l'époque de notre première exploration du lac.
U y avait peu de temps que nous étions assis lorsque Juma, qui est évidemment le chef du comptoir, apparut suivi d'une cinquantaine de personnes, et, après nous avoir salués, nous invita à prendre nos quartiers dans son village. Mais la caseçui nous fut proposée était si petite et si malpropre, que nous avons mieux aimé coucher à la belle étoile que de dormir dans ce taudis. C'était une méprise ; Juma s'en est excusé ce matin.
Nous lui avons rendu sa visite, et l'avons trouvé fort occupé de la construction d'une daou *. Celle qu'il avait, ayant fait nau-
]. Barque arabe, dont Parrière est ponté. C'est la plus petite des embarcations maritimes.
frage, il lui en fallait une autre. La nouvelle a cinquante pieds de long, sur douze de large^ et cinq de profondeur. Le bordage est fait avec un bois qui ressemble au tek, et s'appelle ici timbcai; la membrure est en msoroj dont le grain est plus serré.
Si tout d'abord nous avions vu cette daou, nous n'aurions pas essayé de transporter un vapeur en fer de l'autre côté*des cataractes. Les arbres qui entourent le village de Katosa sont précisément des timbatis ; ils nous auraient fourni des planches de ' cinquante pieds de long sur deux pieds et demi de large; et, avec l'assistance des charpentiers indigènes, nous aurions eu un bon navire, dont la construction n'aurait pas demandé plus de temps que le portage du lady Nyassa, et aurait coûté infiniment moins cher.
Juma ne consentirait à aucun prix à nous vendre sa daou. Il fait dans ce moment-ci un commerce très-actif. Deux bateaux, continuellement en voyage, transportent ses esclaves de l'autre côté du lac; ils viennent de revenir, et l'on se dispose à les recharger.
Nous sommes tombés au milieu de trois bandes déjeunes noirs vigoureux, chacun fixé par le cou à la chatne commune ; plusieurs avec la fourche qui les tient à la gorge, et attendant qu'on les exporte. Sachant combien cette vue nous est pénible, Juma les a poliment fait emmener dès le commencement de la visite. Il y a deux ans, quand nous les avons rencontrés, ces Arabes n'avaient qu'une suite peu nombreuse. Aujourd'hui, d'après ce qu'ils nous ont dit eux-mêmes, ils possèdent quinze cents âmes, tant dans leur village que dans les environs. En outre, c'est par dizaine de mille que Ton se réfugie auprès d'eux. Ils ont des fusils ; tel est le secret de leur pouvoir : on compte sur leur protection.
Cette affluence de fugitifs sur tous les points où il y a apparence de sécurité, est fort commune dans ce pays-ci, et nous fait penser qu'une mission établie au bord du lac ne pourrait manquer de réussir. Toutefois, la disette et le conmierce de Juma auront bientôt dépeuplé ces lieux. Avantqu'il soitlongtemps, lafaim poussera les réfugiés à se vendre les uns les autres. Un homme intelligent nous disait hier qu'il arrivait souvent aux Arabes de s'emparer des individus qui leur plaisent, et de négliger d'en faire l'acquisition. Mais le prix est tellement faible : de deux à
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quatre yards de calicot par tête, que Fescroquerie n'en vaut pas la peine.
Les bateaux sont constamment employés. Chose assez curieuse, Ben-Habib, que nous avons rencontré à Linyanti en 1855, a traversé le lac {Nrécisément la veille du jour où nous sommes arrivés à la baie. Il venait de Seshéké et se rendait à Quiloa.
Parmi les serviteurs de nos Arabes se trouve un nommé Selélé-Saïdallah, qui a passé quelques mois dans la vallée Barotsé, et parle assez couramment la langue des Makololos.
Depuis notre enfance, nous lisons dans les livres de voyages que le mahométisme fait chaque année de grands progrès en Afrique; que sa marche, du nord au sud, est tellement rapide, qu'avant peu tout le continent sera soumis à la loi du faux prophète. Nous avons constamment cherché, dans nos pérégrinations, dont le cercle ne manque pas d'étendue, à savoir où en était ce flot envahisseur. Tout ce que nous avons pu découvrira ce sujet, c'est que, dans le nord-ouest de l'Afrique, les Foulahs et les Mandingues , ainsi que plusieurs tribus du nord, onf agrandi leurs territoires, comme nous l'apprend le docteur Barth. Mais il leur importe si peu d'étendre leur religion, qu'après la conquête, ils n'ont rien fait pour communiquer leur doctrine aux vaincus. Ceci est parfaitement d'accord avec l'impression que nous ont laissée tous les mahométans que nous avons rencontrés. Il n'y a que les disciples du Christ qui aient un vif désir de propager leur foi.
Bien que Sélélé et ses compagnons soient attachés à leurs mattres par des liens domestiques, la seule idée nouvelle que le mahométisme leur ait inculquée, c'est qu'il est mal de manger d'une bête qui n'a pas été tuée par des musulmans. Si vous leur demandez pourquoi, ils vous répondent que cela porte malheur. Absolument comme les habitants de Kolobeng, qui n'auraient pas voulu piocher la terre le dimanche, de peur de récolter de mauvais grain.
Autant qu'il est permis d'en juger, aucun effort n'a été feit ici pour convertir les indigènes, bien que ces deux Arabes, et une demi-douzaine de métis musulmans, habitent le pays depuis de longues années. Enfin, d'après l'expérience que nous avons faite des douze mahométans qui sont restés avec nous pendant seize mois, et dont les gages étaient fort élevés, les
Africains vaudraient d'autant mieux qu'ils sont moins convertis. Cela peut paraître un jugement téméraire, inspiré par la prévention religieuse; mais, sans être impartial jusqu'à ne pas laisser voir de quel côté penchent ses affections, tout individu sincère qui verra les Africains et les mahométans, sans parti pris, pourra constater le fait.
De toute la bande, nos Anjouhannais étaient les moins sensibles aux bons procédés ; et il y avait une grande différence entre leur conduite et celle des Africains. Jamais les indigènes, Makololos et autres, n'ont fait cuire la moindre chose sans en donner à leurs camarades. Nos mahométans, au contraire, s'éloignaient d'eux pour manger.
Nous l'avons d'abord attribué à leurs principes religieux; mais, quand ils voyaient la cuisine des autres à peu près terminée, ils savaient fort bien aller s'asseoir à côté des païens, et accepter la portion qui leur était offerte, sans jamais songer à rendre cette politesse. Les Makololos et les autres se plaignaient de leur avarice, mais n'en suivaient pas moins la coutume africaine, qui consiste à partager ses aliments avec tous ceux qui vous entourent.
Ce qui, surtout, nous blessait chez ces hommes de Johanna, c'était leur indifférence à l'égard les uns des autres. Un jour qu'ils revenaient au navire, après avoir couché sur la rive, l'un d'eux entra dans la rivière avec l'intention de rejoindre le bateau à la nage ; il avait à peine de l'eau jusqu'au genou, quand il fut saisi par un crocodile qui le fit tomber et l'entrafna. Le pauvre garçon jeta un cri déchirant; il tendit la main pour appeler du secours; mais pas un de ses compatriotes ne lui vint en aide, et jamais on ne l'a revu. Son beau-frère, auquel on demandait pourquoi il n'avait pas cherché à le sauver, fit cette réponse : « Personne ne lui avait dit de se mettre dans la rivière ; c'est de sa faute s'il a été tué. > Par contre, les Makololos, entendant le cri d'une femme, qu'ils ne connaissaient pas, se jetèrent dans le Zambèse sans hésiter, et arrachèrent la malheureuse de la gueule du crocodile.
Nous n'entendons pas rejeter sur le mahométisme la conduite de nos Anjouhannais ; beaucoup de musulmans pourraient être opposés avec avantage à une foule de chrétiens; mais, d'après ce que nous avons vu' dans cette région, la moralité des secta-
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teurs de Mahomet est bien inférieure à celle des indigènes. Le zèle qui les poussait autrefois à répandre la doctrine du Coran s'est évanoui» et a fait place à Tégoïsme le plus profond, à la sensualité la plus grossière. Les seuls efforts que les mahomètans aient faits de nos jours, ceux qui, par exemple, ont eu lieo dans le nord et le nord-ouest de TAfrique, se rattachent d'une manière tellement directe aux profits de la conquête : domination et pillage, qu'ils ne méritent pas le nom de propagande religieuse.
La religion du Christ est la seule qui fasse maintenant des prosélytes. Rien à cet égard de plus significatif que ce fait bien avéré : tandis que les Foulahs et autres mahométans, convertissent quelques individus par un procédé qui satisfait leurs passions cupides, trois petits groupes de nouveaux chrétiens, placés aux Antilles, dans l'ouest et dans le midi de l'Afrique, donnent volontairement, pour le soutien et la propagation de leur foi, la somme déplus de quinze mille livres (375 000 francs) ^ Une religion qui dompte ainsi l'égoîsme, et le détruit au cœur de l'homme, doit être d'essence divine.
En quittant la baie de Kota-Kota, ayant pris à l'est, nous nous sommes trouvés sur la route que suivent les marchands d'esclaves pour aller au pays de Gazembé, et à celui de Ratanga dans la province du Londa. Juma nous a fait conduire par Sélélé, son domestique, jusqu'à la première étape. D'après ce qu'il nous a dit, les traitants de Quiloa et d'Iboé, qui traversent le Nyassa, débarquent soit à la baie de Kota-Kota, soit à Tsenga; ou bien encore à l'extrémité sud du lac; mais quelle que soit la plage où ils atterrissent, c'est toujours par le sentier que nous suivons qu'ils se rendent dans l'intérieur.
Ils sont accompagnés d'esclaves qui portent leurs marchandises. Quand ils se trouvent dans un endroit où il leur est facile d'en acheter d'autres, ils s'arrêtent, font du conunerce, et tout d'abord sèment du grain. La terre inculte est si vaste, que chacun peut en prendre autant qu'il en désire ; personne ne s'y oppose. En attendant la moisson, ces Arabes se procurent un
1. En 1854, l'église indigène de Sierra-Leone entreprit de subvenir aux fnis de ses écoles primaires, ce qui constitua pour la Société des Missions une économie annuelle de huit cents livres. En 1861, les souscriptions de cette église africaine se sont élevées à plus de dix mille livres (250 000 francs.) (Manml of Church missionary Society's Àfrican Mistiont,)
champ de manioc^ qu'ils ont pour une bagatelle ; ils s'installent, et font du commerce dans le pays pendant deux ou trois ans, mettant leurs mousquets au service du chef qui se montre le plus généreux.
Partis de la baie, nous faisons la première étape sur une plaine fertile et bien cultivée. A cette plaine succèdent de hautes terres accidentées et pierreuses, couvertes d'arbres chétifs.
Des bancs de galets apparaissent fréquemment. Les éclats de roche, tels qu'ils se produisent de nos jours, sous Finfluence de la chaleur et du froid, ainsi que nous Tavons expliqué, n'ont pas cette forme arrondie. Nous traversons le Kaombé, qui coule sur ces dunes, et nous retrouvons la végétation des hauteurs : rhododendrons, protéacées, masoukos et molompis.
Au pied du mont Kasouko-Souko passe la Boua, se dirigeant au nord pour se jeter dans le Kaombé. Cette rivière est assez profonde en certains endroits pour contenir des hippopotames ; il nous a fallu faire plus d'un mille avant d*y trouver un gué.
Les différents cours d'eau que nous avons franchis, depuis que nous marchons parallèlement au lac, nous ont confirmé le témoignage des indigènes, à savoir que le Nyassa ne reçoit pas de rivière importante dans sa partie supérieure. Du reste, il n'est pas besoin d'un affluent considérable pour expliquer le cours permanent du Ghiré.
Nous croyions avoir devant nous le versant d'une chaîne de montagnes ; mais cette longue pente, qui nous paraissait continue, est formée d'une série de belles collines, aux sommets arrondis, et - couverte de bois. D'étroits sentiers nous font à chaque instant gravir et descendre des côtes rapides, ayant entre elles des ruisseaux d'eau vive, bordés de grands arbres verts. Les arbres à feuilles caduques ont les branches nues, et jouissent du repos hivernal, bien qu'ils ne soient qu'à douze degrés de l'équateur. ' ,
Nous trouvons les habitants occupés à faire de belles nasses, et d'autres paniers avec du bambou fendu, ou bien à battre Técorce dont ils fabriquent des vêtements. Au nord de ce district, l'écorce employée à cet usage est ceUe d'un figuier.
Le manioc est le principal objet de la culture de ces hautes terres. On y fait venir également beaucoup de ricin, dont l'huile
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sert à graisser le corps des villageois; et surtout leur chevelure, •qu'ils portent dans toute sa longueur.
L'hahitude qu'ils ont, pour la plupart, d'étirer soigneusenient leurs cheveux, disposés par masses de formes diverses, fait qae leur toison est peu frisée, moins que celle des moutons à grande laine. Selon toute apparence, l'huile contribue à ce résultat, en leur maintenant les cheveux droits*
Nous avons vu les femmes d'un village célébrer, par des danses et des chants, une cérémonie qui concernait deux jeunes filles de douze à quatorze ans, et qui est analogue à la boyalé des Béchuanas ; on l'appelle ici moari; ces deux noms sont évidemment de la même famille ^ -
Les postulantes étaient vêtues d'une profusion de perles, et avaient la tête et la figure barbouillées de terre de pipe, ce qui leur donnait l'air d'avoir un ancien heaume attaché sous le menton. Les femmes dansaient avec tant d'ardeur, et mettaient tant de zèle à diriger les mouvements des novices, qu'elles n'écoutèrent pas les instances des hommes qui les suppliaient d'aller broyer du grain, et de se vêtir des étoffes que nous avioos apportées.
D'où viennent ces usages que Ton retrouve, ainsi que nombre de lois, chez des tribus disséminées sur des milliers de milles? Personne ne pourrait le dire. Ils semblent avoir laissé dans l'esprit de ces peuplades une impression ineffaçable, qui leur a fait traverser les siècles sans altération aucune.
La boguéra des Béchuanas et des Makololos tient un peu de l'initiation des Juifs; mais c'est une institution politique, et non , religieuse. On peut encore moins lui attribuer \ine origine arabe. Quoi qu'il en soit, les initiés n'en parlent qu'à voix basse, et avec des détours qui prouvent, qu'à leurs yeux, la chose est très-sérieuse.
15 sepumbre. — Arrivés au terme de l'ascension, dont les montées et les descentes perpétuelles nous ont tant essoufflés, non» avons eu à traverser des eaux vives non moins fraîches que délicieuses.
Au sommet du Ndonda, où nous sommes aujourd'hui, et où
1. Voir Exploraliont dans VAfrique australe, page 166. (Hachetie, Paris, 1859.
l'ébuUition de Teau indique une altitude de 3440 pieds au-dessus de rOcéan, l'air est parfait.
De cette hauteur, la vue du lac est magnifique; toutefois, le poudroiement de l'atmosphère empêche nos regards de franchir la nappe d'eau.
La scène est admirable ; mais impossible d'en séparer les vallées et les collines de la douloureuse idée de la traite. C'est la route que prennent maintenant les chasseurs d'esclaves. En la suivant, des milliers de captifs arrivent à la cdte, et voient la mer avec désespoir ; car tous sont persuadés qu'ils partent pour être mis à l'engrais, et mangés par les blancs.
Ils ne soufirent pas, dit-on, comme nous le ferions à leur place; « leur sensibilité est loin d'être exquise, leurs sentiments sont plus obtus que les nôtres : » bref, les anguilles sont habituées à être dépouillées toutes vives ; peut-être même cela leur fait- il plaisir. Quant à nous, qui ne donnons pas dans cette haute philosophie, nous bénissons la Providence d'avoir repoussé, aux Thermopyles, le flux de la conquête orientale; d'avoir guidé les événements de telle sorte que la liberté et la lumière évangélique pussent gagner notre lie lointaine, émanciper notre race, et nous délivrer de la crainte d'être forcés de gravir et de descendre des montagnes, les fers au cou et aux mains, ainsi que le firent jadis les Bretons mis en vente sur le marché de l'ancienne Rome.
Ce qui d'en bas nous paraissait être une chaîne de montagnes, situées au couchant, est la lisière d'un plateau, qui d'abord onduleux, offre bientôt une surface plane, et s'incline vers la grande auge centrale. Au sud, est une montagne dominante, appelée Ghipata; au sud-ouest, se trouve le Ngalla, où la Boua prend, dit-on, sa source; ces deux monts donnent du caractère au paysage. Au nord, des massifs de collines nous empêchent de voir à plus de huit ou dix milles.
L'air des hauteurs, si vivifiant pour nous et qui nous met en joie, a produit Teffet opposé sur cinq de nos hommes, tous les cinq natifs du delta du Zambëse, et habitués à la malaria. A peine eurent-ils gagné le plateau, qu'ils tombèrent dans un état de prostration complète, et se couchèrent en se plaignant de douleurs générales. La température moyenne était cependant de 24H/9 : 27^7/9 la plus grande chaleur du jour, lPl/9 le
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point le plus bas où descendit le thermomètre. Peu de différeni^ avec la chaleur des bords du lac, où nous n'avons pas eu plos de 36 degrés.
Impossible de leur faire un traitement rationnel ; le mal n'offrait pour tout symptôme que la douleur quMIs accusaient; et il était évident qu'ils avaient raison de se plaindre. Ils se scarifièrent toutes les parties du corps, sans en éprouver de souIag^ ment. Nous pensâmes qu*ily avaiteu refroidissement subit; mais tous les médicaments administrés d'après cette supposition ne produisirent aucun effet ; et l'un de ces malheureux mourut le second jour, tué, autant que nous pouvons le croire, par le passage d'un air insalubre à un air plus raréfié et plus pur.
Gomme il arrive toujours, sur la route de la traite, les gens que nous rencontrons sont peu serviables, et moins polis qu'ailleurs. Aux remontrances que nous leur adressons à cet ^lard, ils nous répondent : « Ceux qui achètent des esclaves nous ont rendus défiants. »
La mort qui a frappé l'un des nôtres avait cependant paru les toucher. Ils nous ont conduits à leurs cimetières, nous ont prêté des houes, et même nous ont aidé à creuser la fosse. Maisayant offert de les payer, nous avons vu que ces bons offices étaient loin d'être gratuits. Le loyer de la case où avait été le malade, le prêt de la natie où on l'avait couché, celui des houes, le travail des fossoyeurs, tout cela nous fut compté ; jusqu'à la médecine qui avait été répandue sur la tombe pour le repos du défunt.
La puissance attribuée à certaines drogues , faites avec des plantes connues des initiés, est le trait le plus saillant de la religion des Africains. Suivant eux, il n'existe pas seulement un spécifique pour. tous les maux du corps; il y en a aussi pour toutes les blessures morales. Avec des médicaments on peut se rendre propices lesAzimos ou Bazimos, qui sont les bons esprits des trépassés; enfin on les honore en leur offrant de la bière, de la viande ou toute autre chose qu'ils ont aimée ici-bas *. ^ mêmes procédés empêchent les mrhèsis, ou mauvais esprits, de faire des dégâts dans les jardins. Toutefois, nous n'avons e/i-
1. Donner des aliments, ou faire brûler un cierge, offrande de cire ou de niici' nous y voyons peu de différence , d'autant que le but est le même : booc'cr Tesprit d'un trépassé, afin de se le rendre favorable. {NoU du traducteur.)
tendu parler de ces esprits malfaisants qu'à Tèté, et nous ne sommes pas sûrs qu'ils soient d'origine africaine.
Un homme avait mal à la tète : « Défunt mon père me gronde, nous dit-il ; je sens sa colère dans mon front. » Il s'éloigna des autres, mit un peu de viande sur une feuille; et implora Tesprit paternel^ en levant les yeux vers le point où il le supposait.
Les noirs ne se glorifient pas de leurs prières comme les mahométans. C'est d'une façon respectueuse qu'ils parlent de l'Esprit de l'univers; et ils recherchent l'ombre et le silence pour lui rendre leur culte. Le musulman, persuadé de sa supériorité sur le reste des hommes, et qui, pour obéir à sa religion, doit faire pariide de ses sentiments pieux, s'agenouille devant tout le monde, à la manière du pharisien. Le nègre se retire pour prier, de même que le disciple du Christ ferme sa porte avant d'invo* quer le Père qui lit au fond des cœurs.
La foi primitive des Africains parait être celle-ci :
n y a un Créateur tout-puissant du ciel et de la terre.
Toutes les plantes ont été données à l'homme pour lui servir de médiatrices auprès de l'Esprit du monde.
Tous les morts vont rejoindre le grand Être, et continuent à vivre.
Le péché consiste à offenser les autres, et à nuire à ses semblables, non-seulement ici-bas, mais outre-tombe.
Enfin la mort est souvent la puniton d'un crime, tel que la sorcellerie.
Leur idée du bien et du mal ne diffère pas de la nôtre. Toutefois ils ne se croient responsables de leurs actes qu'envers les Esprits inférieurs, et ne croient pas avoir de rapports avec l'Être suprême.
« Nous n'avons pas attendu la parole des blancs, nous disent les plus intelligents d'entre eux, pour savoir que la médisance, la haine, le mensonge, la désobéissance aux ordres paternels sont de grandi- s fautes. »
En fait de morale la seule chose que nous leur ayons apprise c'est qu'on ne doit pas avoir plusieurs femmes. Jamais Une leur serait vepu à l'idée que c'éteit répréhensible.
Tout ce qui ne peut pas s'expliquer par les causes ordinaires, soit en bien, soit en mal, est attribué par eux à la divinité. Us croient à un lien indestructible entre les vivants et les morts :
quand un des leurs expire, il va, disent-ils, rejoindre ses ancêtres.
Tous les Africains que nous avons vus n'étaient pas moins persuadés de leur vie future que de leur existence présente ; et nous n*en avons pas rencontré chez qui la croyance en un Être suprême n'eût des racines profondes. Ils en parlent invariablement comme de l'Auteur de toute chose, dans Tordre surnaturel. A moins de ne pas connaître leur langue, il est impossible de ne pas remarquer ce trait caractéristique de leur foi.
Quand ils passent de ce monde dans l'autre ils ne semblent redouter aucun châtiment.
Les ustensiles, déposés sur les tombes, sont tous brisés, ainsi que nous l'avons dit, conmie pour annoncer que le défunt ne doit plus s'en servir. Le corps est enterré assis, les mains jointes sur le front.
On pourrait voir dans quelques légendes, trouvées en certains endroits, comme une vague idée de résurrection; mais ces fables, transmises d'âge en âge, ont-elles pour les indigènes le même sens que pour nous ? la chose est douteuse. Néanmoins on prétend que la vraie tradition est celle-ci : « Bien que l'homme meure il revivra. » Et que Tassertion contraire. < Quand on est mort c'est pour toijours, » est regardée comme une erreur.
Bien qu'assez triste aux yeux d'un chrétien, la religion africaine est naturellement douce. Si elle a dégénéré en superstition atroce; si, au Dahomey, le sang humain a pris la place des plantes propitiatoires, ce n'est que sur un point du continent; et le mépris insensé de la vie humaine cité par Speke est tout à bit exceptionnel. Nous-même avons entendu parler, en 1853, d'un possesseur du fief de Matiamvo qui avait de ces accès sangui* naires; mais il était fou, la chose est notoire, et le respect des Africains pour l'autorité royale le préservait seul de la décapitation. C'est probablement la même cause qui protège le Mtésa de Speke.
Diverses parties du corps humain sont également offertes à TEsprit du monde en deux ou trois endroits; mais taxer de cruauté la religion africaine, en raison de ces abus, ne serait pas plus juste que d'accuser tous les nègres d'anthropophagie parce qu*on mange de l'homme sur un ou deux points de l'Afrique.
Là foi aux sortilèges découle nécessairement de leurs croyances. Dès que les végétaux ont des vertus surnaturelles, rhomme qui en veut aux autres peut leur infliger tous les maux avec une écorce ou une racine. Par le même motif on peut combattre cette influence au moyen d'autres simples; et une corne, ou tout autre objet, renfermant la drogue préservatrice, est portée comme amulette. Quelquefois c'est une image grossière. Néanmoins ces divers articles, sachets, cornes, ou images, ^rt^'« ou jeujeus, comme on les nomme, perdent leur caractère sacré dès qu'ils ne sont plus efScaces ; et le culte des idoles, qu'ils pa^ raissent impliquer, n'existe pas plus chez les Africains que chez les civilisés porteurs de médailles, ou de scapulaires, et dont les églises sont remplies d'images saintes. Sitôt que le fétiche ne produit pas l'effet demandé, on le jette comme inutile, et sans le moindre scrupule. M. Wilson, dont nous avons déjà cité les écrits, donne, à cet égard, des détails que nous ont conflrmés nos observations personnelles.
Prenant à l'ouest, nous traversons d'abord un territoire légèrement ondulé, au sol argileux et rougeâtre, qui, d'après la richesse de ses produits, paraît être excessivement fertile.
Franchi de nombreux cours d'eau ; les uns vont au sud pour rejoindre la Boua; les autres prennent au nord, et se jettent dans la Loangoua, que nous avons vue déboucher dans le lac.
C'est ensuite dans des puits et dans des mares que l'eau se rencontre principalement. Un peu plus loin, marchant toujours vers l'ouest, nous retrouvons de petites rivières, qui, d'après ce qui nous est dit, prennent deux directions différentes : les unes se rendent à la Loangoua du Nyassa; les autres à la Loangoua du Zambèse, qui, se dirigeant au sud-ouest, va rejoindre ce fleuve à Zumbo; elle s'appelle ici la Loangoua des Maravis.
En général les arbres sont chétifs, et couverts d'un lichen, ressemblant à de l'orseille, absolument comme s'ils étaient soumis au climat de la côte. Le maïs, qui pourtant se plaît dans un sol humide, a été semé à la crête de sillons, faits pour drainer la terre. Tout révèle Thumiditédu pays; la saison pluvieuse approche; et les habitants nous annoncent que l'inondation ne nous permettra probablement pas dé traverser la contrée.
Les villages, défendus, suivant la coutume, par de grandes haies d'euphorbe, sont nombreux, et entourés de vastes cul-
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tures.Le grain et les volailles abondent. Nous voyons des colombiers pareils à ceux d'Egypte.
Les habitants se désignent eux-mêmes sous le nom de M atoumbokas; mais la seule diflTérence qu'il y ait entre eux et le reste des Manganjas consiste dans la manière dont leur Ggure est tatouée. Leur marque distinctive est composée de quatre lignes, «'épanouissant en éventail, et dont la base est entre les sourcils. Comme tous les Manganjas ils ont la poitrine, le dos, les bras et les cuisses ornés de coutures saillantes qui s'entre-croisent sous •différents angles, et forment sur ces parties de nombreux dessins triangulaires. Pour obtenir ce résultat, on fend l'épîderme avec un couteau ; et Ton écarte les bords de l'incision de manière à faire apparaître le derme.
Le procédé se renouvelle, la cicatrice se fait en relief, et donne ces bourrelets qui passent pour des embellissements. Peu importe la douleur, quand c'est la mode qui l'impose.
Ici les dents sont limées en pointe, comme chez les Babisas. Les autres Manganjas s'entaillent les incisives de la mâchoire supérieure avec de petites pierres de quartz; chez les uns la coupe est en biseau; chez les autres elle est ronde, de sorte que les dents sont en demi-lune. Ailleurs on n'enlève qu'une portion des deux incisives médianes, ce qui produit une brèche triangulaire au milieu du râtelier. 11 est étonnant que ce limage et ce taillage ne déterminent pas de névralgies dentaires, comme il arrive chez nous lorsqu'une dent vient à se briser. Mais ici les dents sont plus solides ; elles s'usent fréquemment avant de se gâter, ainsi qu'on le remarque aux momies d'Egypte. « Ses dents sont usées jusqu'aux gencives. » est une phrase souvent employée pour désigner l'âge avancé d'une personne. Toutefois bien que les maux de dents soient moins nombreux ici qu'en Angleterre, ils n'y sont pas très-rares.
Celte manie de se ravager la denture, qu'ils auraient très-belle sans cela, est commune aux deux sexes. Ils se donnent également beaucoup de mal pour que leur tète paraisse se projeter à la fois en haut et en arrière; et ils atteignent ce but par la façon dont ils se coiffent. La grande élégance, chez les Babisas, est d'avoir les cheveux disposés de telle sorte qu'ils figurent un casque de dragon.
Nous ne parlerions pas des menues difficultés de la route, dif-
ticultés qui assiègent tous les explorateurs de pays neufs, si les embarras que nous rencontrons ne se rattaciiaient pas au commerce (f esclaves, et ne témoignaient de l'influence qu'il donne à ceux qui le pratiquent. Nos hommes étant malades, bien qu'ils puissent encore marcher, il nous faut des porteurs. Les conditions faites, on nous dit souvent à Theure du départ que plusieurs des gens que nous avions loués ont été pris par les traitants; quelquefois même ceux-ci les enlèvent tous.
Ces marchands d'esclaves ont la haute-main dans toutes les affaires, et Ton ne doit pas s'en étonner : la poudre leur donne la toute-puissance. Les tribus armées d'arcs et de flèches ne cod: naissent que Tembuscade. G'est dans les bois , ou dans les hautes herbes, que leurs guerriers attendent Tennemi; jamais en rase campagne. 11 en résulte que si on les attaque avec des armes à feu, à Tépoque où l'herbe a été brûlée , ce qui arrive toujours, ils ne peuvent plus se défendre ; leur position est celle d'un navire de commerce en face d'un vaisseau cuirassé.
La chasse à Thomme se fait donc au moment où l'incendie vient de unir, ou quand l'herbe est assez mûre pour s'embraser promptement. Cette herbe sèche est pareille à nos blés au moment où on les rentre. Qu'on se figure un de nos villages entouré de ces chaumes arrivant à la crête des toits, et n'ayant de limite que l'horizon ; le feu mis tout à coup à cette paille, sur une largeur d'un ou deux milles, par le simple contact des brandons que l'ennemi promène; le vent poussant la flamme vers le village condamné; celui-ci n'ayant qu'un ou deux mousquets, et, dix fois pour une, manquant de poudre; les flammes bondissant à trente pieds de hauteur, au milieu d*un nuage compacte de fumée noire , et les éclats du chaume retombant en averse charbonneuse. Quel est le paysan d'Angleterre, qui, n'ayant que des flèches à opposer aux balles de l'ennemi, ne reculerait pas devant cette muraille ardente !
Lorsque de loin nous avons vu pareille scène, et que malgré la distance, nous nous sommes trouvés littéralement inondés de ces charbons, non moins pressés que les flocons d'une neige épaisse, nous avons compris sans peine le pouvoir du chasseur d'esclaves, et le secret de sa puissance.
Arrivés chez Mouassi, ou Mouazi, le 21 septembre. Le village est défendu par une estacade, et entouré d'euphorbes, dont les
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trente ou quarante pieds de hauteur prouvent qu'il y a an moins une génération que l'endroit est habité. Quand la maladie les a frappés, ou qu'ils ont à déplorer la mort d'un être qu'ils aimaient^ les chefs abandonnent leurs bourgades, vont les reconstruire ailleurs , et plantent de nouvelles haies. Mais bien qu'il ait eu à souffrir des attaques des Mazitous, Mouazi est resté fidèle au lieu de sa naissance.
Son village est situé à peu près à deux milles au sud*ouest dn Kasoungou, mon^tagne qui donne son nom à une province dont le territoire s'étend jusqu'à la Louangoua des Haravis. Plusieurs monts de granit surgissent çà et là dans la plaine, et servent de siège à de nombreux villages entourés d'estacades ; tous ces villages reconnaissent la suzeraineté de Mouazi.
A notre arrivée, le chef était assis au milieu de la place ombreuse, nommée boalo, où sont traitées toutes les affaires publiques. Environ deux cents individus, honunes et enfants l'entouraient.
Nous payâmes nos guides avec ostentation. Masiko, le plus grand de la bande, mesura l'étoffe ; il donna à la brasse toute la longueur qu'il put y mettre; et, se tournant de tous les côtés poiu* être vu de la foule, il déchira le morceau un peu plus loin qu'il n'avait pu atteindre, afin de montrer que les conditions étaient pleinement remplies. Tout cela dans le but de nous faire connaître. Les gens sont enchantés de ce que leur étoffe est mesurée par un homme de grande taille. Ils aiment beaucoup mieux cela que de nous voir recourir à notre ligne de deux yards; bien qu'il y ait peu d'hommes de six pieds qui mesurent leur propre hauteur en étendant les bras. Ici, où les Arabes ont passé, la coudée, qui s'appelle mohonoy commence à remplacer la brasse, dont on fait usage plus au sud. Elle se mesure de la pointe du coude, le bras étant plié, jusqu'au bout du doigt médian.
Mouazi , auquel nous avons fait notre visite ce matin, s'est montré plein de droiture. Il ne voulait pas que nous allassions au N. N. 0., parce qu'il fait de ce côté-là un trafic considérable, et nous l'a dit avec franchise, 11 craignait, de nous ouvrir ce pays bien arrosé, où les éléphants abondent, de peur que nous ne prissions l'ivoire qu'il achète maintenant à bas prix, et qu'il revend aux marchands d'esclaves, quand ceux-ci passent à l'est
de son village. Mais nous tenons ^ quitter la route des traitants, et à nous rendre chez un peuple où ils n'aient pas pénétré. Nous sommes donc parvenus à rassurer Mouazi, qui a âni par consentira notre demande. Seulement il nous a prévenus de la difficulté que nous aurons à nous procurer des vivres. « Les chasseurs d'esclaves, dit^il, ont dépeuplé tout un district, où l'on passe une ou deux nuits. Toutefois il nous donnera de bons guides, qui resteront avec nous pendant trois jours ; et si nous voulons aller plus loin, ce sera notre propre affaire. >
Nos hommes du delta continuent de souffrir; et nous passons quarante-huit heures au village.de Mouazi.
De très-beau bétail nous montre que la tsétsé n'existe pas dans la province. Vaches et bœufs sont très-gras, d'une extrême familiarité, et portent la bosse de la race hindoue. Les petits garçons montent sur les taureaux sans la moindre crainte ; ces derniers ont tant d'embonpoint, et sont d'une nature si douce, que les vieux seuls tentent faiblement de repousser du pied leurs jeunes tourmenteurs.
Mouazi ne fait pas traire ses vaches. Sans les Mazitous, qui jadis lui en ont pris une certaine quantité, il aurait maintenant, nous dit-il, un troupeau bien nombreux. Toutes ces bétes sont errantes; et ce régime leur profite.
Les cotonniers sont rares sur cette ligne. Ce n'est la faute ni du sol, ni du climat, car le peu que nous voyons pousse à merveille, et produit une soie d'une qualité supérieure. Mais les habitants, qui peuvent échanger leurs grains aux marchands qui passent, ont de la cotonnade autant qu'ils veulent, et ne trouvent pas nécessaire de cultiver le coton.
Beaucoup de ces Highlandais sont vêtus de peau de chèvre. Bien qu'ils aient des provisions abondantes, ils ne s'empressent pas de nous en offrir. Habitués à des acheteurs ardents, qui leur donnent un prix élevé de leurs marchandises, ils ne tiennent pas à nous les vendre.
Quittant le village de Mouazi, nous traversons un pays plat, parsemé d'arbres chétifs; mais où brillent des quantités de belles fleurs. Bien que les lichens, d'espèces nombreuses, dont les arbres sont drapés, annoncent l'humidité du climat, l'herbe est courte (elle ne dépasse pas le genou), et croit par touffes, ayant entre elles des espaces de terre nue. Un vent très-piquant
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souffle avec violence sur ce plateau ; ce n'est pas le firoid qui le rend si pénétrant, car le thermomètre se tient à près de 27 degrés.
Maintenant, chose curieuse, dès que nous apercevons un village mangaqja, nous pouvons être sûrs de trouver à peu de distance une bourgade babisa. Les Manganjas sont les propriétaires du sol ; mais les autres ne paraissent pas être regardés comme intrus. A vrai dire, la terre vierge est si vaste, qu'il ne vient pas à Tesprit d*un peuple dépourvu de bétail, ou n'ayaot que des chèvres, de défendre un terrain dont il ne fait point usage.
A certaines époques de l'année, ces vallées peu profondes, dont les coteaux sont parsemés de boui^ades, renferment des cours d'eau vive qui, aujourd'hui, ne forment que des chapelets de mares, ayant entre elles des espaces fangeux couverts de grandes herbes de marais. Quand le soleil, dans sa course vers le sud, frappe verticalement un point de la zone torride, les premières pluies y commencent. Bien qu'elles soient abondantes, ces ondées ne font ordinairement qu'emplir les mares et les fondrières. Lorsque, remontant vers le nord, le soleil revient au même endroit, il y détermine les grandes pluies de l'année. Les étangs et les ruisseaux, déjà remplis, débordent et amènent les grandes crues qui caractérisent le Zambèse. Celles du Nil ont probablement la même cause.
La végétation luxuriante qui se développe tous les ans dans le lit de ces rivières, parfaitement desséchées, en protège le fond et les berges; d'où la pureté comparative de leurs eaux pendant l'inondation.
Nous voilà aux sources de la Loangoua des Maravis; nous sommes frappés de la ressemblance de ces cours d*eau herbus et marécageux avec les sources de la Liba, autre affluent du Zambèse, que nous avons vu dans le Londa, et avec celles du Kasaï, que certaines personnes croient être la principale branche du Congo.
Les premières pluies, dans cette région, commencent donc au mois de novembre, époque où le soleil,allant au sud, y est vertical. Les grandes pluies arrivent en janvier, février et mars, quand il retourne à l'équateur. Supposons que les remarques que nous avons faites dans cette partie de l'Afrique soient appli*
cables à rhémisphère nord^les étangset les rivières y grandiront quand le soleil passera pour se rendre au sud, et déborderont quand il sera de retour ^ Mais la question ne peut se trancher que sur le terrain. Les observations faites à Loanda par sir Ëdmund Gabriel, pendant un certain nombre d'années, coïncident avec les nôtres et prouvent que la pluie, sous le huitième degré de latitude, suit la même règle que celle que nous lui avons reconnue entre le douzième et le vingtième parallèle.
Le grand réservoir où s'alimentent les nuages qui arrosent l'Afrique australe est, sans aucun doute, Tocéan Indien. Les vents qui prédominent viennent de Test ou du sud-est. Chargé des vapeurs dont il est imprégné dans sa course, Tair gravit les rampes qui longent la côte; et, se refroidissant à mesure qu'il s'élève, dépose sur les hauteurs la plus grande portion de l'eau qu'il entraîne. Dépouillé de son humidité, le vent d'est, ou celui d'est-sud-est, qui a'passé les montagnes n'est plus qu'un air sec, flottant sur le Kalahari ou sur d'autres plaines arides. Ce qui confirme cette opinion, c'est que dans les endroits où la chaîne côtière se brise, ou s'affaisse, la région centrale n'est pas privée d'eau , comme elle Test au couchant des Drakensberg par exemple, où le vent d'est ne peut arriver qu'après une escalade perpendiculaire de plus d'un mille. Enfln chaque fois que, dans l'intérieur, il se trouve des monts plus élevés que ceux de la côte, leurs sommets sont couverts d'une végétation différente de celle qu'on voit à leur base, végétation qui exige un climat plus humide. C'est ainsi que mainte espèce de fougères, et quelques pipéracées, que l'on ne rencontre jamais dans cette région à une moindre altitude, prospèrent à la cime de diverses montagnes, même de celles qui avoisinent le Kalahari.
Plus près de l'équateur, le vent du sud-ouest, venu de TAtlantique, règne à une certaine distance de la côte, après s'être également dépouillé de son humidité sur la rampe occidentale, et
1. The pools, bogs and rivers there might be expected to fill when the sun is vertical, on bis way south, and overflow on bis return.
Il y a probablement là une faute d'impression. Pour que le phénomène soit le même dans l'autre hémisphère, il fiiut que les étangs et les rivières s'emplissent quand le soleil passe au nordy et que l'inondation ait lieu quand il retourne au iud, puisque les grandes pluies coïncident avec son rapprochement de l'équateur. Voir Explorcaions dans lÀfrique australey page 523.
( Note du traducteur, )
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sans doute rejoint la brise du sud-est accourue de la mer des Indes. Cette rencontre fait-elle tomber sous la ligne une plus grande quantité d'eau pluviale que dans les autres lieux 7 On Ta dit ; mais le fait a besoin d'être conGrmé.
Théoriquement, la jonction des vents secs, sous Téquateur, serait suivie d*un mouvement ascensionnel des courants, qui, planant au-dessus des autres, se dirigeraient vers le nord ou le sud. Hais, dans le Kalahari, un vent sec et chaud, soufflant du nord, est une exception rare; et, en général, n'y dure pas plus de trois jours de suite.
La pluie, dans l'Afrique australe, vient donc principalement de l'océan Indien, d'où l'amène le vent du sud-est, comme, à une autre époque de l'année, la mousson du sud-ouest porte dans rinde les pluies bienfaisantes qu'elle a puisées au même réservoir *.
Nous avons cherché autant que possible à nous renseigner auprès des Babisas et des Arabes sur le pays qui se déploie devant nous , et que le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous permettra pas d'atteindre. Ces voyageurs nous ont donné beaucoup de détails sur un petit lac appelé Bemba. Non-seulement, dans cette course vers Fouest nous franchissons les ruisseaux qui forment la Loangoua, mais ceux qui donnent naissance à la Hoïtavoua, ou Moïtala, qu'on nous représente comme le principal affluent du lac Bemba. Le fait serait peu important par lui-même si on n'sgoutait pas qu'une rivière considérable, nommée Louapoula ou Loapoula, débouche de la rive occidentale du Bemba, va traverser un autre lac beaucoup plus grand, qu'on appelle Moéro ou Moélo, d'où elle s'échappe, coulant toujours dans la même direction, forme le lac Mofoué ou Mofou, passe près de la ville de Gazembé, se dirige au nord, et finit par entrer dans le Tanganyika. Où va-t-elle ensuite? Personne n'a pu nous le dire. Mais le cours de cette rivière, tel qu'il nous est décrit (et les témoignages sont unanimes sur ce
1. Nous ne contestons pas les observations du docteur; mais nous feroos remarquer que du mois de septembre au mois de mars, à partir de Port-Ëlisabeth jusqu'à la baie Delagoa, le yent du sud-est, qui a traversé Tocéan Indien, est accompagné de beau temps ; et qu'à la môme époque la pluie, dans cette région, arrive toujours par le vent du sud-ouest, qui souffle de terre et qui a rencontré des montagnes. (j^ote du iradueteur.)
p(Hiit), nous indique la directioii des eaux dus cette partie du coDtioeaL
Nous avons la certitode que nos informateurs connaissent le pays dont il est question, car ils nous ont dépeint des cheft que nous avons rencontrés plus tard à trente ou quannte milles de la résidence de Gazembé.
La Loualaba se jette, dit-on, dans la Loapoula; et quand, pour éprouver Tezactitude de nos voyageurs, nous leur disions que toutes les rivières qui passent aux environs de la ville de Gazembé vont rejoindre le Louambadzi ou Louambézi, c'est-^* dire le Zambèse, ils souriaient , et disaient i leurs voisins : • Avez-vous jamais entendu pareille sottise ? »
Kous sommes forcés de le reconnaître; lorsque, d'apràs les récits des indigènes, nous avons pensé que le Zambèse recevait les eaux du pays de Gazembé, et de ceux qui Tentourent, nous étions dans l'erreur. L'opinion géographique, que nous donnons maintenant sans commentaires, est fondée sur ce fiiit, que les Arabes et les Babisas traversent deux fois la Loapoula avant d'arriver chez Gazembé. Nous pouvons ajouter que nous n'a* vous jamais vu les nègres, ainsi.qu'on le prétend, ne pas savoir reconnaître dans quelle direction coule une rivière.
De la lisière du plateau, à l'endroit le plus éloi^é que nous ayons atteint du côté de Touest, la descente que nous a indiquée TébuUition de l'eau, est de cent soixante-dix pieds. Mais ce chiffre n'a rien de rigoureux, et ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât, si le cours des rivièros n'avait confirmé les calculs obtenus par ce moyen, un peu grossier, de mesurer les altitudes.
La pente, comme il est démontré par la direction des eaux, incline d'une part vers la Loangoua des Maravis ; de Tautre, vers la Moïtala, c'est-à-dire au sud-ouest, à l'ouest et au nordouest. Quand on a quitté les affluents du lac Nyassa, on voit les eaux s'écouler vers le centre du continent.
A l'endroit où nous avons rencontré le Kasaï, lors de notre voyage à la côte occidentale^ cette rivière se dirige à peu près au nord-est, ainsi que ses affluents. Nous n'avons pas pu savoir si les eaux qui prenaient celte direction allaient rejoindre le Zaïre, ou bien se rendaient au Nil.
On a comparé certaines parties de l'Afrique à une assiette
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renversée. L'endroit où nous nous trouvons a plutôt la forme, si forme il y a, d'un wide awake (chapeau de feutre mou) dont le fond serait un peu déprimé. Le bord, à différentes places, est bossue et présente une altitude considérable. Ailleurs, comme au bas des cataractes de Murchison , et à Tété , la différence avec le niveau de la mer est si faible que, pour la mesurer, il faut retrancher les variations quotidiennes du baromètre, et opérer à la fois sur la côte, et à deux ou trois cents milles du rivage.
Tant que les rivières africaines ne font que traverser ce que nous appellerons le bord du chapeau, elles ne présentent aucun obstacle à la navigation ; mais dès qu'elles émergent de là partie haute, elles offrent des rapides et des cataractes qui en diminuent l'utilité.
Ainsi que nous venons de le dire, la bande extérieure est fort irrégulière; quelquefois elle sMncline doucement comme le pourtour d'une assiette renversée; ailleurs une rampe élevée sui^t près de la plage ; et à cette chatne côtière succède une région basse qui la sépare du plateau central. Il est' des endroits où la zone maritime a jusqu'à trois eents milles de large ; dans tous les cas sa largeur détermine l'étendue de la navigation fluviale, à partir de la mer.
Le versant qui, de la vallée du Nyassa, vous mène au pays des Maravis, et se déploie parallèlement à la côte occidentale du lac, sur un espacé* de trois cents milles, en suivant toujours le même méridien, est simplement ce que dans l'Inde on appelle ghattôy et ressemble à la rampe que l'on trouve en allant de Bombay à Pounah. La ghatte africaine, à partir de la rive du lac, située déjà à treize cents pieds au-dessus de la mer, a la même éleva tion que l'hindostane, mesurée du niveau de FOcéan. Le plateau africain est ainsi un peu plus élevé que le Deccan ne l'est à Pounah, et la température y est plus fraîche.
Les huttes africaines ressemblent également aux cabanes des environs de Dapour, mais sont beaucoup mieux construites. En fait d'agriculture, les Hindous, qui possèdent la charrue, ont le pas sur les Africains; ces derniers, toutefois, cultivent les mêmes céréales que dans l'Inde.
Si ce n'est le coton que nous voyons ici, coton presque aussi beau que celui d'Egypte, et bien supérieur à l'espèce que l'on
rencontre là-bas, la similitude est remarquable entre les deux, plateaux : rivières, noullahs, végétation, plaines ondulées, qualité du sol, aspect des lieux, tout se ressemble. Et, néanmoins, le contraste est frappant entre les deux pays. A chaque pas, dans rinde, se voient les marques du travail de l'homme ; partout des routes, des ponts, des murailles, des ruines de temples et de palais. Ici, rien de ce qui atteste la puissance humaine ; cette région vous apparaît telle qu'elle est sortie des mains du Créateur. Pour seult s routes, des pistes de quinze à dix-huit pouces de large, serpentant de village à village ; des sillons creusés par des pieds nus, ayant horreur de la ligne droite, et ne s'étant jamais pressés. Pas d'autres ruines que la cendre des bourgades auxquelles on a mis le feu ; de légères couches d'argile rouge, qui portent l'impression des roseaux qu'elles recouvraient, et indiquent la place des cases dont elles formaient le crépi. Elles ont la consistance et la couleur de la brique légèrement passée au feu; mais elles ne tardent pas à s'effriter, et le vent en emporte la poussière.
Les seuls monuments que Ton rencontre sont les pierres à broyer le grain, et les cairns qui s'élèvent dans les gorges des montagnes où se déroule le sentiei*. Nul souvenir ne s'y rattache; seulement, d'après les paroles que leur adressent les indigènes : < Salut, ô chef! permets qu'on nous reçoive bien dans le pays où nous allons, > il est probable que ces cairus sont des tombeaux.
Chose très-curieuse ! tandis qu'en mainte partie du globe on retrouve les instruments de pierre, de bronze ou de fer des nations disparues, on n'a découvert en Afrique ni haches de silex, ni lances, ni pointes de flèche, aucun objet de cette nature. En herborisant, à l'embouchure du Zambèse, le docteur Kirk est tombé sur un lit de gravier renfermant des os fossiles de presque tous les animaux actuels de cette région; ces débris d'hippopotames, de buflle , d'antilopes, de chéropotamos , de tortues, de crocodiles etd'hyènes, étaient associés à des fragments de poterie du même genre, et décorée des mêmes dessins que les vases dont nous voyons les indigènes se servir tous les jours.
Nous avons trouvé de pareils débris d'animaux, en 1856, dans le gravier du Zambèse, et, en 1863, dans le sable des rives du Nyassa. Des tessons de poterie s'y mêlaient également aux os de
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buffles et d'autres grands quadrupèdes ; mais nullQ part nous
n'avons découvert les armes avec lesquelles furent tués ces animaux.
Chaque fois qu'il nous est arrivé de vouloir déchiffrer le témoignage des roches, soit dans la région du Nyassa, soit dans toute autre du midi de l'Afrique, nous avons été fort surpris de ne rencontrer que bien rarement, «t par très-faible échantillon, la série géologique telle qu'elle est décrite dans les livres. L'absence de calcaire marin, et d'indication des alternances de terre et de mer, si communes en d'autres pays, nous déroutaient dans nos recherches, auxquelles rien ne venait en aide. Ni craie, ni silex nulle part. Ce qui nous a offert le plus de rapport avec la strate crétacée, ce sont des bancs immenses de tuf calcaire, à surface plane, déposé par des eaux fluviales plus abondantes autrefois qu'aujourd'hui. Les empreintes de feuilles et de roseaux que portent ces couches puissantes, et qui sont du même genre que les feuillages et les herbes aquatiques des environs, ne laissent pas de doute à cet égard. Nous avons observé, dans ces dépôts, des masses ferrugineuses, incrustées de gravier, qui, selon toute apparence, avaient la même origine que le tuf.
La houille, que nous avons découverte dans le grès, n'a été dérangée que par des éruptions locales. II fallut que sir Roderick Murchison, le pénétrant géologue, réunit au foyer de son intelligence tous les rayons émanés de différentes sources pour que la vérité de nos conjectures nous fut enfin démontrée'.
Ces dépressions et ces soulèvements du fond des mers qui ont remanié si largement l'Europe, l'Asie et l'Amérique pendant les périodes secondaire, tertiaire et quasi-moderne, n'ont pas atteint l'Afrique. Elle est restée de fait la plus ancienne partie du monde: « une région, qui, sans contredit, présente de nos jours le type qu'elle offrait à une époque très-reculée ; et dont les conditions n'ont subi d'autres changements que ceux qui résultent des influences atmosphériques. »
Autant qu'il est permis d'en juger, d'après ce que nous savons, l'âge de pierre n'a pas existé chez les Africains. On ne possède, à cet égard, qu'une preuve négative, mais de la même