CHAPITRE XXVI
Molifs de notre retour. — Dépêche du gouvernement — Un vol. — Travaux des femmes indigènes. — Mouture du grain. — Brassage de la bière. — Réunions bachiques.
Nos hommes souffrent toujours des vents pénétrants qui régnent sur le plateau ; ceux des basses terres n'ont pas été capables de porter la moindre charge depuis que nous avons gagné les hauteurs. L'un d'eux est mort ; un autre nous a donné les plus vives inquiétudes. Notre séjour chez Mouazi, dont le vieux village est plein de vermine, a aggravé l'état de nos malades. Plus de provisions d'aucune espèce. La farine indigène, bien que finement moulue, renferme tant de parcelles anguleuses, qu'elle a ramené la dyssenterie dont nous avons tant souffert au mois de mai. C'est à peine si nous pouvons obtenir des vi\Tes. Le chef du village de Chinanga est en expédition vers le nord, afin de se procurer des esclaves pour les marchands qui vont passer. Il a, dit-on, forcé une estacade, en a chassé les habitants, s'y est installé, et dévore le grain qui s'y trouve. La tribu conquise a acheté la paix en donnant trois femmes au vainqueur.
Cet état de choses ne permet pas d'espérer que les vivres seront moins rares là-bas qu'à Chinanga, où nous avons tant de mal à en obtenir, et à des prix énormes. Toutefois ni la dyssenterie, ni la disette, ni la chasse à l'esclave ne nous empêcheraient de faire le tour du lac si nous en avions le temps. Mais nous devions être à la côte au mois d'avril dernier. «Quoi qu'il arrive, dit la dépêche ministérielle, le salaire des hommes de l'équipage cessera au 31 décembre. »
Cette dépêche du foreign-office a été envoyée non cachetée au gouverneur du Cap; et celui-ci l'a probablement expédiée avec le môme sans-façon aux gens qui devaient nous la transmettre. Le chapelain du nouvel Évêque en a parlé à Quilimané devant MM. Kirk et Charles Livingstone, et en a commenté le contenu
en présence de plusieurs Portugais, s'étonnant de ce qu'il n'y était pas fait mention du Lady Nyassa. Lorsque le domestique de rÉvéque apporta ladite dépêche au Pionnier ^ il cria aux mate lots dans son patois du comté de Surrey : < Je dis que, passé décembre, il n'y aura plus d'argent pour vous autres; voilà des lettres où c'est écrit. »
Nous n'avons pas attribué un seul instant à autre chose qu'au manque d'usage cette manière peu respectueuse de traiter une dépêche d'un Secrétaire d'État ; mais la pensée que tous les hommes du Pionnier savent qu'ils ne toucheront plus rien, si nous n'avons pas gagné la mer à la fin de décembre, nous est très-lourde.
On nous affirme que nous ne sommes qu'à dix journées du lac Bemba. Nous pouvons espérer une crue tardive. Un mois suffirait, six semaines au plus; et nous ferions une nouvelle découverte.
Mais les pluies vont venir, et il n'y aura plus moyen de traverser les plaines. La crue du Zambèse, peut avancer, ou être assez faible pour qu'il faille en profiter sans retard. Nos Makololos, abattus par la maladie et l'insuffisance de nourriture, ne demandent qu'à rentrer chez eux, et voudraient y être pour les semailles. Enfin ce serait mal agir vis-à-vis du gouvernement que d'enfreindre ses ordres, et de CQurir le risque de détenir le Pionnier pendant un an pour se donner un peu d'éclat.
Notre départ a été résolu.
29 septembre. Un voleur s'est glissé à l'endroit où campaient nos hommes, et leur a cris un cuisseau de chèvre. Le représentant du chef a répondu à nos plaintes que le larron s'est enfui, mais qu'on saura le retrouver. Il a parlé d'une amende, et nous a offert une poule et ses œufs. Pensant que c'était l'auteur du vol qui devait être puni , nous avions conseillé de le saisir, et de lui faire acquitter l'amende ; mais nos Makololos ont accepté la poule afin d'assurer le châtiment du coupable.
Cette affaire réglée, nous sommes partis .'pour regagner le navire.
Rencontré une vieille femme de bonne humeur, qui a été belle, et dont la toison blanche contrastait vigoureusement avec la peau foncée. Elle paraissait jouir d'une verte vieillesse, et travaillait activement dans son jardin. Nous voyant passer, elle
nous salua d'un air affable, et avec ce qu'on appellerait ailleurs l'usage du monde. Certaine, évidemment» de mériter la qualification de « femme un peu brune, mais charmante, » elle répondit à nos questions par un : < Oui, mon enfant 1 > plein de franchise et d'aisance.
Une autre femme, à l'air maternel, était assise auprès d'une source, et nous adressa la parole en ces termes : « Yous venez faire une visite à Mouazi ; vous venez de loin, n'est-ce pas ?» En général, les femmes de cette région ne parlent jamais aux étrangers, à moins que ce ne soit pour leur répondre. Il en résulte qu'on fait attention aux moindres mots qu'elles disent.
Un jour, Mouazi nous avait donné un panier de grain. Sur notre observation que nous n'avions pas de femme pour le moudre , sa joyeuse épouse se mit à dire gaiement, d'un petit air scélérat : «Je vous le moudrai, moi ; n'ayez pas peur; je quitterai Mouazi, et vous accompagnerai dans le pays du couchant pour vous faire la cuisine. »
Ici, les femmes ont généralement la tenue modeste, les manières réservées; et, sans être accablées d*ouvrage, elles se montrent fort laborieuses. Les champs réclament des soins pen* dant sept ou huit mois. La récolte faite et serrée, il faut la moudre, ou la convertir en bière, et cela demande beaucoup de travail. Le grain est concassé dans un grand mortier de bois avec un bâton, d*une longueur de six pieds, et d'une grosseur de quatre pouces. Deux ou trois femmes sont autour de ce mortier, qui est pareil à celui des anciens Égyptiens. Chacune d'elle, avant de donner un coup de pilon, se soulève brusquement pour frapper avec plus de force. Le rhythme le plus rigoureux est obsen'^é par les batteuses, de telle sorte que jamais deux pilons ne sont à la fois dans le mortier. Ce toud, toud, toud, d une régularité parfaite, et ces groupes de femmes occupées à leur rude besogne, sont inséparablement liés au souvenir d'un village africain.
Par cette opération, le grain, auquel on a mêlé un peu d'eau, est décortiqué et propre à être moulu. Toutes les fois que le décorlicage n'a pas eu lieu, la farine de sorgho est irritante, et cause des maux d'estomac et d'entrailles; mais il faut, chez l'ouvrière, une vigueur et une énergie considérables pour détacher cette enveloppe qui adhère fortement à la graine.
Exercés dès leur enfance à manier le pilon, les jeunes gens des deux sexes arrivent à enfoncer des pieux dans la terre par des coups répétés, et le font si adroitement, quand ils érigent une case, qu'ils ne dévient jamais du trou qu'ils ont fait tout d'abord. Essayez de planter une perche de cette manière ; et vous verrez combien il est difficile de frapper à la même place. Une nuit, couché assez près d'une hutte pour entendre ce qui s'y passait, nous fûmes réveillé sur les deux heures, par le bruit du grain qu'on broyait sous la meule. « Ma, dit une voix enfantine, pourquoi moudre quand il fait noir? » La maman engagea la petite fille à dormir, et lui donna la matière d'un beau rêve, en ajoutant : « Je fais de la farine pour en acheter de l'étoffe aux étrangers, afin que ma mignonne ressemble à une belle dame. » En observant ces races primitives, on trouve continuellement chez elles de ces traits d'une nature essentiellement humaine, et qui nous sont familiers.
Leur moulin esircomposé d'un bloc de granit, ou de syénite, parfois même de micaschiste, ayant de quinze à dix-huit pouces carrés, sur cinq ou six d'épaisseur; et d'un morceau de quartz, ou d'autre roche également dure, de la dimension d'une demibrique ; l'un des côtés de celte espèce de meule est convexe, de manière à s'adapter à un creux en forme d'auge, pratiqué dans le bloc qui est immobile.
Quand la fenune a du grain à moudre, elle s'agenouille, saisit à deux mains la pierre convexe, et la promène, dans le creux de la pierre inférieure, par un mouvement analogue à celui d'un boulanger qui presse sa pâte, et la roule devant lui. Tout en la faisant aller et venir, la ménagère pèse de tout son poids sur la meule, et de temps en temps remet un peu de grain dans l'auge du bloc. Celui-ci est incliné, de manière que la farine, à mesure qu'elle se fait, tombe sur une natte disposée pour la recueillir. Cet égrugeoir est sans doute le moulin primitif; il a dû précéder le moulin à bras des Orientaux ; et Sarah l'a peut-être employé quand elle a traité les Anges.
Une autre partie de la tâche des Africaines est la préparation
de la bière. Elles font germer le grain, le mettent sécher au
soleil, le réduisent en poudre, et soumettent cette farine au
brassage.
Leur bière, ainsi que nous l'avons dit, ne se garde pas ; quand
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elle est faite il faut la boire. Souvent les convives sont priés d'apporter leurs houes, afin de dissiper l'excitatioD de l'ivresse par un vigoureux piochage.
Quelquefois le mari et la femme s'enferment dans leur case, et, sons prétexte de maladie, boivent k eux seuls toute la cuvée. Hais, généralement, on invite tous les amis et tous les parents de l'épouse à boire la bière que celle-ci a faite. Personne ne manque à ces réunions, qui sont fort réjouissantes pour tous. C'est à qui félicitera la brasseuse, en lui disant que le • goùtde sa bière va droit au dos du cou. > Le fin gourmet, renchérissant sur cet éloge, déclare que •> le régal est si délicat, et si
Houlia des Hanguijas.
grand, que chacun des pas qui le ramèneront chez lui, feront dire à son estomac ; Tobou, tobou, tobou. »
Un cuistre, ou un ladre, pourrait seul leur reprocher ce plaisir, assez pauvre du reste. Qu'ils soient bénis, au contraire, et jouissent en paix des fruits de leur travail I Mais nous ne pouvons être témoin de l'abondance que cette terre donne à ceui qui l'habitent, sans nous reporter en esprit aux ruelles de nos villes, et sans déplorer que les rejetons corrompus de la misère qu'on y trouve n'aient pas d'avenir plus heureux dans ce monde, où la production pourrait si largement satisfaire aui besoins de tous les hommes.