‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 36 sur 69 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Défrichements. — Ressemblance des chasseurs indigènes avec les anciennes figures égyptiennes. — Mouazi. — Difficulté de se procurer des guides. — Des Babisas entreprennent de nous conduire auprès de Ghin-

. samba. — Têtes des Babisas et des Manganjas. — Signes caractéristiques. — Dialectes. — Nkoma. — La Boua. — Nous sommes pris pour des Mazitous. — Chef intraitable. — Un mari bien dressé. — Silence accablant da la solitude. — Bangoué. — Rencontre des Mazitous. — Heureuse audace. — Pris pour une bande guerrière. — Arrivée à Molamba, sur le lac Nyassa, le 8 octobre. — Polygamie. — La Loapoula et le Tanganyika. — Confirmation des renseignements donnés par les Babisas. — Fausse alarme. — Prédominance du vent d'est. — Bords du lac. — Fugitifs. — Marchands de tabac attaqués par les Mazitous. — Balles contre flèches. — Mosapo. — Résidence de Ghinsamba. — Les Africains sont supérieurs au portrait qu'on en a tracé. — Présent. — Guides. — Commerce d'esclaves très-actif. — Tristes pensées. — Chez Katosa. — Admiration pour les cheveux rouges. — Cannç à sucre, probablement indigène. — Bambous. — Katosa revêtu d'un habit d'officier.

— Son ancien village et son village actuel. — Arrivée chez Motounda.

— Provisions cachées. — Kabambé et Nyango. — Vallée de Goa ou de Gova. — Le Lésoungoué. — Bonté des fenunes. — Arrivée au Moukourou-Madsé , le 31 octobre. — Pluie et tonnerre. — Habits mouillés et fièvre.

Passé près de plusieurs défrichements d'un mille carré chacun, et même plus. Tous les arbres en ont été coupés à deux ou trois pieds du sol. Le bois abattu est mis en tas de cinquante pas de long sur trente de large. On le brûle quand il est sec, et l'on en répand la cendre sur le terrain qui doit être cultivé. Dans les endroits où l'opération a eu lieu, nous voyons une espèce de millet, appelé maéri, que les naturels paraissent trouver excellent; mais qui, pour notre estomac, est aussi indigeste que pourrait l'être du gravier.

Sur l'un des côtés des nouvelles cultures, les chasseurs posent de grands filets en écorce de baobab, filets très-solides, vers lesquels ils rabattent le gibier.

Ces hommes, portant leurs filets de chasse, ont avec les

506 LE ZAMBÈSË

figures qui décorent les anciennes tombes égyptiennes, une ressemblance qui nous a frappé ; mais leur nombre est trèsrestreint, relativement au chiffre de la population. En général, les habitants de cette région sont agriculteurs; et quand ils peuvent récolter paisiblement leur grain, ils ont une vie a3sez large qui doit leur paraître très-douce.

2 octobre. Voulant aller en ligne droite à Mosapo, au lieu de retourner à Kota-Rota, ce qui nous éviterait de faire un angle considérable, nous nous sommes adressé à Mouazi pour avoir des guides. Il nous a répondu qu'en effet ses gens connaissaient le chemin le plus court pour aller à Mosapo, résidence de Ghinsamba ; mais que pas un ne voudrait s'y hasarder à cause des Mazitous.

Nous reprenons donc la route par laquelle nous sonmies venus. Arrivés à un village, après trois heures de marche, nous y trouvons des Babisas qui nous promettent de nous conduire à Mosapo.

On rencontre partout ces habiles trafiquants. Il est facile de les reconnaître à un chapelet de cicatrices horizontales, d'un demi-pouce chacune, partant du milieu du front, et aboutissant au menton. Leurs cheveux sont fréquemment réunis sur le haut de la partie postérieure du crâne, où ils forment une masse; tandis qu'ils sont rasés sur le front et sur les tempes.

Chez eux, ainsi que chez les Ajahouas, la tète, beaucoup plus ronde que chez les Manganjas, annonce une différence marquée dans les caractères : les premiers ont, en effet, le goût du commerce et des voyages ; les autres sont sédentaires et agriculteurs.

Les Manganjas confient ordinairement leur ivoire aux Babisas pour qu'ils le vendent à la côte, et se plaignent de ne jamais toucher les prix élevés dont on leur parle avant la livraison. Il est certain que la commission payée aux intermédiaires, et les firais du voyage, pendant lequel on fait souvent des haltes d'un mois et plus dans les lieux où les vivres abondent, absorbent tous les profits.

Le dialecte des Babisas diffère de celui des Mangaqjas; mais les uns et les autres ne tardent pas à se comprendre. Pour voyager parmi ces tribus, on n'a besoin que de bien eonnaltre un de leurs idiomes : il est facile après cela de trouver des interprètes.

Masiko, l'un de nos Makololos, parle déjà le mangaDJa très-couramment , et nous rend de grands services dans nos rapports avec les indigènes.

A Tentendre, le langage des Matoumbokas nous parait plus développé que celui des Manga^jas de la même famille, qui habitent plus au sud. Le verbe, par exemple, y a des temps passés et passifs que l'on trouve rarement chez les tribus méridionales, placées en contact avec celles du Zambèse.

Nos marchands font le commerce de tabac, qu*on vend ici par balles de la grosseur d'un boulet de neuf livres, et se sont largement approvisionnés dudit article. L'un d'eux est propriétaire d'une femme, dont l'enfant a été vendu ce matin pour quelquesunes de ces balles. La pauvre mère nous suit en pleurant; ses larmes ruissellent depuis des heures. Elle paraît bien connue dans le pays ; car les femmes des hameaux où nous entrons lui adressent la parole avec une compassion évidente. Impossible de rien faire pour diminuer sa peine. L'enfant sera gardé jusqu'au passage de quelque traitant, et revendu pour du calicot.

Nous avons quitté la route des marchands d'esclaves. La nuit s'est passée au village de Nkoma , chez des Mangaigas appelés Machéouas, ou Machébas, et dont le territoire s'étend jusqu'à la Boua.

Nkoma est à la fois mattre de forge et agriculteur. Il possède un haut-fourneau, récolte beaucoup de grain, a des chèvres assez nombreuses, et nous reçoit avec plus de générosité qu'on n'en trouve sur le sentier de la traite.

5 octobre. — La Boua, que nous venons d'atteindre, a ici un lit rocailleux; il ne l'est pas moins un peu plus bas, où nous le traversons.

A notre droite, est le mont Ngalla; plusieurs collines se voient à notre gauche. Le pays est généralement onduleux et couvert d'arbres chétifs. Un grand nombre de ces arbres ont été écimés pour faire des terrains de chasse, et forment des têtards.

Partout des jardins, où l'on travaille activement. Les hommes, grimpés sur les arbres, en abattent les branches ; ou , le front courbé, extirpent les rejets des souches qu'on a laissées dans le champ.

Quelquefois une femme est seule, et pioche son coin de terre. Ailleurs, elle est assistée d'une couple d'enfants qui arrachent

les mauvaises herbes , et en font des tas destinés à être brûlés. Plus loin , toute la famille est à l'œuvre , ou tous les amis sont rassemblés pour donner une façon au jardin , moyennant une certaine quantité de bière. Nos guides, en pareil cas, ont scinde demander si toute la bière est bue.

Des femmes arrosent leurs citrouilles et leur maïs avec Teau qu'elles vont puiser au ruisseau voisin, dans des pots ou des calebasses. Vers la fin de la saison sèche, elles ont fait des trous autour de leurs champs, et ont semé dans ces fosses le maïs et les citrouilles qu'elles ont arrosés depuis lors. De cette façon elles auront du maïs vert, bon à manger, quelque six semaines après le commencement des pluies.

C'est encore au village d'un forgeron manganja que nous nous sommes arrêtés : un endroit délicieux, ombragé par de grands euphorbes. Tout d'abord les villageois se sont enfuis. Revenus peu de t«mps après , ils nous ont crié de déguerpir, et de nous rendre à une ejstacade située à un mille environ , estacade qui appartient à des Babisas. Nous étions beaucoup mieux à l'onibre de ce rempart verdoyant que dans une enceinte dépourvue d'arbres, et nous y sommes restés. Tout à coup nous voyons arriver une trentaine d'indiridus, tous armés d'arcs et de flèches. Quelques-uns n'ont pas moins de six pieds quatre pouces (un mètre quatre-vingt-douze), et ces géants nous disent sans vergogne qu'ils nous ont pris pour des Mazitous, « ce qui leur a fait tellement peur qu'ils ont fui à toutes jambes. »

Il est évident que c'est à la crainte que nous leur avons inspirée qu'il faut attribuer leur conduite peu généreuse. La terreur a été si gi*ande que non-seulement le chef n'a pas voulu nous prêter de case , mais qu'il a refusé la cotonnade que nous lui avons oflerte.

Ce chef, un grand vieux forgeron, armé d'un coutelas fait de sa propre main, et fort bien travaillé, est venu ensuite auprès de nous. Il a examiné le hangar que nos gens nous avaient fait en une demi-heure, grâce aux buissons et aux grandes herbes qui abondent aux alentours , et cette vue a modifié ses sentiments. Le soir, il nous a fait apporter une immense terrine de bouilheî en outre une volaille délicieusement accommodée, et nous a f^^ des excuses. « Il avait été rude à notre égard, en avait beaucoup de chagrin, et se désolait d'avoir été assez fou pour refuser le

beau vêtement qui lui était offert. > La cotonnade lui fut donnée, cela va sans dire ; et le lendemain nous nous sommes quittés fort bons amis.

Nous n'avons pas toujours été aussi heureux. Un soir, après une marche pénible, nous cherchions un endroit pour y passer la nuit. Le sentier traversait le village ; mais le chef voulait nous l'interdire. Nous avions suivi notre chemin sans écouter ses cris, et nous étions déjà à l'autre bout du hameau, quand une de ses paroles nous fit rétrograder. Nous allâmes nous asseoir sur la place; notre homme prit la fuite; et bien que nous soyons restés chez lui près de deux jours, il nous fut impossible de l'amener à composition. La première nuit, il essaya de nous voler une couverture, et jeta au milieu de nous une corne remplie de drogues ensorcelées. La nuit suivante, le projectile fut plus dangereux, car c'était une grosse pierre. Ses voisins ne le tiennent pas en grande estime; ceux d'entre eux à qui nous avons parlé de sa conduite, nous ont répondu : « Cela lui ressemble, il ne faut pas y faire attention. »

Notre guide, appartenant à Testacade voisine, a refusé d'aller plus loin. Pendant que nous en attendions un autre, Masiko a voulu acheter une chèvre. L'affaire allait être conclue, lorsque est arrivée la femme du vendeur, qui a dit à son époux d'un air digne : « Il semblerait que vous n'êtes pas marié; vendre une chèvre sans consulter votre femme I lui faire pareille injure ! mais quel homme êtes-vous donc? » Masiko insistait. « Laissezla dire, et finissons le marché, » répétait-il. Mais l'époux bien stylé répojidit : « Non, j'ai déjà soulevé trop de choses contre moi, » et il refusa.

Ici les femmes ont la même influence que chez les Balondas, qui demeurent plus à l'ouest, et qu'en beaucoup d'endroits situés au nord du Zambèse. Nous avons vu dans un de ces villages une femme défendre à son mari de nous céder un poulet, simplement pour nous faire voir qu'elle était la maîtresse.

Il y avait déjà longtemps que nous pensions que la déférence pour les femmes était dans les mœurs de cette contrée; nous l'avions supposé d'après l'exclamation qui s'y répète le plus souvent, et qui est celle-ci : • 0 ma mère! • Elle s'emploie au boi-d du Nyassa, à trente milles plus à l'est, où nous l'avons entendue fréquemment lorsqu'on nous prenait pour des Mazitous»

Au midi du Zambëse, c'est : < 0 mon père 1 > qui est l'exclamation habituelle.

Nous nous dirigeons vers l'est, afin de gagner la rive du lac, et les endroits où nous sommes connus. Le pays est magnifique, bien boisé , onduleux; mais tous les villages sont déserts. La fuite des habitants paraît toute récente ; car le grain qui est dans les coffres n'a pas été touché. Le tabac est mûr; personne n'en fait la cueillette. Partout ce calme pénible des lieux abandonnés; un silence accablant, que ne brise ni le chant des oiseaux , ni l'appel aigu des femmes qui veillaient sur la moisson.

Gomme nous admirions le site d'un beau village, nonuné Bangouéi lieu charmant, entouré d'arbres feuillus, placé dans un creux de la montagne, des Mazitous, pourvus de leurs boucliers, s'échappèrent du hameau en criant aux autres de nous poursuivre. Nous passâmes notre chemin ; et nous fûmes bientôt dans un bois où nous avait conduit le sentier.

C'est par Zacharie, un de nos Anjouhannais, qui est toujours en arrière, que nous avons su d'abord l'approche des Mazitous. 11 arriva en jetant des cris perçants, comme si on l'eût égorgé. Les hommes se déchargèrent, placèrent les bagages de manière à les défendre; et, accompagnés de Hasiko, nous fîmes quelques pas à la rencontre de l'ennemi.

Notre Makololo s'agenouilla, impatient de faire feu, ce qui lui fut défendu. Un instant après, deux formes sombres glissèrent parmi les arbres, a Que voulez-vous? » leur fut-il demandé en nous servant de leur propre langue. « Et que dites-vous? » ajouta Masiko. Personne ne répondit; mais les ombres disparurent.

Ces Mazitous, évidemment, nous avaient pris pour des indigènes; la vue d'un blanc a suffi pour les mettre en fuite. Si nous avions été plus près de la côte, où les gens sont habitués à la traite, nous aurions eu plus de peine à nous tirer d'affaire. Mais dans l'intérieur les habitants sont en général beaucoup plus doux que sur les confins de la civilisation.

Cette très-mince aventure est le seul danger que nous ayons couru dans ce voyage. Le bruit ne s'en est pas moins répandu à Senna que nous avions été tué par les Makololos; et le malheur a voulu que cette nouvelle parvînt en Angleterre avant que nous ayons pu la démentir. Toutefois la rencontre des Ma-

BT SES AFFLUENTS. 511

zitous nous a rendu service. Zacharie et çfuelques autres^ dont nul reproche n'avait pu activer la marche, sont maintenant à l'avant-garde ; et, comme ils croient toujours avoir Tennemi sur les talons, ils font d'énormes étapes sans la moindre difficulté.

Nous sommes à la descente qui conduit au bord du lac; en plein district montagneux, coupé de ravins sans nombre, et couvert de grands arbres. Souvent, quand nous entrons dans une vallée profonde, ou tandis que nous gravissons quelque pente escarpée, le cri de nkondo! nkofidol (guerre! guerre!), retentit à nos oreilles, mêlé au gémissement aigu des femmes qui invoquent leur mère : « 0 maé ! »

Les habitants répondent à nos questions, de l'endroit où ils se trouvent; mais pas un n'ose approcher.

Le sentier que nous suivons maintenant, et qui descend les dernières pentes, a été habilement choisi. Il court le long des éperons qui surgissent du flanc de la vallée, et présente pendant une trentaine de milles un chemin uni, comparativement aux lieux où il se déroule.

Du plateau à la vallée inférieure, la distance est d'environ cinquante milles. Les gens des plaines, qui viennent dans la forêt cueillir des fruits sauvages, sont très-surpris quand nous leur disons que nous avons vu des Mazitous; c'est pour eux une grande nouvelle.

Le district dans lequel nous descendons est toujours le Bango ; il est traversé par la Fourisa, une belle eau vive qui se jette dans le lac. Le maïs, planté pendant la saison sèche dans des trous pratiqués le long de cette rivière, est maintenant en épi. Ces fosses, où le maïs est arrosé par infiltration, formentdes champs considérables.

8 octobre. Arrivé à Holomba , au bord du lac , et pris un bain délicieux. Il nous faut aller chez Nkomo, pour nous acquitter envers un guide, dont le salaire n'a pas été payé.

Nous avons eu quelquefois à nous plaindre de nos conducteurs. Si même nous étions enclin à gémir des ennuis du voyage, la difficulté de se procurer des guides, et les misères que ces êtres-là vous causent, fourniraient ample matière à doléances; les gens du pays n'aiment point à servir les vagabonds ; cela nous déplairait également. Toujours est-il que, cette fois, c'est nous qui sommes coupables.

Notre homme, après avoir fait quinze milles, s'arrêta brusquement et nous prévint qu'il s'en allait. On lui dit de venir jusqu'au prochain village, où il recevrait sa cotonnade ; maïs il partit, et nous ne l'avons pas revu.

L'affaire exposée à Nkomo, nous découvrons, qu'en prenant ce certain guide, nous avons aidé, sans le savoir, à l'enlèvement de deux épouses du chef. Tout en nous conduisant, notre homme avait télégraphié avec ces dames, qui nous suivaient à distance ; et il venait apparemment de s'entendre avec elles pour prendre un autre chemin, quand il nous avertit de son départ.

D'après les nombreux malheurs qui arrivent au polygyne, nous supposons qu'il a moins de joies que de chagrins; cependant, il y a quelque chose à dire des deux côtés. Mais c'est une source de maux pour les enfants qui partagent les rivalités mesquines, les haines et les querelles de leurs mères.

Des Babisas, faisant le commerce de tabac, viennent de s'arrêter à Holomba; ils arrivent du nord-ouest. L'un d'eux nous assure à plusieurs reprises que la Loapoula, après être sortie du lac Moélo, reçoit la Louloua, traverse le lac Mofou, puis le Tanganyika, et va se jeter dans la mer. Excepté ce dernier trait, relatif à son embouchure, c'est ainsi que les voyageurs que nous avons trouvés sur le plateau nous ont déjà tracé le cours de la Loapoula. Cette idée géographique est celle des indigènes.

Pour mettre à l'épreuve la véracité de notre Babisa, relativement à ses voyages, nous avons parlé du Londa et de nos anciennes connaissances, telles que Moéni, Katéma, Shinté, qui demeurent au sud-ouest des rivières en question; et nos amis lui étaient parfaitement connus, ainsi qu*à tous ses camarades.

Le soir, deux de ces Babisas racontèrent que les Mazitous nous avaient suivis jusqu'à Chigaragara, village qui est situé au bas de la montagne, et où nous avons passé une nuit. Toute la bande est partie immédiatement, bien que le soleil fût couché. C'est nous qui avons donné lieu à ce faux rapport ; et cela, par la terreur que nous avons causée aux femmes de Chigaragara. Nous prenant de loin pour des Mazitous, elles se sont enfuies, emportant sur leur têtes leurs ustensiles de ménage, et n'ont pas pu revenir de leur méprise, car nous étions partis avant leur retour.

Nous n'avons passé au Nyassa qu'une partie de l'année : la saison où nous le revoyons encore. A cette époque, le vent souffle de Test, et avec force*. C'est, il est vrai, sa direction habituelle depuis cette latitude jusqu'à la rivière d'Orange. Le vent du nord ou du midi est rare dans cette région, et sa durée n'y est presque jamais de plus de trois jours. Maintenant qu*il nous arrive immédiatement du lac, ce vent d*est nous paraît délicieux; mais il était rude sur les hauteurs, où sa violence nous empêchait littéralement d'avancer, et aggravait de beaucoup la fatigue du voyage. Il amène ici une grande quantité de vallisnère, plante qu'il suffit de mâcher pour reconnaître sa nature saline, et que font brûler les indigènes pour en extraire le sel.

Des nuées de koungos, ces moucherons comestibles dont nous avons parlé, non-seulement flottent sur le lac, mais s'arrêtent sur les buissons.

Les roseaux qui bordent la rive sont toujours remplis de fugitifs. Que deviendront ces malheureux, quand ils n'auront plus de grain l On voit déjà les femmes et les enfants arracher une herbe aromatique pour en avoir la racine, qui est de la grosseur d'un pois; et leur corps décharné montre que c'est pour apaiser leur faim. Quand nous passons, les bébés encore à la mamelle se pressent en foule autour de nous, tandis que leurs mères agenouillées déterrent ces racines. Les pauvres petits, puisant toujours à la source nourricière, ne se doutent pas des angoisses de celles qui la voient tarir, et dont l'inquiétude pour eux augmente les tortures.

Personne ne veut nous vendre la moindre denrée; les pêcheurs eux-mêmes ne consentent à nous céder leur poisson qu'en échange de quelque autre aliment. Les tombes nouvelles, en quantité considérable, annoncent combien la misère a déjà fait de victimes; et parmi les survivants il en est des centaines qui ressemblent à des squelettes emmaillottés dans du cuir brun et ridé. Lorsque les milles, succédant aux milles, vous remettent sans cesse sous les yeux ces tristes preuves de la cruauté de l'homme pour l'homme, vous êtes accablé par le sentiment de votre impuissance à soulager les maux de la race humaine; et

l. Nous ferons observer que le vent souffle alors de l'océan Indien, et qu'on n*en est pas moins dans la saison sèche. (^ote du traducteur.)

VOUS adressez au Tout-Puissant une prière silencieuse pour qu'il rapproche l'heureux avenir où tous les hommes seront frères.

La seule consolation, bien faible, hélas 1 que nous ayons au milieu de toutes ces douleurs, est de penser qu'elles proviennent des païens, et non pas de ceux qui croient au Juge suprême.

Traversé le Mokolé. Nous nous reposons à Ghitanda; et, nous éloignant du lac, nous prenons au nord-ouest pour nous rendre au village de Ghinsamba.

Ceux de nos hommes qui ont été si malades sur le plateau, dont l'air était trop raréfié pour eux, sont toujours oppressés, bien qu'ils ne soient plus ici qu'à treize cents pieds au-dessus de la mer.

Campé dans une grande plaine, en compagnie d'une bande de quatre-vingts marchands de tabac, qui viennent de Rasoungou. Les Mazitous les ont attaqués, et leur ont tué deux hommes près de l'endroit où, nous-mêmes, avons failli être arrêtés par ces Gafres. Nos marchands sont tellement effrayés, qu'au lieu de venir avec nous en ligne droite, ils sont partis à la nuit close pour suivre les bords du lac jusqu'à Tsenga, et tourner ensuite à Touest.

C'est la vue des boucliers, ou des fusils, qui démoralise toute cette population. Les archers se sentent complètement impuissants quand l'ennemi est protégé, même par un simple bouclier de cuir, on les attaque en rase campagne avec des armes à feu. Ils ont d'ailleurs si peu d'adresse, qu'ils manquent le but neuf fois sur dix. La seule chose qui rende leurs flèches redoutables, c'est le poison dont ils les enduisent : si le fer venimeux pénètre dans les chairs, rien ne peut sauver le blessé.

A l'extrémité sud du Nyassa, et plus encore dans le pays des Maravis, on fait usage d'un arc de six à huit pouces de large, destiné en même temps à servir de bouclier; mais jamais nous n'y avons aperçu la marque de la flèche d'un ennemi. Dans tous les cas, ce bouclier à deux fins ne serait pas comparable à celui des Zoulous, qui a deux pieds de large sur quatre ou cinq de long.

Le terreur que cette arme défensive inspire dans cette région est si grande, que nous avons pensé quelquefois que les Mazitous ne sont pas d'origine cafre, mais simplement des gens du

pays qui ont exploité cette crainte, et se sont fait passer pour des Zoulous en en prenant les boucliers.

11 octobre* Arrivé à Testacade de Ghinsamba.

L'excellent homme nous fait le meilleur accueil. Il est dans le ravissement : une bougie est à ses yeux le comble du luxe, et une allumette chimique un sujet de profonde extase. 11 fait venir tous ses parents, et les groupe lui-même pour qu'ils soient témoins de ces choses surprenantes : du feu tout à coup, et de la lumière sans fumée. Le soir, quand il veut regarder un objet quelconque, il allume un tortillon d'herbe sèche, qui dure peu, éclaire mal, et n'est pas du tout commode.

Nos livres sont également très-admirés. Chacun se figure que ce sont nos instruments de divination, et les considère avec respect. Les leurs sont des morceaux de bois, des fragments de corne, des osselets de différents animaux, les écailles du maoi.

Arc des Maravis.

Le devin les jette par terre, et la façon dont ils retombent lui apprend ce qu'il doit répondre aux questions qu'on lui adresse.

Le sextant, l'horizon artificiel, le mercure, que nos hommes appellent ïeau étrangère, et dont le poids est une cause de surprise, sont examinés avec tout l'intérêt qu'inspireraient chez nous des merveilles inconnues. Mille fois déjà nous avons excité le même étonnement, et l'on nous a vu fréquemment dans notre guérite où nous observions les astres, sans que jamais on nous ait soupçonné de magie, du moins à notre connaissance.

Sachant combien la foi aux sortilèges est répandue dans le pays, nous nous sommes souvent demandé comment on ne nous accusait pas d'employer le mercure à un autre usage qu'à mesurer les distances, et à relever les sentiers d'une région nouvelle. Cela ne peut s'attribuer qu'aune chose: au soin que nous avons toujours eu de dire la vérité, soit à l'égard de nos actes, soit à celui des objets que nous faisions voir. Il est probable que Séquasha, dont nous avons raconté la mésaventure, avait pré-

516 LE ZÂMBÈSE

sente ses horloges comme lui servant de fétiches ou de talismans.

Chinsamba nous tient compagnie autant que les devoirs de sa charge de lui permettent. Un chef, nous Tavons souvent remarqué, est très-occupé des affaires de sessujets. On le consulte à propos de tout; et il donne son opinion avec un luxe de paroles qui prouve sa connaissance intime de la topographie du district. Il connaît chaque parcelle mise en culture, chaque piège établi dans la rivière, chaque filet de chasse ou de pêche, chaque métier, chaque enfant de la tribu. Toutes les fois qu'il arrive une naissance, elle lui est annoncée; et il envoie aux parents ses félicitations.

Nous avons eu de fréquents rapports avec beaucoup de chefs africains ; et nous en sommes à nous demander sur quoi des auteurs en vogue ont pu se baser pour les couvrir de ridicule.

Gomme on les voit se dégrader, ainsi que leurs sujets, à mesure qu'on approche des lieux où ils sont en contact avec la civilisation, il est probable que la bestialité stupide, qu'on attribue aux chefs de la côte de Guinée, est le reflet des vices des traitants qu'ils fréquentent.

Chaque fois que les gens de cette région nous ont interrogé, nous nous sommes mis à leur place ; et nous avons vu que nos réponses étaient d'autant mieux reçues qu'elles indiquaient plus de déférence pour Tinterrogateur. Un langage poli, et les manières courtoises d'un parfait gentleman, vous assurent presque toujours le bon vouloir et l'amitié des Africains.

Le présent que , suivant l'usage , nous offrons au chef du district où nous passons la nuit, se compose en général de quatre à huit yards de calicot. Pour les chefs d'un rang plus élevé nous avons de brillants costumes, fabriqués à Manchester, et imitant les robes de la côte occidentale. Chacun de ces costumes nous coûte de cinq à six schellings. A ce vêtement, d'une étoffe solide, et de couleur éclatante, nous ajoutons des cuillers de fer, un couteau, des aiguilles, un plat d'étain ou un poêlon : objets plus estimés qu'une 'quantité de cotonnade qui vaudrait trois fois plus. Une valeur de huit à dix schellings satisfait amplement les plus avides.

Nous parlons il est vrai du prix d'achat, et non de celui que le

transport ajoute h ces articles. Il est tel endroit où un marchand estimerait ces générosités une cinquantaine de livres.

En certains cas nous avons plus donné que nous n'avons reçu en échange ; ailleurs ce sont les indigènes qui ont été les plus généreux.

Nous ne réclamons jamais la permission de passer; nous disons simplement où nous allons, et nous demandons des guides. Si on nous les refuse, ou s'ils veulent être payés d'avance, nous nous faisons indiquer le sentier, et nous exprimons nos regrets de n'avoir pas pu nous entendre avec ceux qui devaient nous conduire. Il est rare, après cela, que nous n'ayons pas nos guides.

Pour traverser le pays des Mazitous, îl faut plus de précaution, en ce sens que l'autorité du chef s'étend sur de vastes territoires; tandis que chez les Manganjas les districts sont restreints et indépendants les uns des autres.

Le système d'exactions des Banyaïs, et des peuplades qui ont rançonné le capitaine Speke, n'existe pas dans cette contrée.

Depuis la résidence de Ghinsamba jusqu'à celle de Katosa, en passant par les villages de Ghembi et de Nkouinda, nous n'apercevons, en fait d'habitants, que ceux qui travaillent dans les jardins situés près des estacades. Ges dcTuières sont fortiGées avec des branches d'acacia, garnies de fortes épines recourbées ; toutes ces forteresses sont remplies d'une foule compacte.

L'air a maintenant plus de transpaf ence ; et nous voyons se déployer, sur notre droite, la chatne de Kirk, à une distance de cinq à six milles.

L'ardeur du soleil est extrême ; c'est surtout par les pieds que nos hommes s'en aperçoivent; le terrain est brûlant, et celui qui peut se procurer un morceau de peau de chèvre en fait immédiatement des sandales.

Pendant que nous étions chez Nkouinda, un homme qui se trouvait en dehors de la palissade^ raconta d'une voix engageante que des traitants arabes, campés sur l'autre rive, à l'endroit où le Ghiré sort du Nyassa, dqpnaient couramment deux brasses de calicot pour un garçon, et deux et demie pour une fille. « Jamais il n'avait vu le commerce aller si bien; pas le moindre marchandage ! » Ges Arabes faisaient des achats pour l'exportation transatlantique.

518 LE ZÂMBÈSE

L'un des caractères les plus fâcheux de ce commerce est de bénéficier de tous les maux qui fondent sur le pays. Le marchand d'esclaves met à profit tous les désordres, toutes les querelles; la disette lui est avantageuse; et si, en pareil cas, il sauve quelques individus, règle générale c'est lui qui envenime les haines et pousse les tribus à la guerre : plus il y a de vaincus, plus la moisson est abondante. Où la traite et le bétail n^exîstent pas, les habitants ont une vie paisible.

Tandis que nous écoutions le discours de cet homme, qui, de l'autre côté de la haie, faisait l'article pour les marchands d'esclaves, il nous vint à l'esprit que nous vivions dans un terrible monde. Ayant conscience de ses propres défauts, le meilleur de ceux qui l'habitent ne saurait dire aux plus mauvais : • Faites place ! car je vaux mieux que vous. » Le marchand d'esclaves qui, sans aucun doute, a certains bons sentiments, n*en fait pas moins un métier qui le rend ici-bas l'un des représentants les plus actifs de l'esprit du mal. Réuni h ceux qui l'emploient, et à tous les artisans de corruption et de misère, quel effroyable tableau pour Celui à qui rien n'est caché!

15 octobre. Arrivé au village de Katosa, nous y avons trouvé une trentaine de jeunes gens ayant au cou cette fourche des captifs que l'on appelle gori. Ils appartenaient aux Arabes qui sont à l'embouchure de la rivière, et furent emmenés presque aussitôt. Accablés de fatigue, ces malheureux avaient essayé de dormir ; mais le poids du gori les en avait empêchés. Avant qu'on les délivre de cette fourche, il faut d'abord qu'ils aient traversé plusieurs rivières, et qu'ils aient perdu tout espoird'évasion.

Katosa, auquel nous avons expliqué le tort que se fait un chef en vendant ses sujets, nous affirme que ces malheureux appartenaient aux Arabes avant d'entrer sur ses domaines; et ajoute qu'il ne pense pas à vendre ses hommes, car il est bien loin d'en avoir assez. Il vivait, nous dit-il, paisiblement au lac de Pamalombé, quand les Machingas ou Ajahouas de Kaïnka et de Raramba, ainsi qu'une bande de Babisas, soumis à Haonga, le décidèrent à les passer dans ses canots. Une fois chez lui, ces intrus s'étaient fait nourrir pendant longtemps, et avaient fini par lui voler ses moutons. Il leur avait alors cédé la place, était venu se réfugier où nous le voyons aujourd'hui, et dans sa fuite avait perdu beaucoup de monde.

ET SBS AFFLUENTS. 519

Ce récit, qui donne la mesure de la moralité des Ajahouas, s'accorde avec les faits que ces derniers racontent eux-mêmes. Ils ont souvent abusé d*une hospitalité généreuse, vécu pendant des mois aux dépens des Manganjas ; puis se soulevant tout à coup, ont ^bjugué leurs hôtes, et les ont tués ou chassés du canton. Le secret de leur puissance est, ainsi que nous l'avons dit, dans la possession des armes à feu.

Il y en a ici quelques-uns ; en nous voyant arriver ils ont voulu partir; mais Katosa leur a dit que nous n'étions pas à craindre. Ces Âjahouas ont des perles de corail enfilées sur les cheveux, «t si près les unes des autres, qu'à une faible distance, ils paraissent avoir des bonnets écarlates.

Il est curieux de voir combien les cheveux rouges plaisent aux Africains de cette contrée ; c'est un goût général, et qui s'étend vers le nord. Dans le midi on se sert d'un mica noir appelé sebilOy pour donner à sa chevelure une teinte plus foncée , on y emploie même de la suie. Dans la région où nous sommes, beaucoup de genï se barbouillent la tête d'ocre rouge ; un grand nombre se nattent les cheveux avec l'écorce intérieure d'un arbre, écorce teinte de la couleur favorite, ou bien font usage d'une poudre rouge qui est appelée moukourou. Cette poudre, suivant les uns, est tirée du sol ; d'après les autres elle provient des racines d'un arbre.

Comme on a mis en doute que la canne à sucre fût l'un des produits de cette région, j'ai demandé à Katosa de nous procurer les deux variétés que Ton y cultive communément : notre intention est de les envoyer à Johanna. L'une est de couleur jaune; l'autre, que nous avons déjà vue dans la vallée Barotsé, est tachetée de jaune et de rouge sombre, ou complètement rouge.

Nous la voyons épier. Les bambous sont également à graine ; on dit que la semence est employée comme aliment par la population.

La canne à sucre a des noms indigènes, dans toute cette partie de l'Afrique, ce qui nous fait croire qu'elle y vient spontanément; ici , on l'appelle zimbiy plus au sud, mésarij et dans le centre méchouali.

Tous les végétaux d'introduction récente, tels que le maïs, le coton de qualité supérieure, et le manioc, ont des noms qui indiquent leur origine étrangère.

Ratosanous traite de la façon la plus géDéreuse; il nous appelle son bon génie, et nous témoigne la plus entière confiance. Pour reconnaître son hospitalité nous lui donnons un habit d'officier de marine, épaulettes comprises.

Les officiers de la Lyra destinaient cet uniforme^au chef qni a saisi et livré les assassins du docteur Roscher. Nous l'avons emporté sur la Rovouma, cherchant partout celui auquel nous devions le remettre ; et nous sommes revenu à la côte sans avoir rien trouvé. Le docteur, ayant fait le voyage avec des Arabes, n'a pas été remarqué des indigènes; et il est difficile d'obtenir des renseignements sur quelqu'un qui se trouve mêlé à une affaire de meurtre. Ceux qui auraient pu nous répondre voyaient dans nos paroles la question de vengeance, et craignaient qu'il ne s'en suivît une de ces querelles sanglantes qui désolent les tribus.

Nos recherches ayant donc été vaines, et, selon toute probabilité, ne devant pas nous rendre sur la rive orientale du lac, nous faisons présent du splendide uniforme au généreux Katosa. Si plus tard quelque voyageur réclame son assistance, il fera tout son possible pour lui rendre service, nous en avons la certitude.

Le village de Katosa est placé au milieu d'arbres gigantesques. Parmi les arbustes qui croissent aux environs, se remarquent plusieurs cofféacées, dont les drupes ont une étroite ressemblance avec celles du caféier ordinaire; mais jusqu'ici on n'en a pas fait usage.

Il y a également dans cette région différents arbres de la famille des cinchonas ; et, parmi les fruits qu'on trouve dans les forêts, il en est d'assez bons pour nous faire regretter qu'ils ne soient pas soumis aux procédés de culture qui ont perfectionné les nôtres.

Suivant Katosa, l'endroit où nous le voyons aujourd'hui est bien inférieur au bassin du Pamalombé; et le pauvre honune se lamente. Là-bas, il avait du maïs à tous les degrés de croissance, et pendant toute l'année : c'était une moisson perpétuelle. U nous semble, quant à nous, qu'il n'a pas trop à se plaindre de ce que nous voyons ici. Il est assez beau d'avoir, par ce temps de sécheresse, le maïs que ses sujets font venir au fond des trous où Peau s'infiltre.

Les Makololos nous font observer t qu'ici le maïs ne conna/t

pas de saison, > voulant dire qu'on peut le semer et le cueiUir en tout temps.

Avec des irrigations^ la zone tropicale du midi de TArrique offirirait partout le même avantage, et l'on y récolterait du grain toute raqnée.

20 octobre. Motounda, chez qui nous sommes, nous avoue franchement que toutes les provisions de la vallée sont cachées dans les montagnes de Kirk. Son village étant le dernier où nous puissions acheter du grain avant d'arriver au navire, nous y resterons jusqu'à ce qu'il en ait envoyé chercher.

Le plateau, situé au delà des montagnes que nous avons maintenant à notre droite, s'appelle Dézà; il est habité par les Maravis, qui ne sont qu'une tribu de Manganjas. Le grand chef des Maravis se nomme Kabambé ; il n'a jamais eu la guerre, et vit dans l'abondance. Les chèvres et les moutons prospèrent sur son territoire, et Nyango, le chef féminin, qui est plus au sud, a des troupeaux de bœufs. On dit que le plateau est froid, ce qui tient à son élévation, et qu'on y trouve de grandes plaines entièrement dépourvues d'arbres.

Les Maravis passent pour être braves, et pour bien tirer de l'arc ; mais, dans toute la région que nous avons traversée, les armes à feu ont permis aux tribus commerciales de dominer les peuplades agricoles.

Nous remontons la vallée de Gova; la brume a disparu, et les montagnes se voient distinctement. Dans les grandes lignes d'un vert foncé, qui bordent les cours d'eau, lignes formées d'arbres massifs, chantent des légions de cigales, dont les chœurs stridents ressemblent par endroits au bruit de cinquante poêles en pleine activité. Une forte averse que nous avons eue ces jours-ci a nettoyé l'atmosphère, et fait éclore les insectes.

Arrivé en face du mont Mvw, nous nous retournons pour voir une dernière fois la grande vallée, et pour en graver les beautés dans notre mémoire.

La chaleur est maintenant excessive; Masiko, la trouvant accablante, propose d'envoyer chercher un hamac au navire, afin de porter celui d'entre nous qui ne pourrait plus marcher. Il est vraiment plein de bontés et d'égards. Il y a quelques jours, nous nous étions endormi dans une hutte, dont la toiture avait un trou ; le soleil nous frappa sur la tête, et il en résulta pour

nous une violente céphalalgie, accompagnée de surdité. Au milieu de notre vertige, nous sentions Masiko nous replacer dans notre lit, d'où nous avions roulé, ce qui arrivait souvent, et nous recouvrir avec soin.

24 octobre. Nous voici de nouveau dans le Banda, au village de Ghasoundou. L'œil embrasse toute la chaude vallée, où serpente le Chiré, ainsi que les montagnes des Manganjas, qui se déploient au sud-est.

Au lieu de reprendre le chemin que nous avons suivi pour venir, nous nous décidons à côtoyer le Lésoungoué, rivière qui descend du mont Zounjé, Tun des sommets de la crête à laquelle appartient le Mvaï, et qui fait partie de la chaîne de Kirk.

C'est ici, ou dans les environs, que finit le parcours des agents portugais ; encore n'est-ce que depuis que nous y avons pénétré qu'ils sont venus jusque-là. Il n'est pas probable qu'ils aillent jamais plus loin dans cete direction; car, suivant Ghasoundou, les Babisas font aux agents de Télé une concurrence désastreuse. Il avait essayé de faire un peu de commerce avec ceux-ci, à leur dernier voyage ; mais ils ne lui ont offert que dix brasses de calicot pour une défense qu'il a vendue vingt brasses aux Babisas, sans compter un peu de poudre qui lui a été donné en sus.

On nous a souvent proposé de l'ivoire. Autant que nous pouvons en juger, on désirait le vendre un yard de calicot la livre; peut-être davantage, car ici il n'y a pas de prix courant, ni rien qui permette d'établir la valeur d'un objet sur des bases régulières. L'habitude parait être que vendeurs et acheteurs dépensent beaucoup de temps à essayer de se tromper l'un l'autre avant de conclure un marché.

Le Lésoungoué, près de sa source, est une jolie rivière qui, après avoir reçu le Lékoudzi, ruisseau descendant du pays des Maravis, a quarante pieds de large, et où l'eau vous monte jusqu'au genou. Ses bords sont arides et rocailleux, ainsi que les pentes qui viennent les rejoindre. Le sol qui les compose renferme une large proportion de gneiss et de micaschiste désagrégés, et n'a pas la fertilité commune aux terres du pays. Ce sont les masses granitiques, dont la chaîne de Kirk est formée, qui ont repoussé le gneiss et le micaschiste, et leur ont imprimé la direction que nous leur voyons aiyourd'hui.

Les habitants ont subi de la part des Ajahouas, et des tiommes de Tête, tous les maux qu'inflige ordinairement la traite. Une bande de ces agents, commandée par un Portugais à peau blanche, sans doute l'un des convicts militaires du gouverneur, est en ce moment sur les rives du Lésoungoué.

Nous avons de la pintade en abondance, mais pas une poignée de grain. Les gens du pays n'ont cultivé que du maïs et des citrouilles, qu'ils font venir dans les parties marécageuses des bords de la rivière. Depuis la dernière visite des marchands d'esclaves, qui leur ont enlevé leurs provisions, ils n'ont pas eu le temps de récolter le sorgho qu'ils ont semé dans les terres voisines. Les engager à nous vendre quelques épis de maïs serait leur enlever leur unique ressource; mieux vaut s'éloigner; ce que nous faisons en toute hâte, du moins^utant que la chaleur nous le permet.

Impossible de marcher au milieu du jour ; le soleil n'est pas tolérable ; et voyager la nuit serait nous exposer à être pris pour des maraudeurs.

Il y a quelques jours, ayant quitté le sentier avec Maségo pour tâcher de découvrir un buffle ou des pintades, nous avons trouvé des femmes qui travaillaient à leur jardin. Elles allèrent nous puiser de l'eau ; et causèrent gaiement avec nous, tandis que nous nous reposions sous un arbre. Sur ces entrefaites, accourut l'un des maris, qui, tout alarmé, fit ses préparatifs de combat. Rien d'amusant comme de voir l'effet produit par le discours tranquille de Maségo sur le belliqueux personnage, qui se tenait sur la défensive à cinquante pas de l'endroit où nous étions. « Ces femmes, dit notre parlementaire, ont fort bien compris que nous leur demandions à boire. Notre demande était pleine de politesse; si nous la leur avons faite, c'est parce que nous n'avions pas de vase pour puiser de l'eau nous-mêmes, et qu'elles en possédaient. Maintenant, si vous tenez à vous battre, appelez vos amis, puis revenez nous trouver : il fait grand jour, et Ton verra celui qui est lâche, et celui qui ne l'est pas. »

La flèche fut ôtée de la corde où elle était placée, tenue d'abord avec l'arc, puis enfin remise au carquois, bien que notre homme essayât de motiver son alarme en accusant nos intentions. Il écouta notre réponse, alla s'asseoir, se releva, nous suivit de loin ; et, s'étant rapproché, finit par se rendre

très-utile en nous servant de guide sans qu'on le lui demandât. Plus tard, il nous fit ses excuses, disant qu'il avait fumé du chanvre, et que c'était là ce qui lui avait fait tenir cette folJe conduite.

Nous avons à présent du tonnerre toutes les après-midi ; de temps à autre il paraît y avoir de la pluie en différents endroits; mais il n'en tombe pas une goutte dans les lieux que nous traversons. L'air est d'une pureté délicieuse, et nous dévoile on paysage tout couvert de forêts, bornées par de belles monta-

gnes.

31 octobre. Nous gagnons le Moukourou-Madsé, après avoir franchi 660 milles géographiques à vol d'oiseau, en cinquantecinq jours de marche, ce qui fait une moyenne de douze milles par étape. Si nous avions pu mesurer les détours sans nombre, les montées et les descentes du chemin, cette moyenne serait au moins de quinze milles. Le pédomètre a marqué davantage: mais, en revenant d'une courte excursion, nous avons trouvé qu'il variait de telle sorte que nous l'avons mis de côté.

Un excellent chronomètre, employé pour mesurer les différences de longitude, est porté dans une boite de drap, placée sur la tête d'un homme au pas égal et ferme.

Pour être sûr de la bonté d'un chronomètre, et des services qu'il peut rendre, il ne faut pas s'en rapporter à la façon dont il marche quand il est stationnaire. On devra s'assurer de son exactitude en prenant la hauteur du soleil, ou des étoiles, à différents endroils échelonnés sur la route, et en refaisant les mêmes calculs pendant le voyage de retour. Par cette méthode, on peut estimer exactement la vitesse de la marche.

La même précaution est nécessaire quand on voyage en bateau. Nous en donnerons la preuve en disant que le chronomètre, dont nous nous servions sur le navire, retardait de onze secondes par jour, tandis qu'en marche il avançait de treize secondes. Le résultat de cette différence aurait été une erreur quotidienne de trois railles.

Hier au soir, il a tonné fortement; nous étions au bord du Moukourou-Madsé; comme il tonne maintenant tous les jours, sans que pour cela on ait une goutte d'eau, nous avons cru pouvoir camper à la belle étoile ; mais une averse effroyable est venue pendant la nuit. On prétend que pour un homme ac-

câblé de fatigue, et résolu à dormir quand même, le bruit de Teau qui tombe endort plus vite et plus profondément; c'est loin d'être vrai quand il s'agit d'une ondée africaine. £n pareil cas, si, à moitié endormi, vous vous mettez de côté pour échapper à la douche qui vous frappe sur la nuque, les gouttes de pluie, qui des branches vous tombent dans l'oreille, vous bombardent avec tant de force, que vous en avez le cerveau ébranlé.

!•' novembre. Parti au point du jour, après cette pluie diluvienne. Pendant que nous faisions les sept milles qui nous séparaient du navire, le soleil sécha complètement nos habits ; un accès de fièvre en fut la conséquence.

Nous mentionnons ce léger incident, parce que le fait arrive presque toujours, lorsqu'après avoir été mouillé on laisse sécher ses vêtements sur soi. Même le matin, quand nous marchons dans l'herbe couverte de rosée, il en résulte un malaise accompagné de douleurs dans les jambes : une fièvre partielle qui dure jusqu'à ce que les membres courbaturés soient mis en transpiration. Si l'évêque Mackenzie avait connu ce fait, dont une cruelle expérience nous a fait acquérir la certitude, il est probable que ses jours précieux auraient été épargnés.

Il est dangereux partout d'avoir des habits mouillés; mais, dans les climats froids, le malaise qui résulte d'un vêtement humide vous pousse à en changer; tandis qu'en Afrique vous éprouvez une espèce de bien-être à laisser vos habits sécher sur vous, par la fraîcheur qu'ils vous procurent. Le missionnaire, qui, en surplus d'une grande énergie morale, sera doué d'un tempérament robuste, et dont l'exercice aura développé les forces, résistera beaucoup mieux que celui qui n'aura pas sa vigueur; mais sa santé n'en dépendra pas moins du bon emploi de ses ressources. Quelle que soit la richesse de sa constitution, il ne devra jamais oublier, que dans la zone torride, il n'est qu'une plante exotique ayant tout à craindre des efiets du climat.

5S6 LE ZÂlfBÈSE

Page 1