‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 37 sur 69 · CHAPITRE XXVIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIU

Confiance des Âjahouas. — Repos annuel des arbres sous les tropiques.

— Grue insuffisante du Ghiré. — Successeur de Pévôque Mackenzie. — Ge que doit être un missionnaire. — Succès des missions de la côte occidentale. — Débordement du Ghiré. — Départ du village de Ghibisa. — Exhalaisons sulfureuses. — Veuves et orphelins à bord du Pionnier. — Débordement du Zambèse. — Formation du Delta. — Mort de Mariano.

— Remorqués par VArieL — Coup de vent. — Conduite du Lady Nyassa, — Promptitude et habileté du capitaine Ghapman. — Encombrement des négriers peut- être nécessaire. Gaboceira. — M. Soares. — Nouveau gouverneur du Mozambique. — Nouvelle espèce de pédalia. — Arrivée à Zanzibar. — Départ de cette lie à bord du Lady Nyassa. — Matelots africains. — Arrivée à Bombay.

Grâce à la vie active qu'ils«ont menée pendant notre absence , les hommes du Pionnier ont moins souffert de la fièvre que d'habitude; et c'est avec une joie bien vive que nous les avons retrouvés en bonne santé.

Notre steward, lui-même, après avoir partagé toutes nos fatigues, est beaucoup plus fort que nous ne l'avons jamais vu.

Un chefajahoua, nommé Kapéni, a montré assez de confiance dans le nom anglais pour visiter le navire avec la plupart de ses villageois. Il nous a assuré que ses compatriotes seraient heureux de recevoir les anciens compagnons de M. Mackenzie, et de les accepter comme instituteurs. Cette déclaration nous a été d'autant plus agréable qu'elle prouve d'une manière évidente que les Ajahouas n'ont gardé aucun ressentiment de la conduite de TÉvêque à leur égard. Leur conscience leur dit qu'en s'opposant à leur commerce d'esclaves, cet homme de bien a fait un acte équitable.

La différence qu'il y a entre la végétation du plateau et celle de la vallée est frappante. Quand nous avons quitté le village de Mouazi, par W de latitude, les feuilles avaient déjà perdu leurs premières teintes, et pris la couleur verte qui leur succède; tandis qu'ici, par 16«, à une distance de 150 à 180 milles, les

branches sont encore dépouillées ; et le ton gris de l'écorce est la nuance qui prédomine.

Les arbres de cette région, bien que virant sous les tropiques, ont un repos annuel très-marqué. Même sur les bords de la Rovouma, qui ne sont qu'à dix degrés de l'équateur, les pentes situées à quelque soixante milles de la mer, étaient d'un gris cendré lorsque nous les avons vues. La majeure partie des arbres s'y trouvaient dépourvus de feuilles ; et celles des bambous, complètement sèches, couvraient la terre, où elles craquaient sous le pied. Gomme ici le milieu du jour est chaud, môme en hiver, il est possible que ce soit la fratcheur des nuits qui produise ce dépouillement des arbres.

Nous avons dit plus haut que, dans cette partie de l'Afrique, au moment où le soleil va paraître , l'air se refroidit assez pour rendre une couverture agréable ; c'est là surtout ce qui établit une si grande différence entre le climat de cette zone, et celui de l'Hindostan.

Pendant la première quinzaine qui suivit notre Retour au navire, notre seule occupation fut de nous reposer; ce que nous fîmes avec délices. Pour goûter cette joie, et l'apprécier à sa juste valeur, il faut avoir fait un exercice violent. A notre arrivée nous avions les muscles des jambes aussi durs que du bois, et il ne nous restait pas une once de graisse.

Les averses se multiplièrent sans faire grandir le Chiré, si ce n'est de quelques pouces. Toutefois, le résultat de ces premières pluies sur le paysage fut d'une extrême beauté. Plus aucune trace de la saison sèche ; collines et montagnes se couvrirent de la base au sommet d'un manteau du vert le plus vif.

Le soleil gagna le tropique ; mais sans amener de crue importante. Tout notre espoir fut dans son retour vers l'équateur, époque où en général les eaux débordent. Jusqu'à ce moment les ondées ne font qu arroser la terre, emplir les étangs et préparer l'inondation. C'était un délai de six semaines; et l'on comprendra notre chagrin. Sans le désir de profiter de cette crue, qui n'arrivait pas, nous aurions poursuivi notre course, et pu visiter le lac Bemba. Mais les regrets inutiles sont pour l'esprit une triste pâture, et nous fîmes tous nos efforts pour les bannir de notre pensée.

Il nous fut dit, vers la mi-décembre, qu'après un séjour de

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quelques mois au sommet d'une montagne, située à l'embouchure du Chiré, montagne presqu'aussi haute que le Ben-Nevis d'Ecosse, et dont la population est nulle, le successeur de révoque Mackenzie avait résolu de quitter l'Afrique. Nous apprîmes en même temps qu'une demi-douzaine de petits garçons, anciens élèves des missionnaires, étaient replongés dans le paganisme.

Ils habitaient alors à six ou sept milles de l'endroit où était le Pionnier y et trouvèrent le moyen de nous rejoindre. Gomme ils se lamentaient de ne plus avoir de bon Évêque, qui pour eux était meilleur qu'un père, nous leur dîmes que nous allions partir ; que s'ils ne voulaient pas rester dans le pays, ils n'avaient qu'à nous suivre ; mais qu'il fallait se décider promptement. On verra plus loin quelle fut leur décision.

Dès qu'il avait su la mort de M. Mackenzie, le docteur Gray, l'excellent évêque du Cap, s'était rendu en Angleterre, afin de procurer un autre chef à la mission de Magoméro ; mission qui devait déjà bes^ucoup à son zèle, et à laquelle il s'intéressait vivement. Nous apprîmes au mois' de juillet 1862, qu'il avait réussi dans ses démarches, et que notre malheureux ami serait bientôt remplacé. Les missionnaires furent au comble de la joie; cette nouvelle nous rendit nous-même très-heureux. Le nouvel évêque atteignit l'embouchure du Zambèse au commencement de l'année suivante, et se dirigea immédiatement vers Tintérieur.

En se rendant à Londres, M. Gray avait fait un acte de pur dévouement, dont ses intérêts avaient beaucoup souffert; et I'od pensait trouver dans l'individu qui était l'objet de ce sacrifice, l'image de celui auquel on devait son arrivée. Or, quelle que soit l'opinion que certains gens aient conçue de M. Gray, nous l'avons toujours vu sincèrement occupé de ses semblables, tout dévoué à leur bien-être , et d'un courage et d'un zèle qui ont provoqué chez beaucoup d'autres une quantité de bonnes œuvres .

On espérait donc que la présence du nouveau chef rendrait aux missionnaires l'activité et l'énergie qu'avaient abattues non-seulement la mort de leurs compagnons, mais l'influence d'une station insalubre. Malgré tous les désastres de la chasse à l'esclave, et tout ce que la famine leur avait fait souffrir, ils

attendaient bravement le secours moral et matériel qui leur était si nécessaire.

Cet espoir ne fut pas réalisé. Nous n'exprimons ici qu'une opinion générale, et ne voulons pas dire que le nouvel évëque fût dépourvu de qualités; mais le poste qu'il venait remplir en exige d'exceptionnelles. Un chef de mission doit avoir un courage physique, et une force d'Ame à toute épreuve; il doit joindre la prudence à la résolution, la fermeté à la douceur ; être à la fois énergique et patient; posséder en outre des connaissances étendues, et surtout une vive sollicitude pour les résultats spirituels de son œuvre, sans jamais perdre le calme qui doit présider à ses actes. La réunion de ces facultés est assez rare, pour que l'onne s'attende pas à la trouver chez le premier venu; et tel homme, nous le répétons, qui remplira parfaitement le saint ministère dans une ville ou dans une paroisse anglaise, peut être complètement incapable de diriger une mission au cœur de l'Afrique.

Nous croyons être l'interprète d'un grand nombre de chrétiens, en disant qu'il est fâcheux qu'on ait abandonné la mission de Magoméro. Le terrain en avait été consacré par la mort des premiers occupants ; et renoncer tout à coup à ce qui avait coûté si cher, était une mesure bien grave de la part d'un homme aussi peu versé dans les opérations apostoliques que le successeur de H. Mackenzie.

Avant de prendre ce parti décisif, Tévêque Tozer, ne fût-ce • que par conscience, aurait dû visiter les highlands qui bordent le Haut-Chirè. C'eût été d'ailleurs répondre au vœu des membres de la mission, qui étaient persuadés que l'épreuve tentée sur ce plateau salubre n'avait pas été concluante. Dans tous les cas c'était le moyen d'acquérir sur le pays, et sur ses habitants, des notions plus exactes que celles que l'on pouvait se procurer sur la côte. Nous aurions, quant à nous, préféré cet examen à un séjour de quelques mois au sommet humide et brumeux de

Morambala.

Avant que les stations de la côte occidentale eussent obtenu le moindre succès apparent, quarante missionnaires avaient succombé sous rinfluence du climat. On peut blâmer les sociétés apostoliques de sacrifier tant de vies précieuses; mais si les uns taxent de folie cette prodigalité, les autres y verront la preuve

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que la religion du Christ a conservé toute sa puissance. Rien ne manque, suivant nous, à un grand nombre de ces apôtres modernes pour être mis à côté des saints et des martyrs de TÉglise primitive.

Leurs successeurs, instruits par l'expérience, ont triomphé du climat; et Ton comptait en 1861, sur cette côte meurtrière, cent dix Missions principales, ayant treize mille élèves dans leurs écoles, et dix-neuf mille communiants.

L'évèque Mackenzie avait gagné de prime abord la confiance des indigènes, qui ne s'obtient souvent qu'au bout de plusieurs années; et il est douloureux de penser qu'une Mission, fondée avec tant de succès, paraîtra sous un triste jour, quand plus tard elle sera comparée aux autres. En somme, bien qu'ils représentent tout ce qu'il y a de bon, de noble et de courageux dans les Universités anglaises, les compagnons de l'évéque Tozer, en quittant TAfrique pour aller s'établir dans une tle de Tocéan Indien, ont agi comme l'aurait fait saint Augustin s'il s'était fixé dans l'une des îles de la Manche, alors qu'on l'envoyait prêcher rÉvangile au centre de l'Angleterre. C'est la première fois, du moins nous le croyons, qu'une Mission protestante a quitté sod poste sans y avoir été contrainte.

Janvier 1864. Les indigènes nous assurent que la grande crue permanente aura lieu à l'époque de la pleine lune. Déjà plusieurs fois la rivière a grandi d'un pied ; mais elle a baissé avec la même promptitude. Chose curieuse : les naturels ont observé comme nous que l'inondation se produit lors<][ue le soleil, en revenant à Téquateur , passe directement au-dessus de leur tête.

Nous revenons sur ce fait, parce que nous croyons que le débordement du Nil peut s'expliquer de la même manière.

Le 19, le Chiré a monté subitement; la crue a été de plusieurs pieds; et nous voilà partis. Nous nous arrêtons un instant au village de Chibisa pour dire adieu aux Ajahouas et aux Makololos, qui, depuis notre retour, nous ont été bien utiles en nous fournissant du maïs et des provisions fraîches. Les adieux terminés, nous nous éloignons en toute hâte.

Pour que le Pionnier gouverne bien, il nous faut marcher plus vile que le courant. Malheureusement il a perdu son gouvernail en doublant un banc de sable; et la nécessité de réparer

cette avarie ne nous a pas permis de gagner la Mission avant le 2 février. '

Les eaux débordées s'épanchent dans un marais situé à quelques milles en amont du Morambala ; elles y deviennent aussi noires que de Tencre; et, à leur retour dans la rivière, exhalent une odeur tellement forte d'hydrogène sulfuré, qu'il est impossible de l'oublier un instant. Les indigènes prétendent que cette puanteur n'est pas malsaine. Nous avons effectivement passé toute la nuit au milieu de cet air empesté sans en avoir souffert ; et à notre grande surprise, car nous comptions sur un accès de fièvre.

Le lendemain matin il n'y avait pas sur les deux navires une ligne de peinture blanche qui ne fût complètement noircie; et de manière à ne pas pouvoir être nettoyée avec du savon. Le cuivre était de la nuance du bronze; le fer et les cordages avaient eux-mêmes changé de teinte. Ceci est une nouvelle preuve que la malaria et la mauvaise odeur ne vont pas toujours ensemble. Dans les forêts de mangliers, où nous respirions un air qui sentait le marécage au point d'en imprégner nos vêtements et notre linge» nous n'avons pas plus souffert de la fièvre qu'ailleurs.

C'était pour recevoir à bord quelques veuves et une trentaine d'orphelins, appartenant autrefois à la mission de Magoméro, que nous sommes restés au milieu de ces émanations fétides. Parmi les individus qui s'étaient groupés autour du premier Évêque, tous ceux qui en étaient capables se sont misa cultiver le sol, d'après l'avis des missionnaires, et forment aujourd'hui une petite commune indépendante, où chacun vit de son travail. Mais des orphelins de six à douze ans ne pourraient être abandonnés sans préjudice pour le nom anglais; et nous croyons devoir à celui-ci de le laisser en aussi grande estime, auprès des indigènes, que nous l'y avons trouvé. Ceux de nos compatriotes qui, sans connaître la situation où il était placé, ont blâmé M. Mackenzie, n'attaquent pas moins vivement son successeur. Us lui reprochent de ne pas même protester contre ce fléau monstrueux de la vente de l'homme; et cette parole, la plus inhumaine qui soit jamais sortie de la bouche d'un missionnaire : « Pour moi tous les Noirs se valent; » n'a pas trouvé d'écho chez les véritables Anglais.

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En recueillant les pauvres créatures qui vivaient autrefois avec M. Hackenzie, et le regardaient comme leur père, nous nous sommes attiré Tapprobation et la sympathie non-seulement des indigènes, mais des Portugais, dont les meilleurs nous ont prêté leur concours.

Quelle différence entre l'embarquement volontaire de ces orphelins, et celui des esclaves que reçoivent les négriers ! Aussitôt qu'il leur fut permis d'entrer dans la chaloupe, ils s'y élancèrent avec une ardeur qui manqua de la faire sombrer ; et ce fut à qui arriverait le plus vite sur le pont du navire.

L'évéque Tozer était déjà parti pour Quilimané, lorsque nous atteignîmes le Morambala. Après avoir embarqué les enfants et les veuves, ainsi que les derniers membres de la mission de Magoméro, nous nous sommes remis en marche, et dirigés vers la côte.

Craignant de faire naître une idée exagérée des avantages qu'il peut offrir à la navigation, nous avons toujours parlé du Zambèse au moment où il était le plus bas. Cette fois il est complètement débordé. Au lieu de cinq à quinze pieds d'eau, nous en trouvons aujourd'hui de quinze à trente, et même plus. Tous les bancs de sable ont disparu ainsi que beaucoup d'tles,et devant nous coule un fleuve, qui, suivant l'opinion d'un marin de nos amis, pourrait porter une canonnière.

D'après ce que nous voyons, il est facile de comprendre comment s'est formé le Delta, qui a maintenant, de la base au sommet, une étendue de quatre-vingts à cent milles. Des îlots sableux sont balayés tous les ans par les grandes eaux; et une prodigieuse quantité de sable est entraînée jusqu'à la côte. Le gravier reste au fond de la mer; les parcelles les plus menues sont reprises par la marée montante, et rejetées sur la plage, où les retiennent les racines de mangliers, et où elles s'accumulent, en se mêlant aux débris végétaux qu'elles rencontrent. Il en résulte, qu'à l'embouchure du Zambèse, le fond de la mer est sablonneux.

Sous l'influence de ce double courant du fleuve et de la marée, le Delta s'est élai^ du côté de l'est; la rivière, en se détournant, s'est réservé un canal derrière cette digue ; et la barre a continué de s*accroîlre.

Toutes les fois que nous trouvons une île composée de sable

pur, ou n'ayant qu'une simple couche de vase, nous savons qu'elle est de formation récente, et que le premier débordement peut la faire disparaître. Tandis que les tles, complètement formées de bourbe, sont anciennes, et ont gardé leur position primitive. Cette bourbe résiste merveilleusement à l'action du fleuve ; c'est une espèce d'argile sur laquelle l'eau glisse, et produit peu d'effet.

' Des cartes qui indiqueraient la nature des berges et des tlots, en désignant ceux qui sont sujets à érosion, permettraient de juger des endroits où se produiront les changements annuels du chenal ; et, si des pieux y étaient enfoncés tous les ans, de manière & guider l'eau dans son cours, le fleuve pourrait acquérir une valeur considérable entre les mains d'une nation industrieuse. On ne pensera jamais à creuser un canal ou h établir un chemin de fer dans cette partie de l'Afrique ; et le Zambèse, au moyen de quelques travaux, suffirait parfaitement au commerce, qui, de nos jours, peut avoir lieu dans un pays dont la traite a décimé les habitants. Ici on n*a pas d'exemple que les indigènes soient venus se grouper autour des colons, et s'y établir par milliers comme ils l'ont fait dans le Naial, ou près des Arabes, sur les rives du Nyassa. Cet éloignement de la population nous fait présumer que le Zambèse, entre les mains des Portugais, ne sera jamais plus utile aux autres peuples qu'il ne l'a été jusqu'à présent.

Mariano est mort des suites de ses débauches, à l'époque où nous descendions le Ohiré. Sa triste carrière fait voir dans tout son jour l'affreux système qui est la ruine de ce pays-ci. Quels que soient les torts dont les Français et les Anglais se rendent coupables à l'égard des peuples chez lesquels ils s'établissent, quel que puisse être le mauvais emploi des forces dont ils disposent, les résultats commerciaux de leurs entreprises sont au moins appréciables ; tandis que le produit annuel des exportations de Quilimané, principal comptoir du Zambèse, ne s'élève qu'à la moitié environ du traitement du gouverneur.

Après avoir réglé rapidement nos comptes avec le major Sicard, et le senhor Ferrâo, qui nous avaient fourni du grain depuis la dépopulation des bords du Chiré, nous nous sommes dirigé en toute hâte vers la côte.

Arrivés le 13 février à l'embouchure du Zambèse, nous avons

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eu la bonne fortune d'y rencontrer FOreste, vaisseau de la marine royale d'Angleterre, qui fut rejoint le lendemain par FAriel^ appartenant à la même marine.

Le Pionnier fui pris en remorque pwrVOreste; FAriel se chargea du Lady-Nyassay et nous partîmes pour Mozambique.

Le 16, un cyclone vint donnera ce dernier ^'occasion de prouver qu'il tenait bien la mer.

Assailli par l'ouragan, FAriel fut chassé vent debout, de façon à reculer presque en droite ligne avec une vitesse de six nœuds. L*aussière, qui nous attachait à lui, s'enroula autour de son hélice, et arrêta la machine. A peine remis de cette secousse, il fut repris en poupe, et lancé vers le flanc du Lady-Nyassa. En le voyant arriver, nous pensâmes que c'en était fait de nous ; mais FAriel glissa devant notre petit navire ; et nous pûmes respirer librement.

Nous vîmes alors avec quelle habileté peut être conduit un vaisseau de guerre. Bien que sa machine fût hors de service, le capitaine Chapman ne songea pas un seul instant à nous abandonner. Il croisa devant le Lady-Nyassa, et nous fit jeter un baril servant de bouée à une ligne, qui devait lui permettre de nous envoyer un nouveau câble. Jamais nous n'aurions pu le saisir si un Krooman n'avait sauté au milieu des vagues, et n'avait attaché une seconde ligne au baril. L'aussière fut alors amenée à bord; et nous nous retrouvâmes à la remorque du vaisseau.

Pendant toute la durée de la tempête notre petit navire se comporta admirablement, et n'embarqua pas une seule lame. Pourtant FAriel, à chaque fois qu'il plongeait, nous laissait voir une grande partie de sa quille, et, en se relevant, nous montrait le pont dans son entier. Une chaloupe suspendue à l'arrière de ce vaisseau fut brisée par les vagues ; et les officiers de FArid nous croyaient bien perdus.

Les marins supposeront que cette tempête n'était sérieuse que pour des gens qui ne sont pas habitués à la mer, et s'effraient du moindre péril. Mais FOreste, qui pendaut ce temps-là fut parfois en vue, et parfois à quarante milles, eut dix-huit voiles déchirées par le vent. Il fallut alléger le Pionnier d'une partie de sa cargaison; la round- house fut emportée; et ceux qui étaient dans sa cabine eurent souvent de l'eau jusqu'au genou.

Le capitaine Cbapman, et tous ses officiers, déclarèrent que le Lady-Nyassa était le plus parfait des petits vapeurs qu'ils eussent jamais vus. Il fait certainement le plus grand honneur à ceux qui Tont construit : MM. Tod et Mac Grégor de Glascow. Quelle différence avec leMa-Hobert! Nous ne regrettons qu'une chose : c'est qu'il n'ait pas navigué sur le lac dont il porte le nom, ainsi qu'il y était destiné, et pour lequel il aurait si bien convenu.

Ce qui nous a le plus frappé dans le trajet du Zambèse au port de Mozambique , c'est l'admirable façon dont le capitaine Obapman a dirigé l'Ariel au milieu de ces vagues furieuses; la promptitude et l'adresse avec laquelle il nous envoya successivement trois aussièresy gr&ce aux évolutions rapides de son grand vaisseau, autour de notre petit navire ; l'emploi des moyens dont il se servit pour trancher avec de longs ciseaux, faits pour la circonstance, l'énorme câble qui s'était engagé dans la spire del'bélice : opération qu'il fallait accomplir dans l'eau, à une profondeur de neuf pieds, et qui ne fut achevée qu'au bout de trois jours.

Le capitaine Ghapman, nous ayant offert l'hospitalité de la manière la plus gracieuse, nous nous rendîmes à bord de VAriel dès que la tempête se fut modérée.

La force avec laquelle Ifi Lody-Nyassa fut remorqué à travers les lames qui l'assaillaient était si puissante, que deux câbles, ayant chacun onze pouces de circonférence, furent brisés. Pas une des plaques de notre petit navire, construit tout en fer, qui ne vibrât sous l'effort des vagues ; et il fallait continuellement se retenir à quelque chose pour ne pas être jeté d'un bord à l'autre, ou lancé à la mer.

Ceux des membres du troupeau de M. Mackenzie, que nous avions avec nous furent si malades, et nous génèrent tellement, qu'il nous vint à l'idée que le mode de transport dés esclaves était l'une des nécessités de la traite. Gela expliquerait comment, à Tépoque où ce trafic était légal, cette pratique barbare d'entasser les noirs au fond des négriers n'en était pas moins universelle» Si au lieu de dix passagers de cette espèce nous en avions eu deux cents, avec la pluie et l'écume des lames qui nous fouettaient la figure, et nous produisaient l'effet de la grôle, dans une obscurité qui ne permettait de rien voir, ex-

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eepté parfois la crête des vagues, un brait où Ton ne distinguait que le sifflement de la tempête dans les cordages, il aurait fallu de toute nécessité, pour que la manœuvre fût possible, et dans rintérèt même des noirs, qu'on les empilât à fond de cale, quelle que pût en être la conséquence.

Le Piontiùr^ restitué à la marine anglaise, fut remorqué par le Yalorousj et conduit au Gap par le capitaine Forsyth , commandant ce dernier vaisseau. Les réparations dont il avait besoin furent évaluées à 300 livres; et Ton déclara qu'il servirait ensuite non moins bien que s*il était neuf.

Quant aux brebis de l'ancien Ëvéque, l'Oreste se chargea de les transporter au Cap.

Nous saisissons avec joie cette occasion d'exprimer notre profonde gratitude aux capitaines Forsylh, Gardner et Ghapman pour tous les services qu'ils nous ont rendus à diverses époques ; et nous les prions d'agréer nos remerctments.

M. Waller, parti à bord du Pionnier, entoura de soins généreux tous les individus, qui, blancs ou noirs, avaient eu des rapports avec la Mission, et les leur continua jusqu'au moment où sa protection ne leur fut plus nécessaire. Nous pouvons dire que sa conduite envers ces malheureux, aussi bien qu'à l'égard de ses collègues, a été du commencement à la fin digne des plus grands éloges.

Notre petit vapeur, mis en carène à Gaboceira, en face de la maison de Joâo da Costa Soares, gentleman portugais bien connu de tous nos compatriotes, fut complètement nettoyé, et reçut une couche de peinture.

M. Soares s'est montré pour nous d'une bonté parfaite et d'une extrême obligeance. 11 nous semble avoir été calonmié indignement dans une publication faite en Angleterre il y a quelques années. Tous les membres de l'expédition l'ont trouvé des plus généreux; tous les Anglais qui le connaissent, et que nous avons eu l'occasion de voir, n'en parlent que d'une manière favorable; et nous regrettons vivement qu'on ait peint son caractère sous des couleurs aussi fausses.

Les autorités du Mozambique, elles-mêmes, ont droit à notre gratitude pour la réception qu'elles nous ont faite, et l'obligeance Qu'elles ont mise à nous héberger. Notre opinion sur l'esclavage diffère entièrement de celle de ces fonctionnaires ; mais nous

désirons qu'on ne voie aucune attaque personnelle dans l'exposé que nous avons fait du triste système qui régit cette province.

Le senhor Ganto e Castro, qui deux jours après notre départ, débarqua à Mozambique , où il venait remplacer M. d'Âlmeida , nous est parfaitement connu. Nous avons passé deux mois chez lui, à Tépoque de notre voyage dans l'Angola; il était alors commandant de Golungo-Alto ; et nous savons qu'on ne pouvait pas faire un meilleur choix. La fermeté de ses principes lui permettra, nous en sommes convaincus, de résister aux tentations qui pourront l'assaillir; mais ce serait avec peine que nous verrions les nôtres mis à l'épreuve dans une caverne de traitants, où il ne nous serait donné, pour subvenir à nos besoins , que la misérable solde qu'il recevra comme gouverneur général. '

Pendant notre séjour à Mozambique, on nous a montré une sorte de pédalie que H. Soares appelle dadeleira, et que les naturels désignent sous le nom de gerzUiny ou sésame sauvage, à cause de sa ressemblance avec cette plante. C'est, dit-on, pour les enfants, un apéritif extrêmement doux, et, d'autant plus aisé à leur faire prendre, qu'il n'a aucune saveur; les nourrices indigènes en font souvent l'emploi. On remue quelques feuilles dans une tasse d'eau froide pendant huit ou dix secondes; et l'on administre à Tenfant deux cuillerées à café de cette légère infusion. En continuant à remuer les feuilles dans l'eau, on obtient une espèce de mucilage, qui, d'après les gens du pays, a des propriétés diurétiques, en outre de ses vertus apéritives.

Nous quittâmes Mozambique le 16 ^vril; et, grâce aux courants qui nous favorisaient, il ne nous fallut que sept jours pour gagner Zanzibar. Nous y fûmes reçu de la façon la plus hospitalière par nos compatriotes, surtout par le docteur Seward, qui remplissait alors les fonctions de consul et d'agent politique en l'absence du colonel Playfair.

Un trait particulier à tous les Anglais que nous avons rencontrés dans nos voyages est l'attention qu'ils donnent au confort de l'étranger. Nous ne pouvons certainement pas nous plaindre des gens des autres pays, de leur hospitalité, ni de leur accueil; mais, chez eux, il faut attendre que l'heure du repas ait sonné, et, dans l'intervalle, vous êtes assailli de questions : « D'où venez-vous? Où allez-vous î Quels sont vos projets? Êtes-vous

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marié ?» Si la réponse est négative : « Pourquoi ne vous mariez-vous pas? » et une foule de paroles du même genre. Tandis que la première chose que vous demande un Anglais est celleci : * Avez-vous déjeuné? Que prendrez-vous? De la viande froide ? »

Us ont tous été d'une grande bonté ; mais nous préférons la manière anglaise; peut-être parce que nous sommes Angolais nous-mêmes. •

Le docteur Seward doutait fort que nous pussions atteindre Bombay avant ce qu'on appelle la rupture de la mousson, qui, en général, commence de la fin de mai au IS juin. A cette époque, le vent souffle toujours de la côte d'Afrique vers celle de rinde, mais avec une extrême violence; et l'atmosphère est tellement sombre, qu*il est très-malaisé, parfois même impossible de relever la position où l'on se trouve.

Nous étions néanmoins très-désireux de nous défaire du Lady j

Nyassa ; et Bombay étant le seul marché qui fût à notre portée, nous résolûmes de courir la chance de l'atteindre avant la période orageuse. Bref , après nous être chargés de quatorze tonnes de houille, nous partîmes de Zanzibar le 30 avril.

Notre équipage se composait de sept indigènes des rives du Zambèse, de deux mousses, et de quatre Européens, à savoir : un chauffeur, un matelot, un charpentier dont nous avons déjà cité les noms, enfin du docteur Livingstone, capitaine du navire.

Le Lady -Nyassa donna de nouvelles preuves de ses qualités précieuses ; et nos Zambésiens se montrèrent parfaits matelots, bien qu'avant d'être avec nous pas un d'eux n'eût vu la mer.

Nous ne les avions pas choisis, on se le rappelle. Ils avaient été pris au hasard parmi plusieurs centaines qui étaient venus s'offrir pour remplacer les douze rameurs de notre excursion de la Rovouma.

Leur paye était de dix shellings par mois ; et, chose curieuse, ils mettaient une ardeur si grande à faire leur service, que pendant tout le voyage il n'y en eut qu'un seul que le mal de mer contraignit à se coucher. Au bout de quelques jours, ils surent déployer et serrer les voiles, grimper en haut d'un mât, passer une manœuvre dans ses poulies, et redescendre, le cordage entre les dents, bien qu'à chaque embardée l'auteur de cette prouesse fût lancé à la mer.

Le charpentier et le matelot , non moins disposés à faire tous leurs efforts, tombèrent gravement malades, et furent alités pendant huit jours.

Cela peut être un plaisir de prendre la roue du gouvernail pour une heure ou deux, même pour un quart; mais lorsque votre tour revient toutes les quatre heures, et que la corvée dure ce même laps de temps, c'est une chose fort ennuyeuse. Afin d'y remédier, nous montrâmes à nos Zambésiens quelle était la pointe de l'aiguille qui devait toujours être dirigée vers la proue; et trois de ces matelots noirs surent bientôt manier le gouvernail de £açon à n'avoir besoin que d'être un peu surveillés.

Tandis que nous remontions la côte africaine, afin de profiter du courant qui marche sur le pied de cent milles par jour, nous aurions bien voulu entrer dans la Juba ou Vouebbé, dont l'embouchure est à 15 minutes de l'équateur ; mais nous étions trop pressés par le temps.

Arrivés à 10 degrés de latitude nord, nous nous éloignâmes de la côte pour nous diriger vers l'est. Ici, d'après la carte de Maury, nous aurions dû être sortis depuis longtemps de la région des calmes, ce qui est une erreur. Nous y étions toujours, et loin de trouver un courant nous portant vers le nord, nous en avions un contraire qui nous faisait rétrograder chaque jour de quatre milles vers le sud.

Nous nous servîmes de la vapeur aussi longtemps que possible; mais nous savions qu'il nous faudrait en faire usage sur la côte hindostane, et le charbon devait être économisé.

Après avoir perdu beaucoup de temps à nous agiter sur la mer silencieuse, entourés de dauphins, de poisson s- volants et de requin§ sans nombre, il y eut six jours de fortes brises; puis les calmes revinrent exercer notre patience; et la prochaine arrivée de cette terrible période du renversement de la mousson nous fit penser que nous aurions pour épitaphe : « A quitté Zanzibar le 30 avril 1864; depuis lors, on n'en a pas eu de nouvelles. »

Enfin, dans les premiers jours de juin, les chronomètres nous annoncèrent que nous approchions du terme de notre voyage. Nos Zambésiens nous crurent sur parole; mais ils ne témoignèrent leur joie, et ne se mirent à danser qu'au moment où ils virent passer des algues et des serpents.

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Ces reptiles, que les livres nautiques signalent comme venimeuXy sont particuliers à cette région.

Nous nous hasardâmes à prédire que nous verrions la terre le lendemain matin. En effet, le jour suivant une côte élevée, ressemblant d'une manière étonnante à la côte africaine, vue à la fin de la saison sèche, apparut à nos regards.

La terre était voilée d'une brume épaisse , et une forte houle se dirigeait vers elle. Nous vîmes un rocher que la latitude nous fit reconnaître pour le Choule-Rock. Prenant celui-ci pour point de départ, nous trouvâmes bientôt la balise; et la forêt de mâts du port de Bombay s'aperçut vaguement dans la brume.

La Lady-Nyassa venait de faire deux mille cinq cents milles; c'était un si petit navire, que personne ne remarqua notre arrivée.

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