‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 38 sur 69 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Récapitulation des résultats de l'expédition. — Découverte d'un port et d'une voie fluviale pour atteindre la région salubre. — Fertilité du sol. Indigo. — Coton. — Tabac; ricin; canne à sucre. — Herbages. <^ Moissons continues. — Bœufs gras. — Sécheresses. — Arbres à bois dur. — Salsepareille. — Racine de Colombo. — Plantes textiles, arbres oléifères. — Découragement. — Traite de Phomme. — Système des engagés. — Effets de l'esclavage sur celui qui l'impose. — Guerre d'Amérique. — Vitalité de l'Africain. — Son insouciance. — Gouvernement patriarcal. — L'homme est guidé par une sagesse qui lui est étrangère.

— La force tirée de la science n'est-elle pas réservée aux chrétiens?

— Aptitude des Africains à embrasser le christianisme. — Missions de Sierra Leone. — Nécessité de la continuation des croisières. — Station de la côte occidentale. — Traitement de la fièvre. — Missionnaires américains. — Lieu de déportation.

Peut-être ne sera-t-il pas inutile de jeter un coup d*œil rapide sur les faits mentionnés dans les pages précédentes, et de rappeler les principaux résultats que nous avons obtenus.

Citons au premier rang la découverte d'un port qu'il serait facile d'approprier aux besoins du commerce; et la connaissance exacte du Zambèse comme voie de communication entre la côte et la région salubre, qui, selon toute probabilité» deviendra le siège d'établissements européens.

La condition du fleuve a été soigneusement étudiée pendant la saison sèche, de même que, pour en établir la profondeur, on examine les ports à marée basse. Il est possible que, pendant plusieurs mois de l'année, le Ghiré et le Zambèse s'élèvent beaucoup plus haut que nos chiffres ne l'indiquent; mais leur niveau ne sera jamais inférieur à celui que nous avons donné.

La fertilité du sol nous a été largement prouvée par la richesse de ses produits.

Ainsi nous avons vu l'indigotier couvrir de vastes terrains, où

il croit à l'état sauvage, et y avoir souvent plus de cinq pieds de

hauteur. On l'a sans doute apporté de l'Inde ; mais nous avons

' trouvé, sur les bords du Nyassa, une variété dont la gousse était

droite, au lieu d'être incurvée comme dans l'espèce des rives du

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Zambèse. Du reste, dans les deux endroits, la plante s*élève à hauteur d'homme * .

Voulant s'assurer de la valeur qu'elle pouvait avoir, le docteur Kirk a extrait la matière colorante de l'indigotier sauvage de Gboupanga; cet indigo, quand on Ta égratigné, a montré la trace cuivreuse qui caractérise la meilleure sorte du commerce.

Un coton d'excellente espèce a été recueilli dans beaucoup de districts. Il y a dans cette région de grandes étendues couvertes d'une efflorescence saline, où le cotonnier prospère d'une façon remarquable, exige très-peu de soins, et fournit un duvet de qualité supérieure. Nous avons vu au bord du Zambèse, dans les parties où le sol était imprégné de sel^ des canotiers assis sur la berge éplucher et filer du coton. Un an après, les graines qu'ils avaient jetées avaient germé; le plant s'était développé, avait fleuri, et la soie que nous en recueillîmes fut déclarée à Manchester valoir deux pence (vingt centimes) de plus par livre que le coton ordinaire de la Nouvelle-Orléans.

Non-seulement le coton de cette partie de l'Afrique est d'une bonne qualité, mais la plante est vivace et d'une vigueur complètement inconnue en Amérique. Nous connaissons des cotonniers qui fournissent une récolte abondante ; et cela en des lieux 011 ils n'ont pas seulement à lutter contre des herbes d'une taille plus grande que la leur, mais contre l'incendie , qui , depuis dix ans, les brûle avec ces mêmes herbes et les rase à fleur de terre.

Lors de notre voyage de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse , nous remarquâmes la belle venue du cotonnier ; toutefois sans faire à ce sujet d'étude particulière. A cette époque, on s'inquiétait peu des approvisionnements de coton. Néanmoins le rapport que nous flmes en Angleterre sur celui que nous avions vu dans cette zone conduisit le gouvernement portugais à ouvrir une enquête à cet égard. Ce fut au docteur Welweitch que cet examen fut confié; l'étendue de ses connaissances, jointe au séjour prolongé qu'il avait fait dans le pays, rendait ce botaniste fort capable de remplir cette mission; et il

1. Cet indigotier des bords du Nyassa est probablement Vorihoearpa de DecandoUe, qui en fait la troisième variété de l'indigotier bâtani (indigofera otitl), espèce effectivement originaire de Tlnde. (SoU du traducteur.)

démontra surabondamment que l'Angola, ainsi que nous l'avions pressenti, convenait à merveille à la culture du cotonnier.

Nos dernières recherches nous ont prouvé que tout ce que nous avions dit à ce propos était bien au-dessous de la vérité. En effet,la zone qui se trouve au nord du seizième degré de latitude méridionale est principalement une région cotonnière; le climat ne s*y prête pas moins que le sol ; et jamais la récolte n*y est compromise par la gelée.

Suivant les indigènes, qui apportent beaucoup de soin à la culture du cotonnier, leur meilleure espèce n'a besoin d'être renouvelée que tous les trois ans.

A notre premier voyage, n'ayant pas dirigé notre attention de ce côté-là, nous n'avions pas remarqué de cotonnier dans le centre de l'Afrique. Cette fois, nous avons acquis la certitude que non-seulement il y est bien connu ; mais qu'il existe une variété que nou^n'avons pas vue près de la côte. Ainsi les Bazizoulous, qui habitent près du Kafoué, cultivent une espèce à longue soie, de qualité supérieure, et que nous croyons du même genre que le Fernambouc.

Nous avons trouvé à Séshéké un cotonnier de cette espèce, dont la tige arborescente mesurait huit pouces de diamètre, et dont la hauteur était celle d'un pommier ; le docteur Kirk voulant y prendre des échantillons, fut obligé d'y grimper, comme on fait à un arbre.

Les deux autres variétés jsont largement cultivées dans le pays. Le cotonnier indigène a presque entièrement disparu devant celui qu'on appelle coton étranger^ et qui lui est bien supérieur. Cette dernière sorte, que les naturels ont propagée, abonde dans toute la vallée du Chiré, et sur les bords du Nyassa, couvrant ainsi une aire de quatre cents milles de longueur, que l'on peut regarder en toute confiance comme l'une des plus belles régions cotonnières.du globe.

Le coton qu'on y récolte est supérieur aux qualités courantes d'Amérique, et vaut presque celui d'Egypte. Il est probable que les soins de la culture, joints aux propriétés du sol et du climat, placeraient les cotonneries de ce pays-ci bien au-dessus de beaucoup d'autres.

On pourra juger de la fertilité de cette région par ce fait que des plantes, qui réclament ailleurs beaucoup de soin, y vien-

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nent à l'état sauvage, aussi bien que le cotonnier. Ainsi le tabac croît sans culture, et se propage de lui-même; le ridn ordinaire se rencontre partout dans les mêmes circonstances. L'indigotier, en divers endroits, est connu sous le nom û'occupatu desjardms abandonniif parce qu'il s'empare de tous les terrains où il peut venir sans conteste.

La canne à sucre, dans ce pays-ci, n'est pas un produit spontané; mais elle y fleurit ; et cultivée dans un sol riche et gras, elle devient, sans fumure, toute aussi grosse qu'à l'Ile Maurice, et à l'Ile Bourbon, où elle ne peut être obtenue sans guano. D'après les cristaux qui apparaissent dès qu'on la tranche, elle semble contenir beaucoup de sucre.

Enfin dans les terrains bas, le sol est revêtu d'herbes géantes, qui dépassent de beaucoup la taille de l'homme, et rendent la chasse complètement impossible. La plaine qui touche à la oAte et se déploie sur une largeur de cent à troia cents milles, est un Zuur-welt , convenant parfaitement aux bêtes bovines. Les habitants de la colonie du Cap et du Natal sauront bien ce que nous voulons dire^ En somme l'unique défaut que l'on puisse reprocher à cette terre est son extrême fécondité. Speke et Grant ont signalé une région très-fertile aux environs de l'équateur ; mais nous ne pouvons pas nous figurer une végétation plus excessive que celle que nous avons rencontrée du quinzième au dixième degré de latitude sud ; ou bien elle formerait un obstacle absolument infranchissable.

Dans les lies du Chiré on sème et l'on récolte du grain d'un bout de l'année à l'autre, sans égard pour la saison ; et pendant les quatre mois de sécheresse, le froment qu'on a irrigua germe, se développe et mûrit. Des Européens seraient toujours sûrs d'y faire annuellement une récolte de blé, et deux ou trois de maïs.

La végétation des hauteurs est moins luxuriante que oeUe des basses terres; mais, en moyenne, l'herbe y est aussi épaisse que dans les plus riches prairies de la Grande-Bretagne.

1. Zuur^weli (champ acide). Plaine du midi de l'Afrique, produisant des herbes dont la plupart ont une acidité qui convient au bétail; les bœufi de trait élevés dans ces pâturages sont les plus estimés. Ces zuur-welts sont communs dans Test de la Colonie du Cap; ce fut le premier nom de TAlhany, province du littoral où ces plaines sont très-nombreuses. (pfote du traducteur,)

Ces pâturages, qui s'étendent sur des centaines de milles, sont les meilleurs que Ton puisse trouver en Afrique. La preuve en est dans la condition du bétail, qui, (fresque abandonné à lui-même, devient tellement gras et bonasse, que les taureaux se laissent tourmenter par les enfants, leur permettent de jouer avec eux, et leur servent de monture. Nous avons souvent vu des vaches, qui ne mangeaient que de l'herbe, être aussi grasses que les bêtes primées dans nos expositions.

On ne trouve en général, sur ces hauteurs, ni tsétsés, ni moustiques.

Il y a néanmoins un inconvénient grave que nous avons si* gnalé plus d'une fois, et qui caractérise toutes les parties de l'Afrique centrale : nous voulons parler des sécheresses périodiques. S'il existe sous l'équateur une zone pluvieuse c'est la seule exception qui soit à notre connaissance ^

La sécheresse est toujours partielle; mais elle peut s'étendre sur un espace de deux ou trois cents milles. D'après les renseignements que nous avons recueillis, nous pensons qu'entre le dixième et le quinzième degré de latitude sud, elle reparaît tous les dix ou quinze ans ; et que du quinzième au vingtième degré, elle revient tous les cinq ans.

Quelle peut être la cause de ce fléau ? nous ne saurions le dire. Dans tous les cas ce n'est pas au manque de végétation qu'on peut attribuer son retour, ou sa fréquence plus grande aujourd'hui qu'autrefois. Les collines et les montagnes sont boisées, tapissées d'herbe de la base au sommet ; les vallées regorgent de plantes, la vie déborde; puis tout à coup, sans que rien vous avertisse, cette exubérance fait place à une ari* dite qui détruit les moissons et n'y laisse pas une feuille, pas un épi. Une averse tombe sur un espace d'un mille carré ; la verdure y surgit comme par enchantement ; mais ne tarde pas à mourir. Tout le reste est grillé, la terre fendue; l'herbe de l'année précédente, qui a échappé à l'incendie, est décolorée et se met en poudre au moindre choc. Alors même qu'on a vu le paysage dans toute sa fraîcheur et tout son éclat, tel qu'il est après les pluies, on a de la peine à croire que cette région poudreuse et brune ait jamais été verte.

1. Rainy zone, probablement où la pluie ne manque jamais, el où la sécheresse est inconnue.

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Bien que le pays soit largement pourvu d'arbres, le bois de charpente, d'une taille vraiment belle, ne s'y trouve que dans certains parages d'ane étendue restreinte. Le gounda, fort estimé par la durée de son bois, a des proportions qui permettent d'y creuser des pirogues du port de deux ou trois tonneaux.

Le mosokoso et le moukoundou-koundou fournissent également de beau bois de construction.

Le gaïac est ici beaucoup plus gros que partout ailleurs. Nous en avons mesuré qui avait douze pieds de tour ; maïs bien que son bois ait absolument le même aspect que le gaïac ordinaire, on dit qu'il lui est inférieur comme résistance.

Les forêts africaines sont plus remarquables par la qualité que par la taille des essences qui les composent : les bois durs y foisonnent. L'ébène d'Afrique est plus noir que celui du commerce, et l'arbre qui le fournit est plus gros que l'ébénier commun ; il n'appartient pas à la même famille ^ On le trouve en abondance sur les bords de la Rovouma, où il s'approche de la côte à une distance de moins de huit milles. D'autres bois précieux croissent dans les mêmes localités ; le fustet, par exemple, qui fournit une matière colorante d'un jaune très-solide. ^ Le molompi, largement répandu dans cette région, nous paraît identique au ptérocarpe érinacé, d'où provient le kîno de la côte de l'ouest; la gomme abondante qui exsude de ses plaies ressemble entièrement à ce produit médicinal. On fait avec son bois, à la fois solide et léger, des pagaies et des rames excellentes.

Il y a encore le bauhinia, appelé bois de fer tant il est dur; et le manglier,très-estimésur la côte, où l'on en fait des chevrons.

Une salsepareille, probablement le smilax krausiana^ est trèscommune sur les hauteurs; la racine de Colombo ne l'est pas moins dans les plaines. Le bouazé, dont la filasse est plus forte et plus fine que celle du lin, abonde également, ainsi que la sansevière fibreuse : Vifé des indigènes.

Une huile concrète ou liquide est produite par le bouazé, le motsikiri, le borna, un sterculier et une espèce d'acajou ; celle du bouazé est très-siccative.

l. On se rappelle que le gaïac de cette région est également d'une autre feinille que le gaïac officinal. (jVbi« du traducteur.)

Le sésame est en outre largement cultivé ; ses graines sont

achetées par le commerce, et fournissent, avec l'arachide, la

plus grande portion de Thuile de table que l'on consomme en

Angleterre. Enfin un grand concombre, appelé makaka, est Tob-

jet d'une culture étendue, non-seulement comme plante comes*-

tible, mais en raison de l'huile très-fine que Ton retire de ses semences.

Les produits de cette région réclameraient plus de détails; mais le courage nous manque pour les décrire avec le soin qu'ils mériteraient. Nous n'en parlons pas avec cette ardeur pleine d'espoir que nous avions autrefois ; nous citons la découverte des lacs Chiroua et Nyassa, l'étude patiente du Zambèse jusqu'en amont des cataractes, celle du Chiré, ou tout autre fait géographique de ce voyage, sans éprouver le moindre orgueil. Tout cela ne se rattachait qu'incidemment à notre but, et la vente de l'homme assombrit nos souvenirs.

Notre journal retrace une contrée toute différente de celle qu'on imagine quand on pense à l'Afrique ; et bien que de cette chambre close, que pat faveur nous occupons à Newstead Abbey,

nos regards tombent sur une pelouse couverte de neige, il nous

est facile de nous représenter les ghattes africaines étincelant sous un ciel embrasé; de revoir les pentes sillonnées de vallons remplis d'arbres, projetant çà et là une masse rocheuse au milieu de cette verdure ; ou bien de riches plateaux herbus, parsemés de bouquets de feuillage, arrosés de cours d'eau nombreux et inondés de soleil; mais la chasse à l'esclave jette un voile funèbre sur ce tableau splendide.

Les ondulations pittoresques, les gorges profondes, les ravins qui descendent des hauteurs, les vastes prairies où serpente le Ghiré, pareil à un fil d'argent ; le grand lac, entouré de ses montagnes, sont gravés dans notre mémoire; mais, pour nous, la douleur et la misère de l'homme sont inséparables de leurs beautés.

Notre expédition est la première, nous le croyons du moins, qui ait vu la traite au lieu même de son origine, et l'ait suivie dans toutes ses phases; c'est pour cela que nous avons décrit avec tant de détails les diverses pratiques de cet odieux négoce.

On a dit que la vente de l'homme était soumise, comme toutes les autres, à la loi commerciale de l'offre et de la demande, et

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devait par conséquent rester libre. Cette assertion a été risquée, parce que nul ne pouvait la démentir. Mais, nous l'affirmons à notre tour, cette vente est la cause de tant de meurtres, qu'elle ne mérite pas plus d'être classée parmi les branches de commerce que le vol de grand chemin, l'assassinat ou la piraterie.

Tout d'abord c'est une pénalité : le coupable seul est vendu; et l'on peut y voir un acte de justice. La peine atteint bientôt les accusés de sorcellerie; puis l'enfant d'un pauvre est saisi en payement d'une dette ou d'une amende : tout cela au nom du chef, et à titre légal.

Viennent ensuite les voleurs, qui, soit isolément, soit par groupe, enlèvent les enfants des hameaux voisins, quand les pauvres petits vont puiser de l'eau ou chercher du bois. Nous avons vu des districts où chaque demeure était entourée d'une estacade, et les habitants n'y étaient pas en sûreté.

Ces rapts , d'abord partiels , amènent des Représailles ; les bandes se forment, la lutte grandit; ce qui avait lieu de village à village se passe de tribu à tribu. Le parti le plus faible devient errant, se procure des armes en vendant s*es captifs, attaque les tribus paisibles, et n'a plus d'autre emploi que d'approvisionner les marchés de la côte.

Des Arabes et des métis portugais viennent en outre chercher le bétail humain qu'ils ont fait recueillir, et stimulent l'activité des pourvoyeurs. Parmi ces derniers se remarquent les Ajahouas et les Babisas, qui ont à la fois le goût du trafic et des voyages.

L'efiet de cet odieux commerce est visible chez tous ceux qui le pratiquent; ainsi, les Babisas et les Ajahouas, d'une intelligence supérieure à la plupart des gens de leur race, sont tellement pervertis par leur affreux négoce, qu'on les a vus troquer leurs nouvelles épouses ou leurs propres filles pour une dent d'éléphant qui leur plaisait. Ceux de leur tribu, qui ont une vie sédentaire et n'ont jamais trafiqué de leurs semblables, s'indigneraient au seul récit de pareilles énormités.

Enfin, nous voyons la traite prendre un nouvel essor par le fait d'Européens qui, sans le vouloir, offrent un débouché à l'exportation de l'indigène. Des bandes armées, conduites par des agents commerciaux, appartenant à des Arabes et à des Portugais de la côte, sont expédiées dans l'intérieur avec de grandes

quantités de mousquets, de munitions, de grains de verre et de cotonnade. Ces derniers articles servent, au début du voyage, à payer les frais de route et à faire des achats d'ivoire. Trèssouvent, ainsi que nous Tâtons vu, la bande conserve le caractère commercial pendant une grande partie de la tournée. En pareil cas, elle s'installe dans un lieu favorable aux affaires, s'entend avec le chef, et cultive un champ d'une certaine étendue; mais il n'est pas une de ces caravanes qui n'ait accompagné les indigènes dans leurs razzias, et n'ait attaqué une peuplade quelconque avec l'intention d'y faire des captifs. Nous n'avons pas un seul exemple du contraire. Le fait est si commun, qu'il en résulte une dépopulation effrayante. L'arc et les flèches ne tiennent pas contre le mousquet; la fuite des habitants, la famine et la mort s'ensuivent. Nous répétons ce que nous avons dit plus haut avec une ferme conviction , qu'il n'est pas un cinquième des victimes de ces chasses, souvent même un dixième, qui arrive à Cuba ou partout ailleurs, et profite de ces bons maîtres que leur destine la Providence; car c'est ainsi que les possesseurs d'esclaves interprètent les Écritures.

Ce dernier système des bandes guerrières et trafiquantes est celui des Portugais de Tété ; et le carnage qu'il a mis sous nos yeux défie toute description. Comme tous les médecins, nous avions assisté à des scènes bien douloureuses ; le spectacle de la mort nous était familier; mais les horreurs produites par le commerce de l'homme dépassent tout ce que nous aurions pu croire.

Nous avons montré le double courant de cet odieux négoce, tel qu'il se faisait sous nos yeux : une partie des esclaves remontant le Zambèse, tandis que le reste se dirigeait vers la côte. Les femmes, expédiées dans l'intérieur, s'y vendaient jusqu'à deux arrobas (soixante-quatre livres d'ivoire). Une grande partie des hommes étaient envoyés à Tîle de la Réunion.

Si nous reparlons de ce sujet pénible, c'est qu'il est important de faire observer que tout cela s'est fait sous la direction d'un esprit aussi éclairé que prévoyant. En voulant suppléer par des Africains aux ouvriers qui manquaient à la Réunion, Napoléon m ne songeait qu'à des émigrants volontaires. Sur chaque navire était un préposé chargé de veiller à ce que rengagement fût équitable el librement consenti; à ce que la nourri-

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ture fût saine, en quantité suffisante, et le nombre des passagers en rapport avec Tespace qu'ils devaient occuper.

Malgré tous les soins de l'Empereur, cette mesure n'a jamais été que la traite sous la forme la plus grave ; et le trafic maudit a d'autant mieux prospéré qu'il était soutenu par un gouvernement énergique et puissant. Honneur à Napoléon III pour avoir délivré les Français de toute participation à la vente de l'homme; honneur au gouvernement britannique pour lui avoir démontré les maux qu'il faisait natlre, sans en avoir conscience, et pour avoir facilité l'émigration des coolies hindous au prix d'un sacrifice considérable.

On pourrait croire que les effets que nous attribuons au système des engagés sont le résultat d'une méprise; mais nous n'avons rien dit que nous n'ayons vu, rien avancé dont nons n'ayons la preuve.

A l'époque où nous étions à Johanna, un libre émigranty acheté à Quiloa et payé vingt-deux dollars, gagna le Pionnier à la nage, après s'être échappé de la Mazourke, navire appartenant à un Français, et mis sous l'inspection du préposé du gouvernement. Cet homme avait sauté par-dessus bord au point du jour, à l'instant où la Mazourke mettait à la voile. C'était un Mangapja, qui venait directement du Banda, où il avait été capturé.

Nous avons vu ces libres émigrants du pays des Manganjas descendre le Zambèse dans des canots qu'ils emplissaient, et où ils étaient chargés de chaînes. « Vous n'y pouvez plus rien, nous disait en riant le gouverneur de Tété, nous sommes couverts par le pavillon français. » Il y a en France, croyons-nous, des milliers d'hommes qui auraient payé d'un coup de pied ce compliment au drapeau tricolore.

D'après les faits que nous avons observés, nous disons que la traite, qui, à son origine, est une véritable chasse, oppose une barrière insurmontable à toute espèce de progrès; et qu'en travaillant à sa disparition, nos hommes d'État ont fait preuve d'autant de sagesse que d'humanité. Par la réunion de leurs efforts vers ce but généreux, libéraux et conservateurs ont avancé le jour où la paix et la bonne volonté régneront parmi les hommes.

La vérité de cette assertion deviendra plus patente si l'on réfléchit aux conséquences de l'esclavage. Non-seulement il per-

pétue la barbarie dans les lieux d'où l'esclave est tiré, mais il influe d'une manière désastreuse sur la région où il existe. L'introduction du nègre parmi les blancs éloigne ceux-ci de tout labeur, et devient par cela même un obstacle au progrès de la société. Rien n'élève un peuple comme le concours de tous ses membres à la prospérité générale; comme cette joie du travail entrepris pour le bien-être de tous.

La guerre effroyable qui désole l'Amérique, et dont nous ne pouvons parler sans émotion, car nous ressentons vivement les douleurs de nos frères, est le résultat de l'esclavage. Introduire dans un pays une race barbare est une grande faute; la dégrader en est une plus grande encore. Les meilleurs esprits s'abaissent au contact de la race servile, les enfants se corrompent; l'avilissement de l'esclave réagit sur le maître, il le démoralise; et c'est celui-ci qui perd le plus.

Vient un jour où les dégradés se comptent par millions. Trop nombreux pour qu'on les absorbe ou les déporte, il faut qu'ils restent où la force les a conduits. Si l'on ne parvient pas à les élever, ils feront descendre jusqu'à eux : pierre au cou d'une société qui se noie, drague inflexible, mal sans remède. Châtiment sévère pour les fils de ceux que nos propres ancêtres ont poussés au trafic de Thomme ; car si nous échappons aux maux qui découlent de cette souillure, c'est parce qu'on nous en a rachetés ; non par l'innocence de nos pères.

Mais il est possible, croyons-nous, de réhabiliter l'Africain; nous ne doutons ni de son cœur, ni de son intelligence; et nous ne désespérons pas de la tâche que nos frères d'Amérique ont entreprise.

Quant à la place que le nègre doit occuper un jour parmi les peuples, nous n'avons rien vu qui justifie l'hypothèse de son infériorité native, rien qui prouve qu'il soit d'une autre espèce que les plus civilisés.

L'Africain est un homme doué de tous les attributs qui caractérisent la race humaine; des siècles de barbarie l'ont dégradé; mais Pritchard signale la même décadence chez des Irlandais, refoulés depuis plusieurs générations dans les montagnes de rUlster et du Connaught.

Il est des tribus chez lesquelles ces influences pernicieuses ont eu des effets tellement graves, au physique et au moral, qu'il fau»

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dra sans doute une longue série d'années pour détruire ce qui est l'œuvre des siècles. Mais ce n'est pas un motif pour condamner une race à la servitude; y voir un argument pour défendre l'esclavage, est se dégrader soi-même, et descendre aussi bas que ceux qu'on accuse. Enfin, si l'on a pu dire que le nègre était plus heureux en captivité que dans son propre pays» c'est parce que les traitants lui ont fait un sort tellement dur que certain esclavage peut sembler d'une douceur comparative ; et c'est justement la faute du système qui lui donne ces bons maîtres.

L'Africain n'est pas du tout classé par les ethnologues au dernier degré de l'espèce humaine; physiquement il est presque aussi fort que le civilisé ; et comme race, il est doué d'une vitalité surprenante.

Les spiritueux et les maladies qui ont été si fatales à l'Indien de l'Amérique du Nord, aux habitants de l'Australie, et des tlesde la mer du Sud, paraissent incapables d'anéantir les nègres. Même ce trafic mon<%trueux qui les décime et les arrache de leur berceau depuis des siècles, ne les a pas empêchés de renattre, et de noircir la moitié du nouveau monde. La nature les a doués d'une force de résistance qui leuT* permet de supporter les privations les plus affreuses ; elle leur a donné une gaieté qui leur fait tirer le meilleur parti possible des situations les plus cruelles. De même que certains individus peuvent supporter une chaleur invraisemblable, au point qu'un médecin aventureux sortit vivant d'un four, où sa montre avait chauffé de manière à lui brûler un doigt, l'Africain a triomphé de conditions anti-naturelles qui auraient fait disparaître la plupart des races humaines.

La force de résister aux souffrances de la captivité, ou, comme diraient certaines gens, l'aptitude à l'esclavage, n'appartient qu'à certaines peuplades africaines. Ce n'est pas une question de climat : impossible de faire un esclave d'un Krooman, qui habite la partie basse et malsaine de la côte occidentale; ni d'aucun membre des tribus cafres, dont la région est toute différente et beaucoup plus élevée. Des hommes, connaissant bien ces dernières peuplades, nous ont dit que, chez elles, un coup donné par un Européen, même en jouant, était toujours rendu.

L'amour de la liberté se remarque chez toutes les tribus qui ' ont du sang zoulou dans les veines : chez les Makololos, les Ma-

tébélés, les Youatouta, et probablement les Masaïs ; mais cela n'explique pas le fait. Une Barotsé, jeune fille très-belle, ayant refusé en mariage un homme qu'elle n'aimait pas, fut donnée par le chef, dans un accès de dépit, à des traitants venus de Benguéla; quand elle vit que la chose était sérieuse, elle saisit la lance de l'un de ceux qui voulaient l'emmener, s'en frappa et tomba morte.

Le patriarcat est la forme du gouvernement africain; selon le caractère du chef, ce gouvernement est despotique, ou admet un conseil des anciens de la tribu. Il arrive parfois que le despote est cruel jusqu'au meurtre, jusqu'à la folie sanguinaire; le peuple se soumet à ce bon plaisir monstrueux, tant il a de respect pour celui qui le gouverne ; maïs en général l'autorité est douce. La même remarque s'applique à la religion de ces tribus. Les peuplades de ce continent ont fait quelques pas hors de l'état sauvage, et n'ont pas été plus loin. Invention de leurs ancêtres, ou révélation d'en haut, leur manière de traiter le fer et le cuivre, de filer et de tisser le coton; leurs paniers, leur poterie, en un mot, tout ce qu'ils fabriquent : hameçons, filets, couteaux, aiguilles, leurs outils et leurs armes, sont de nos jours ce qu'ils étaient il y a un grand nombre d'années. Nous ne comprenons pas cette stagnation de l'esprit chez certains peuples. Fiers de nos progrès dans les sciences, nous en sommes venus à parler des autres races dans les mêmes termes que les habitants du Céleste-Empire. Mais ces Chinois, qu'à notre tour nous regardons avec quelque dédain, nous ont précédés d'une quantité de siècles dans la voie des découvertes. Ils connaissaient les propriétés de l'aimant, avaient inventé la poudre, l'imprimerie, la porcelaine, fabriquaient des étoffes de soie, possédaient une littérature et des annales bien avant nous. Puis leur génie s'est arrêté ; et ces fils de la Terre des fleurs n'ont pas même perfectionné leurs inventions. Il est possible que, précédés par eux, nous précédions les autres.

Les Asiatiques nous ont donné le coton, le sucre, la clepsydre et le cadran solaire ; nous leur devons l'algèbre, le jeu d'échecs, le café, le thé, l'alcool et l'acier. Une imitation servile n'en a pas moins remplacé la puissance créatrice chez les Orientaux: Hindous, Chinois, Japonais et Arabes sont demeurés stationnaires, ainsi que les Africains.

Cette paralysie des facultés inventives annoncerait-elle que chaque race est destinée à remplir certaines fonctions dans un vaste plan tracé par la Providence, et dont nous ne pouvons saisir qu'une trop faible partie pour comprendre l'ensemble? Ne voyons-nous pas, dans notre petite sphère, de nombreux exemples de coopération dont ne se doutent point les coopérateurs? L'archevêque Whately nous cite à ce propos la ville de Londres : « Une province couverte de maisons » et qui est approvisionnée avec une certitude, une abondance, une régularité à laquelle probablement ne serait jamais arrivée la sollicitude la plus active, guidée par la prévoyance humaine la plus intelligente. Tout le mécanisme employé à cet effet est composé d'individus qui, chacun, ne voient rien autre chose que leur intérêt immédiat, et cependant coopèrent à une œuvre que nul pouvoir terrestre n'aurait accomplie avec le même succès.

Si le parfait accord des moyens et du but annonce à la fois un dessein arrêté et une pensée pleine de sagesse, nous avons ici Tun et l'autre; car chacun des pourvoyeurs, tout en croyant n'agir que pour lui-même, n'en marche pas moins vers un objet dont il n'a pas conscience, et le fait aussi régulièrement que s'il était l'un des rouages d'une machine.

On trouve partout, et à chaque instant, la preuve que les membres de toute société humaine sont guidés par une force qui ne leur appartient pas, force supérieiu*e qui les conduit à des résultats qu'ils n'avaient pas prévus, et indique un plan providentiel dont la sagesse finira par être évidente pour tous.

Il est possible, également, que cet arrêt des facultés inventives chez les races qui nous ont précédés dans la voie des découvertes, ait été résolu pour que la plus grande somme de puissance fût du côté de la religion qui enseigne aux honunes à vivre en paix, et à s'aimer les uns les autres. Si le pouvoir que la science met au service des nations chrétiennes eût été accordé aux peuples qui semblaient devoir l'acquérir par le cours naturel des choses, nous ne voyons pas de raison pour que les bouddhistes et les musulmans n'eussent pas tourné contre nous leurs armes perfectionnées ; et les fascinatrices du Lancashire, ainsi que les belles filles d'Ecosse, alimenteraient aujourd'hui les harems de l'Orient.

On nous a demandé tant de fois si les Africains étaient ca-

pables d'embrasser le christianisme, que nous croyons devoir hasarder les observations suivantes ; elles paraîtront inutiles à ceux qui connaissent les résultats que les missionnaires ont obtenus depuis vingt-cinq ans dans Touest et dans le midi de l'Afrique; mais elles répondront aux personnes qui nous ont interrogé.

Cette question paraît impliquer, chez ceux qui nous Tadressent^ l'idée que la réception de TËvangile exige une haute intelligence et un jugement exercé. Il se rencontre, il est vrai, des honunes qui, par tempérament, examinent et discutent tous les sujets, autant du moins que leurs facultés le leur permettent; mais ceux qui, dans la vie, n'obéissent qu'à la raison pure, forment dans toutes les races une très-petite minorité.

Nous citerons à cet égard les paroles de sir James Stephen : « Les apôtres, dit-il dans Tun de ses essais historiques, afQrment qu'il existe chez tous les hommes un discernement spirituel qui permet à l'intelligence non obscurcie par la passion ou les appétits grossiers, de reconnaître la voix divine, soit qu'elle se manifeste par le sentiment intérieur, soit qu'elle emprunte le langage des prophètes. Ils croient que cette vigueur morale peut s'allier à la faiblesse de l'entendement; et que le pouvoir de distinguer la vérité de l'erreur, en matière religieuse, ne dépend pas du degré de culture des facultés intellectuelles. L'Ëvangile, patrimoine spécial du pauvre et de l'illettré, a servi d'appui à des millions d'hommes qui n'ont jamais construit un syllogisme. Parmi les multitudes qui, depuis la naissance de Grotius, et bien avant elle, ont vécu et sont morts consolés par notre foi , il y en a bien peu dont les convictions aient eu pour base des arguments pareils à ceux de l'illustre publiciste. »

Si nous avons cité les paroles qu'on vient de lire, c'est parce qu'elles expriment une croyance qui est la nôtre, à savoir que notre divine religion est à la portée du plus humble des hommes, aussi bien que des plus nobles esprits. Toutefois, l'enseignement de ses vérités sublimes doit différer suivant les diverses classes de la fanèilie humaine, et se plier aux circonstances où l'individu est placé.

Les cérémonies pompeuses, l'observance des rites, la parole grave et froide, le regard austère de ceux qui croient devoir se permettre une nuance d'orgueil sacerdotal, peut convenir à cer-

taines personnes ; mais en tout pays les dégradés ont besoin d'autre chose.

Pour gagner la conOance des victimes de la traite, il faut employer à leur égard le même moyen qu'à celui des malheureux qui, parmi nous, manquent de pain et d'abri : le pouvoir magique de la bonté, un charme qui est l'une des découvertes des temps modernes.

n est possible que ce moyen n'agisse pas tout d'abord; et, quand il agit, les effets n'en sont pas toujours durables. Le premier mouvement des infortunés, quelle que soit leur couleur, est la défiance, ou une méprise au sujet de la douceur qu'on leur témoigne, et qui, à leurs yeux, est une preuve de faiblesse. Mais les sentiments que la cruauté du sort a flétris chez eux renaissent avec le temps, comme l'herbe après la pluie. Ce fut la lutte courageuse de l'évoque Mackenzie contre les chasseurs d'hommes, et sa sollicitude pour les opprimés, qui lui attirèrent si vite la confiance des indigènes.

Les moyens d'amélioration doivent en outre se modifier suivant la nature des individus. Il faut que l'apôtre fasse usage de tout ce que lui inspire sa charité pour stimuler le paresseux, adoucir le brutal, éclairer l'ignorant, et prêcher à tous la loi d'amour et de pardon.

Quant aux résultats qu*ont obtenus les missionnaires, nous avons pu voir par nous-mêmes des preuves évidentes de leurs succès, tant sur la cête occidentale que dans le midi de l'Afrique, où de nombreux chrétiens indigènes, intelligents et bien vêtus, forment le plus heureux contraste avec ceux des mêmes peuplades qui sont restés païens. Le dimanche, par exemple, est célébré à Sierra-Leone, à Kuruman, et en d'autres lieux, avec non moins de ferveur et de décence que dans n'importe quel village écossais. Il est impossible, en voyant cela, de ne pas être frappé du bien qu'a fait l'Angleterre, dont la postérité appréciera la philanthropie.

Si nous n'avions pas eu de longues relations avec les habitants de Kuruman, auxquels M. Moffat prodigue ses soins depuis bientôt un demi-siècle, peut-être nous serions-nous défié des apparences. Mais nous connai? sons depuis longtemps l'esprit des tribus d'où sont tirés ces néophytes ; et nous avons eu mainte fois l'occasion de juger de la conversion réelle de ceux qui nous

occupent. Nous pouvons donc affirmer que le capitaine Burton a commis une erreur quand il a dit que les mahométans seuls faisaient des prosélytes parmi les Africains; nous pensons même, qu'en disant cela, il avait moins en vue d'établir un fait que d*attaquer les préjugés de ceux qui lui paraissent des esprits faibles. L'assertion du capitaine, ayant été mentionnée dans une revue anglaise, nous avons fait à cet égard des recherches dont nous citons les résultats avec joie; car, dans tous les lieux où se répand le christianisme, l'homme devient meilleur.

D'après le recensement officiel fait en 1861, la population de la province de Sierra-Leone était de 41 000 âmes, dont 27 000 chrétiens et 2754 musulmans. Ces chiffres sont loin de prouver que la religion de Mahomet est la seule qui fasse des prosélytes sur la terre africaine ^

En 1854, les 12 000 chrétiens de la colonie, appartenant à TËglise anglicane, pourvoyaient eux-mêmes aux frais de leurs écoles , dont la dépense annuelle était alors de 800 livres sterling (20 000 francs).

Nous ne savons pas à quelle époque les paroisses commencèrent à souscrire pour l'extension du culte qu'elles ont embrassé; * toutefois en 1861 les convertis de Sierra-Leone envoyaient à la Société des Missions de Londres une somme de 1 0 000 livres, destinée à la propagation de l'Ëvangile. Ceci est la preuve concluante du désir qu'ils ont de faire participer leurs frères aux bienfaits dont ils jouissent.

On n'a pas cherché à savoir le total des souscriptions africaines pour l'extension de la foi ; mais, d'après les renseignements les plus dignes de confiance, le chiffre annuel de ce tribu volontaire dépasserait quinze mille livres, en joignant aux sommes

1 . Nouvelle preuve du penchant des Anglais à ne voir que le point qui les occupe, et à se servir du terme général pour désigner un cas particulier. C'est à propos de la Mission de Mombas que le capitaine Burton a commis les lignes que lui reproche le docteur. Mais l'Afrique du capitaine se réduit à la région comprise entre le Kingani (7* de lat. australe) et le détroit de Bab el Mandeb, sur une profondeur de 10* de longitude; elle est visitée par les Arabes depuis des siècles; bornée au midi par Zanzibar, au nord par la ville sainte d'Harar; et il est probable que les musulmans y font plus de prosélytes que les chrétiens. L*assertion du capitaine serait encore vraie à Tégard (lu Soudan central et des bords du Haut- Niger; ce qui ti'infirme pas le récit du docteur, dont les Africains de Sierra- Leone et de Kuruman sont plus loin des parages de Burton que la France de la Suède, ou les Européens de Rome de ceux de Constantinople. {Note du traducteur.)

558 LE ZÂMBÈSE

qui proviennent de l'ouest et du midi de FAirique celles que donnent les noirs des Indes occidentales.

Ainsi, comme nous l'avons dit plus haut, tandis que les musulmans, quand ils répandent leur foi, ce qui est assez rare, satisfont en même temps leur amour du pillage, tout au moins leur intérêt personnel, ces nouveaux chrétiens sacriGent une partie de leur avoir pour propager l'Évangile , bien qu'on leur dise toujours que ce n'est pas là ce qui les sauvera ; car le salut ne s'achète pas.

Si nous n'avons rien pu découvrir qui motivât cette assertion du prosélytisme des musulmans , il nous a été facile de voir que les reproches adressés à la politique anglaise au sujet de la répression de la traite ne sont pas mieux fondés. Nous supposons qu'ils émanent des traitants de la côte, braves gens qui, après boire, verraient sans déplaisir renaître le commerce d'esclaves.

Malgré tous les égards que nous inspirent ceux de nos compatriotes qui vivent à l'étranger, et bien que nous soyons persuadé que chez eux le sentiment de la justice est plus prononcé que chez beaucoup d'autres , nous reconnaissons que le marchand anglais de bas étage ne doit pas être cru sur parole ; et, question d'humanité à part, l'essor donné au commerce de la cête occidentale par le système de lord Palmerston demande, croyons-nous, que cette politique soit maintenue dans tout« sa rigueur *.

1. Le? comptes annuels, présentés au Parlement anglais, donnent le tableau suivant du commerce de la côte occidentale d'Afrique pour une période de dixhuit années, de 1849 à 1863 :

Produits importés dans la Grande-Bretagne.

Livres.

Livres.

2,773,408 Moyenne de chaque année.

Produits exportés de la Grande-Bretagne.

Val. offic.

Val. est.

4,154,725 Moyenne de chaque année.

L'exportation africaine a décru pendant les dernières [années par suite de la découverte de l'huile de pétrole en Amérique. De quatre à cinq mille balles de coton furent envoyées en Angleterre en 1864. Nous rappellerons qu'à l'époque où les établissements du Sierra-Leone, de la Gambie, et de la Côte d*0r faisaient la traite

Nous lisons le passage suivant dans un rapport imprimé le 29 mars 1865 par ordre de la Chambre des Communes : c Quant à la traite, il est bien avéré qu'elle a complètement disparu de tous les points de la côte où il existe des établissements anglais ; elle a été refoulée plus ou moins loin de ces derniers, suivant l'extension que. les directeurs de ces établissements ont pu donner à leur influence. Les possessions danpises et hollandaises, ainsi que la république de Libéria, ont également banni ce traflc de leur voisinage*. »

Bien que ce soit un peu en dehors de l'objet de nos travaux, nous croyons utile de répandre ce fait que l'emploi de nos croiseurs dans ces parages insalubres produit beaucoup moins de décès qu'autrefois ^ Les hommes ne sont plus employés aussi fréquemment dans les rivières; à bord, l'eau distillée est généralement en usage, et le traitement de la fièvre est mieux compris. Quant à nous, au lieu de saigner comme on le faisait jadis,

des nègres ; le commerce licite ne montait qu'à vingt mille livres par an, et qu'aujourd'hui le tonnage des bâtiments employés au transport des marchandises est plus considérable qu'il ne Ta jamais été pendant la vente des esclaves.

1 . Rapport du colonel Ord, chargé par le gouvernement anglais d'examiner la situation des établissements de la Grande-Bretagne sur la côte occidentale d'Afrique, p. 28.

2. Le tableau suivant donne le chifrr.e des maladies de toute nature, et celui des morts des difTérentes escadres de la marine britannique :

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