‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 6 sur 69 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Arrivée à la côte. — Le Louawé. — Bouches Ju Zambèse. — Le Kongoné. Fertilité du Delta. — Colonos. — Chenal profond. -- État de guerre.

— Libres émigrants. — Atrocités de Mariano — Rencontre des rebelles. — Combat entre les Portugais et les indigènes. — Animaux rencontrés sur la rivière. — Mazaro. ~ Choupanga. — Landines. — Tribut payé par les Portugais. — Senna et le senhor Ferrâo. — Présent.

— Chasseurs d'hippopotames. — Baobab. — Gorge de Lupata.

L'expédition partit d'Angleterre le I" mars 1858, sur le steamer colonial, the Pearl, vaisseau de l'État, commandé par le capitaine Duncan.

Après avoir reçu au Gap Thospitalité la plus généreuse, été Tobjet des attentions bienveillantes de sir Georges Grey,etpris à bord, M. Skead, officier de la marine -royale, nous arrivâmes au mois de mai suivant sur la côte de Mozambique.

La première chose à faire était d'explorer le Zambèse, ses embouchures et ses affluents, destinés à servir de grandes routes aux missionnaires et au commerce pour pénétrer dans rintérieur de l'Afrique.

A cinq ou six milles de la plage le vert jaunâtre de la mer fut remplacé tout à coup par une eau bourbeuse, chargée de débris végétaux, comme celle d'une rivière débordée. Les deux couleurs ne se mêlaient pas; et la ligne qui les séparait n'était pas moins tranchée qu'à l'endroit où l'Océan rencontre la terre.

Sous les débris charriés par cette onde limoneuse, feuillage, ros^^aux, bâtons, — même sous les os de seiches flottants, et les physalies, — nombre de petits poissons cherchaient un refuge contre Tœil des oiseaux de proie, et les rayons ardents du soleil.

La côte est marécageuse et couverte de mangliers, parmi lesquels sont des terrains sableux, tapissés d'herbe, où l'on voit des plantes grimpantes et des palmiers rabougris. Elle se dirige à peu près de Test à l'ouest, et ne présente aucun trait notable qui puisse {guider le navigateur. Il est très-difficile de découvrir l'em-

bouchure de la rivière; mais la profondeur de Teau diminue graduellemeut, et chaque brasse de moins, indique environ un mille.

C*est dans le Louawé que nous nous engageons d'abord; l'entrée en est si calme et si profoifde que la Perle ^ dont le tirant d'eau est de neuf pieds sept pouces, s'y introduit sans être précédée d'un bateau de sondage. Un petit vapeur que nous avons apporté d'Angleterre , divisé en trois parties , est débarqué à l'endroit où l'on jette Tancre; on le remonte, et l'exploration commence. Notre navire s'appelle le Ma-Robert^ en l'honneur de mistress Liviiigstone, que les indigènes, dont c'est l'usage, ont baptisée ainsi, du nom de son ûUainé.

Le havre est profond; mais enfermé dans des marécages couverts de mangliers ; et bien que l'eau en soit douce à quelques milles de la côte, le Louawé n'est qu'une lidal river^ ; car après l'avoir remonté sur un espace d'environ soixante-dix milles, nous avons abouti à un marais encombré de roseaux et d'autres plantes aquatiques.

Le Louawé, ayant reçu le nom de Louabo occidental, nous avions supposé que c'était un bras du Zambèse, dont la branche la plus importante s'appelle Louabo oriental, ou simplement Louabo.

En sortant du Louawé, le Ma Robert et la Perle se rendirent à une embouchure, qui est bien réellement Tune des issues du fleuve.

Le Zambèse se jette dans l'Océan par quatre bouches différentes, à savoir : le Milambé, qui en est le bras le plus occidental, le Kongoné, le Louabo, et le Timboué ou Mouséio.

A l'époque où le fleuve déborde, un canal, de formation natu-

1. De tide, qui veut dire faison, temps, marée. Tidal river , cours d'eau remonté y»ar la mer au moment du flux, et dont ce trait forme le caractère le plus impor-

tmt.

Nous ne comprenons pas la déduction de l'auteur, et le cummonlaire qui l'accompagne. Qu'une rivière sorte d'un marais, et s'alimente du drainage de ces lerraius détrempés, rien de plus simple; mais comment cela prouverait-il qu'elle dépend de la marée? Il est possible que ce soit tout bonnement un de ces canaux où s'égoultentles terres inondées par le* pluies, ou parle débordement du Zambèse ; eu pareil cas le Louawé serait soumis à l'influence des saisons, ce qui expliquerait la qualification de tidal; mais alors d serait naturel que î'eau n'en lût pas sauuiAtre: et pourquoi cetie remarque : « Bien que Veau en soit douce à quelques inities de la côte..,. » ce qui évidemment a rapport au flux maritime? Nous soumettons cette difliculté à qui pourra la résoudie.

{Sote du traducteur.)

14 L£ ZÂMBÈSE

relie, court parallèlement au rivage, décrit de nombreux détours dans les marais, et fournit une voie secrète dont profitent les négriers pour transporter les esclaves de Quilimané aux baies de Massangano et de Naméara, ou*même au Zambèse.

Pendant longtemps on a représenté le Kouakoua, ou rivière de Quilimané, comme étant la branche principale du Zambèse, dont il se trouve à quelque soixante milles. Ceci avait pour but de tromper la vigilance des croiseurs, de leur faire surveiller cette fausse embouchure ; et pendant ce temps-là d'embarquer les noirs que l'on expédiait tranquillement par la véritable issue du fleuve. Les Portugais le reconnaissent; ils le disent, le maintiennent; et chose étrange, cette erreur n'en a pas moins élé propagée dernièrement par une carte émanée de leur ministère des colonies ^

1. Fait plus étrange encore, un journal officiel : Ànnaes do Conselho ultra marinho (1864) , affirme sans vergogne que « pour éviter les persécutions des croiseurs anglais, beaucoup de navires chargés d'esclaves, se sont réfugiés dans le Kongoné, ce havre que le docteur Liv'mgstone dit avoir découvert. » Le fait est connu du gouvernement Portugais. Est-il en Europe un homme d'honneur qui voulût établir une carte pareille à celle dont il est question plus haut, et la donner comme représentant la véritable embouchure du Zambèse? Sans cette bravade du journal officiel de Lisbonne, nous nous serions abstenu de publier la lettre suivante du gouverneur de Tête au chevalier Duprat, lettre qui a été imprimée dans un journal du Cap.

« Monsieur,

« A répoque où, dans le cwurant de Tannée dernière, je reçus par le docteur LiviDgstone les lettres que votre Excellence m'avait fait Thonneur de m*écrire au mois d'avril précédent, j'étais en train de guerroyer contre les Cafres du district de Senna. Plus tard, d'autres opérations, des affaires nombreuses, et nia santé devenue mauvaise, m'ont empêché de remercier Votre Excellence des paroles bienveillantes qu'elle m'avait adressées. Votre Excellence me recommande l'illustre docteur Liviogstone ; mes relations avec ce gentleman sont tellement sympathiques que je ne puis manquer de lui rendre tous les services qui seront en mon pouvoir. Je n'ignore pas combien les travaux du docteur sont profitables à la science, et de quel avantage ils peuvent être pour cette région à la fois si riche et si négligée. Malheureusement la puissance dont je dispose est bien inférieure au désir que j'ai de lui être utile. J^assure néanmoins votre Excellence que je ferai à cet égard tout ce qui dépendra de moi.

« On dit que le gouvernement portugais veut fonder un poste à l'entrée du Louabo, et qu'un service de navigation direct sera établi de cet endroit à la ville de Tété. Si le fait se réalise, d'énormes avantages en résulteront pour le pays , à la grande gloire du docieur Livingstone, puUque c'est lui quij le premier j a suivi cette route ^ pour venir de la côte et pénétrer dans l'intérieur.

« Je remercie Votre Excellence des journaux qu'elle a bien voulu m'envoyer, et que j'apprécie d'autant plus qu'il est très-rare d'en voir à Télé. J'ai semé les graines que Votre Excellence m'a fait parvenir; malheureusement j'étais à Mo-

BT SES AFFLUENTS. 15

Après Texamen des trois branches du Zambèse par M. Francis Skead, l'habile officier de marine chargé de cette mission, il fut décidé que le Kongoné était la meilleure entrée du fleuve.

L'immense quantité de sable charrié par le Zambèse a fini par former une sorte de promontoire, qui, battu et repoussé par les vagues de l'Océan Indien, a constitué des barres. Celles-ci, à leur tour, s'opposant à la sortie des eaux du Delta, les ont forcées de déboucher latéralement. Le Kongoné est Tune de ces branches latérales, et celle dont l'accès est le plus sûr, attendu que la barre y est couverte d'environ deux brasses d'eau à la marée basse ; dans les grandes marées le flot s'y élève de douze à quatorze pieds. La barre est étroite, le passage presque droit; et si on y mettait des balises, si on plaçait un phare sur l'Ile de la Perle, un steamer n'y aurait jamais rien à craindre.

Lorsque le vent souffle du nord, ou vient de l'est, la barre est unie; lorsqu'il est du sud-est ou du sud, il s*y forme un brisant impétueux qui ne permet pas aux bateaux de la franchir. Un courant, qui porte vers l'est, à la marée montante, et à l'ouest quand elle descend, peut entraîner une barque ou un navire au milieu des écueils.

Si le navigateur n'est pas certain de sa longitude, et qu'il se dirige à l'est, il verra bientôt la rive du Timboué s'enfuir vers le nord; puis revenant à l'ouest, il reconnaîtra facilement le Louabo oriental à sa vaste embouchure. Il trouvera ensuite le Kongoné à sept milles de cette dernière en allant au couchant.

La barre du Louabo oriental est bonne, mais longue, et ne peut être affrontée que par le vent d'est ou de nord-est. On appelle quelquefois cette rivière Barra- Catrina; et c'est elle qu'on employait au transport des esclaves. U est possible que ce soit le Rio de BuenoS'Sinays de Yasco de Gama, l'embouchure en étant plus visible de la mer que celle des autres branches du fleuve; mais l'absence de la colonne dédiée à saint Raphaël par ce navigateur ne permet pas de l'affirmer * .

zambique lorsqu'elles sont arrivées; je n*ai pu les planter que cette année ; et j^en ai obtenu peu de résultats; je crains de les avoir laissées trop vieillir.

« J'ai rhonnédr d'être , etc.

«Tito A. d'A. SiCARD,

« gouverneur de Télé.

• Tété 9 jniUet 1859.»

î. 11 est probable que la colonne était déjà détruite à la fin du siècle der-

16 LE ZAMBÈSi!)

On ne trouve aucun Portugais à moins de quatre-vingts milles des bouches du Zambèse. Les noms indigènes des bras du fleuve se rapportent moins à ces derniers qu'au territoire qu'ils arrosent; ainsi Tune des rives du Korigoné s'appelle Nyamisenga, l'autre Nyangaloulé; et le mot Kongoné, qui est le nom d'un pois* son, désigne l'un des côtés du bayou qui se rend au Gouama ou Zambèse proprement dit, et fait la valeur du port.

Quand, pour la première fois, un natif de nos climats tempérés débarque &OUS les tropiques, il éprouve une émotion pareille ù ce que dut ressentir le premier homme, lorsque celui-ci fut placé dansTËden. Il a mis le pied dans un nouveau monde; une autre existence est devant lui; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, a la fraîcheur et l'attrait de la nouveauté. Les arbres et les plantes lui sont inconnus, les fleurs et les fruits, les oiseaux, les insectes, les quadrupèdes ont des formes ou des couleurs étranges. Le ciel lui-même est tout diflerent ; il revêt des teintes éclatantes, ou scintille de constellations qui n'ont jamais été vues dans les régions du nord.

Revenons au Kongoné, situé à l'est du Milambé, qui est la plus occidentale des branches du Zambèse, il en est à cinq milles, et comme nous l'avons dit, à sept milles du Louabo qui, à son tour, est à cinq milles du Timboué.

Nous voyons peu d'indigènes. Ceux que nous rencontrons abandonnent leurs canots dès qu'ils nous aperçoivent, et se précipitent dans les fourrés de mangliers; preuve certaine qu'ils n'ont pas bonne opinion des blancs. Il est possible que ce soient des esclaves marrons; dans tous les cas ils fuient la servitude.

Les buffles et les cochons à verrues* abondent dans les clai-

nier; la Harpe n'en parle pas dans son Histoire des Voyages, où nous trouvons cependant les lignes suivantes : « Ils passèrent ie Cap des Courants, à ciuquante lieubs au delà de Sofala.... Le 24 janvier ils remontèrent la rivière des Bons-Signes : les bords en sont charmants, les habitants doux et civilisés, etc. »

{Note du traducteur,) 1. Wart^hogs. Est-ce le sanglier à masque, ou le porc à large groin? Ce nom de cochon à verrues leur convient à tous deux. Le premier a de chaque côté du museau deux protubérances allongées, x^ui encadrent la face, et vont rejoindre deux loupes, situées au-dessus des yeux, ce qui lui donne l'air d'avoir un masque, n ne quitte guère la forêt, se trouve à Madagascar et dans l'Afrique orientale. Le porc à large groin est un habitant de la plaine, bien qu'il se rencontre également dans les bois. Il porte sous les yeux deux excroissances aplaties, qui l'ont fait nommer t|Uplquefois cochon à quatre oreilles, et présente sur la ligne du museau deux loupes saillantes qui lui élargissent le groin. C'est à ces excroissances qu'il doit

ET SES ÂFFLUESTS. 17

rières herbeuses, ainsi que les Antilopes. Ces dernières sont de trois espèces différentes et d*un abord facile. Habituellement quelques heures de chasse nous procurent de la venaison pour plusieurs jours, et pour vingt hommes.

En remontant leKongoné,si vous avez soin de rester dans les courbes profondément creusées par le courant, il est facile d'éviter les hauts-fonds. Pendant les premiers vingt milles, le cours est direct et la rivière profonde. A cette hauteur un petit canal, légèrement tortueux, s'ouvre à droite, et nous conduit au grand Zambèse, où nous arrivons après un trajet de cinq milles pendant lequel nous gavons presque effleuré de nos roues rherbe flottante des rives. Quant au Kongoné, il sort du fleuve k une distance beaucoup plus grande de la mer, ainsi que la branche extérieure qu'on appelle Doto.

Depuis la côte jusqu'à vingt milles en amont, le Kongoné traverse un fourré inextricable de mangliers ; quelques-uns de ces arbres sont revêtus d'orseille, qui, probablement, n'a jamais été recueillie. D'énormes fougères, des buissons de palmiers, çà et là quelques dattiers sauvages apparaissent dans la forêt, dont les mangliers sont d'espèces' diverses. Les fruits de ces palétuviers , fruits à peine mangeables, sont d'un jaune vif, dont l'éclat formeun heureux contraste avec le vert lustré des feuilles. En certains endroits le milolay un hibiscus, à feuillage ombreux et à grandes fleurs jaunâtres, forme des massifs au bord de l'eau. Son écorce fournit la matière d'excellents cordages; elle est surtout fort estimée pour les lignes des harpons avec lesquels on

son nom scientifique de phaeochèrej littéralement cochon à verrues. 11 diffère du précédent par des défenses beaucoup plus longues et plus fortes, une peau moins velue, une chair excellente, et surtout par l'absence dMncisives, absence qui Ta fait séparer des cochons proprements dits. Nous regrettons , puisqu'on en faisait un genre, qu'on n'ait pas désigné celui-ci par un nom tiré du caractère qui autorisaità le créer. Non-seulement Tappellation de p/iacocheriw s'appliquerait tout aussi bien au sanglier à masque, qui n'appartient pas à cette division; mais on pourra découvrir un cochon saos loupes, ayant des dents qui le feront classer parmi les phacochères, et l'on aura ainsi un cochon à verrues tans verrue, conmie on a des becs-croisés à bec droit. La porc à large groin du Cap Vert ne se rattache à celui qui précède que parce que le nombre de ses dents n'est pas le même que celui des autres cochons. Il a six incisives en bas et deux en haut . Ce n'est donc pas Tabsence d'incisives qui caractérise le genre phacocherus ; mais seulement l'anomalie que présente le système dentaire, et il aurait été plus exact d'appeler les animaux de ce groupe cochons hétérodontes.

{Soie du traducteur,)

prend l'hippopotame. Les Pandanus, dont les feuilles sont employées dans nie Maurice à la confection des nasses qui servent à emballer le sucre, apparaissent également. Il y en a de si élevés, à Tendroit où le canal débouche dans le Zambèse, que vus de loin ils nous rappellent les clochers de la terre natale, et nous font comprendre cette remarque d'un vieux matelot : « Il n'y manque qu'une chose, le cabaret près de Téglise. »

Nous apercevons un petit nombre de goyaviers, et quelques citronniers sauvages, dont les indigènes se réservent les fruits.

Perché sur l'une des branches les plus hautes, l'alcyon strié {haîcyon striolata) fait retentir les bais obscurs de son chant vif et joyeux.

Quand passe le Ma-Roberty un joli petit héron, ou bien un martin-pêcheur s'élance, tout alarmé, du bord de la rive; il fuît devant nous , va se poser tranquillement à peu de distance ; s'effraye de nouveau une minute après , et se sauve à notre approche.

Un aigle pêcheur, Vhalietus vocifer, posé à la cime d'un manglier, digère le poisson, dont il a fait son repas du matin ; et parait bien résolu à ne pas quitter la place, à moins que Timminence du péril ne le force à déployer ses ailes.

L'ibis au plumage lustré, à l'oreille d'une finesse remarquable, entend de loin le bruit insolite de nos roues; il sort de la vase où il festinait avec sa famille, jette son cri de défi : un haï ha 1 ha! sonore et dur; et prend son vol longtemps avant que le danger soit à craindre.

Auxmangliers, qui sont maintenant derrière nous, succèdent de vastes plaines, d'un sol riche et brun, couvertes d'une herbe géante, qui s'élève au-dessus de nos tètes, et rend la chasse impossible. Elle commence à pousser en juillet; dès qu'elle est sèche, elle est brûlée par les indigènes. Il en résulte que les arbres sont rares dans ces plaines herbues ; les essences les plus dures, telles que le borassus et le gaïac, pouvant seules résister à cette mer de feu qui passe annuellement sur ces terrains incendiés.

Plusieurs cases d'indigènes s'aperçoivent parmi les bananiers et les cocotiers de la rive droite. Elles sont bâties sur des piles, qui les élèvent à quelques pieds de la terre humide; on y entre au moyen d'une échelle.

Le sol est d'une fécondité merveilleuse; les jardins ont une végétation admirable. Nous y voyons des patates, des citrouilles, des tomates, des choux, des échalotes, du riz en grande quantité, un peu de coton, et même la canne à sucre.

On dit que les pommes de terre anglaises, plantées à Quilimané dans un terrain pareil à celui-ci, ressemblent, au bout de deux ans, à celles qui chez nous ont été gelées; et qu'alors elles prennent le goût de la patate douce.

Cette région fertile, qui s'étend du canal du Kongoné jusqu'au delà de Mazaro, et dont la longueur est d'environ quatre-vingts milles, sur cinquante de large, convient admirablement, dans son entier, à la culture de la canne. Elle approvisionnerait de sucre toute l'Europe, si elle était possédée parles colons du Cap.

Les habitants, dont le petit nombre est remarquable, paraissent assez bien nourris ; mais il y a chez eux une pénurie de vêtements qui fait trembler. Ils ont la peau noire , et sont presque tous colanos, c'est-à-dire serfs portugais. Notre présence ne leur inspire aucune frayeur; loin de prendre la fuite, ils se groupent sur la rive et regardent les steamers avec étonnement, surtout la Perle , dont nous sommes toujours accompagnés. Un vieillard, qui monte à bord de ce vaisseau, n'a jamais vu d'embarcation pareille. « C'est, dit-il, comme un village; » et il demande si cet énorme canot est tiré d'un seul arbre.

Tous ces indigènes sont passionnés pour le commerce ; ils se rendent immédiatement auprès de nous dans leurs pirogues légères , et nous offrent toutes les denrées qu'ils possèdent. Quelques-uns apportent de la cire et du miel, qui abondent dans les forêts de mangliers. Au moment où nous nous éloignons beaucoup de ces vendeurs intrépides courent sur la rive, et nous tendent des volailles, des corbeilles de riz et de farine, en criant : < Malonda, malonda I » (choses à vendre ,) tandis que les autres nous suivent dans leurs canots qu'ils font nager avec une extrême vitesse, au moyen de courtes pagaies à large pelle.

Le quouké du Zambèse, ainsi que les canotiers du pays nomment le chenal de ce grand fleuve, est sinueux et fort étroit, comparativement à l'étendue de la nappe d'eau. Le fond paraît être composé d'immenses bancs de sable, recouverts seulement d'un à quatre pieds d'eau, quand la rivière est basse. Pendant quelque temps le chenal côtoie la berge avec une rapidité d'en-

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viron deux nœuds, et une profondeur, qui, dans la saison sèche, varie d'un mètre et demi à quatre mètres cinquante. Il se détourne ensuite, longe le bord inférieur du banc de sable, décrit une diagonale, traverse le lit du fleuve, se détourne de nouveau; et allant d'une rive à l'autre, en change plusieurs fois pendant l'espace d'un jour de marche, ce qui déconcerte les marins les plus habiles. C'est dans la traversée que fait le chenal pour gagner l'autre bord, que nous lui trouvons le moins de profondeur. Il est presque toujours assez visible. En temps calme, ses eaux présentent un bouillonnement particulier, dû à une action inférieure quelconque. Par une légère brise il offre des rides caractéristiques. Si le vent frdichit et remonte le courant, comme il arrive en général depuis le mois de mai jusqu'en novembre, les vagues y sont plus fortes que dans les autres parties du fleuve, et une ligne de petits brisants y marque le bord des hauts-fonds.

Arrivée près de l'île de Simbo, où le Zambèse projette à sa droite une branche qu'on appelle Doto, et qui va rejoindre le Kongoné, tandis que le Ghindé part de la gauche du fleuve pour se rendre au canal secret dont il a été question, la Perle, ne trouvant plus une quantité d'eau suffisante, a débarqué les objets qu'elle remontait pour nous, et les a déposés dans l'une des tles couvertes d'herbe qui se trouvent à peu près à quarante milles de la barre. Il fallut alors nous séparer de nos amis Duncan et Skead, et leur faire nos adieux. Le premier nous quittait pour se rendre à Ceylan; le second pour retourner au Cap.

La plupart de ceux qui restaient avec nous envisageaient l'entreprise d'une manière sérieuse. Quelques-uns séjournèrent dans rile de l'Expédition depuis le 18 juin jusqu'au 13 août; tandis que le Ma-Rohert et le canot remontaient le Zambèse pour transporter la cargaison à Choupanga et à Senna. La guerre était dans le pays, ce qui faisait courir plus d'un danger à nos bagages; et Tair insalubre du Delta, joint à l'inaction , menaçait de maladie ceux de nos camarades qui s'y trouvaient exposés. Us devaient à la fois faire connaissance avec la manière de vivre au désert, et avec la fièvre africaine. Ceux, au contraire, qui remontaient le fleuve et qui avaient un travail actif, étaient à l'abri du mal. Préoccupés de la position périlleuse où ils

avaient laissé leurs compagnons, ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour accomplir leur tâche le plus vite possible, et revenir promptement chercher ceux qui les attendaient.il y eut pourtant des esprits faibles qui n'en demandèrent pas moins à garder le repos dominical, et à prendre leurs repas à loisir. Nos hommes d'équipage, des indigènes qu'ils avaient cependant voufu mettre de leur parti, firent preuve de plus de raison et de cœur. G*est une pitié que certaines gens ne puissent pas comprendre que Thonnéte et fidèle accomplissement d'un devoir tient lieu de prières et d'offices.

A part quelques averses, quelques matinées froides et brumeuses, le temps fut délicieux. Nos compagnons restés dans File employèrent la plus grande partie de leurs loisirs à faire des observations météorologiques et magnétiques. Enfin, ils herborisèrent autant que le permettait la saison; car les plantes étaient alors desséchées.

Pas un des nôtres ne parut croire au rapport officiel de deux gros bonnets de la marine, qui, après avoir passé environ quinze jours sur le Zambèse , ont déclaré que celui-ci était moins un fleuve qu'une mer intérieure; et que le climat dont on y jouissait, pareil à celui de l'Italie, était infiniment plus salubre qu'en aucun endroit de la côte occidentale. D'après le conseil qui fut donné à tous, chacun se mit à examiner par ses propres yeux, à consigner ses observations, et à ne regarder aucun témoignage comme infaillible, pas mém^ celui du chef, malgré son ancienne expérience.

D'immenses colonnes de fumée s'élevaient tous les jours des différents points de l'horizon, annonçant que les indigènes mettaient le feu à cette masse énorme de grandes herbes qui aurait tant de valeur en d'autres lieux, et qui n'est ici qu'un inconvénient.

Souvent une nuée blanche surmontait le panache de fumée, comme si un courant d'air chaud et humide se fût élevé du foyer de l'incendie, et que la vapeur se fût condensée au faîte de la colonne. En dépitdes théoriciens, qui ont imaginé quela pluie devait s'en suivre, il n'en tombait pas une goutte*.

I. Ce fait pourrait s'expliquer par les dernières recherches sur la décomposition de l'oxygène en ozone et en antozone. D'après Meissuer (de Goettingue) Tantozone (oxygène positif) formerait des nuages hrunt , au contact de Tair humide ,

22 LE ZÂMBÈSE

La grosse béie, les bufOes, les zèbres étaient nombreux en face de Tile; mais pas un homme dans le voisinage. Sur la rive droite du fleuve, des bandes de petits oiseaux granivores nous amusaient par leurs évolutions excentriques. Ils s'élevaient, tournaient, descendaient, manœuvraient en un mot avec une telle précision, qu'il fallait bien que leurs épaisses phalanges fussent guidées par un chef, et qu'un même signal dirigeât leurs mouvements.

Beaucoup d'autres petits oiseaux formaient également des troupes nombreuses. Parmi eux se faisait remarquer la grande hirondelle du Sénégal ; évidemment elle passait. La présence de cet oiseau venant du nord, tandis que l'hirondelle commune de ce pays-ci, et le milan brun, se dirigent vers Téquateur, qu'ils franchissent, font supposer qu'il y a un double courant dans ces migrations : de la zone torride vers les climats tempérés; et des champs de neige vers des régions plus douces; mais pour le vérifier il ne faut pas être soi-même un oiseau de passage ^

En arrivant à Mazaro, situé à l'embouchure d'une crique étroite, qui, pendant l'inondation, communique avec la rivière de Quilimané, nous trouvâmes que les Portugais étaient en guerre avec un certain Mariano, métis presque toujours en ré-, volte; et qui possédait tout le pays à partir de Mazaro, jusqu'à l'embouchure du Chiré, où il avait construit une estacade.

Plus connu sous le nom de Matakènya que lui donnaient les indigènes et qui signifie tremblant, ou frémissant comme font les arbres pendant l'orage, Mariano était un chasseur d'esclaves, et entretenait un corps nombreux de mousquetaires.

C'est une grave erreur de supposer que le trafic des hommes consiste simplement, comme tous les autres, dans l'achat et dans la vente ; ou de croire qu'en Afrique on peut engager des

et serait détruit par une combustion à haute température. La grande sécheresse de l'air, ou la grande chaleur de l'incendie, a pu ici détruire Tantozone, ou l'empêcher de se manifester. La couleur blanche du sommet du panache indiquerait . son absence. Il est probable que dans les cas de pluie le tourbillon est coiffé de brun, ce qui alors confirmerait la théorie de Meissner. (fiole du traducteur.)

1. Il y a dans ce changement d'hémisphère un fait curi*îux, en ce sens qu'il indique un besoin d'une qualité d'air différente, plutôt que d'un changement de température. Car, ne voulant qu'éviter l'excès de chaleur, il serait plus simple de remonter vers le pôle que de traverser la ligne. (Note du traducteur,)

travailleurs, ainsi que cela se fait dans rinde. Mariano, comme tous les Portugais de celte région, n'avait pas de bras à céder aux Français. Il envoyait donc ses bandes armées faire des raz* zias d'esclaves chez les tribus pacifiques du nord-est; puis conduisait les malheureuses victimes à Quilimané, où elles étaient vendues par Cruz Coimbrà, son beau-frère, et embarquées pour l'Ile Bourbon en qualité d'émigrants.

Tant que ses rapines et ses meurtres ne frappèrent que les natifs des provinces lointaines, les autorités portugaises ne s'en mêlèrent pas. Maïs accoutumés au pillage et à l'odeur du sang, les chasseurs d'esclaves commencèrent à s*emparer des gens qu'ils avaient sous la main, bien que ces gens-là fussent aux Portugais, et finirent par attaquer les habitants de Senna, jusque sous les canons du fort. Un gentleman du plus haut rang nous disait qu'il lui était souvent arrivé, pendant qu'il dtnait avec sa famille, de voir se précipiter dans la salle un malheureux esclave,, poursuivi l'épée dans les reins par l'un des hommes de Mariano.

Les atrocités de ce scélérat, qualifié ajuste titre de bandit et d'assassin par le gouverneur de Quilimané, étaient devenues intolérables; et chacun parlait de Mariano comme d'un monstre d'inhumanité. D'où vient que les métis sont beaucoup plus cruels que les Portugais? c'est inexplicable; mais le fait est certain.

On affirme que Mariano se plaisait à frapper lui-même' ses captifs à coups de lance afin de répandre la terreur dans le pays, et de rendre son nom redoutable. D'après ce que l'on raconte, il aurait tué de cette manière, en un seul jour, quarante malheureux, qu'il avait fait placer devant lui. Nous avons refusé de croire d'abord à ce qui nous était rapporté, sachant combien les Portugais en voulaient à ce rebelle de ce qu'il entravait leur coDunerce, et accueillait les esclaves fugitifs. Mais plus tard nous avons appris de la bouche des indigènes que les récits des Portugais n'avaient rien d'exagéré ; et que Mariano était bien l'affreux scélérat qu'ils nous avaient décrit.

Il est tout simple de penser que le propriétaire d'esclaves a pour son cheptel humain les soins que partout ailleurs on accorde au bétail ; mais ce trafic odieux semble engendrer, sinon la soif du sang, toujours une férocité aveugle qui ne connaît même plus l'intérêt.

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La guerre fut déclarée à Mariano ; et des troupes furent envoyées contre lui avec ordre de[s*emparer de sa personne. Il résista d'abord ; puis craignant une défaite qui était probable, sachant d'autre part que les autorités portugaises sont peu rétribuées, il pensa qu'elles seraient disposées à entendre raison, et partit pour Quilimané, « afin, disait-il, de s'arranger avec le gouverneur. » Mais le colonel da Silva le fit saisir, et l'envoya à Mozambique pour y être jugé.

A notre arrivée au Zambèse, les gens de Mariano étaient commandés par le frère de celui-ci, un nommé Bonga; et les hostilités continuaient. Cette guerre, qui durait depuis six mois, avait suspendu toute espèce de commerce. Ce fut le 15 juin que nous nous trouvâmes pour la première fois en contact avec les rebelles. Ils formaient une troupe bien armée, vêtue de la manière la plus fantastique; et pour le moment, étaient groupés sous les arbres de Mazaro.

Nous leur expliquâmes que nous étions anglais. Sur ce, quelques-uns vinrent à bord, en criant à leurs camarades de déposer les armes. Débarqués parmi eux, nous vîmes sur la poitrine d'un grand nombre l'empreinte du fer qui les avait marqués comme esclaves. Ils connaissaient l'opinion du peuple anglais relativement à l'esclavage, et approuvèrent chaudement le but de notre expédition. Des cris joyeux, bien diflerents des questions soupçonneuses qu'on nous avait adressées d'abord, saluèrent notre départ; et désormais nous fûmes' tenus pour amis dans les deux camps.

Il y eut une affaire quelque temps après. Nous abattions du bois à un mille à peine de la scène du combat; mais un épais brouillard nous empêcha d'entendre le bruit de la fusillade. Arrivés sur le théâtre de l'action, nous vîmes une foule d'indigènes et beaucoup de Portugais. Le docteur Livingstone aborda pour saluer d'anciens amis qu'il apercevait parmi ces derniers; l'odeur du sang le frappa tout à coup, et il se trouva au milieu des morts. On lui demanda de prendre avec lui le gouverneur, qui avait une forte fièvre, et de l'emmener à Choupanga. Au moment où il s'empressait de répondre d'une manière affirmative, les indigènes rouvrirent le feu, et les balles sifflèrent de toutes parts. Ne trouvant personne qui pût l'aider à transporter le malade, et ne voyant pas revenir l'officier qu'il avait dépêché

au Ma-Robert pour y demander du secours, le docteur Livingstone entra dans la case où était le gouverneur, et l'emporta jusqu'au bateau. C'était un homme de grande taille, il penchait tantôt à droite, tantôt à gauche, la faiblesse l'empêchant de se soutenir; et le docteur, pliantsous le faix, devait avoir l'air d'un ivrogne qui en tratnait un autre.

Du côté des Portugais, quelques soldats, appartenant à la race blanche, se battirent avec une grande bravoure. Plusieurs d'entre eux se retournèrent pour tuer froidement leurs propres esclaves qui, placés à l'arrière-garde, se jetaient dans le Zambèse aiSn de prendre la fuite. Bientôt les rebelles se retirèrent; les Portugais se réunirent dans le fleuve sur un banc de sable; et de là, gagnèrent une fie située en face de Ghoupanga,où ils passèrent plusieurs semaines à épier les rebelles, qui étaient sur la rive opposée.

Impossible aux Portugais d'agir; ils avaient épuisé leurs munitions, et attendaient avec anxiété qu'on leur en envoyât d'autres, espérant toujours que l'ennemi ne se douterait pas qu'ils manquaient de poudre. Leur espoir très-heureusement ne fut pas déçu. Bonga temporisait de son côté; et les munitions arrivèrent avant qu'il eût repris l'offensive. Le combat s'engagea aussitôt, dura trois heures et demie avec acharnement, et se termina par le départ des rebelles. Deux mois après, la bande prit la fuite sous l'influence d'une panique ; l'estacade fut brûlée; et Bonga, ayant déclaré qu'il n'avait pas le désir de se battre, la paix fut rétablie.

Pendant ce temps-là le gouverneur avait été transporté à Choupanga, où il était arrivé dans un état d'affaissement complet. Disciple de Raspail, il n'avait combattu sa fièvre qu'au moyen d'un peu de camphre, et n'avait pu s'en délivrer. On le soumit à des remèdes plus actifs; bref il guérit bientôt, en dépit de lui-même. Le colonel, qui élait près de lui, encourageait le traitement, ce que l'autre ne lui pardonna jamais. « Faites-lui prendre ce qui est nécessaire; ne Técoutez pas; il n'y entend rien. » Et toute la nuit le colonel lui fourra de la quinine dans chaque verre. Il en résulta que le lendemain notre homme cinchonisé était déjà beaucoup mieux.

La gravure ci-jointe représente le théâtre du combat ; elle offre un certain intérêt, en ce sens que la baie où l'on voit un

vieux canot, jeté sur le flanc, est l'embouchure du Moutou qui, en 1861, fut donnée sur une carte portugaise publiée par le ministère de la marine, comme étant la voie que prenait le cours principal du Zambèse pour se rendre à Quilimané. Or le Zambèse a ici une largeur d'un mille (plus de seize cent mètres), et le Moutou n'a guère que vingt-cinq ou trente pieds de large. C'est en réalité une crique, dont le lit est plein d'herbe, et qui se trouve à six pieds, peut-être davantage, au-dessus du niveau du fleuve.

Le bord de cette crique , dont la pente va rejoindre l'un des cadavres, peut indiquer les points successifs qu'atteint le Zambèse depuis le mois de mars jusqu'en juin, où l'inondation esta sa hauteur moyenne.

A partir de la forêt de mangliers jusqu'à Mazaro, sur une étendue de soixante à soixante-dix milles, le paysage n'oflre aucun intérêt. Des deux côtés, à perte de vue, se déroulent ces grandes plaines couvertes d'herbe, dont nous avons parlé. Une solitude affreuse; pas d'habitations, quelques arbres seulement pour nous soulager de cette monotonie accablante. La cime verte et ronde du palmier, qu'on aperçoit au loin, sans distinguer la colonne grise qui la supporte, parait être suspendue entre ciel et terre.

De nombreuses sociétés d'hirondelles de rivage, qui résident toute Tannée dans cette partie de l'Afrique , où elles sont sédentaires jusqu'à la rivière d'Orange, ont percé les berges à deux ou trois pieds de profondeur, afin d'y placer leurs nids. Toujours au vol, elles chassent les myriades d'insectes que fait éclore la chaleur tropicale.

Le fleuve est parsemé d'une quantité d'Iles basses, où nous voyons des oiseaux d'eau de différentes espèces, tels que des oies, des spatules, des hérons et des flamants. Des crocodiles immondes, couchés à la rive de ces terrains bas, où, la gueule béante, ils dorment au soleil, sont frappés du bruitde nos roues et glissent paisiblement dans l'eau*.

L'hippopotame, qui a choisi quelque endroit profond de la rivière pour y passer la journée, apparaît à la surface de la fosse, où il se reposait des fatigues de la nuit ; il fait jaillir deux panaches liquides de ses narines, secoue les oreilles pour en chasser l'eau qui s'y trouve; puis, il dresse son muffle énorme, bâille

largement et avertit les autres par un cri d'alarme qui ressemble aux notes d'un basson monstrueux.

En approchant de Mazaro^ le paysage s'améliore ; on aperçoit à gauche la crête boisée de Choupanga, et des montagnes se dessinent vaguement à Thorizon.

Jusqu'ici, pas de navigation sur le Zambèse; toutes les marchandises de Sennaet de Tété arrivent à Hazarodans de grandes pirogues. Elles sont ensuite portées à travers champs sur la tête des hommes, à une distance de six milles; puis réembarquées sur un petit cours d'eau qui se jette dans le Kouakoua, ou rivière de Quilimané, tout à fait distincte du fleuve. Ce n'est que bien rarement, lors des plus grandes inondations, que les canots peuvent aller du Zambèse au Kouakoua, par le Moutou.

Les habitants de Marourou , c'est-à-dire de la contrée qui entoure Mazaro , ont un mauvais renom parmi les Portugais, lis passent pour habiles voleurs ; et les traûquants ont parfois à se plaindre de leur adresse pendant le trajet d'une rivière à l'autre. Presque tous mariniers, ce sont eux qui conduisent la plupart des canots qui se rendent de Mazaro^ à Senna et à Têté.Ils ne reçoivent pour cela qu'un très-maigre salaire ; et ne se fiant pas à ceux qui les emploient, ils ne partent jamais sans se faire payer d'avance. Les Africains étant disposés, du reste comme les blancs, à motiver leur conduite par des raisons plausibles, il est probable que ceux de Marourou justifient cette exigence par ces mots de la barcaroUe qu'ils chantent en ramant : « Ouachingere, Ouachingere Kale, Il y a longtemps que vous me trompez; ou bien, tu es peu sûr, peu sûr en vérité. »

Les Landines (Cafres-Zoulous) se regardent comme les seigneurs de la rive droite du fleuve ; et les Portugais, en payant à ce peuple guerrier un tribut assez lourd, confirment le fait. Chaque année régulièrement, les Landines arrivent en force à Choupanga et à Senna pour toucher la rente habituelle. Les riches trafiquants de Senna, dont le nombre est peu considérable, gémissent de ce fardeau qui retombe principalement sur eux; et n'en donnent pas moins à ces Zoulous deux cents pièces d'étoffe de soixante yards chacune, sans parler du fil de laiton

1. Ce nom de Mazaro signifie, dans la langue des indigènes embouchure de la Crique, et désigne le confl:ent du Moutou et du Zambèse.

28 LE ZÂ.MBÈSE

et de la verroterie ; sachant bien que la guerre sortirait de leur refus, et qu'ils y perdraient davantage, sinon tout leur avoir.

Les Landines paraissent* avoir l'œil sur les habitants de Senna et de Choupanga; et les surveillent d'aussi près que jamais seigneur inspecta ses tenanciers ; plus les cultures s'étendent, et plus le tribut augmente. Lorsque nous demandions aux propriétaires pourquoi ils ne faisaient pas venir tel ou tel produit, qui eût été d'un grand rapport, ils nous répondaient : «A quoi bon? Cela ne servirait qu'aux Landines qui nous exploiteraient davantage. »

Le Mokoundou-Koundou abonde dans les forêts de Choupanga. Son bois, d'un jaune brillant, fait de bons mâts pour les bateaux, et renferme un principe amer qui est fébrifuge. Le Gounda, un arbre des mêmes forêts, atteint des proportions énormes. Il est d'un bois très-dur, a les fibres irrégulières, entrecroisées, et contient des amas de silice dans le tissu ligneux; on en fait de grands canots du port de trois ou quatre tonnes. En 1858, l'autorisation de couper ces arbres était payée annuellement aux Zoulous deux cents dollars par un négociant de Quilimané ; son succes^seur en donne aujourd'hui trois cents.

Il existe à Choupanga une maison de pierre, à un étage ; elle donne sur le fleuve, et la situation en est admirable. Devant la façade, un gazon en pente douce, ayant au midi un beau verger de manguiers, vous conduit au Zambèse, dont les îles d'émeraude reposent sur les eaux tranquilles, et inondées de soleil. Au nord, sont de vastes cultures; puis des forêts de palmiers et d'autres arbres des tropiques. Enfin la montagne massive de Morambala, qui s'élève au milieu des nuages blancs ; et tout au loin d'autres montagnes qui se découpent dans l'horizon bleu. De tristes souvenirs s'attachent à cette demeure, si admirablement située. C'est laque le compagnon du capitaine Owen, le pauvre Kirkpatrick, mourut de la fièvre en 1826; et que la femme bien-aimée du docteur Livingstone expira en 1862, emportée par la même maladie. Ils sont enterrés tous les deux sous un grand baobab , à cent pas de la maison, du côté du levant, bien loin du pays qui les a vus naître.

Pendant la guerre contre Mariano, le gouverneur y avait son quartier général. D'après ce qu'il nous a dit, la province de Mozambique exige de la métropole une dépense annuelle de

tmtwaduUndlDuoiiCarrtï-zaulous, àSboupinga.— Dteiin d« Emile Eijin), d'tpri ■ 1

cinq à six mille livres, et ne lui donne rien en échange. Nous avons rencontré là d'autres Portugais influents. Tous paraissaient bien disposés en notre faveur , et protestaient de leur désir de seconder l'expédition autant qu'ils en auraient le pouvoir. Le, colonel Nunes, et le major Sicard, firent mieux que de nous assurer de leur bonne volonté; ils nous en donnèrent la preuve , en nous faisant couper du bois pour chauffer le Ma-- Robert; et en nous envoyant des hommes pour décharger la cai^aison.

Chobc remarquable , pas un de ces messieurs ne connaissait le Kongoné*. Ils supposaient tous que nous étions venus par le Barra Catrina, ou Louabo oriental.

Pendant le séjour qu'il fit à Choupanga, séjour qui dura plusieurs semaines, le docteur Kirk non-seulement explora un petit lac, situé à vingt milles au sud-ouest; mais il se chargea des malades et des blessés; et leur donna des soins dont le gouvernement portugais lui exprima sa gratitude.

Nous chauffions ici notre machine avec de l'ébène et du gaiac; ce dernier arbre y atteint des proportions volumineuses, parfois quatre pieds de diamètre. Notre mécanicien , qui savait à quel prix l'ébène et le gaïac se vendent en Angleterre , prétendait que cela lui faisait mal au cœur de brûler du bois si précieux. Bien que d'espèce différente au point de vue botanique» ces deux essences ont beaucoup de rapports avec celles du commerce. Dans certaines parties Tébène est plus beau , et le gaiac d'une qualité inférieure à ceux qu'on apporte en Europe '.

1. Le motif de cette ignorance, que partageait à cetle époque le gouvernement portugais, quel que soit ce quMI ait pu dire ensuite, venait probablement de ce que celte bouche du fleuve était de formation récente. Pendant la période de nos lapports avec le Koiigoné, un lambeau de terre d'environ quatre-vingts yards fut détaché par les eaux, et* transporté sur l'autre rive. Un canal situé près de Nyangaloulé, canal qui était navigable, fut comblé totalement; et 111e de la Perle fut presque entièrement emportée. Comme on ne fait rien pour préserver le chenal, avant peu il sera tout aussi bas que le Milambé, et ne pourra plus servir à la naviga'.ion.

2. Cet ébène provient du dalbergia sisso, de la famille des légumineuses, section des papilionacées. Quant au gaiac, nous n'avons pas pu découvrir de quel arbre il est question; peut-être cet arbre n'a-t-il pas de nom scientifique. Nous savons seulement par une note du D*" Kirk , insérée dans le bulletin de la Société géographique de Londres, qu'il appartient aux combrétacées ; or le gaïac officinal fait partie des xygophyllées. 11 est toujours intéressant de retrouver le même aspect et les mômes propriétés cliez des végétaux de familles d.fférentes.

{Soie du tradiicteur.)

30 LE ZÂMBÈSE

Le caoutchouc abonde derrière la maison de Choupanga; et la racine de Colombo est très-commune dans le district. L'indigo se propage de lui-même au bord du fleuve, où il pousse abondamment; il est probable qu'on le cultivait autrefois; carde l'indigo manufacturé a été jadis exporté de cette région.

Ou fait icî des balles en caoutchouc dont on se sert pour un jeu qui Ressemble aux fives*, La racine de colombo est dit-on employée comme mordant pour fixer diverses couleurs; mais elle ne ne l'est pas comme bois de teinture.

Nous partîmes le 17 août 1858, pour Tété. De Choupanga à Senna, le Zambèse est très-large et plein d'tles, ce qui rend la navigation peu commode. Il arrivait fréquemment à notre pilote noir, un serf appelé John Scissors , de se tromper et de nous engraver. Sans en éprouver la moindre honte, il s'écriait avec humeur : « Ce n'est pas cela I le chemin est derrière nous. — Il fallait le prendre quand nous étions là-bas, > grommelaient nos Kroomen, qui avaient à démarrer le steamer. Lorsqu'ils élevaient la voix, et parlaient d'une façon un peu rude, la faiblesse de l'esclave apparaissait chez le malheureux pilote. « Je m'en irai; ils me grondent si fort! » disait-il. Celte manière de remplir ses engagements n'est pas rare du tout sur le Zambèse. Nous y avons vu plus d'une fois des équipages, loués pour un trajet convenu d'avance, prendre la fuite avec une partie de la cargaison. Si le négociant ne peut pas se faire justice lui-même, il faut qu'il ge soumette. Jamais on n'obtiendra des Landines qu'ils livrent un esclave fugitif. Ils ont rendu, il est vrai, à M. Azévédo, un esclave qui lui appartenait, et qui avait fui chez eux ; mais il ne l'ont fait qu'à titre de faveur exceptionnelle, et en échange d'un présent beaucoup plus considérable que la valeur du restitué.

Le foyer mal établi de notre steamer consumait une quantité de bois effrayante. Nous commencions à chaufler à deux heures du matin ; et il était rare que nous pussions marcher avant six heures. L'abattage du bois nous faisait perdre en outre beaucoup de temps. Les grands canots du pays, si chargés qu'ils fussent, allaient presque aussi vite que nous; les

1. Littéralement jeux des cinq^ ainsi appelé parce que la balle est envoyée avec les cinq doigts, c^est-à-dire avec la main. {Note du traducteur.)

petites embarcations nous avaient bientôt laissés en arrière; et leurs pagayeurs, se retournant d'un air étonné, prenaient en pitié notre asthmatique, ainsi qu'ils l'appelaient eux-mêmes. La vapeuf était loin de nous épargner du travail ; des bateaux ordinaires, même des pirogues nous auraient rendu le même service, avec moitié moins de peine et à moitié moins de frais. Nous débarquâmes à Chamoara, pour prendre du bois, juste au-dessous du confluent du Chiré. Les montagnes de quartz y sont couvertes d'arbres^ et revêtues d'une herbe gigantesque. Le bouazé, un petit arbre forestier, de l'espèce des polygalas y crott abondamment. Ses beaux épis de fleurs rosées répandent dans l'air un parfum délicieux. On tire de sa semence une trèsbonne huile siccative; et Técorce de ses brindilles fournit une filasse qui est plus belle et plus forte que celle du lin; les indigènes en fabriquent leurs filets de pêche. - La guerre n'était pas encore terminée; Bonga, frère de Mariano, et chef des rebelles, vint à notre rencontre. Il nous traita parfaitement, bien qu'il sût que nous avions emmené le gouverneur, et que nous l'avions guéri de sa fièvre. Instruit de l'objet de notre voyage, il nous assura que nous ne serions pas inquiétés par sa bande. Il nous envoya du riz, deux moutons, une quantité de bois, dont il nous faisait cadeau ; et ne nous mêla aucunement aux hostilités. Les Portugais, moins confiants, interrogèrent avec soin notre pilote, afin de savoir si par hasard nous Q'avions pas vendu de la poudre à Tennemi. Toutefois nous fîmes en sorte de rester en bons termes avec les uns et les autres.

Incapables de remonter avec le Ma- Robert jusqu'à Senna, qui est au bord d'un canal peu profond, nous jetâmes l'ancre à Nyarûuka, petit hameau d'indigènes, situé plus bas, à une distance de six milles, et d'où nous partîmes le lendemain de bonne heure. L'étroit sentier que nous suivions à la file les uns des autres , passe au milieu des jardins, et traverse de petits bois, dont les arbres les plus élevés sont des acacias épineux. Le temps était couvert, d'une fraîcheur agréable, et les petits oiseaux, dans la joie de leurs cœurs, s'envoyaient des chants mélodieux qui ne le cédaient en rien à ceux des oiseaux d'Europe; mais qui semblaient appartenir à une langue étrangère. Nous rencontrâmes sur la route beaucoup d'indigènes; la plupart des hommes étaient armés de lances, d'arcs et de

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flèches, OU d'anciens mousquets. Les femmes portaient des houes à manche court, et allaient travailler dans les jardins. Us se dérangeaient pour nous laisser passer, et nous saluaient avec politesse : les hommes en s'inclinant et en se frictionnant ; les femmes en nous faisant la révérence, même celles qui avaient de lourds fardeaux sur la tète. Rien de singulier comme une révérence faite par des jambes nues ; c'est ébouriffant.

Située à la droite du Zambèse, la ville de Senna est construite sur une plaine basse, ayant dans le fond de charmantes collines détachées. Elle est entourée d'une estacade d'arbres vifs, qui la protège contre ses turbulents voisins. On y trouve quelques grandes maisons , les ruines de plusieurs autres, et une croix, outragée par le temps , qui indique la place où il y avait une église. Un monticule annonce l'endroit où s'élevait un monastère ; et le fort qu'on voit auprès du fleuve, est tellement délabré que les vaches paissent tranquillement sur l'éboulis de ses murailles. Les habitants ne s'en désolent pas; à l'époque où il aurait pu servir, la garnison composée de noirs, avait l'habitude de s'y claquemurer dès qu'elle apercevait l'ennemi, et se tenait coi, laissant les autres se défendre comme ils pouvaient ; d'où il résulte que la population ne voit pas d'inconvénient à être privée de forteresse.

Il n'y a pour ainsi dire point de commerce dans la ville; les marchands de Senna envoient dans l'intérieur des esclaves de confiance pour y chasser l'éléphant, et pour y acheter de l'ivoire. C'est un endroit peu animé qui vous conduit rapidement au sommeil. On est sur d'y gagner la fièvre le lendemain, si par hasard on y a échappé le premier jour.

Mais il n'est rien de si mauvais qui n'ait son bon côté; Senna, comme le reste, a son dédommagement : c'est le lieu natal du Senhor Ferrâo, cet homme d'un si grand cœur, d'une hospitalité si large, d'une bienveillance et d'une générosité sans Uorne.

Le pauvre noir des provinces lointaines, qui traverse la ville, se rend tout droit chez lui, et n'en sort jamais sans avoir été rassasié. Quand la récolle manque, c'est le Senhor Ferrâo qui nourrit les indigènes. Il y a des centaines de ses propres serviteurs qu'il ne voit jamais qu'en pareille occasion ; le seul bénéfice qu'il en tire est d'être leur chef patriarcal, d'apaiser

leurs différends, de venir à leur secours, et de leur sauver la vie quand arrive la famine.

Son père, un homme d'une capacité rare, était gouverneur de Senna, et possédait vers le sud, un immense territoire d'une extrême fertilité qu'on appelle Ghiringoma. 11 l'avait acquis de la façon la plus honnête ; mais le gouvernement ordonna que ce territoire fût divisé, et réparti entre des émigrants, à titre de libres concessions, ne réservant qu'un terrain de deux lieues pour le fils du propriétaire. On a dit, pour justifier ce vol : « qu'il ne convenait pas qu'un sujet eût des possessions plus vastes que celles de la Couronne. > Peu de temps après arrivèrent les Landines qui s'emparèrent de la totalité ; et les spoliateurs furent spoliés à leur tour.

Le Senhor Ferrâo nous reçut avec sa bienveillance habituelle, et nous offrit à déjeuner. Les notables de l'endroit vinrent nous faire leur visite ; ils nous dirent tous que les indigènes cultiveraient le coton sur une grande échelle s'ils trouvaient des acheteurs. Us en ont exporté jadis à Manica, même au Brésil , tant comme matière première que sous forme de tissus. « Quand la terre leur appartient, nous dirent ces hommes dignes de foi, les indigènes se livrent volontiers à l'agriculture et au conamerce. Lorsqu'il y va de leur intérêt, les noirs sont de très-rudes travailleurs. »

Nous avons vu plus tard que cette opinion était celle de tous les hommes énergiques, de tous les settlers' qui avaient de l'activité, de l'initiative, de la conduite, et faisaient de bonnes affaires; tandis que ceux qui restaient sur le dos, à fumer et à boire, étaient pauvres, orgueilleux, méprisables, et se plaignaient invariablement de la paresse des nègres.

Le major Tito d'A. Sicard, un autre Portugais des plus honorables, que nous vîmes chez le Senhor Ferrâo , émit une opinion généralement répandue ; il prétendit que la découverte du Rongoné, par le docteur Livingstone, avait causé la ruine de Quilimané, en ce sens que le gouvernement avait proposé l'abandon de cette localité insalubre, et voulait fonder un nouvel établissement à l'embouchure de ce dernier bras du Zambèse. Il

1. SetUer, premier occupant, celui qui Biarrote sur un terrain vierge, s'y installe et défriche.

34 LE ZAMBÈ8E

ignorait que les habitants de l'ancienne ville' avaient mieux aimé renoncer à toute espèce de fonctions que de se déplacer.

Le major nous exprima le désir qu'il avait de nous assister dans la mesure de ses forces; et nous promit de faire transporter les bagages de l'expédition, aussitôt que la paix serait rétablie; ce qu'il fit généreusement dès que la guerre eut cessé.

En revenant à Nyarouka nous entendîmes un oiseau qui avait le chant du rossignol, et qui épanchait sa voix dans l'air calme du soir.

Une chaîne pittoresque de hautes montagnes commence sur la rive gauche de Zambèse, en face de Senna, et court vers le nord, presque parallèlement au fleuve. Nous vtmes ici, pour la première foig depuis notre retour, la belle antilope qui porte le nom de coudou (tragélaphe strepsicère),

A quelques milles en amont de Senna, se trouve Ttle de Pita, dont la nombreuse population, composée d'indigènes, parait vivre dans l'abondance. Un métis portugais vint nous faire une visite ; il se disait chef de l'tle, et nous apportait quelques épis de maïs vert, qu'il nous donnait comme segouaii. Ce genre de présent, de nature exceptionnelle, consiste en une chose d'une valeur insignifiante que l'on offre pour avoir en retour un objet plus important. Quand un indigène, qui sait compter, a quelque poulet maigre et coriace, ou quelques épis de mais, articles dont la valeur ne saurait être cotée, puisque la douzaine des plus belles volailles se vend ici deux yards de calicot, à trois pence le yard (trente centimes), et qu'on a une corbeille de maïs pour moitié de cette quantité d'étoffe, cet habile indigène transforme son affreux poulet en segouati. Il vous l'apporte avec une effusion de gratitude pour ce qu'il espère vous soutirer en échange y et s'en va mécontent s'il n'a pas reçu -au moins le double de son offrande. Nous fûmes bientôt dégoûtés de ce genre de cadeau ; mais nous avions beau dire à notre homme .- « Vendez -nous cela, nous vous le paierons, » il nous répondait invariablement : < Oh ! non, monsieur, ce n'est pas à vendre; c'est un segouati. »

La chose étant considérée comme une politesse, nous acceptions cet hommage onéreux toutes les fois qu'il nous était adressé par un chef ; mais nous le refusions toiyours quand il venait d'un homme ordinaire.

Au-dessus de Pita, se rencontre un tlot qu'on appelle Nyamotobsi ; lors de notre passage il s'y trouvait une petite tribu de chasseurs d'hippopotames, originaires d'une tie voisine d'où la guerre les avait expulsés. Ils travaillaient tous avec ardeur; quelques-uns d'entre eux faisaient d'énormes paniers où l'on renferme le grain y et dans lesquels se tenait l'ouvrier qui les fabriquait. Avec la politesse si commune parmi les indigènes , le chef ordonna de tendre une natte pour nous protéger contre le soleil; et nous lit voir l'arme qu'il employait pour tuer l'hippopotame. C'est un harpon en fer, de peu de longueur y inséré au bout d'une longue perche. Une corde solide de milola, cet hibiscus, dont nous avons parlé plus haut, le retient fortement, et s'enroule autour de la hampe , à l'autre bout de la* qaelle elle est fixée. Deux chasseurs prennent un léger canot, et s'approchent doucement de l'animal endormi. Celui qui est à l'avant de la pirogue lance le harpon, tandis que l'autre fait reculer rapidement l'esquif, au moyen d'une large pagaie. La force du coup détache le harpon du manche entouré de corde; ce dernier, auquel parfois on joint une vessie , remontant à la surface, indique où est l'animal blessé. Il ne reste plus qu'à expédier la bête qui est sous l'eau;

mais dont on connaît la retraite.

Ces chasseurs d'hippopotames vivent entr'eux, et forment

sous le nom d'Akombouis ou de Mapodzos, une tribu particu-

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liëre dont les hommes s*allient rarement avec les peuplades voisines. Il est probable que cette particularité vient de ce que plusieurs des hordes du Zambèse ont la même horreur pour rhippopotame que lesMahométans pour la viande de porc. Notre pilote y John Scissors, qui appartenait à Tune de ces tribus, n'aurait pas même voulu se servir d*une marmite où l'on aurait fait cuire de cette chair réprouvée ; il aimait mieux supporter la faim jusqu'à ce qu'il pût en trouver une autre. Cependant il se livrait avec ardeur au commerce des défenses de la bête; et faisait ses délices de la chair du marabout , un ignoble mangeur de charogne.

Il arrive souvent à ces chasseurs d'hippopotames de prendre leurs familles , leurs marmites , les nattes qui leur servent de couchettes, de mettre tout cela dans leurs canots , et de partir pour une longue expédition. Arrivés dans un endroit où abonde le gibier y ils se bâtissent des cases ^ur la rive, et y font sécher la viande qu'ils se procurent.

C'est une belle race, à peau Qne, et très-noire, qui ne se défigure jamais par les affreux ornements que Ton voit chez d'autres peuplades.

Malgré nos instances le chef refusa de nous vendre un de ses harpons ; la guerre avec Hariano lui interdisant l'accès de la rive où croissent les milolas.

Il ne croyait pas que les blancs et les noirs fussent les enfants du même père ; car , disait-il : « Nous avons beau nous laver, notre peau ne devient pas blanche. » En retour d'un bout de calicot dont nous lui fîmes présent, il nous donna du maïs, et d*excelient poisson.

Nous voici au mois d'août; la chaleur croit d'une manière constante, et les matinées brumeuses deviennent rares. Une forte brise, se terminant par un coup de vent, remonte chaque nuit le Zambèse. Il y a quelques semaines, elle se levait dans l'après-midi; puis elle est venue plus tard; maintenant c'est vers minuit qu'elle arrive. Elle est si violente qu'elle ouvre brusquement la porte de nos cabines; mais elle dure peu, et un calme plat lui succède.

Le gibier devient de plus en plus abondant. Lorsque nous allons chercher du bois nous voyons des troupes de zèbres et de dauws, d'antilopes à pieds noirs, ou pallahs (antUope melanopus)

de warterbucks {egoceros Mypsiprymnus) et de cochons sauvages ; enfin des traces de buffles et d'éléphants.

Sur la rive droite, un village appelé Ghiramha-Dembé est complètement désert; quelques vieux fusils indiquent la place où jadis s'élevait une estacade. Un peu plus haut, nous voyons près du fleuve un magnifique baobab, dans lequel on « taillé une caverne de la dimension d une grande case ; il s'est revêtu d'écorce à l'intérieur, aussi bien qu'au dehors. Lorsque les chênes de nos forêts sont creux ils pourrissent, ou n'oflrent plus que du bois mort dans la partie attaquée; celle-ci dans tous les cas est à découvert. Le baobab exsude une nouvelle écorce à l'endroit où il est dépouillé de la sienne , et tapisse de même les parties du bois mis à nu; si bien que la cavité du chêne qui, en Angleterre, porte le nom de Forest-Queen (Reine de la forêt), serait bientôt doublée d'écorce si elle existait dans le tronc d'un baobab.

Les portions du Zambèse appelées Chigogo et Chipanga, traversent des plaines marécageuses où Ton aperçoit accidentellement quelques bouquets de palmiers, et un petit nombre d'acacias épineux. Le fleuve en cet endroit a une expansion de trois à quatre milles de large, d*où surgissent une quantité d'tles, parmi lesquelles il est difficile de naviguer; difficulté qui cesse à Tépoque des grandes eaux.

En face de nous une chaîne de hautes montagnes, venant du nord-est, rejoint le lit du fleuve; elle le traverse et le comprime entre les murailles d'une passe étroite qu'on appelle la Gorge de Lupata. Suivant les Portugais, le Ma-Robert ne devait pas pouvoir y triompher du courant; mais comme celui-ci n'avait qu'une vitesse de trois nœuds à l'heure, et que nous étions secondés par une forte brise , la vapeur et les voiles nous le firent remonter sans peine. Les canots pesamment chargés mettent deux jours à franchir cette gorge. Un courant circule autour des pointes rocheuses de Kangomba et de Ghifoura; il en résulte des remous et des tourbillons qui mettent en péril les embarcations des indigènes; on les aide à se tirer de ce mauvais pas en les hâlant avec de longues cordes.

Les rameurs déposent de la farine sur ces rochers afin d'àpajser, par cette ofirande, les dieux turbulents qui président à ces écueils, où bon nombre de canots ont péri. On nous dit tout

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bas que les Portugais , nés dans cette région , ôtent leurs chapeaux à ces divinités du fleuve , et gardent un silence solennel quand ils passent dans ces lieux. Parvenus sains et saufs de l'autre côté des promontoires , ils déchargent leurs mousquets, et donnent la goutte à leurs rameurs; ce que nous faisons nousmêmes.

A en juger par les traces de buffles et d'éléphants que nous voyons, ces animaux doivent être nombreux à Lupata, et la tsétsé y est commune ; nous avons souvent observé cette coïncidence. Un cheval, qu'on envoyait de Quilimané au gouverneur de Tété, remontait le Zambèse en canot ; arrivé aux dangereux promontoires on le débarqua de peur de naufrage; il traversa lapasse en plein jour, fut piqué par la tsétsé, et mourut peu de temps après. On supposa que l'air de Tété ne lui convenait pas.

Les courants sont plus foits en amont de Lupata qu'en aval de cette gorge. Le pays devient montagneux; il est plus pittoresque et renferme plus d'habitants. A quelques milles de Tété s'élevaient , il y a quelques années , des maisons de pierre assez nombreuses qui ont été détruites par les indigènes, et dont on ne voit plus que les ruines. Au moment où nous approchons de la ville, une foule assez considérable, presque entièrement composée de noirs , apparaît sur la berge ; elle regarde notre steamer d'un air ébahi ; ceux qui occupent les premières places expUquent aux autres comment nous avançons, et cherchent à se faire comprendre en imitant le mouvement des roues avec leurs bras.

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