CHAPITRE U
Rencontre des Makololos'. — Meurtre de six d'entre eux par Bonga, fils de Nyaudé. — Ravages exercés par la petite vérole. — Makololos secourus par le major Sicard. — Incorrigibles. — Superstitions relatives au mangnier, au café, à l'obtention de la pluie. — Esclaves retenus par les liens de famille. — Esclavage volontaire. — Cruauté des métis. — Passion des indigènes pour le commerce. — Pratique de la médecine.
— Docteurs es- éléphants, ès-crocodiles. — Docteurs consultant les dés.
— Senna et Tindigo. — Mines d'or, de fer et de charbon. — Rapides de Kébrabasa. — Enduit brillant et noir sur des rochers. — Tribu des Badémas. — Récit d'un voyageur. — La rivière Louia. — Chair d'hippopotame. — Marche difficile. — Sommeil curatif. — Coup de soleil» ~ Cataracte de Moroumboua. — Examen et relevé de Kébrabasa.
Le 8 septembre 1858 Tancre fut jetée dans le Zambèse à la hauteur de Tête, et le D' Livingstone descendit dans le canot afin de se rendre à terre. A peine fut-il reconnu par les Makololos, cpie ces derniers accoururent à sa rencontre, et manifestèrent la joie la plus vive. Quelques-uns s'élançaient pour l'embrasser; mais les autres leur criaient: c Ne le touchez pas, vous gâteriez ses habits neufs I » Venus à bord, les cinq principaux d'entre eux écoutèrent avec douleur, mais avec calme, l'histoire du pauvre Sekouébou que j'emmenais en Europe, et qui mourut à l'tle Maurice*. « On meurt partout, » dirent-ils quand ce récit fut achevé; puis ils racontèrent que, n'ayant perdu aucun des leurs pendant la première année, cette chance avait excité la jalousie des habitants ; que ces derniers leur avaient jeté un sort, et que
1 . Ma, Ba, A , changés en Voua par les Arabes , étant la marque du pluriel , nous n'avons pas cru, dit l'auteur, devoir ajouter d> aux noms qui avaient ce préfixe, tels que Makololo, Mangauja, Batoka, Matébélé, Babisa, Bahoué, Ajahotia. Hais comme le texte ne nous dit pas quel est le singulier de ces noms, et qu'on y trouve un MàkololOy un Batoka, un Barotséy nous mettrons un s quand il y en aura plusieurs, ainsi qu'on le fait pour Touareg , bien que ce mot soit le pluriel de Targui. (Note du tradticteur.)
2. Voir Explorations dans VAfrigue australe j pages 743 et suivantes.
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trente de leurs compagnons étaient morts de la petite vérole. En outre y six des plus jeunes, fatigués de couper du bois pour une maigre pitance , résolurent d'aller danser devant les chefs du voisinage, et de gagner ainsi quelque chose. « N'y allez pas, disaient les autres ; nous ne connaissons pas les gens de ce pays-ci. » Ils n'en partirent pas moins, et se rendirent auprès de Ghisaka, un métis qui résidait à peu de distance vers le nord, et qui avait mis le feu, quelques années avant, à toutes les villas portugaises de la rive gauche du fleuve. Ils allèrent ensuite chez Bonga, fils d'un autre chef mulâtre, qui bravant le gouverneur de Tété, avait construit une estacade à l'embouchure de la Louénya, située à quelques milles au-dessous du village portugaise Ayant appris des Hakololos qu'ils arrivaient de Tété, Bonga leur fit mauvais accueil : « Pourquoi venez-vous, dit-il ; vous demeurez chez mon ennemi ; vous apportez un sortilège qui me fera mourir. « En vain ils assurèrent qu'ils n'avaient rien de commun avec les Portugais, qu'ils étaient étrangers, venus de bien loin, avec un Anglais dont ils attendaient le retour; Bonga les fit mettre à mort. < Nous ne nous plaignons pas des trente victimes qu'a faites la petite vérole, ajoutèrent ceux qui nous apprenaient ces tristes nouvelles; ils ont été pris par le Marimo (l'Être suprême); mais notre cœur souffre pour les six jeunes gens qui ne devaient pas mourir; et que Bonga nous a tués. »
Demander réparation, et faire punir l'auteur du meurtre, on n'y songeait même pas. Bonga avait pris un officier de l'armée portugaise, et le condamnant à des travaux serviles, lui avait fait piler du maïs; aucun châtiment n'avait puni cette offense. On avait, au contraire, décerné à Bonga le titre honorifique de capitaine, dans l'espoir de s'en faire un allié ; mais il n'en avait pas moins gardé son estacade.
L'un des Makololos fit observer « qu'ils avaient de la viande ; ils auraient désiré que ce fût du bœuf; mais ce n'était que du cochon. Le docteur voudrait^il en manger? — Est-ce que cela se
1. Le nom de Bonga, qui signifie chat-tigre, ne s'applique pas ici au frère de Mariano , dont Testacade se trouvait à l'embouchure du Moutou. n désigne le fils de Nyaud^, qui pendant que toutes les forces portugaises étaient réunies sur les bords de la Louénya, fut envoyé par son père à Tôté, et brûla tout ce village, à l'exception de Téglise et du fort.
demande? reprit un autre; s'il n'en veut pas, cela sera pour ses gens. » Ils se levèrent pour partir, et l'un d'eux ajouta: « Nous dormirons cette nuit. »
L'hôtel du gouvernement fut mis à notre disposition avec beaucoup d'obligeance par le major Tito d'Araujo Sicard. C'est une maison de pierre, à un étage, couverte en chaume, ayant pour croisées des stores de calicot, et pour plancher delà terre battue.
Les Makololos y transportèrent nos bagages; Singéléka, le ménestrel de la bande, suivit les porteurs en agitant les clochettes du pays natal, et en chantant des couplets énergiques, faits pour la circonstance.
On se rappelle qu'à l'époque où Livingstone revint en Angleterre, le bruit se répandit que le gouvernement portugais avait donné des ordres pour que les Makololos fussent défrayés par l'État jusqu'au retour du docteur. Cette conduite généreuse du Cabinet de Lisbonne avait touché beaucoup d'Anglais, et soulagé l'esprit du docteur d'une vive inquiétude. Rassuré à cet égard, celui-ci prit tout le temps de rédiger la relation de son voyage, avant de se remettre en route pour continuer son œuvre. Quand le gouvernement britannique promet une chose, sa parole n'est mise en doute par aucun de ses nationaux ; il en résulte que les Anglais ont le tort d'ajouter foi aux assurances des cabinets d'une moralité moins sévère. Les Makololos n'entendirent jamais parler des secours promis; et le gouverneur de Tété pas davantage. Les fonctionnaires, eux-mêmes, attendaient leur traitement depuis plusieurs années; et prétendre leur faire nourrir une centaine d'individus était, de la part du gouvernement portugais, se montrer généreux aux dépens de la bourse d'autrui, genre de bienfaisance qui d'ailleurs n'est pas très-rare. Les pauvres Makololos en furent réduits à couper du bois, et à le colporter dans le village, où ils demandaient quelques denrées en échange. Ne recevant rien de Mozambique, ils seraient tombés dans une misère profonde sans la générosité du major Sicard. Celui-ci leur donna de la terre, des houes pour la cultiver, et leur fournit des vivres, en attendant la moisson*.
Le village de Tété a pour assise un coteau de grès, situé sur
1. Déjà en 1866, le major Sicard s'était montré fort généreux pour le docteur Livingstone et pour ses Makololos. Voir Eisplorations dans ^Afrique australe , page 687. (Note du traducteur.)
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la rive droite du Zambèse, dont la largeur est ici de neuf- cent soixante yards (près de neuf cents mètres). Des ravins peu profonds, suivant une ligne parallèle à celle du fleuve, sillonnent le coteau, et forment les rues ; car c'est à la crête de ces ravines que les maisons sont construites. A l'exception d'un étroit sentier, la surface de ces rues, lorsque nous arrivâmes, était complètement envahie par l'indigo; on aurait pu en recueillir des tonnes. Le fait est que Tindigo, le séné, le datura stramonium, et une espèce de casse sont les mauvaises herbes de l'endroit; il faut les arracher et les brûler tous les ans pour nettoyer le sol qu'on veut mettre en culture.
Une muraille de pierre et de boue entoure la ville, qui n'est habitée que par la colonie ; c'est à Textérieur que vivent les indigènes. Le fort et l'église, situés près du fleuve, servent tous deux à la défense des habitants.
La population blanche est restreinte, et l'on peut dire choisie, car la plupart de ceux qui la composent sont ici en vertu d'un jugement qui les a chassés du Portugal, au grand avantage de leurs concitoyens. L'élément militaire y prédomine; les convicts, et les soldats classés sous le nom d'incorrigibles , ont une solde trés-faible, et tirent leurs principales ressources des produits que leurs noires épouses obtiennent de leurs jardins. On peut se figurer l'état moral d'une pareille société. Les officiers eux-mêmes touchent rarement ce qui leur est dû par l'État; mais ils s'arrangent de manière à épouser les filles ou les veuves de riches négociants, et font le commerce d'ivoire, au moyen des esclaves qu'ils ont acquis de la sorte.
Une sécheresse désolante se produit fréquemment dans la banlieue de Tété; et la récolte y est souvent compromise. Cela peut venir, au moins en partie, de ce que la ville est placée entre deux chaînes de montagnes, courant du nord au sud, et qui paraissent exercer sur les nuages une puissante attraction. On voit souvent pleuvoir sur ces montagnes, alors qu'il ne tombe pas une goutte d'eau dans la ville, non plus que dans le voisinage.
La première saison que nous passâmes à Tété fut précisément sèche. Trois fois les pauvres femmes avaient ensemencé leurs jardins, et sans qu'il y parût ; les plantes à peine levées mouraient immédiatement. Un quatrième semis avait eu le même sort, quand les habiles de la localité découvrirent ce qui chassait les
nuages : c'était notre pluviomètre. Nous Tavions établi dans notre jardin ; et ce malheureux instrument, qui passait pour effrayer la pluie, nous fît regarder comme des oiseaux de malheur. A leur tour, les Makololos mettaient la sécheresse sur le compte des habitants. < Us ont chez eux, disaient-ils, une quantité de sorciers qui ne veulent pas laisser pleuvoir. »
La population africaine est généralement superstitieuse ; mais celle de Tété Test d'une façon particulière. Composée d'étrangers appartenant à des peuplades diverses, toutes les superstitions y convergent, et forment un foyer auquel se brûle la dose de sens commun que pouvaient avoir les métis. Ils croient à une foule d'esprits malins, vivant dans l'eau, dans l'air, dans la terre, engeance invisible et mauvaise qui n'a d'autre plaisir que de torturer les hommes. Heureusement que cette engeance maudite a un faible pour la bière, et un énorme appétit, d'où il résulte qu'on peut l'apaiser de temps à autre, en lui offirant à boire et à manger. Le serpent est pour eux l'objet d'un culte; et d'horribles images de ce reptile sont attachées dans les cases où il se trouve des malades.
Ceux des Africains dont l'intelligence est pure de toutes ces sottises, croient à un Être suprême qui a créé toute chose, qui habite au-dessus des astres, et qu'ils appellent Moroungo; mais ils ne l'invoquent jamais, ne savent rien des relations qu'ils ont avec le Grand-Esprit, ni de l'intérêt que celui-ci porte aux hommes. Suivant eux, les esprits de leurs ancêtres sont tous bons ; et, en certaines circonstances, les secondent dans leurs entreprises. Quand un homme s'est coupé les cheveux, il a soin de les brûler ou de les enterrer secrètement, de peur qu'un sorcier, ou un individu qui a le mauvais œil, ne vienne s'en emparer et ne s'en serve pour l'affliger de maux de tête. Ils croient à la vie futiu'e ; mais ne savent rien de l'état du barimo, ainsi qu'ils nomment l'esprit du défunt.
Le manguier croit d'une manière luxuriante au-dessus de Lupata, et fournit une ombre épaisse. Son fruit délicieux, meilleur en cet endroit que sur la côte, nourrit pendant une partie de Tété les indigènes qui en prennent soin. Comme il y a de ces arbres qui donnent en novembre, et d'autres en mars, tandis que la force de la production est entre ces deux époques, en a des mangues en abondance pendant quatre mois de Tannée.
kk LE ZÂMBËSE
Les indigènes les aiment beancoup; malgré cela rien ne les décide à planter un manguier. Ils sont intimement convaincus que celui qui fait venir un de ces arbres ne tarde pas à mourir.
Les Makololos, ainsi que les indigènes, aimaient ce fruit avec passion ; mais lorsqu'au moment du départ nous leur conseillâmes d'en prendre des noyaux pour les planter chez eux, ils refusèrent, en disant « qu'ils ne voulaient pas mourir encore, > tant ils s'étaient pénétrés de cette croyance que ce serait commettre un suicide. Une autre superstition, répandue même parmi les Portugais originaires de Tété, veut que celui qui plante un caféier n'ait plus de bonheur à espérer en ce monde ; ils prennent cependant du café, et n'en paraissent que plus heureux.
La sécheresse continuant toujours, un chef du voisinage pratiqua diverses manœuvres pour évoquer la pluie ; mais ses incantations restèrent sans résultat. A son tour, le curé de Tété, un Goanais, voulant satisfaire ses compatriotes, annonça une procession en l'honneur de saint Antoine, afin d'obtenir de l'eau par l'entremise du bienheureux. La première supplique demeura sans réponse. Pour la seconde, on prit mieux ses mesures; et la procession qui, cette fois, avait eu lieu après la nouvelle lune, fut suivie d'une averse tellement copieuse, que le toit de chaume de notre hôtel en fut effondré. Il en résulta que la semaine suivante le bienheureux saint Antoine reçut une couronne d'or du prix de vingt-deux livres (cinq cent cinquante francs), pour avoir procuré cette pluie si nécessaire.
Nous n'avons jamais regardé avec mépris les rites d'aucune église; mais dans cette occasion l'irrévérence allait tellement loin, — les fidèles agenouillés se livraient entre les répons à des rires et à des plaisanteries incroyables, et ne cessaient même pas leurs grimaces en marmottant VOra pro nobis, — qu'il nous vint malgré nous à l'esprit que s'ils ajoutaient foi, ainsi que les indigènes, à l'évocation des nuages, ils ne croyaient pas à autre chose.
Ici la plupart des arbres produisent leurs feuilles au mois de mai, époque où l'hiver commence, et restent dépouillés jusqu'aux pluies qui arrivent en novembre. Plusieurs d'entre eux ont la curieuse habitude de se réveiller plus tét, comme si d'instinct ils comptaient sur la pluie. Ainsi au commencement d'oc-
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tobre, quand la sécheresse est à son comble, alors qu'il u'y a pas une goutte de rosée, ils commencent à émettre des bourgeons ; et les voilà poussant, en quelques jours, des feuilles de teintes diverses, parfois même des fleurs brillantes. C'est de la même manière que les arbres devancent, à ce que l'on dit, la venue du printemps dans les régions arctiques, et y déploient des feuilles nouvelles en un moment oh la terre est gelée à une profondeur plus grande que celle où descendent les racines.
Les Portugais ont un grand nombre d'esclaves, qui tous ont les vices ordinaires de leur caste, et sont menteurs, voleurs et dissolus. En général les Portugais sont des maîtres humains. Il est rare qu'ils fassent subir un traitement cruel aux hommes qui leur appartiennent, ce qui peut venir autant de leur bonté d*ftme que de la crainte de perdre leurs esclaves en les poussant à fuir, ns n'achètent pas un adulte sans faire eu même temps l'acquisition de toute sa famille, du moins autant que possible. Ils s'efforcent ainsi de l'attacher à sa nouvelle résidence par les liens domestiques. Déserter, en pareil cas, serait abandonner tout ce qui lui tient au cœur ; et cela pour recouvrer une liberté qu'il perdrait probablement au premier village; car le chef pourrait bien s'emparer de lui, et ne se ferait pas scrupule de le revendre
comme esclave.
Nous connaissons un singulier exemple de servitude volontaire. Un nègre, appelé Chibanti, jeune homme actif et plein d'intelligence, qui nous pilotait sur le Zambèse, nous dit un jour qu'il s'était vendu lui-môme. Nous lui demandâmes ce qui l'y avait décidé ; il nous répondit qu'il était seul au monde, qu'il n'avait ni père ni mère, aucun parent qui pût lui donner un verre d'eau s'il était malade, ou à manger s'il avait faim. Il alla donc se vendre au major Sicard, un bon maître, dont les esclaves ont peu de travail et une nourriture abondante. « Je reçus, dit-il, en payement trois pièces de calicot de trente- trois yards chacune ; j'achetai un homme , une femme et un enfant qui me coûtèrent deux pièces d'étoffe ; il m'en resta une de bénéûce. » Ce capital, joint au travail de son petit cheptel, lui avait permis d'accroître le nombre de ses esclaves ; et au bout de deux ans il en possédait assez pour former l'équipage d'un grand canot. Son mattre, qui avait de l'ivoire à transporter à Quilimané, le chargea de cet envoi, et lui donna de l'étoffe pojir
louer des rameurs. Il prit naturellement ses propres esclaves^ retira de cette affaire un proQt considérable; et trouva qu'en se vendant il avait fait une excellente spéculation; car il n'avait pas même à se nourrir; et s'il tombait malade, son maître le ferait soigner.
Des noirs parfois sacrifient leur qualité d'hommes libres, et deviennent esclaves sans autre cérémonie que de rompre une lance devant celui qu'ils prennent pour mattre. Un officier portugais, mort depuis cette époque, avait décidé l'un de nos Makololos à se fixera Tété, au lieu de partir avec les autres, et cherchait à lui faire briser une lance devant lui, formalité bien simple mais significative, par laquelle notre homme se serait reconnu esclave. Celui-ci avait trop de finesse pour donner dans le panneau , et conserva sa liberté ; c'était un grand docteur-èséléphants; il accompagnait les chasseurs, leur disait quand il fallait attaquer la béte, et leur donnait des talismans infaillibles pour le succès de l'entreprise.
Loin de ressembler à leurs pères, les métis portugais sont des mg,|tres impitoyables ; leur brutalité envers leurs esclaves est un fait reconnu, et justifie cette parole d'un Portugais rempli d'humanité : < Dieu a fait les blancs. Dieu a fait les noirs; c'est le diable qui a fait les métis. »
Les officiers et les marchands envoient des bandes d'esclaves sous la conduite d'un homme sûr, pour chasser l'éléphant et acheter de l'ivoire; ils leur donnent une certaine quantité de verroterie, de cotonnade, etc., dont le prix doit être représenté par un certain nombre de défenses.
C'est une bonne fortune pour les chasseurs quand l'animal est tué près d'un village ; ils y trouvent non-seulement à échanger la viande de la béte contre de la bière et de la farine ; mais encore à faire emplette d'ivoire, ce qui est une occasion de dépenser beaucoup de temps, de boisson et de paroles.
La plupart des Africains ont la passion du commerce ; ils s'y livrent avec ardeur, et plutôt par amour de la chose que pour le profit qu'ils en retirent. Un négociant de Tété nous disait que les indigènes lui apportaient souvent une défense, qu'ils réfléchissaient au prix qui leur était offert, voulaient davantage, débattaient le marché, se retiraient à l'écart pour se demander conseil, et partaient sans rien conclure. Le lendemain ils vont
chez un autre, exposent leurs conditions, réfléchissent, parlent, se consultent, ne finissent rien, et continuent ce manège sans plus de résultat, jusqu'au moment où n'ayant plus personne à voir, ils cèdent la précieuse défense pour un prix souvent inférieur à celui qu'ils en ont trouvé d'abord. Ce qui les pousse à faire traîner l'affaire, c'est Timportance que leur donnent à leurs propres yeux les cajoleries des négociants, qui les flattent pour les amadouer, importance qu'ils préfèrent même à leur intérêt.
La médecine est exercée dans le pays sur une très-grande échelle ^ Indépendamment des praticiens réguliers, qui ont de ' l'expérience, connaissent la nature et l'effet de certains médicaments, et rendent de véritables services» il y a les spécialités. Par exemple les docteurs-ès-éléphants, qui préparent une drogue réputée indispensable à quiconque veut attaquer le noble et sagace animal. Pas un chasseur ne s'aventurerait dans cette périlleuse entreprise sans être muni de ce talisman. Les docteursès-crocodiles vendent un spécifique non moins nécessaire, qui protège son possesseur contre le redoutable amphibie. Pendant notre séjour à Tété, il nous arriva, sans le vouloir, d'oflenser les docteurs de cette dernière école en tirant sur une de leurs bêtes, qui se chauffait au soleil. Très-irrités, les doctes personnages vinrent trouver les Makololos, et demandèrent à grands cris pourquoi l'homme blanc avait tué leur animal.
Un soir nous avions appâté un hameçon avec un chien, l'un
des morceaux de prédilection du crocodile ; mais les docteurs
rtnrent détacher l'appât ; car ils protègent leur monstre , en
yertu de ce principe, que plus il y a de crocodiles, plus on vend
^® ia drogue qui met à l'abri de leurs atteintes. Peutrêtre aussi
préféreraient-ils manger la proie eux-mêmes. Dans ces parages,
^^^ï que dans la mer du Sud, beaucoup d'indigènes mangent
^^ chien sans se préoccuper de la nourriture de celui-ci.
*^^ïi moins en faveur auprès des Portugais que des natifs, le
*^*^ ou docteur-ès-dés, est l'un des princes de la corporation.
Iflî " ^l ne faut pas oublier que dans cette région la médecine comprend toujours çjj^itement moral. Non-seulement elle s'occupe des maladies , mais encore des etrt ^^*^ el des désirs. Elle fait les exorcismes, conjure les périls, apaise les Esprits, çj^^tktie le succès. Par ce motif il n'y a qu'un mot pour désigner le remède et le ^^e. les drogues et les talismans. {Note du tradueieur.)
La police rentre dans sa spécialité ; c'est lui qui recherche les voleurs. Quand une chose a disparu il se rend à Tendroit où le vol a été commis; il examine les lieux, jette sesdés, attend quelques jours, et moyennant salaire, dénonce le larron. Il est assez rare qu'il se trompe ; car ne se fiant pas complètement à sa science, il a partout des agents secrets, dont les démarches, les questions, les renseignements personnels le mettent à même de découvrir le coupable.
Depuis l'introduction des armes à feu, des docteurs-ès-mousquets, ont surgi, et vendent le médicament qui fait les habiles tireurs. Il y a les docteurs-ès-pluie , ès-naufrage, etc. Tous les spécifiques de ces différentes écoles sont de petits talismans , ^ dont la vente appartient aux docteurs. Us se portent suspendus au cou, et préservent du mal celui qui en est pourvu. Quelquesunes de ces amulettes renferment la drogue efficace ; les autres ne font qu'en accroître la puissance ; mais plus on en possède plus on est protégé.
L'indigo, ainsi que nous l'avons dit, croît d'une manière luxu riante dans les rues de Tété ; il y acquiert trois ou quatre pieds de hauteur; il en est de même pour la casse de Senna^ Les habitants n'en tirent aucun parti; néanmoins ils trouvèrent mauvais que nous eussions fait cueillir des échantillons de ces plantes, par les Makololos.
Un coton de première qualité est cultivé par les indigènes ; mais sur une très-petite échelle, et n'est employé qu'à la fabrication d'une étoffe grossière. Autrefois les Portugais le faisaient recueillir, à très-bas prix, et l'échangeaient dans le Manica pour de la poudre d'or. C'est maintenant le calicot de provenance étrangère qui est usité comme article d'échange.
Une tribu voisine cultive la canne, et fabrique un peu de sucre; mais les rouleaux de bois dont elle se sert pour l'extraction du jus sont tellement primitifs, elle s'entend si mal, en outre, àépurer le sirop qu'elle n'obtient qu'un produit très-inférieur.
Le fer magnétique, ainsi que le charbon de terre, abonde aux environs de Tété. Une couche de houille que nous- avons pu mesurer, sur la tranche d'une falaise, y présente vingt-cinq pieds
1. Suiyant le docteur Hooker, ce serait la Cassia acutifoha, celle qui fournit le séné du commerce. {s^^te du traducteur.)
d'épaisseur. Le charbon de cette couche, essayé dans le foyer du steamer, y brûla bien dès la première expérience. Les cendres, toutefois, renfermaient une masse de résidus schisteux. Supposant que cela pouvait tenir aux agents atmosphériques, dont rinfluence s'exerçait depuis des siècles sur la paroi de cette veine, nous forâmes un puits à une dizaine de mètres, et il fut constaté que le charbon s'améliorait à mesure que la fouille était plus profonde.
On trouve de Tor dans le lit des rivières à deux jours de marche de Tèté. Les indigènes en connaissent parfaitement la valeur; mais il est rare qu'ils se donnent la peine de le recueillir; et quand ils le font ils ne creusent jamais à plus de quatre ou cinq pieds ; ils redoutent Téboulement du sable, et ont peur d'être enterrés tout vifs. A Tépoque oCi les trafiquants se rendaient aux lavages d'or avec des centaines d'esclaves le produit était considérable; maintenant il se réduit à fort peu de chose. Ces terrains aurirères ont toujours été possédés par des tribus indépendantes. On n'y a jamais fait de tranchées profondes, comme cela se pratique en Australie ou en Californie ; et des bassins de bois pour laver le métal, sont les seules machines que les mineurs de ce pays-ci aient jamais employées*
D'après ce qu'on nous en avait dit, les rapides de Kébrabasa éveillaient tellement notre curiosité que nous étions bien décidés 4 nous y rendre; et nous profitâmes de ce que le fleuve était plus bas que d'habitude, pour aller voir ces rochers pendant qu'ils étaient à découvert. Nous y arrivâmes le 9 novembre. De Tèté au Panda Mokoua, où s'arrête la navigation, le pays est montueux, et boisé sur les deux rives. Le Panda Mokoua, situé à deux milles au-dessus des rapides, est une montagne coiffée de dolomite, qui renferme des mines de cuivre.
Parmi les arbres de la forêt, le baobab, remarquable entre tous, se distinguait non-seulement par sa masse, qui aurait fait prendre ses voisins pour de simples arbustes, mais aussi par son écorce d'une teinte exactement la même que celle de la syénite égyptienne.
Le baobab caverneux, dont nous avons parlé plus haut, mesurait soixante-quatorze pieds de circonférence; l'un de ceux que nous vîmes en allant aux rapides, en avait quatre-vingtquatre ; et il y en â de cent pieds de tour sur la côte occidentale.
Leur grosseur prodigieuse a fait croire à plusieurs personnes que ces baobabs étaient plus anciens que le déluge de Noé : d'où elles ont conclu que ce déluge n'avait jamais eu lieu. Hais nous avons examiné des centaines de ces colosses; et malgré leur dimension, le nombre de leurs anneaux concentriques nous a prouvé que les plus volumineux de ces arbres, dont le bois est si tendre, n'ont pas plus de quinze cents ans*,
La chaîne élevée de Kébrabasa, formée en grande partie de montagnes coniques, revêtues d'arbres malingres, traverse le Zambèse, et l'enferme dans une gorge rocailleuse d'environ quatre cents mètres de large. Au fond de cette gorge, que les eaux remplissent à l'époque où elles débordent, sont des masses rocheuses entassées péle-méle dans un état de confusion indescriptible. La gravure ci -jointe ne donne qu'une faible idée de la scène, en ce sens que les montagnes qui enserrent le fleuve ne s'y trouvent pas.
C'est la syénite qui domine; quelques parties de cette roche, disséminées dans la masse, sont d'une belle couleur de lapislazuli ; quelques autres sont grises. Les blocs de granit rose abondent également; et ces énormes débris, joints à des roches métamorphiques tordues et enchevêtrées, précipitées çà et là dans tous les sens, offrent un exemple de dislocation et de désordre qui comblerait de joie un professeur de géologie. A l'époque où le Zambèse est débordé, tout ce chaos disparaît, et la surface du fleuve n'est pas moins unie en cet endroit qu'en aval des rapides, où sa largeur est d'un demi-mille, c'est-à-dire de huit cents mètres.]
Dans la saison sèche, le courant occupe le fond d'une cunette, dont les bords^ pendant la saison des crues, ont été po< lis et cannelés parles eaux tourbillonnantes, comme la margelle des vieux puits d'Orient par le frottement de la corde. En maint endroit ce sillon d'écoulement n'a pas plus de quarante à cinquante yards'; il forme de brusques détours, se dédouble parfoi?, et produit de petites cataractes. Nos mâts, bien qu'ils
1. W OIT Explorations dans V Afrique australe, page 183, où de curieux détails sont donnés sur Textrême vitalité du baobab.
î. Le yard, composé de trois pieds anglais, représente un peu plus de 91 centimètres (0,9J4).
eussent trente pieds de hauteur, n'arrivaient pas au niveau qu'atteint le fleuve à l'époque des grandes eaux ; et la sonde descendait à dix brasses sans y rencontrer le fond.
Des trous cylindriques, de la dimension d'un puits, sont creusés dans les parois de la gorge; leur profondeur est si grande en certains endroits, que lorsqu'une roche surplombante empêche le soleil d'y pénétrer, l'eau y est complètement froide. Quelquesunes de ces galeries sont percées à jour comme un tunnel; et, nous le répétons, les parois du chenal sont aussi bien polies que si elles l'avaient été parles moulins d'Aberdeen. Il faut que la pression de l'eau soit énorme pour que pareil effet se produise. Elle a enfoncé dans les creux, et dans les fissures, des cailloux roulés, qui n'ont pas l'air de tenir, et qu'on ne peut détacher qu'avec le maillet. Ce que nous avons vu ici de la puissance de l'eau peut donner une idée de l'action des milliers de cataractes qui existent sur la terre.
Au dire des Portugais que nous avions questionnés sur le Kébrabasa, quelques rocs détachés, au nombre de trois ou quatre, y surgissaient du fleuve, et un steamer pourrait aisément franchir la passe, bien qu'elle fût dangereuse pour les canots des indigènes. Ils ajoutaient que si, avec la mine, on faisait sauter un ou deux de ces rocs, on passerait alors sans difGculté.
Après avoir péniblement exploré huit ou dix milles de ces rapides, nous revînmes à bord persuadés que le simple examen des cataractes demanderait plus de travail que nos Portugais n'en croyaient nécessaire pour les faire disparaître. C'est pourquoi nous redescendîmes le Zambèse, afln de prendre des vivres, et de lious préparer à une étude plus sérieuse de cette gorge.
Repartis le 22 novembre pour le KébrabasaS nous étions le 24 au pied des montagnes. La journée s'avançait; on jeta l'ancre au milieu du courant. Jamais les canotiers ne passent la nuit sur le fleuve; ils abordent tous les soirs. Les habitants de Chidima, qui occupent la rive droite, et sont des Banyais, gens indépendants, accoutumés à regarder les marchands portugais
1. Les indigènes appellent cet endroit Kaora-basa (fin ou rupture du service) ; le nom de Kébra, que lui donnent les Portugais, signifie la même chose. Ici en effet la navigation est interrompue; les grands canots déchargent leurs marchandises, dont le transport se fait.par terre jusqu'à Chicova.
52 LE ZÂMBÈSE
comme leurs tributaires, surpris de nous voir manquer à Tusage, en conçurent des soupçons. A la chute du jour ils nous crièi^nt de la rive : « Pourquoi restez-vous sur l'eau , et ne venez-vous pas dormir à terre, comme font tous les autres ? »
Nos Makololos, qui se sentaient aussi indépendants que les Banyaïs, leur répondirent : « Nous sommes retenus au fond de l'eau par du fer ; vous voyez bien que nous ne ressemblons pas à vos Bazoungous*. »
Cette insinuation, légèrement amplifiée, nous sauva du tribut. Il est agréable de faire un présent; mais les Banyai's privent les étrangers de ce plaisir en transformant le cadeau en amende ; le ton dont ils réclament est si arrogant qu'il n'y a qu'un marchand transi de peur qui puisse supporter leur insolence. Ils refusent souvent de toucher à ce qui leur est offert ; ils le rejettent, se moquent du marchand d'esclaves, et lui ferment le passage jusqu'à ce que le tribut soit arrivé aux dernières limites.
Le lendemain, ayant pris terre, nous partîmes pour notre exploration. Un Portugais indigène, les hommes de sa suite, et douze Makololos, portant nos bagages, se trouvaient avec nous.
Les montagnes nous protégeaient de leur ombre; l'air était d'une fraîcheur délicieuse; mais bientôt le chemin devint affreux; et le soleil, que les montagnes ne masquaient plus» fut d'une eCTroyable ardeur. Pas vestige de sentier. Si nos guides ne nous avaient point affirmé le contraire, nous n'aurions jamais pensé qu'il y avait eu des pas le long de ces sables mouvants, ou sur ces rochers que nous avions tant de peine à gravir.
Ces roches brisées, tordues, gisant dans tous les sens, ne doivent pas seulement leur aspect singulier à ce désordre chaotique; elles sont revêtues d'une substance noire et brillante, comme si elles avaient été vernies au noir de fumée, après avoir été soumises au polissage. Il ert probable que c'est le fleuve qui dépose cet enduit au moment de l'inondation ; car ce vernis particulier ne s'étend qu'aux roches situées entre le niveau des crues les plus hautes, et une ligne placée environ à quatre pieds audessus des eaux les plus basses.
La même remarque a été faite au sujet des rapides de TOré-
1. Hommei blancs; et spécialement les Portugais, seuls peaux-blanches connus dans cette région.
noque et de ceux du Congo. On a également attribué la coloration des roches de ces rapides à quelque dépôt fluvial qui ne se formé que par un courant très-fort. On en trouverait ici la preuve ; car ce phénomène apparatt seulement dans l'endroit où le fleuve est resserré entre des roches , appuyées à de hautes montagnes, endroit où, pendant l'inondation, le courant aie plus d'impétuosité. Rien de pareil ne s'observe lorsqu'on face des rochers est une berge sableuse, et qu'entre les deux rives l'espace est considérable ^
Là chaleur du roc était si grande que la plante des pieds de nos hommes en était brûlée, malgré son épaisseur, et que nousmêmes nous en étions fatigués en dépit de nos chaussures. C'est à peine si la marche de la journée fut de quatre milles à vol d'oiseau; et pour nous tous elle avait été trop longue.
Les vallées qu'on voit dans ce trajet ont quelques habitants de la tribu des Badémas; ils cultivent de petites quantités de mais, de tabac , de coton, dans tous les plis de terrain qu'il est
1. n est certain que le polissage du roc a dû avoir lieu par le frottement des eaux ; mais la force du courant est-elle bien la seule cause du dépôt noir dont la gorge est revêtue? Le fait ne tiendrait-il pas plutôt à la]naturedes roches qu'à celle deTeau qui les baigne? Il est probable que le frottement n'est pas étranger à la fixation de Tenduit ; mais ne faut-il pas qu'il ait lieu sur un produit particulier? Nous laissons à de plus savants le soin de discuter la question; nous ferons simplement observer qu'aux rapides de Maypure et d'Atures, «pour peu, dit M. de Humboldt, que les roches soient en contact avec les e lUx de l'Orénoque, elles prennent Taspect du basalte ou des fossiles enduits de plombagine. ■ Nous ajouterons que les roches ainsi colorées soDt le quartz blanc ou le granité rougeâtre ; que le même effet est produit par le Nil aux environs de Philae, où elles rencontrent la Syénite ; et que les blocs du Kébrabasa, ainsi que nous l'avons vu plus haut, sont également formés de celte dernière roche {the chief rock is Syénite; bhckt of granité aUo ofa pinkish tint,.,), A Gonyé, où c'est du tuf, le Zambèse s'étrangle, sur un espace d'un mille, dans une gorge où l'eau s'accumule et atteint de quinze à dix-huit mètres de profondeur; il y roule en bouillonnant avec une puissance qui ne permet pas au nageur le plus habile de se soutenir à la surface de Peauj et cependant la teinte noire du Kébrabasa n'y est point observée. Darwin a remarqué, près de Bahia, une petite rivière dont la falaise présente le même phénomène. Ici le volume d'eau est faible et le courant peu rapide. Ce n'est plus son action qui vernit les roches; mais celle de la marée qui remonte la petite rivière. Nous avons du granit au lieu de syénite; et l'enduit, composé ailleurs d'oxyde de fer et de manganèse, est ici purement ferrugineux. Mais qu'il soit brun ou noir il nous offre toujours ce trait caractéristique d'ttne très-faible épaisseur qui n^augmente pas. Or si la matière du vernis était déposée par le fleuve, le dépôt s'accrohrait chaque année. Enfin nous retrouvons l'intermittence dans les deux cas de flux maritime et de crue des eaux pluviales. Estelle pour quelque chose dans la nature des courants qui produisent cet effet de galvanoplastie? (Note du traducteur,)
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possible d'utiliser ; et font venir du mapira^ c'est-à-dire du sorgho, sur les flancs escarpés de leurs montagnes. La rivière leur fournit du poisson qu'ils prennent dans des ûlets. Ils chassent le zèbre, l'antilope, et d'autres animaux en les rabattant dans les ravins, dont ils ont fermé l'issue au moyen de filets très-forts, confectionnés avec Técorce du baobab.
Le peu de sécurité des Badémas se révèle par l'habitude où ils sont de cacher leurs vivres dans la montagne, et de n'en conserver chez eux qu'une faible quantité.
Il y a dans le pays un arbre dont Fécorce, très-amère, est antipathique aux souris et aux singes ; les Badémas enlèvent cette écorcB, la retournent, en font des sacs où ils mettent leur grain, et les déposent dans les cavernes et les crevasses de leurs pentes boisées. Par ce moyen, si leurs demeures sont pillées, il leur reste de quoi vi\re. Ils ne pouvaient, disaient-ils, nous donner aucun renseignement, et n'avaient pas de provisions, les gens de Chikasa leur ayant tout pris quelques semaines avant.
< Ne vous inquiétez pas, nous dit notre Porlugais ; ils ont peur de vous, ne sachant pas qui vous êtes ; mais lorsque vous reviendrez ils vous vendront tout le grain qui vous sera nécessaire. «•
Nous passâmes la nuit à la belle étoile, abrités par des arbres, et sans avoir à souffrir, ni des moustiques, ni de la rosée. Aucune béte de proie ne vint même troubler notre sommeil; bien qu'un soir, pendant que nous étions là, un indigène, qui se trouvait avec d'autres sur la rive opposée, fut tué par un léopard.
Comme nous causions autour du feu, l'un des esclaves de Tête, qui avait la prétention d'être -un grand voyageur, nous raconta qu'il avait vu dans les pays du centre des hommes d'une race étrange. Ces hommes n'avaient que trois pieds de haut; ils habitaient de grandes villes, étaient fort riches en denrées de toute espèce, et avaient des cornes sur la tête.
NosMakololos n'acceptèrent pas l'histoire, et dînnt carrément au narrateur qu'il en avait menti. < Nous venons du centre, ajouta un grand gaillard de six pieds quatre pouces* ; avonsnous des cornes sur la tête, et sommes-nous des nains? »
Malgré toutes les railleries, le conteur n'en voulut pas dé-
l. Mesure anglaise équivalant à 1 mètre 93 centimètres.
mordre : < il avait bien vu ce petit peuple, et avait été dans leur ville. » Il se faisait ainsi le héros d'une histoire qui depuis les temps dont parle Hérodote, est restée dans l'esprit des indigènes. Le simple fait de la perpétuité de ces traditions absurdes» même en Tabsencede toute littérature, donne une certaine importance aux idées religieuses de ces tribus, idées qui apparaissent alors comme les débris d'une foi primitive, dont les épaves descendent le cours des âges.
Nous passâmes à gué la Louia ; le courant en est rapide, et la largeur d'environ cinquante yards. L'eau, qui nous montait jusqu'à la ceinture, était complètement trouble; et nous redoutions qu'il ne prit à un crocodile la fantaisie de faire un dfner de viande blanche.
Le jour suivant un de nos hommes, en rampant sur les rochers noirs, se traîna jusqu'à dix mètres d'un hippopotame qui dormait, et le tua d'un coup de feu dans le cerveau. Comme la chaleur était grande, la béte reparut au bout de quelques heures, et nous mangeâmes le soir un morceau de l'animal. C'est une viande grossière, qui tient du porc et du bœuf; elle est assez bonne quand on a faim, et qu'on n'en trouve pas de meilleure*.
Arrivé au pied d'une montagne, qui porte le nom de Chipérézihoua, et dont les flancs perpendiculaires sont revélus de lichens de toutes couleurs, notre Portugais nous dit qu'en amont de cet endroit le fleuve était libre, et qu'il n'y avait plus d'obstacle à la navigation; «il en était sûr, ayant chassé de ce cAté-là.» Supposant dès lorsque nous avions atteint le but que nous nous proposions, nous retournâmes sur nos pas. Mais deux indigènes qui vinrent le soir à notre camp, nous assurèrent qu'il y avait plus haut une cataracte que l'on appelait Moroumboua. Il
1. C'est qu'il s'agissait d'un vieux mâle; la comparaison de sa chair avec celle du bœuf nous en fournit la preuve; tous les Européens qui en ont mangé trouvent que cette chair tient du porc et du veau; et tous en font l'éloge. « Viande parfaite, délicate et fine, quand la béte est grasse, » dit le capitaine Harris. — « Graisse la plus esquise, écrit Delegorgue; les indigènes sucent les os comme un bonbon à liqueur, et je trouve qu'ils n'ont pas tort. » — « Excellente nourriture, dit Baldisvin; » et plus loin : « Ces deux hippopotames étaient jeunes, gras et tendres : une chair délicieuse. » Parfois il lui arrive d'en manger de coriace, dont la fibre est grossière et dure; mais alors il fait observer que l'animal était vieux et maigre. On pourrait multiplier ces témoignages à l'infini, car toas les voyageurs sont unanimes sur ce point. (Noie du traducteur.)
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fallait résoudre la question. Nous partîmes donc avec le docteur Kirk et trois Makololos, afin de savoir à quoi nous en tenir. Jamais dans nos voyages nous n'avons rencontré de plus grandes difficultés.
Après avoir marché quelque temps, et à grand'peine, les Badémas,qui nous servaient de guides, refusèrent d'aller plus loin, disant que « les Banyaïs leur en voudraient s'ils montraient le pays à des' blancs. » Il était d'ailleurs impossible de nous conduire; il n'y avait, disaient-ils, aucun sentier; pas d'éléphant, d'hippopotame, pas même de crocodile qui pût approcher de la cataracte.
De chaque côté du fleuve, qui en cet endroit n'a pas une largeur de trois cents yards, et qui remplit toute la gorge, s'élèvent des montagnes d'une hauteur perpendiculaire de plus de mille yards (neuf cents et quelques mètres) et dont les flancs sont couverts d'un fourré épineux, ou d'énormes rochers noirs. Convergeant dans cette auge profonde, comme à travers le foyer d'une lentille, les rayons du soleil en édiauffaient tellement les parois que la plante des pieds des Makololos en était couverte d'ampoules.
Tournant, montant, descendant au milieu de ces roches brûlantes, nous ne faisions pas plus d'un mille par heure. Sauter d'une falaise à un fragment de rocher, se tordre pour contourner les saillies qui formaient promontoire au-dessus du vide, épuisait nos hommes ; et il leur arrivait souvent de se blottir sous l'une ou l'autre de ces projections. Une fois à l'ombre, ils étaient pris d'une envie de dormir qui se produit en certaines circonstances, lorsque la chaleur est trop forte. Cet accablement, qu'il est impossible de vaincre, est néanmoins salutaire, et vous guérit d'un coup de soleil au début. Tout d'abord , c'est une légère ivresse qui fait voltiger les rêves au-dessus des bouillonnements du cerveau. Il nous semblait, pour notre part, que nous étions devenus fous, et que nous avions prêté serment au club des Alpes, en qualité de membres de celte institution^
1. Alpine club, désigné quelquefois sous le nom de club des Grimpeurs. Les membres de cette société, dont la devise est exceUior, n'ont pas de plus grand désir que d'atteindre un sommet vierge, et d'en rapporter quelque spécimen rocheux qui excite l'émulation de leurs collègues. Amoureux du danger, ils poussent l'enthousiasme jusqu'au délire, et l'esprit d'aventure jusqu'au fanatisme.
(NoU du tradxtctewr.)
Puis le sommeil s'appesantit et vous absorbe à un tel point qu'il parait avoir retranché de votre existence tout le temps qu'il a duré.
En Afrique le soleil çpt extrêmement chaud; il s'y fait sentir avec une acuité excessive; q|pis jamais nous n'avons entendu parler de coup de soleil , chose si fréquente dans l'Inde; cela tient probablement à la sécheresse de ^atmosphère^
« Nous avions toujours cru que vous aviez un cœur, nous disaient les Makololos; mais à présent nous voyons le contraire. » Et ils essayaient de persuader au docteur Kirk de ne pas continuer cette marche, puisqu'en voulant aller où personne n'avait mis le pied, son chef prouvait qu'il était fou.
Mais le docteur Kirk n'était pas moins désireux que nous de résoudre le problème de la navigation du Zambèse; et les Makololos en furent pour leurs frais d'éloquence, d'autant mieux que le docteur n'entendait pas leur langue.
Tout à coup un éperon de la montagne nous barra le passage ; et il fallut tourner l'obstacle. La roche était si brûlante qu'on pouvait à peine y tenir la main; chacun s'y cramponna cependant; mais si le premier avait lâché prise, toute la bande serait tombée dans le fleuve qui coulait au pied du promontoire.
Nous rencontrâmes néanmoins dans cot endroit sauvage un pécheur qui jetait son filet au milieu des remous et des tourbillons du gouffre; il nous indiqua l'objet de nos recherches; et une heure après, installés sur la tablette d'un roc, environ à cent pieds au-dessus du fleuve, nous mesurions la cataracte.
Lorsque vous êtes sur la rive droite, en face de la chute d'eau, vous voyez qu'elle est située dans un coude de la rivière, qui, à cette place, décrit une courbe restreinte. En amont de la cata-
1 . L'auteur ne veut pas désigner ici toute l'Afrique, mais seulement la partie qu'il a visitée. Il en est toujours ainsi dans les ouvrages anglais; le mot indique un fait particulier à l'individu, quelle que soit la généralité qu'il exprime. Cette innocuité de Tinsolation est en effet bornée à l'Afrique australe, où nous pensons qu'elle se rattache à la cause qui, dans l'hémisphère sud, limite la région des fièvres à certaines parties de la zone torride. Près de l'équaieur, où cette propriété se neutralise, le coup de soleil redevient meurtrier, comme le prouve la mort de l'un des Hottentots du capitaine Speke ; et l'on sait combien le soleil de la partie nord du continent est dangereux pour ceux qui s'y exposent.
(No'e du traducteur.)
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racte le fleuve est resserré entre deux montagnes dont les flancs, taillés à pic, ne laissent entre eux qu'un espace d'une cinquantaine de yards. Une ou deux masses rocheuses font saillie; puis il y a une chute dont l'inclinaison d'un^ vingtaine de yards, se répartit sur une distance de trwte yarés. Cette cascade rend toute navigation impossible , excepté à Tépoque des crues les plus hautes, où Teau s'élève à une hauteur perpendiculaire de plus de quatre-vingts pieds, ainsi qu'il est indiqué sur le roc.
Toujours en face de la cataracte, on voit s'él«ver à la droite de celle-ci le Moroumboua , montagne d'une hauteur de deux à trois mille pieds, qui donne son nom à l'endroit où elle se trouve, ainsi qu'à la chute d'eau. Â gauche de cette dernière est une autre montagne qu'on pourrait appeler en forme d'oignon. C'est un cône, dont la partie supérieure en s'effrilant, comme il arrive souvent au granité, a fini par présenter une face unie et convexe qui rappelle un énorme bulbe. La base de ces deux montagnes s'étend vers le nord ; et le fleuve, toujours étroit, coule paisiblement à leur pied, laissant néanmoins apercevoir dans son lit quelques rochers épars.
Le Moroumboua, qui touche à la l'Ataracte, fut escaladé jusqu'à la hauteur nécessaire. Usé par le fleuve qui en a poli la surface, le roc est lisse, et présente d'énormes cavités cylindriques*, même à cent pieds au-dessus de Téliage.
Plus tard, quand nous gra^'îmes le Moroumboua du côté du nord-ouest, nous reconnûmes aussitôt la forme en oignon de la montagne d'en face. Le point de vue, pris cette fois, de la pente du Moroumboua, n'était pas éloigné du précédent de plus de sept ou huit cents yards; l'examen du Kébrabasa fut alors complété.
Au lieu de suivre le môme chemin pour regagner le Ma- Robert, nous escaladâmes le versant nord du massif. Il nous fallut trois heures de rude travail pour nous frayer un passage à travers le hallier qui tapissait la pente. Celle-ci formait sou-
1. PoUholes {creux en forme de pot). Cavités circulaires de différentes profondeurs et de différents diamètres, formées dans le lit des fleuves ou des torrents soit par l'action d'un fragment de roche, mis en mouvement par un tourbillon, soit par toute autre cause. {Note du traducteur.)
vent un angle de 70* ; néanmoins Gbokoumbenla, notre guide , dont la plante des pieds, dure comme de la corne, ressemblait à celle de l'éléphant, nous porta une jarre d*eau pendant presque toute la durée du traj^.
Nous passâmes la nuit auftès d'une citerne creusée dans le tuf au nord*ouest de Chipérézihoua; jamais nous n*avons mieux dormi.