‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 8 sur 69 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Retour du Kébrabasa. — Musiciens. — Ignorance des habitants de Télé.

— Changements amenés par la pluie après la saison sèche. — Noël en parure des tropiques. — Les saisons à Tété. — Coton. — Fièvre africaine. — L'expédition remonte le Chiré. — Premières relations avec des peuplades inconnues. — Cataractes de Murchison. — Retour à Tété. — Seconde excursion sur le Chiré en mars 1859. — Chibisa.

— Nyanja Moukoulou. — Fièvre grave. — Retour à Tété. — Mauvaise construction du steamer.

Comme nous revenions du Kébrabasa, des musiciens indigènes vinrent nous trouver à notre camp, et nous firent entendre des airs sauvages, mais non dépourvus de charme, qu'ils jouaient sur le marlmba. Cet instrument est composé de baguettes d'un bois très-dur, qui , variant d'épaisseur et de longueur, forment diverses notes, et sont attachées sur des calebasses de différentes dimensions. Nous donnâmes à ces musiciens quelques morceaux de cotonnade , et ils s'en allèrent satisfaits.

Cette fois, ainsi que nous l'avait dit notre compagnon , les Badémas nous apportèrent des vivres qu'ils nous vendirent volontiers. Arrivés à Tété, nous apprîmes du gouverneur que peu de temps après notre départ les eaux du fleuve avaient perdu leur transparence , et avaient grandi d'un pied ; ce que voyant, un Portugais indigène était venu lui dire d'un air grave : « Cet Anglais fait quelque chose à la rivière. » On voit par cet exemple quelles sont l'ignorance et la superstition des hommes nés dans le pays. Malheureusement cette superstition et cette ignorance se retrouvent quelquefois chez des Européens. Pendant notre séjour à Tété un capitaine d'infanterie fut convaincu d'avoir soumis un accusé à l'épreuve du Mouavi, et de l'avoirfait mettre à mort d'après ce seul témoignage^

1. Cette épreuve consiste à boire une infusion d'une plante vénéneuse qu'on est tenu de vomir ; si elle vous purge on est déclaré coupable.

(iVote du traducteur.)

A la fin de la saison chaude tout ce que l'on aperçoit est sec et poudreux, l'atmosphère est étouffante et se charge d'une bnime azurée. Hais dès que les pluies commencent^ tout change de face. Bien qu'on n'ait pas ici la même chaleur que sur la côte occidentale, chaleur moi te qui ressemble à la température d'une serre chaude, les monts et les vallées , naguère d'une teinte brune ou fauve, se couvrent immédiatement d'herbe nouvelle. L'air se nettoie de l'espèce de fumée qui Fimprégnait; l'horizon s'élargit, des flots de lumière inondent le paysage ; et dans la matinée , avant que le soleil de midi vous éblouisse , une fraîcheur indicible émane de tout ce qui vous entoure et vous fait éprouver une sensation délicieuse. On demandait un jour à un Bétchouana ce qu'il entendait par le mot sainteté. < Lorsque, dit-il, une pluie abondante est descendue pendant la nuit, lorsque la terre, les feuilles et le bétail en ont été lavés, que le soleil en paraissant, montre une goutte de rosée à la pointe des brins d'herbe, et qu'on respire un air frais et pur, c'est la sainteté. »

Le feuillage de différents arbres, surtout dans les hautes terres, présente d'abord les diverses teintes qui chez nous paraissent en automne. 11 commence par être brun, ou rose, ou d'un rouge pâle ; puis en se développant il devient d'un vert clair, du ton le plus frais et le plus agréable. On voit partout des fleurs jaunes ou roses, des fleurs d'un rouge vif, ou d'une blancheur éclatante. Quelques-unes d'un cramoisi foncé, comme celles du kigélia, rehaussent l'effet de ce jardin naturel.

Beaucoup d*arbres, tels que l'érythrine ëcarlate, frappent le regard par la beauté de leurs fleurs. Le baobab, dont les corolles blanches paraissent quelquefois avant les pluies, et les petites fleurs délicates d'autres essences, groupées en massif, décorent partout la forêt. Des légions d'abeilles sauvages travaillent du matin au soir.

Quelques acacias ont un attrait spécial pour un coléoptère d'une certaine espèce ; tandis que le palmier en attire d'autres qui se pressent en foule sur ses énormes frondes. Les insectes de tout genre sont en pleine activité. De brillants papillons voltigent de fleur en fleur; et de même que les souimangas, charmants petits oiseaux du soleil qui remplacent ici les colibris, ces papillons semblent infatigables. Des myriades de four-

mis, acharnées au Iravail, poursuivent leur proie avec ardeur, ou la rapportent d'un air de triomphe.

Les oiseaux qui passent ici l'hiver, tels que la lavandière jaune, et la pie-grièche bleue, sont partis; mais ils ont été remplacés. Le coup de sifflet du milan brun, l'appel du coucou tacheté, qu'on peut traduire par le mot pouia, les notes bruyantes du rollier et du calao retentissent fréquemment à cette époque, bien, qu'en général, ces voix rudes soient noyées au milieu des chants pleins de douceur qui s'épanchent d'une foule de gosiers palpitants, et qui font ressembler la Noël africaine au mois de mai des Européens.

Les oiseaux sédentaires ont quitté leurs sombres vêlements, et pris leur parure d'été; quelques tisserins, dont la livrée était brune, l'ont échangée contre un noir de jais, rehaussé d'écarlate. Il en est d'autres, qui, d'une teinte verte, ont passé au jaune brillant, moucheté de velours noir.

La petite veuve fringante à bec rose, après s'être habillée de noir et de blanc, attache à la queue de son habit neuf les plumes gracieuses qui lui donnent un cachet particulier. Il paraît que ces frais de toilette ont pour but de plaire à sept femelles qui, dit-on, composent le sérail du coquet.

On ne peut pas dire que les oiseaux chanteurs ne se rencontrent jamais que dans les lieux habités ; mais en Afrique on les voit si souvent agglomérés près des villages, que Ton suppose tout naturellement qu'ils sont destinés à charmer les yeux et les oreilles de l'homme. Ce n'est même qu'en approchant de la demeure de celui-ci que nous apprenons que la saison des nids est arrivée. Nous avions pensé d'abord que ces petites créatures ne se réunissaient autour des villages que parce qu'elles y trouvaient de l'eau et du grain; nous l'avons cru jusqu'au jour où nous vtmes des bourgades entièrement dépeuplées par les chasseurs d'esclaves; des champs, couverts d'épis mûrs et situés au bord d'une eau vive, entouraient ces lieux déserts; et cependant on n'y voyait pas d'oiseaux.

Un tisserin noir, à gorge rouge, arrive un peu plus tard, et par bandes nombreuses. Il porte une longue traîne, formée de plumes magnifiques, dont' il paratt très-embarrassé quand il cherche sa nourriture au milieu des grandes herbes.

II y a aussi un engoulevent (cometornis vexillarius), qui en novembre attire le regard par un trait des plus remarquables. Lorsqu'il est en grande tenue, cet oiseau, qui n'a pas plus de dix pouces de la tête à la queue, porte à chacune des ailes deux plumes de vingt-six pouces de longueur. Ce sont les neuvième et dixième rémiges qui prennent ce développement anormal. Elles se balancent, impriment aux ailes un mouvement ondulatoire, et nuisent à la rapidité du vol.

En babils de tous les jours, Toiseau est tellement vif qu'il n'est pas de gamin assez leste pour le toucher en lui lançant une pierre. Les indigènes peuvent tuer un lièvre en lui jetant leur bâton, et visent très-bien en courant; mais pas un n'a jamais frappé le cometornis en petite tenue; et cependant il est si peu farouche, qu'à l'heure du crépuscule, il vient se poser à vos pieds. Dans quel but le vol de cet engoulevent est-il retardé à l'époque des amours ? Nous ne saurions le dire. Le mâle seul porte ces plumes embarrassantes.

Rien d'étrange comme de voir arriver Noël dans une pareille saison; vous ne le reconnaissez pas sous ces vêtements d'été, au milieu de ces fleurs, de ces chants d'oiseaux, de ces épis qui grandissent; lui qu'on a toujours vu en manteau d'hiver, quand la bise qui vous fouette de son haleine glacée, mais fortiûante, et la neige qui couvre le sol, vous font doublement apprécier le coin du feu où se réunit la famille. Les souvenirs d'enfance nous rendent parfois injustes à l'égard des pays qui ne ressemblent pas au nôtre; et comme les Esquimaux, lorsqu'ils vinrent en Europe, nous regardons tristement cette contrée que le soleil inonde, et qui n'est malsaine que parce que sa fertilité exubérante, destinée à faire vivre dans l'abondance une population nombreuse, n'est pas utilisée.

A propos de cette différence de climat que présentent les deux régions, nous rappellerons qu'en Afrique une foule de choses sont l'opposé de ce que nous voyons en Europe.

Les moutons y sont couverts de poil, et la laine y croît sur la tête des hommes. Ceux-ci portent souvent leur toison dans toute sa longueur, tandis que les femmes sont plus ou moins tondues. Le sexe faible cultive la terre, fait les semailles et bâtit les cabanes; pendant que les hommes, restés au village,

jSlent le coton, tissent les étoffes, cousent les vêtements, traient les vaches et babillent. Quand ces derniers se marient, au lieu de recevoir une dot de leur beau-père, ce sont eux qui paient celui dont ils épousent la GUe. Les montagnards européens sont hospitaliers , généreux et braves ; ceux d'Afrique sont faibles et lâches, même comparativement aux Africains des plaines. On soutient dans certaines écoles d'Europe que Thomme descend du singe; on croit dans certaines parties de l'Afrique que les âmes des Imorts reviennent s'incarner dans ces animaux. La plupart des blancs se figurent que les nègres sont des sauvages; presque tous les nègres sont persuadés que nous sommes des cannibales. Notre Croquemitaine a la peau noire; celui d'Afrique a la peau blanche.

Nous ne pousserons' pas plus loin cette comparaison; mais nous ferons observer qu'on s'est beaucoup mépris au sujet des Africains. Il nous est impossible de ne pas rire de toutes les absurdités qu'on a écrites sur leur intelligence. Quand pour traduire les réponses que nous leur attribuons, et qu'ils n'ont presque jamais faites, nous employons un anglais corrompu et des tournures de phrase d'une niaiserie enfantine, c'tst notre caricature que nous faisons sans le vouloir, et non pas celle des nègres. La plupart des blancs se croient obligés de défigurer leur propre langue, et d'ajouter des i et des o à chacune de leurs paroles quand ils s'adressent aux Africains. Les marins anglais n'en font pas d'autre, alors même qu'ils voient des nègres pour la première fois. Singulière idée, de croire qu'il est indispensable de forger des barbarismes pour être compris d'individus, qui parlent tous de tort belles langues, et n'ont aucun patois.

Il est très-peu d'Européens qui connaissent à fond les langues africaines, à moins qu'ils ne les aient apprises dans leur jeunesse. Quiconque se plaint de la pauvreté de ces idiomes ne prouve qu'une chose, c'est qu'ils lui sont peu familiers. Ceux même qui en ont le plus Thabitude font souvent de grossières méprises. Une fois ayant cru entendre le mot Syria, nous l'avons pris pour le nom d'un pays situé de l'autre côté de la rivière; c'était psidia; ce qui signifiait simplement Vautre côté. Un grave professeur, dans un ouvrage scientifique, a donné le mot kaia, pour le nom d'un lézard. Ce mot, qui veut dire : Je ne sais pas

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et qui était la réponse qu'on avait faite à sa question» fut appliqué par un autre avec le même bonheur à une chaine de montagnes. Chacun a sur la conscience quelque méprise du même genre, dont le souvenir vous fait plus tard monter la rougeur au front.

En général, l'opinion d'un missionnaire intelligent, qui a soigneusement étudié là langue des indigènes, est mieux fondée à cet égard que celle des voyageurs. Quand on interroge les Africains, de manière à s'en faire comprendre, ils vous répondent, soyez-en sûr, avec non moins de bon sens, si ce n'est avec plus de justesse, que ceux de nos compatriotes qui n'ont pas reçu d'édu* cation. Pour se figurer que notre intelligence est d'une autre nature que la leur, il faudrait oublier qu'en Europe nos arrièregrand'pères n'étaient pas plus éclairés qu*on ne Test aujourd'hui

en Afrique.

Les mobiles qui font agir les noirs sont, il est vrai, peu élevés;

mais on les retrouve fréquemment chez les valets, et même chez

les classes supérieures de race blanche. Nous espérons les voir

disparaître dans le progrès général qu'amènera la diffusion des

vrais principes religieux.

Le docteur Kirk divise très-justement Tannée des bords du Zambèse en trois parties : la saison froide, la saison chaude et la saison pluvieuse. Trois mois d'hiver : mai, juin et juillet; trois mois d'été : août, septembre et octobre ; et le reste de l'année pour la saison des pluies.

Sous ce dernier rapport, ainsi qu'on l'a vu dans les pages précédentes, Tété diffère des autres parties de cette région; il y tombe beaucoup moins d'eau que dans la plupart des contrées situées sous la même latitude. Pendant la première saison que nous y avons passée, la quantité d'eau pluviale ne s'est élevée qu'à un pou plus de dix-neuf pouces; elle est d'environ trentecinq pouces, année commune; à ce chiffre la récolte est bonne. Bien des journées s'écoulent sans amener une goutte d'eau; et quand il pleut, il est rare que ce soit du malin au soir. Parfois ce n'est qu'une averse passagère, précédée et suivie d'un soleil ardent. Il arrive qu'on est sans pluie pendant huit ou quinze jours ; en pareil cas les biens de la terre ont beaucoup à souffrir. C'est en décembre et en janvier que se produisent ces intervalles

de sécheresse.

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Par une loi analogue à celle qui régit le froid dans les pays du Nord, la chaleur, sous les différentes latitudes, augmente jusqu'à un certain point, où elle nécessite un changement de température. Ici, lorsque nous avons eu plusieurs jours de chaleur progressive, et que le thermomètre, placé à l'ombre, marque 38^ 4/9 , il arrive un orage qui rafraîchit l'atmosphère pour quelque temps. A Kuruman, lorsque le thermomètre dépassait 29°, nous pouvions espérer de la pluie. A Kolobeng, il en fallait près de 36 pour qu'on attendît l'orage*.

Le Zambèse a deux inondations par an ; la première, qui n'est que partielle, atteint son maximum vers la fin de novembre, ou le commencement de janvier. La seconde, qui est plus considérable, vient après les débordements des rivières de l'intérieur, ainsi qu'il arrive pour le Nil, et ne se produit pas à Tété avant le mois de mars. Suivant les Portugais, la plus grande hauteur à laquelle montent les eaux en face de ce village est de trente pieds (environ neuf mètres cinquante centimètres) , ce qui arrive à peu près tous les quatre ans. Toutefois les seules observations qu'ils eussent jamais écrites se rapportaient au cours de l'ivoire; et c'était de souvenir qu'ils me citaient les remarques précédentes.

Il n'existait d'échelle en aucun point du Zambèse ; nous demandâmes qu'il en fût établi une à Tété, et nous eûmes dès lors des chiffres certains. L'inondation qui suivit l'établissement du fluviomètre, n'arriva qu'à treize pieds six pouces; elle atteignit cette hauteur le 17 janvier 1859; puis elle descendit graduellement de quelques pieds jusqu'à la grande inondation de mars. A cette époque le fleuve croît tout à coup , l'eau est fortement colorée, très-bourbeuse, et coule en maint endroit avec une vitesse de quatre nœuds. Le premier flot passé, un ou deux jours après cette crue subite, le courant se régularise, il se répartit plus également dans tout le lit du fleuve, et reprend dans le chenal sa vitesse habituelle, bien que l'inondation continue.

En temps ordinaire l'eau du Zambèse est d'une pureté pour ainsi dire absolue ; au point que le photographe la trouve pres-

l. L'auteur s'est servi du thermomètre de Farenheit. Nous emploierons partout l'échelle centigrade, en négligeant de donner les chiffres du texte qui feraient alors double emploi. {Note du traductem'.)

que aussi bonne que de l'eau distillée pour le bain de nitrate d'argent.

Nous nous rendîmes une troisième fois au Rébrabasa. Était-il vrai que le Zambëse y fût navigable pendant Tinondation ? il fallait s'en assurer; c'était surtout la chute de Moroumboua qui était le point intéressant.

Les rapides avaient disparu, et la surface du fleuve était unie; mais en quelques endroits la force du courant avait augmenté. Comme à cette époque les eaux baissaient rapidement, la cataracte de Moroumboua différait peu de ce qu'elle était lors de notre première excursion. Quelques pêcheurs nous affirmèrent qu'on ne la voit pas lorsque la crue est à son maximum, et nous dirent que le courant n'y est pas très-fort dans ce moment-là.

Cette fois nous suivions la rive droite ; elle ne nous sembla ni moins rocailleuse, ni moins fatigante que la rive gauche, d'autant plus qu'aux difficultés de la marche se joignaient tous les inconvénients de la saison des pluies : de grandes herbes mouillées qui nous barraient le passage, des branches d'où l'eau ruisselait, même quand l'averse avait cessé ; et la fièvre qui devait en être la conséquence.

La première partie de la route se fit en pleine solitude ; quelques hameaux seulement, et tous abandonnés. Â la fin nous arrivâmes à un joli vallon, où nous aperçûmes quelques habitants affamés, et de l'air le plus misérable. Les femmes étaient dans les bois où elles cueillaient des fruits.

Un jeune homme qui avait consenti, moyennant deux yards de calicot, à nous montrer un chemin plus court pour aller à la cataracte, nous fit gravir une montagne escarpée, où nous trouvâmes un vilbge perché au bord d'un précipice. Au moment où nous y arrivions éclata une averse accompagnée de tonnerre; le chef de la bourgade nous invita à laisser passer la pluie, et nous fit entrer dans une case. Notre guide l'ayant informé du but de notre voyage, et de ce qu'il savait de nos projets, reçut une longue réplique en vers blancs, qui nous semblèrent d*une bonne facture. Toutefois, notre jeune homme, qui écoutait avec l'attention la plus profonde , répondait à chaque vers par un giognement tellement drôle que nos Makololos se mirent à rire aux éclats. Ni le poète, ni le répondant ne parurent s'apercevoir

de cette impolitesse, et continuèrent avec la même vigueur.

Mais, était-ce le discours qu'il venait d'entendre, était-ce Tinconvenance .de nos hommes qui lavait fait changer d'avis? nous l'ignorons; toujours est-il que notre guide refusa d'aller plus loin, bien qu'on lui offrit double sahtire.

Le coton d'origine étrangère que l'on cultive ici est au moins égal, sinon supérieur au coton ordinaire d'Amérique; ne le sachant pas, nous avions apporté de la graine que nous proposâmes à tous ceux qui pouvaient en désirer, Portugais ou indigènes. Il s'en trouva plusieurs qui essayèrent de cette source de richesse ; toutefois leur génie commercial, la chose est évidente, ne voit rien au delà du trafic des dents d'éléphant, de la poudre et de l'ivoire noir, comme ils appellent les esclaves.

La fièvre sévit en mars, quand il y a de grands intervalles entre les jours de pluie, et ne manque jamais en avril, époque où d'immenses terrains fangeux, couverts de plantes en décomposition et de débris d'animaux, sont exposés au soleil.

En général, cette fièvre n*est pas de longue durée ; mais elle vous abat rapidement ; néanmoins, dès qu'elle vous a quitté, les forces reviennent très-vite. Il est reconnu que les gens sédentaires y sont beaucoup plus exposés que les personnes qui mènent une vie active, et dont le corps et l'esprit sont occupés; malheureusement il étaii impossible que tout notre monde fit partie de nos excursions. Plusieurs d'entre nous gardaient les bagages ; ils faisaient bien de temps à autre des courses dans les environs pour examiner les objets qui pouvaient y être intéressants; mais ils n'en eurent pas moins la fièvre. Quelle que fût la cause de cette dernière, ils furent pris tous à la fois, comme si c'était l'eflet de la malaria. L'attaque arrivait surtout par le vent du Nord. On croyait au début que le quinquina pourrait prévenir la maladie. Pendant plusieurs mois tous nos hommes, excepté deux, avalèrent de la quinine tous les matins; et la fièvre attaqua indifféremment les uns et les autres. Elle frappait même quelquefois les avaleurs de quinine, tandis qu'elle épargnait les incrédules. Qu'on en prît journellement ou qu'on fût des mois sans y recourir, c'était absolument la môme chose ; la fièvre impartiale nous attaquait aussi bien, et aussi fort, les jours de quinine que lorsque cette poudre était restée dans le coflre ; et nous finîmes par ne plus l'employer comme préservatif.

Le meilleur moyen de prévenir la fièvre est, je le répète, d'avoir une vie active, un travail intéressant et une nourriture abondante et saine. Pour celui qui jouirait de ces avantages, et serait en outre bien logé et bien vêtu, la fièvre de Tété ne serait pas un ennemi plus redoutable qu'un rhume. Mais qu'il yous manque une de ces conditions, que vous soyez indolent, que vous vous permettiez des excès de table, que vous ayez une nourriture insuffisante, ou de mauvaise qualité, la fièvre prendra pour YODS un caractère plus sérieux. Elle est cependant moins grave à Tété que dans la ville de Quilimané et sur toutes les parties basses de la côte.

En somme, la fièvre, dans cette partie de TAfrique, n'étant ni plus rare, ni plus difficile à prendre qu'un rhume en Angleterre, les étrangers feront bien de s'ëloigner du rivage le plus vite possible, et de gagner les premiers plateaux, où, si la maladie les attaque, elle sera du moins plus bénigne. Le docteur Rirk, en ayant fait l'observation, les autorités portugaises dirigèrent immédiatement sur Tété les premiers soldats qui arrivèrent d'Europe. Ce détachement se composait de quatre-vingts hom* mes, appartenant pour la plupart à la classe dite des incorrigibles, et malgré la conduite peu édifiante de ces militaires, il n'en mourutque dix en trois ans, dont moitié seulement furent enlevés par la fièvre.

Si la quinine, employée comme préservatif, ne produisait aucun effet, il est possible néanmoins qu'elle agtt comme tonique, et nous rendit plus capable de résister à la malaria. Elle nous était d'un immense secours dès qu'apparaissaient la courbature, les douleurs dans le dos, le mal de tête, les bâillements, dès que le pouls devenait plus rapide, et battait parfois avec intermittence, que les jugulaires oflraient des pulsations* visibles, que les yeux étaient voilés, la langue mauvaise et la peau brûlante*.

1. De six à huit grains de résine de jalap, au!ant de rhubarbe, trois grains de calomel, trois grains de quinine et teinture de cardamome, pour quatre pilules, faisaient ordinairement disparaître tous ces symptômes en cinq ou six heures. Quatre pilules sont la dose complète pour un homme ; une seule est suffisante pour une femme. Nos Makololos avaient donné i\ ces pilules le nom de réveilleuses^ en raison de leur efficacité à combattre le mal, et à tirer de sa prostration le malade le plus abattu. Lorsque l'effet ne se produit pas assez vite on prend une cuillerée à café de sel d*Epsom. Après, ou pendant l'effet des pilules, la quinine

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Des effets moraux très-curieux sont produits chez certains individus par la fièvre d'Afrique. La gaieté disparaît, une sombre tristesse enveloppe toutes les pensées ; la plaisanterie la plus vive est impuissante à faire naitre même un semblant de sourire. Le visage est morne, le regard voilé, et le peu de mots qui tombent des lèvres sont proférés de la voix aiguë d'un enfant qui gémit. L'irascibilité du caractère est souvent le premier symptôme qui annonce la fièvre ; et si les actes du malade ne sont pas ceux d'un fou, ses impressions tiennent beaucoup de la démence. Rien ne peut le satisfaire; il est grognon, maussade, injuste; trouve à redire à tout, vous contredit sans cesse; croit toujours qu'on l'insulte; bref, est complètement insociable. Si tous les membres d'un corps expéditionnaire étaient à la fois imprégnés de la malaria, la vie serait un lourd fardeau pour celui qui le dirige. L'un arrive en toute hâte, la figure bouleversée : il sera désespéré si le voyage continue, et donne pour raison de ce désespoir qu'il a brisé le verre de la photographie de sa femme. Un autre vous dit avec douleur que la position qu'il devrait avoir lui a été refusée parce qu'on ne cherche pas d'une manière spéciale les dix tribus égarées. Il est dangereux de railler celui-ci, car il soutiendra sa thèse avec colère, vous citera l'Écriture, et vous indiquera l'habitat de ses dix tribus, qu'il place au-delà des rivières d'Ethiopie.

Quand un homme commence à croire que tout le monde a

à large dose, toutes les deux ou troîa heures, jusqu'à ce que la surdité, ou le cinchonisme en résulte, complète la guérison. Les seuls cas où nous Tayons trouvée complètement impuissante, sont ceux qui étaient accompagnés de vomissements rebelles. Le vicomte Torrington nous avait amplement approxisionné de gouttes de "Warburg, médicament très-estimé dans l'Inde. Par égard pour Sa Seigneurie, qui avait fait de grands f>ais pour nous procurer ces gouttes, autant que par le désir que nous avions de trouver un fébrifuge sur lequel on pût compter dans les cas graves, nous avons étudié Teffet de ce spécifique avec tout le soin dont nous étions capable. Il ramenait la chaleur pendant le Jrisson. Mais il ne guérissait pas. Un vieillard parut hors d'affaire , mais il mourut un ou deux jours après. Nous regrettons de ne pas pouvoir recommander pour TÂfrique ce médicament qui dans l'Inde a une si grande réputation. (D' L.)

Cet insuccès paraîtrait dépendre de Tcndroil où la maladie a lieu; voir dans le Voyage aux grands lacs de l'Afrique orientale (page 497), ce que dit le capitaine Burton de ces gouttes précieuses; éloge qu'il termine par ces mots . « C'est en toute équité que j'exprime au D' Warburg mon humble gratitude pour le service que nous a rendu sa découverte inappréciable. » Le capitaine était alors entre le cinquième et le sixième parallèle, c'est-à-dire de 10 à 12* plus près de l'équateur que les rives du Zambèse. (Note du traducteur,)

l'intention de lui nuire, et que tout ce que l'on fait tourne à son préjudice, il prend bien vite des pilules, ou il écrit aux journaux pour se plaindre, suivant la dose de bon sens qu'il a reçue de la nature.

Ayant reconnu qu'il était impossible de franchir la passe de Kébrabasa avec notre steamer, dont la force n'était que de dix chevaux; persuadés, en outre, qu'il faudrait une machine beaucoup plus puissante pour remonter le courant pendant l'inondation, nous exposâmes le fait au gouvernement anglais, et nous demandâmes qu'il nous fût envoyé un navire approprié aux circonstances.

En attendant qu'on répondit à notre demande, nous avons tourné les yeux vers le Chiré, un affluent de la rive gauche du Zambèse, affluent dont l'embouchure est à cent milles environ de la côte. Impossible de rien savoir à l'égard de cette rivière ; personne ne l'avait remontée, nous affirmaient les Portugais ; et pas un d'eux ne pouvait nous indiquer où elle prenait sa source.

Tous les renseignements que nous pûmes obtenir se bornaient à ceci : autrefois une expédition portugaise s'engagea dans le Chiré ; mais elle abandonna l'entreprise, n'ayant pu traverser la couche de lentille d'eau (pistia stratiotes) qui encombre la rivière.

Cette couche est tellement impénétrable, nous disait-on, que les pirogues des indigènes ne parvenaient pas à se faufiler entre les mailles du tapis qu'elle formait. Quelques autres, cependant» nous faisaient entendre, lorsqu'ils étaient seuls avec nous, que ce n'étaient pas les lentilles d'eau qui avaient fait rebrousser chemin à l'expédition , mais les flèches empoisonnées que les indigènes avaient décochées aux Portugais, dont les rangs en avaient été fort éclaircis. Personne n'envoyait d'esclaves chercher de l'ivoire sur le Chiré, et n'avait de relations avec les perfides sauvages qui en habitaient les bords.

Un marchand nous raconta qu'une fois il avait équipé plusieurs canots, et les avait envoyés sur cette rivière, que ces canots avaient été pillés à peu de distance de l'embouchure, et que les honunes qui les montaient n'avaient rien pu sauver de la cargaison ; c'était même à grand'peine qu ils étaient parvenus à s'échapper. « Nous avons reçu de notre gouvernement l'ordre

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de VOUS assister et de vous protéger, nous dit un commandant; mais si vous allez où personne n'osera vous suivre, comment voulez«vous qu'on vous protège ? »

Rien, d'après ce qui nous était dit, ne faisait pressentir qu'un blanc eût jamais visité les rives du Chiré ; dans tous les cas, c'était pour nous une exploration entièrement neuve.

Il n'était pas un Portugais qui ne fût persuadé que les Manganjas étaient sanguinaires autant que braves; et peu de temps après notre départ le bruit de notre mort se répandit largement. Notre témérité avait eu le résultat qu'on nous avait prédit: « le docteur Livingstone avait été tué d'une balle, et son compagnon, le docteur Kirk, d'une flèche empoisonnée. »

La première fois que nous nous rendîmes au Chiré , ce fut en janvier 1859. Une énorme quantité de lentilles d'eau descendaient le courant; mais cela ne surOsait pas pour arrêter les pirogues, ni aucun genre d'embarcation. Presque toutes ces herbes aquatiques, dont la rivière est couverte pendant vingt-cinq milles, à partir de son embouchure, proviennent d'un marais, situé à l'ouest, et entrent dans le Chiré un peu au-dessus d'une haute montagne appellée Morambala. En amont de l'endroit où elles arrivent du marais, on n'en voit presque plus.

A notre approche les indigènes, tous armés d'arcs et de flèches, se réunissaient en grand nombre; quelques-uns, cachés derrière les arbres, nous suivaient du regard; et, l'arc tendu, paraissaient n'attendre que le moment de nous lancer leurs flèches venimeuses. Toutes les femmes se tenaient à l'écart; et les hommes, qui, évidemment nous soupçonnaient de leur être hostiles, se préparaient à repousser notre attaque.

Au village de Tingané , où cinq cents guerriers au moins se rassemblèrent, il nous fut ordonné de faire halte. Le docteur Livingstone descendit sur la rive; il leur expliqua que nous étions Anglais ; que ce n'était ni pour enlever des hommes ni pour nous battre que nous venions dans leur pays; mais pour ouvrir un sentier à nos compatriotes, afin que ceuxci pussent venir leur acheter du coton, de l'ivoire, tout ce qu'ils auraient à vendre, excepté des esclaves.

Il n'en fallut pas davantage pour changer les dispositions du chef, dont les manières devinrent amicales. La présence du Ma- Robert, en montrant que nous appartenions à un peuple tout à

fait inconnu, contribua probablement à ce résultat; car Tingané voyait bien que cette embarcation n'avait rien de commun avec les canots qu'avaient envoyés les traitants; or, il fermait le passage aux Portugais et ne permettait aucune relation entre les agents de ces derniers et les tribus de l'intérieur. C'était un homme d'un certain âge, à tète grise, mais d'une belle taille : plus de six pieds, et admirablement fait. Bien qu'un peu ému de notre présence, il n'en consentit pas moins à la demande que nous lui fîmes d'appeler ses sujets pour qu'ils pussent savoir quelles étaient nos intentions.

Lorsque nous nous mettons en rapport avec une nouvelle peuplade, ou avec un nouvel individu, nous débutons presque toujours par dire combien les Anglais sont opposés à l'esclavage. La plupart des indigènes ont quelque notion des efforts que les Anglais font sur mer pour empêcher la traite. Le but que nous nous proposons étant de leur persuader de cultiver le coton aGn d'en vendre au lieu de trafiquer de*leurs semblables, notre voyage leur parait naturel ; et comme ils entendent fort bien leur intérêt, qu'en outre ils ont l'amour du commerce, ils trouvent la proposition parfaitement raisonnable.

La question religieuse n'est pas plus difficile à aborder; ils admettent tous un Être suprême, créateur et gouverneur de toute chose, et croient à la perpétuité de la vie au delà du tombeau. Dès lors il devient tout simple de leur expliquer que nous possédons un livre qui renferme la révélation de la volonté du Créateur, avec lequel, dans leur état de nature, ils n'ont aucun rapport. Quand on leur dit que le fils de Dieu est venu parmi les hommes, et nous a laissé un livre où ses paroles sont écrites, on est sûr d'éveiller leur attention. La grande difficulté est de leur faire sentir qu'ils ont des liens de famille avec le Créateur, et que l'Être suprême s'intéresse à eux. Ils font preuve à cet égard d'une inertie morale qui est souvent décourageante; mais la manière dont on leur communique ces vérités, soit qu'on se serve d'interprètes, soit que les missionnaires fassent usage de la langue du pays qu'ils connaissent à peine, explique ce défaut d'intelligence, au moins pour une certaine part. Toutefois, quand on leur annonce que le père est irrité contre ses enfants lorsqu'ils se vendent ou qu'ils se tuent les uns les autres, ils comprennent fort bien vos paroles, et les approuvent avec chaleur;

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car cela rentre complètement dans leur manière de voir. Mais, ainsi que pour nos compatriotes des classes inférieures, l'instruction et de bons exemples parviendront seuls à élever leur niveau moral.

Le dialecte des riverains du Chiré a beaucoup de ressemblance avec le langage des habitants de Tété et de Senna. Nous l'avons compris tout d'abord d'une manière suffisante pour savoir si l'interprète disait exactement ce dont nous l'avions chargé, ou s'il se permettait d'y substituer sa propre version. Il rendait nos paroles d'une manière assez fidèle; mais il avait une tendance irrésistible à terminer par ces mots: « Le livre dit qu'il faut tous que vous cultiviez le coton, et que les Anglais viendront vous l'acheter. » Ou bien il finissait par une plaisanterie de son crû; ce qui aurait pu être fort drôle, si la chose avait été moins sérieuse.

Dans cette première course, ce fut la rivière elle-même qui attira notre attention. Pour apprécier le ravissement qu'on éprouve à suivre pendant plus de deux cents milles les détours d'une rivière jusqu'alors inexplorée, il faut l'avoir ressenti.

Le Chiré, dans toute la partie inférieure de son cours, a au moins deux brasses de profondeur. Plus haut il émet des branches nombre uses, qui le diminuent de volume; mais l'absence de bancs de sable fait que la navigation n'y est pas moins facile. L'examen de la. rivière exigeait de notre part la plus grande prudence pour ne pas éveiller les soupçons des masses d'indigènes qui nous épiaient continuellement.

A la hauteur d'une centaine de milles^ à vol d'oiseau, di&tance que les détours que nous avions faits avaient au moins doublée, nous trouvâmes, par lo^ôô' latitude méridionale, de superbes cascades que nous avons appelées cataractes de Murchison, en l'honneur du savant illustre dont nous ne pourrons jamais reconnaître les procédés généreux. Ces cataractes, auxquelles les indigènes donnent le nom de Mamvira, formaient le premier obstacle que nous eussions rencontré*. L'angle de descente de

1. « C'est la première fois, dit Livingstone à propos des chutes de Victoria, que je me sois permis d^appliquer un nom anglais aux lieux et aux choses que j*ai rencontrés sur ma route. » Nous regrettons que le Docteur ait renoncé à la loi qu'il s'était faite de conserver leur appellation indigène aux lieux qu'il découvraitj surtout quand elle est facile à prononcer. Le nom de Murchison avait certes

la première chute est beaucoup moins prononcé que pour les cinq cataractes que nous avons trouvées plus haut; il est même tellement insignifiant, comparé à Tangle de ces dernières^ que lorsque celles-ci furent découvertes^ celte première cascade ne fut pas comprise dans le nombre.

Nous passâmes quelques jours dans cet endroit espérant que nous pourrions prendre la longitude; mais la pluie dura presque tout le temps, et quand elle cessait, il y avait trop de nuages pour qu'on pût faire la moindre observation. La prudence ne permettait pas de voyager par terre au milieu de tribus assez défiantes pour entretenir sur la rive de forts détachements qui nous surveillaient nuit et jour; d'ailleurs la saison était peu favorable; et après avoir envoyé nos présents aux deux chefs principaux, nous revînmes à Tété.

Secondée par le courant, notre descente fut rapide. Les hippopotames, ne s'y trompant jamais, s'éloignaient à notre approche; mais les crocodiles, moins avisés, prenaient notre steamer pour un animal inconnu, et parfois se dirigeaient vers nous en toute hâte. Ils passaient à un pied de la surface de l'eau et produisaient, avec leurs rames et leur corps, trois rides bien prononcées qui témoignaient de la vitesse de leur course. Arrivés à quelques yards seulement de la proie qu'ils espéraient, ils levaient la tête, et se laissaient tomber au fond de Teau comme une pierre, sans avoir touché le monstre.

Nous reparitmes pour le Ghiré au mois de mars suivant. Cette fois les indigènes nous firent un accueil favorable, et s'empres-

plus qu'un autre le droit de figurer sur la carte d'Afrique ; mais cette habitude de baptiser d'un nom d'homme les localités, les animaux ou les plantes, n'en est pas moins une source de confusion déplorable. Que de Victoria, de prince Albert, de prince ou de roi Georges sur la surface du globe !' Puis comme les voyageurs ou les savants des autres pays ne se croient pas tenus de respecter ces noms, dus à une politique ou à une gratitude étrangère, les synonymes se créent avec une facilité désolante. Qu un Allemand ou un Français fût arrivé k la grande chute du Zambése avant de savoir que Livingstone Tavait décrite , ainsi que la chose est arrivée à Baldwin, la cataracte pouvait porter le nom du Grand Frédéric ou de Napoléon, s'appeler Uumboldt ou Geoffroy Saint-Hilaire enlmôme temps que Victoria^ complication' très-inutile. Un voyageur peut trouver en Australie des chutes semblables à celles du Ghiré ; il ne sera pas moins naturel de les baptiser du nom de celui qui, du fond de son cabinet, a indiqué avec tant d'exactitude l'endroit où gisaient les mines d'or australiennes; et l'on aura des cataractes de Ifurcbison là-bas conmie ici, peut-être sous la même latitude. Ceux qui veulent s'instruire ne savent plus auquel entendre. {Note du traducteur.)

sèrent de nous vendre du riz^ du sorgho et des volailles. On entra en relations avec Chibisa, dont la résidence se trouvait à dix milles au-dessous des cataractes. Lors de notre premier passage, il nous avait envoyé deux messagers pour nous inviter à venir boire de la bière; mais à la vue du steamer ces gens avaient été saisis d'un tel eiïroi, qu'ils nous avaient crié l'invitation de leur mattre, et s'étaient enfuis en abandonnant leur canot.

Chibisa était un homme d'une sagacité remarquable, le portrait même de l'un des acteurs les plus célèbres de Londres (à la couleur près, bien entendu) , et le chef le plus intelligent de cette région. La guerre, nous dit-il, avait été souvent son lot; mais ce n'était jamais lui qui l'avait commencée; il avait toujours été forcé de se battre; et les autres devaient seuls en porter le blâme.

Partisan convaincu du droit divin, il avait en celui-ci la foi la plus entière. « Lorsque mon pèr» vivait, nous disait-il, j'étais un homme comme tous les autres. A peine l'eus-je remplacé au pouvoir, que je sentis la puissance me passer dans la tête, et me descendre dans le dos. Du moment où elle entra, je sus que j'étais un chef, revêtu d'autorité, doué de sagesse; et l'on ne me regarda plus qu'avec crainte et respect. * Il racontait cela comme on rapporte un fait d'histoire naturelle, dont l'évidence ne peut être mise en doute. Ses sujets, également, croyaient à son pouvoir surhumain, et se baignaient dans le Ghiré sans craindre les crocodiles, leur chef ayant mis dans la rivière un charme qui les protégeait contre la dent de ces monstres.

Laissant le Ma-Robert en face du village de Ciiibisa, le docteur Kirk et nous, suivis d'un certain nombre de Makololos, nous partîmes à pied pour le lac Chiroua. Notre petite bande se dirigea vers le nord, et traversa un pays montagneux dont les habitants nous témoignèrent des dispositions favorables. Déjà plusieurs fois nos guides avaient essayé de nous tromper, et ne pouvaient inspirer nulle confiance. Masakasa, le chef des Makololos qui nous accompagnaient, ayant surpris quelques paroles qui lui firent soupçonner un guet-apens, vint nous trouver dès que nous eûmes gagné un endroit solitaire, et nous dit en- parlant du guide: « Cet homme-là est méchant; il nous conduit où l'on nous veut du mal, et travaille à notre perte. Ma lance est aiguë, il n'y a personne ici; dois-je le coucher dans les grandes

herbes? » Si nous avions fait le moindre geste d'assentiment, ou même gardé le silence^ jamais ce guide n'aurait égaré personne : en un clin d*œil il aurait été envoyé « où les méchants cessent de nuire. »

Il se trouva justement que cette fois il n'y avait pas eu de fourberie. C'était nous qui, dans notre ignorance des lieux et du langage des indigènes, avions été cause de la méprise. Nous demandions à être conduits au Nyanja Moukoulou, ce qui veut dire grand lac ; et, par ces mots, nous entendions le lac Ghiroua. Le guide nous fit alors prendre un chemin -effroyable, à travers un coin hérissé de montagnes qui, s'aplanissant peu à peu, se dirigeait vers un marais que nous appelâmes marais des Éléphants, à cause de la grande quantité de ces animaux que nous y aperçûmes. Il n'y avait pas mauvaise foi de la part de notre conducteur; c'était bien ce qu'on appelait Nyanja Moukûulou dans le pays, où l'on désigne indifféremment par les mots Nyanja et Nyanza, un marais, un lac, ou un fleuve, même une petite rivière.

A la fin, les seuls guides que nous trouvâmes étaient des insensés; car, chose étrange, les fous de certains villages nous rendirent souvent les plus grands services. Ces pauvres gens sympathisaient avec nous, s'imaginant sans doute que nous étions comme eux, en proie à quelque folie. Ne partageant pas les inquiétudes de leurs compatriotes, ils avaient pitié de ces étrangers dont tout le monde se défiait. Ils nous prenaient en affectiou , et nous conduisaient d'un lieu à un autre , alors que personne, à aucun prix, ne voulait nous montrer le chemin.

Tout notre désir était que rien n'arrivât qui pût nous faire regarder comme ennemis; et tous nos efforts tendaient à l'empêcher ; mais lesMakoIoios, surtout Masakasa, nedemandaient qu'à se mesurer avec les indigènes, afin de prouver qu'ils étaient de force à les battre. A celte époque, la tournure des Manganjas était lière; et leur conduite annonçait un caractère brave et indépendant. Ils s* avertissaient d'un village à l'autre au moyen de leurs tambours ; des paroles de menaces résonnaient journellement à nutre oreille ; et parfois ils veillaient jusqu'au matin pour se défendre en cas d'attaque. Quelle différence avec la démarche rampante, l'abattement, la servilité qu'ils eurent plus tard, lorsque le fléau de la chasse à l'esclave eut pénétré chez eux.

Notre persévérance fut enfin couronnée de succès : le 18 avril nous découvrîmes le lac Chiroua, nappe d'eau considérable qui renferme du poisson, des sangsues, des crocodiles et des hippopotames.

Ce lac est légèrement saumâtre, ce qui semblerait annoncer qu'il n'a pas d'écoulement. Il paraît être profond ; et contient des Ilots pareils à des montagnes. C'est de la base du mont Pirimiti ou Mopeou-peou, situé au sud-sud-ouest de la nappe d'eau, que nous avons aperçu le lac Chiroua. De là, si vous regardez vers le nord, vous avez un horizon maritime, sur lequel se détachent au loin deux ilôts, dont le plus grand et le plus rapproché est couvert d'arbres, et rappelle le sommet d'un mont. Une chaîne de montagnes apparaît à l'orient; tandis qu'à l'ouest s'élève le mont Chikala, qui semble se réunir à la grande masse du Zomba.

Le rivage, près de l'endroit où nous avons campé, était couvert de roseaux et de papyrus. Désirant obtenir la latitude par l'horizon naturel,' nous nous entrâmes dans l'eau, et nous dirigeâmes vers ce qu'on nous disait être un banc de sable ; mais les sangsues nous attaquèrent en si grand nombre qu'il nous fallut battre en retraite. D'après ce que nous dit une femme, les hommes ne nous auraient encouragés dans cette entreprise que parce qu'ils désiraient nous voir mourir.

Le Chiroua peut avoir de soixante à quatre-vingts milles de longueur, sur à peu près vingt milles de large. Sa hauteur audessus du niveau de la mer est de dix-huit cents pieds. L'eau en est un peu saumâtre, ainsi que nous l'avons dit, et a la saveur d'une légère solution de sel d'Epsom. Nous n'avons pas vu l'extrémité nord du lac, bien que nous l'ayons dépassée.

Les bords du Chiroua sont très-beaux; la végétation y est luxuriante; et pendant notre séjour les vagues, en venant se briser sur un rocher, situé au sud-est, ajoutaient à la beauté du paysage. De très-hautes montagnes, dont le sommet peut atteindre à huit mille pieds au-dessus de l'Océan (près de .2 500 mètres) s'élèvent à peu de distance de la rive occidentale, et forment une chaîne qui porte le nom de Milanje. Leurs cimes aux flancs abruptes, dominant les nuages, ou en étant couronnées, donnent à la scène un caractère de grandeur. Au couchant est le mont Zomba, d'une élévation d'environ sept mille pieds, et d'une étendue de quel [ue vingt milles.

Ayant plutôt le désir de gagner la confiance des indigènes que d'explorer le pays, nous pensâmes qu'il nous serait plus facile d'atteindre notre but par des visites réitérées. Trouvant donc que, pour cette fois, nous étions allés assez loin, nous résolûmes de retourner au Ma-Robert^ qui nous attendait à l'tle de Dakanamoio. Seulement, au lieu de suivre la même route, nous prîmes au sud; nous passâmes près du montChiradzourou, ce qui nous fit traverser le territoire de Chibisa ; et de là nous regagnâmes le Chiré par le défilé de Zédi.

Il était bien heureux que notre excursion n'eût pas été plus longue; car John Walker, notre excellent quarlier-mattre, à qui nous avions laissé le navire, était fort malade depuis notre départ. Il avait la fièvre; tandis que les aulres, qui depuis vingtdeux jours gravissaient les montagnes, et passaient toutes les nuits à la belle étjile, revenaient joyeux et bien portants.

Notre pauvre quartier-maître n'avait pas été soigné ; Rowe, qui était resté avec lui au Ma-Roberty et qui avait les médicaments sous sa garde, ne lui en avait administré aucun, ne sachant pas ce qu'il pouvait avoir. Il est difficile pourtant de s'y méprendre en observant les symptômes que nous avons énu^ mérés plus haut. Dans ce pays-ci, d'ailleurs, c'est toujours la lièvre, plus ou moins modifiée par la malaria, qui sous une forme ou sous une autre, constitue toutes les maladies.

Celle de Walker étant des plus graves, fut attaquée tout d'abord par une forte dose de calomel. Ce traitement réussit quelquefois lorsque tous les moyens ont échoué ; mais on court le risque d'amener la salivation. Une prise de vingt grains peut déterminer un flux de bile qui guérisse le malade. Ce remède, naturellement, ne doit être employé que lorsque toute autre médication est restée sans efiet, ou quand survient la jaunisse. Nous avons vu un cas de cette espèce guérir par le calomel à haute dose, alors qu'un vésicatoire mis au creux de l'estomac pour arrêter Ijes vomissements, donna un sérum aussi noir que du porter, comme si la bile avait passé dans le sang. Malgré cps conseils, nous croyons qu'il n'est pas démission, ou de corps expéditionnaire qui ne doive compter un médecin habile parmi ses membres.

Notre quartier-maître se rétablit promptement, bien que sa faiblesse fût beaucoup plus grande que si on Teût soigné tout

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de suite. Les Kroomen, pendant ce lemps-là, avaient abattu beaucoup de bois; et nous pûmes bientôt descendre la rivière.

Le steamer atteignit Tété le 23 juin. Après avoir été remis en état, il se rendit au Kongoné pour se ravitailler à Tun des croiseurs de Sa Majesté britannique. Les provisions furent abondantes et de première qualité ; mais nous eûmes le malheur d'en perdre une bonne partie; et il ne nous resta plus qu'à supporter bravement les privations qui en résultèrent.

En descendant le Zambèse nous achetâmes en aval de Mazaro un petit nombre de choux et de citrouilles gigantesques. Nous n'avions ordinairement qu'un service à notre dfner, et ce ne fut pas sans surprise que nous vîmes le lendeniain le coq du Ma- Robert, un nègre de Sierra-Léone, apparaître avec un entremets. « Qu'apportez-vous li? s'écria-t-on émerveillé. — Une tarie, monsieur. — Une tarte ! et à quel fruit? — Aux choux, monsieur. > Gomme il n'avait pas mis de sucre, et que nous ne sommes plus à Tâge où l'on nous faisait accroire qu'il y en avait, nous trouvâmes cette friandise plus que médiocre.

Le lieutenant Saumarez, commandant le brick Persian de la marine royale, lequel se rendait au Cap, s'arrêta généreusement pour nous donner les provisions dont il pouvait disposer, bien que lui-même fut plutôt dans la gène que dans l'abondance. Nous profitâmes de la circonstance pour renvoyer nos Kroomen qui, n'étant pas capables de faire une longue marche, ne pouvaient nous être d'aucune utilité dans nos explorations.

Le nouvel équipage fut pris parmi les Makololos, qui, nonseulement étaient bons marcheurs, mais coupaient le bois, faisaient le service du bord, et se contentaient de la nourriture des indigènes.

Il fallut s'arrêter sur le Kongoné pour réparer le Ma-Robert. On l'avait construit avec des plaques de métal qui n'avaient pas seize pouces d'épaisseur : une espèce d'acier de nouvelle invention. Le système était breveté, mais non consacré par l'expérience ; défaut grave lorsqu'il s'agit d'un voyage de découverte. Une action chimique, de nature quelconque, perfora le métal ; de petites arborisations, des étoiles brisées, comme on en voit dans la glace fondante, partirent de ce point et s'irradièrent dans tous les sens. 11 y eut de petits trous à chaque endroit où ces lignes formaient un coude ; et le fond du navire devint bientôt

comme une écumoire. On bouchait les plus grandes ouvertures : mais à peine étions-nous à flot qu'il s'en produisait de nouvelles. La première chose qu'on apprenait le matin c'était Tapparition d'une voie d'eau, soit à l'avant, soit au centre, ce qui était encore plus grave.

Au commencement d'août de fréquentes averses nous assaillirent; nous étions alors sur le Zambèse. Le 8 nous eûmes plus de trois pouces d'eau, quantité supérieure à celle qui tombe à Tête en aucun des jours de la saison pluvieuse; nous le devions au voisinage de la mer. Parfois la cabine était presque inondée; outre rinfiltration qui avait lieu par en bas, l'eau passait par la toiture^ et nous étions obligés d'avoir un parapluie toutes les fois ^e nous voulions écrire. EnCn la réunion des diverses parties du bâtiment s'était faite d'après un nouveau système; et l'action exercée par l'arrière sur le centre, aspirant l'eau du fleuve, entretenait des courants qui baignaient les parquets, et les coussins qui nous servaient de siège et de literie.

Il ne faut pas oublier, pour être juste envers le climat de cette région, que la fièvre dont nous avons eu à souffrir est venue en grande partie d'avoir dormi sur des coussins mouillés. La plupart des plantes recueillies laborieusement, et préparées avec soin par le docteur Kirk furent perdues, ou exigèrent un double travail pour avoir été mises accidentellement dans tel ou tel endroit de la cabine, où elles furent prises d'humidité.

A quelques milles au-dessous de Mazaro est une lie, dont le propriétaire, un nommé Paul, vint nous faire une visite. Il était . parent du rebelle Mariano, et arrivait de Mozambique, où, suivant l'expression consacrée dans le pays, il avait été s'arranger avec les autorités portugaises. Le gouverneur général d'Almeida, nous dit-il, ne connaissait pas le Kongoné; et pensait, comme tout le monde, que le Zambèse se jetait dans la mer à Quilimané. Son Excellence lui avait demandé si, à cet égard, on pouvait s'en rapporter à la carte du docteur Livingstone. Nous mentionnons le fait parce que les Portugais ont entrepris dernièrement de démontrer que ce bras du fleuve était connu de longue date à leurs négriers.

Paul est un métis ; mais le climat paraît lui être favorable. C'est de tous les mulâtres portugais que nous avons rencontrés

8â L£ ZAMBÈSE

dans Test de TAfrique, le seul qui soit réellement gras. Il est fâcheux qu'une certaine classe de maladies, tant personnelles qu'héréditaires^ se soient tellement généralisées parmi les métis de celte région que l'on ne puisse rien conclure^ à leur égard, au sujet de ]a permanence des races de sang mêlé.

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