‹ Exploration scientifique de la TunisieChapitre 42 sur 58 · L'ÉCRITURE HORIZONTALE · texte numérisé non relu

L'ÉCRITURE HORIZONTALE

Pit LA TR ooet |. L'ÉCRITURE VERTICALE. M. Hazévy. M. LETOURNEUX.

L'identité de ces deux alphabets est d'autant moins contestable, qu'il est de principe, dans l'écriture üfinagh, de considérer les points comme équivalant aux lignes.

Quant à la valeur des caractères semblables, elle est la même dans le plus grand nombre des cas. Il est certain toutefois que, tout en gardant leur forme primitive dans l'alphabet tifinagh, quelques lettres libyennes ont changé de valeur. C'est ainsi que le signe © Εἰ, équivalant au b dans l'alphabet libyen, représente aujourd'hui un 5 dans l'écriture berbère. Le signe 11, dont la valeur primitive élait ou, est devenu ἰ. Le tifinagh ne peut donc pas nous donner à lui seul la clef de l'alphabet libyen. Les indications qu'il peut fournir doivent être contrôlées par l'étude des textes bilingues libyco-puniques ou lybicolatins. Ces textes, malheureusement, sont encore rares, mais le nombre s'en accroît chaque année, et l'on peut considérer comme prochain le moment où nous serons en mesure de reconstituer complètement l'alphabet libyen. Déjà, grâce aux recherches de MM. de Saulcy, Judas, Faidherbe, Halévy et Letourneux, les trois quarts des signes sont déterminés. Sept ou huit lettres seulement sont encore discutées, sinon discutables. Le tableau précédent (p. 519) résume les résultats acquis, ainsi que les quelques divergences d'interprétation qui se sont récemment produites.

La valeur attribuée par M. Letourneux au signe | nous paraît certaine. Le docteur Judas avait cru reconnaître dans ce signe un z; M. Halévy y voit un a bref. Plusieurs inscriptions bilingues nous en donnent l'équivalent exact, n. Bien autrement concluants que les indices sur lesquels s'est appuyé M. Halévy, ces textes ont été cités par M. Letourneux au congrès international des orientalistes en 1878, et nous croyons utile de les reproduire ici.

—+>( 521 )..--- Une inscription découverte au Kef des Beni-Faredj, dans le cercle de la Calle, est ainsi conçue :

NADDASEN:COTVZA

NIS:F-TRB :-MISICTRI: VIX ANNIS, Χ ΠΡ 5. Ε:

#20 M Abd ΞΘ ἘΊΞΙΙ

La colonne de gauche du texte libyen donne, comme on le voit, toutes les consonnes du nom latin NJBJDDSN, plus le B, ©, qui suit la lettre initiale dans le texte libyen et qui a été omis dans l'inscription latine. En restituant les voyelles, on a le nom complet NaBDDaSaN ou NaBDD'HlaSaN.

L'inscription suivante, trouvée à Aïn-el-Hofra (C.I.L., 52117) donne la même valeur n au signe | :

CHINIDIAL MISI@T "FE TRIBV MISI CFREVIX AN:XXXX

Ξε ul

> Mail —E II

[οἱ encore le nom latin se retrouve dans la colonne de gauche

* La cinquième lettre du premier mot est d'une lecture douleuse : on peut lire ἃ ou H. Wilmanns a adopté cette dernière valeur (C. 1. L., t. VIII, n° 5218).

IMPRIMERIE NATIONALE

—+#0( 522 er du texte libyen, KëINiDIaL. Ce nom de Kinidial s'est d’ailleurs conservé dans la nomenclature moderne : une localité voisine d'Aïn-el-Hofra est encore appelée par les indigènes Henchir Kindil.

La lecture n du trait vertical est encore assurée par un certain nombre de noms terminés en an qui figurent en caractères puniques sur les stèles de Carthage et de la province de Constantine, et en caractères libyens sur celles de la Chefha et du cercle de Souk-Ahras. C'est ainsi que le nom de Jalassan, LepfpLe, sb», gravé sur une stèle carthaginoiïse, se retrouve dans les deux incriptions suivantes de la Cheffa.

Faidherbe, n° 71 :

-, O mA — = 2 || Dm bd —

«NaBSaN fils de IaLaSSaN. »

Faidherbe, n° 72 :

= 2 || M DM —

«SOUBaGH fils de IaLaSSaN. »

D'autres textes bilingues donnent les noms de Jasouktan, Tartan et lastatan. |

Aux divers arguments produits par M. Letourneux vient s'ajouter celui que fournit une inscription hibyco-phénicienne

—#2( 523 ).εὲ1.-.découverte par nous en 1879, à Bordj-Halal, entre Hammam- Darradji (Bulla Regia) et Chemtou (Simittu). La lecture du texte libyen « [GaOUKaN OÙ KaNRaDaT » est pleinement con-

firmée par le texte punique :

Tkæ@oukan ben Kanrada1.

La valeur n du signe 1 nous paraît donc hors de discussion, et les deux textes bilingues par lesquels M. Halévy justifie celle qu'il attribue à ce même signe! prouvent seulement que la désinence an de certains noms libyens? se modifiait parfois en a dans la traduction punique ou latine, par l’élision de la lettre finale.

La valeur s attribuée par M. Letourneux au signe —, contre l'opinion de MM. Judas et Halévy qui y voient un », nous paraît également justifiée par l'inscription bilingue suivante, trouvée au Kef des Beni-Faredj (C. 1. L., τ. VIII, 5220) :

SACTVTI HIMIR P:VIXIT ANNORVM LXX

moi LE ἘΠ CISEEMETIOUMF + U On x l!| AUTANT ES APE CI des ΓΕ

La colonne de gauche donne, dans le système de M. Letourneux, toutes les consonnes du nom latin : « SaKTouT », tandis

* Etudes berbères, p. 7 : « δὲ. La valeur de * Les noms en an sont très fréquents cette lettre voyelle se dégage à l’aide de dans la Johannide de Corippus, et cette noms tels que NKn2%*, N°3, qui se trou- désinence est encore celle de la plupart

vent transcrits, l’un en latin, IASVCTA, des adjectifs berbères. l’autre en néo-punique N°2. »

—#+2( 524 )....qu'en restant fidèle à sa théorie, M. Halévy est obligé de lire Naktut.

Nous considérons, d'autre part, comme probable la valeur gh attribuée par M. Letourneux aux deux groupes 11 =, dans lesquels M. Halévy reconnaît un O et un A’. Le docteur Judas l'avait déja entrevue, tout en maintenant aux deux groupes la valeur de LN ou NL : « Les trois barres verticalement parallèles doivent équivaloir aux trois barres parallèles transversalement qui s'offrent deux fois dans l'inscription de Thugga. Maiheureusement elles ne font point partie des noms propres, en sorte que la valeur ne peut en être fixée avec certitude. Mais, d'une part, l'analogie des trois points: superposés de l'alphabet moderne qui correspondent au ghaïn, d'autre part, le contexte, me portent à croire qu'elles représentent le pronom démonstratif G, l'aghi de Venture, c'est-à-dire qu'elles valent (΄".» M. Letourneux voit dans les groupes 11 = une abréviation spéciale, ayant le sens du mot berbère aghi, «adfuit», et constatant la présence aux funérailles des personnages dont les noms figurent si souvent dans l'épitaphe à côté de ceux du défunt. La fréquence avec laquelle ce signe apparaît à la suite de noms propres évidemment complets semble justifier l'hypothèse de MM. Judas et Letourneux.

Nous sommes moins édifiés sur la véritable valeur du signe τ, que M. Halévy considère comme un v ou un ou, tandis que M. Letourneux y voit un 7. En se fondant sur les analogies des deux alphabets libyen et berbère, le signe T devrait être plutôt considéré comme l'équivalent du yegq berbère Ἰ, dans lequel les deux points remplacent la barre horizontale de la lettre antique.

! Judas, Sur plusieurs épitaphes libyques, p. 3. — Nouvelle analyse de l'inscription de Thugga, p. 41 et 42.

Les valeurs ou, w et f'attribuées, la première par M. Halévy, la seconde par M. Letourneux, au signe H, x, soulèvent une objection analogue. Ce signe se retrouve dans l'alphabet berbère sous la seconde forme, z, et équivaut à notre y. Mais nous reconnaissons que les analogies ne constituent qu'une présomption et nullement une preuve. Il nous paraît donc prudent d'attendre, en ce qui concerne les deux caractères T et T, qu'un texte bilingue permette d'en établir définitivement la valeur.

On est loin d'être d'accord sur l'origine de l'écriture libyenne. M. Halévy soutient, contre MM. Judas et Blau, qu'elle dérive directement de l'alphabet phénicien'. A l'appui de cette opinion, M. Hanoteau fait remarquer que le mot berbère asekil, «caractère d'écriture », semble reproduire le terme hébreu 5», «forme, figure », et que le mot tifinagh, par lequel les Imouchagh désignent l’ensemble de l'alphabet, est le pluriel de tafinek, berbérisation de l'ethnique Finek, « Phénicien ». Ce rapprochement est peut-être plus ingénieux que vrai. Les Phéniciens ne se désignaient pas eux-mêmes sous ce nom, qui est d'origine purement égyptienne” et que les Grecs ont emprunté aux Égyptiens. Ils se donnaient soit le nom générique de Kenant, « Cananéens », soit le nom particulier de leur cité d'origine. M. Halévy affirme en outre que l'alphabet libyen n’a rien de commun avec les écritures égyptienne et sabéenne, théorie qui paraît difficilement acceptable, au moins sous cette forme absolue, lorsqu'on constate l'analogie de certains caractères de l'alphabet de Safa avec ceux de l'alphabet libyen.

D'autres théories rattachent ce dernier système graphique

* Etudes berbères, p- 13-16. eux sous le nom de Kem, Kemi, la «terre * Les Égypliens avaient donné à la Phé- noire ». Le terme grec Φοινός, que présupnicie le nom de Fenoukhou la « terre rouge », pose le nom latin Poenus, ne faisait que

par opposilion à l'Égypte, désignée par traduire l'appellation égyptienne.

soit au type primitif de l'alphabet araméen, soit à l'alphabet égyptien, source aujourd'hui reconnue de l'écriture phénicienne.

Une dernière conjecture, produite par M. Meltzer, se fonde sur le caractère sévèrement géométrique de l'écriture libyenne pour y voir «le produit tardif d'un effort individuel agissant d'une manière consciente de son but, soit pour donner à la phonétique indigène un système de transcription plus exact que celui que fournissait l'alphabet punique, soit pour élever la langue nationale à la hauteur d'une langue écrite !.» Précisant sa pensée, M. Meltzer se demande si l'invention de l'alphabet libyen ne se rattache pas aux plans de civilisation conçus et réalisés par Masinissa, et ajoute que la solution de cette question dépend de la date qu'il convient d’assigner à l'inscription de Thugga. Or 1] est impossible de préciser cette date. Malgré son désir évident de la reporter aussi haut que possible, Blau ne la croit pas antérieure au m° siècle avant notre ère.

Les épitaphes libyco-latines qui ont été découvertes en Alsérie prouvent que l'usage de l'écriture nationale s'était conservé pendant toute la période romaine*. Restreint d'ailleurs aux inscriptions funéraires”, l'emploi des caractères libyens n’a dû cesser qu'à l'époque et par suite de la conversion des Berbères à l'islamisme. L’alphabet libyen n'est plus en usage aujourd'hui que dans le massif saharien de l'Ahaggar, où il n'est guère connu que des femmes. On m'a affirmé toutefois qu'il

! Gesch. der Karthager, t. 1. p. 439. * A part trois pierres gravées, toutes les

* Une inscription bilingue de la Chefhia inscriptions libyennes que nous possédons (GI. L.,t:NIN, 5200) nomme un vétéran sont des épitaphes. Nous ne connaissons indigène congédié avec des récompenses encore aucune inscription monumentale ou militaires, et devenu Jlamen perpetuus de religieuse écrite dans cette langue.

sa ville natale, Tenelium.

existe encore dans les montagnes du Rif d'anciens manuscrits du Koran écrits en caractères berbères, et l'on ἃ sigualé à M. Duveyrier un fait du même genre”.

Page 1