‹ Exploration scientifique de la TunisieChapitre 43 sur 58 · GÉOGRAPHIE PUNIQUE · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHIE PUNIQUE

δ]. —— TERRITOIRE DE CARTHAGE.

Nous n'avons pas l'intention d'exposer ici ce que l'on croyait savoir, naguère encore, des origines de Carthage et de celles des nombreux établissements, phéniciens ou puniques, qui se trouvaient politiquement placés dans sa dépendance. Ce travail a été récemment fait par M. Meltzer. Après avoir réuni tous les documents antiques qui se rattachent à cette question, examiné leur autorité, discuté leur valeur, l'auteur ἃ résolument écarté la plupart des inductions qu'on avait cru pouvoir en tirer, et a démontré que l'on ne peut rien affirmer ni quant à la date absolue, ni quant à l'ancienneté relative de la fondation des différentes cités puniques. « Tout ce que l'on peut dire avec certitude, en ce qui concerne Carthage, ajoute M. Meltzer, c'est quelle a été fondée par des Tyriens, dans des circonstances d’ailleurs absolument inconnues, avant l'époque où l'élément grec commença à pénétrer dans la Mé-

᾿ «Il existerait à Houmet-Oualegh, village de l'ile de Djerba, dans la famille du cheikh Omar el-Bâtour, un livre écrit en berbère, peut-être même avec les anciens caractères libyques. Quant à l'existence du livre, le doute n'est pas permis; nous nous permettons seulement de supposer qu'il est écrit en caractères libyques, en nous

basant sur une remarque curieuse faite par un voyageur étranger. Les Djeräba reconnurent, dans les lettres des copies d'inscriptions libyques qu'on leur montrait, celles de leur propre langue. Or on ne trouve nulle part à Djerba d'inscriptions libyques.» (Duveyrier, La Tunisie, 1881.)

-ὐρμ 528 je diterranée occidentale, et qu'à cette même époque elle était déjà assez puissante pour prendre lhégémonie de toutes les colonies phéniciennes de Ouest ”. »

Tout en reconnaissant la justesse de ces conclusions générales, nous pensons que M. Meltzer est allé un peu loin dans le parti pris qui caractérise sa critique. Il nous paraît difficile de refuser à l'affirmation de Timée, quant à la date de la fondation de la Carthage qui lutta contre Agathocle et Rome, l'autorité qu'y attachait l'antiquité tout entière. Après avoir constaté lui-même qu'en dehors d'un ou deux systèmes isolés et sans valeur, toutes les dates indiquées par les textes anciens se rattachent plus ou moins directement à la théorie de Timée, M. Meltzer n'en rejette pas moins ces témoignages, sous prétexte qu'ils sont puisés à une source unique. L'objection ne nous paraît pas suflisante. Il faudrait démontrer que les renseignements de Timée sont faux, et c'est ce que Polybe luimême, si disposé qu'il fût à prendre à partie l'historien sicilien, n'a pas jugé possible de faire. La date approximative qu'il assigne à la durée de l'empire punique confirme, au contraire, celle que donne Timée. Nous croyons donc qu'on peut faire remonter la fondation de Carthage à la seconde moitié du ix° siècle avant notre ère.

Il 'est vraisemblable, d'autre part, que cette fondation du ΙΧ siècle ne fut que la reconstitution d'un établissement phénicien antérieur dont la date reste inconnue. On ne comprendrait guère, en effet, que la situation exceptionnelle de Carthage n'eüt pas été utilisée par les navigateurs cananéens dès la première période de leurs expéditions dans l'Ouest ἢ, L'exis-

" Meltzer, Geschichte der Karthager, 1, fondation de Carthage : Heyne, ἔσο. I ad p. 141, Virg. Æneid. lb. IV; — Lelewel, Klein. * Voir, sur l'hypothèse d'une double Schrift. geogr. hist. Inhalts; — Movers, Die

-ττεϑί 529 )...--tence d’un premier établissement phénicien explique d'ailleurs tout naturellement ce nom de «ville neuve» ' qui fut donné au second ?.

Quoi qu'il en soit de ces origines, l'histoire de Carthage ne commence qu'au vi siècle, au moment où, menacée par les envahissements de la race hellénique, elle est obligée de rompre avec les traditions de sa politique passive. C’est alors qu'après une lutte opiniâtre elle refoule les Cyrénéens dans ces limites, qu'ils ne pourront plus franchir, qu'elle défend contre les Grecs les Phéniciens de Sicile, et que, placée désormais à la tête de la confédération des villes cananéennes de l'Occident, elle songe à affermir sa situation en Afrique. Vers le milieu du γ᾽ siècle, Carthage s'affranchit du tribut qu'elle avait payé jusqu'alors aux peuplades indigènes et s'empare du sol qu'elle n'occupait qu à titre précaire. Elle ne fonde cependant pas un empire proprement dit. Au temps de sa plus grande puissance, sa domination s'étend du fond de la grande Syrte aux Colonnes d'Hercule, sur une étendue de plus de seize mille stades’,

Phônizier, 1, 1,110, 351, 358; 11, 2,92 101, 133-197.

1 Kart Hadasat, ΓΦ ΤΙ n°», 2

wqu sur les monnaies. ( Müller, Il, Ρ- 174.) C'est aussi la forme que donnent les inscriptions. (Ph. Berger, Les ex-voto du temple de Tanit, Gaz. archeol., 1877.) La traduction latine civitas nova est donnée par Caton, cité par Solin : « Urbem istam, ut Cato in oratione senatoria autumat, ,..

Elissa mulier extruxit domo Phoenix, et Carthadam dixit, quod Phoenicum ore exprimit civitalem novam. Mox sermone verso in morem Punicum, et haec Elisa et illa Carthago dicta est, »

* Sur le nom de Caccabe ou Cambe

qu'aurait porté Carthage (Steph. Byz., s.v.

Καρχηδών; Eustath., ad Dionysi Perieq. , v. 199), voir Meltzer, Geschichte der Carthager, p-470-471.— Les prétendus noms de Καδμεία et d'Oivoucoa mentionnés par Étienne de Byzance ne sont que des épithètes.

* Polybe, IIT, xxxx, 2 : Καρχηδόνιοι γὰρ ἐν τούτοις τοῖς καιροῖς τῆς μὲν Λιβύης ἐκυρίευον πάντων τῶν ἐπὶ τὴν ἔσω 9άλατταν νευόντων μερῶν, ἀπὸ τῶν Φιλαίνου βωμῶν, οἱ κεῖνται κατὰ τὴν μεγάλην Σύρτιν, ἕως ἐφ᾽ Ἡρακλείους σήήλας. Τοῦτο δὲ τὸ μῆκός ἐσῆι τῆς παραλίου ὑπὲρ τοὺς ἑξακισχιλίους καὶ μυρίους σήαδίους.

IMPRIMENIE NATIONALE.

mais ne dépasse pas la zone étroite du littoral, ou, pour mieux dire, les limites fort restreintes des villes phéniciennes ou puniques placées sous sa suzeraineté. Elle ne possède, en somme, que la contrée qui l'entoure. En dehors des étroites frontières de son territoire propre, ἡ Καρχηδονία, ἡ ἰδία, τῶν Καρχηδονίων χύρα,, elle n'a que des alliés ou des tributaires. C’est la situation qu'indique Diodore lorsqu'il partage les populations africaines en quatre catégories bien distinctes : les Phéniciens habitant Carthage; les Liby-Phéniciens des nombreuses villes maritimes, auxquels les Carthaginois avaient accordé le droit de connubium et qui devaient à ces liens de parenté le nom sous lequel on les désignait; les Libyens, comprenant toute la masse de la population indigène et abhorrant les Carthaginoïs à cause de la dureté de leur domination; enfin les Nomades, habitant les vastes contrées qui s'étendent jusqu'au désert”.

La seconde des quatre catégories énumérées par Diodore comprend toutes les colonies cananéennes de la côte d'Afrique, soit que ces colonies fussent d'origine phénicienne, soit qu'elles dussent leur fondation à Carthage elle-même. On y a reconnu avec raison cette classe de sujets carthaginoïs «soumis aux mêmes lois que Carthage », oi Καρχηδονίων ὕπαρχοι ὅσοι τοῖς αὐτοῖς νόμοις χρῶνται, dont il est question dans un des traités cités par Polybe?. Ce sont les villes fédérées ou tributaires, συμμαχίδες πόλεις ὃ, urbes vectigales, urbes tributariae *, astreintes

ἀρχαιότατος ὧν, Al$us ὠνομάξετο, μισῶν διαβερόντως τοὺς Καρχηδονίους διὰ τὸ βά-

* Diodore, XX , Lv, 4 : Tér7apa γὰρ τὴν Λιβύην διείληφε γένη" Φοίνικες μὲν oi τὴν

ρος τῆς émolaoias: οἱ δὲ τελευταῖοι Νομάδες ὑπῆρχον, πολλὴν τῆς Λιβύης νεμόμενοι μέχρι τῆς ἐρήμου.

? Polybe, VIF, 1x.

5 Diodore, XX, x.

Ἢ Justin, XXIT, var, 5.

—#>( 531 )...-.-à fournir un contingent militaire et une contribution en argent dont le chiffre était déterminé”, mais ayant obtenu de la ville suzeraine le connubium et le commercium. M. Mommsen ἃ justement fait ressortir l’analogie qui existe, au point de vue du nom et des droits réciproques, entre les Liby-Phéniciens et les Latino-Romains ?.

Les indigènes habitant le territoire propre de Carthage étaient moins des sujets que des colons, soumis à la plus dure condition. Alors même que nous n’aurions pas à cet égard le témoignage de Polybe et de Diodore, leurs perpétuelles révoltes disent assez la haine que leur avait inspirée l'avare et cruelle domination des Carthaginois. Quant aux tribus nomades situées en dehors du territoire propre de Carthage, elles avaient conservé une certaine indépendance et ne contractaient avec la cité punique que des alliances temporaires et presque toujours douteuses.

On se rend compte, dès lors, de la faiblesse réelle de cet empire carthaginois, composé d'éléments si hétérogènes et si hostiles. Quelle que fût l'origine du lien qui les rattachait à la cité maîtresse, conquête, colonisation ou nécessité d’une défense commune, les villes confédérées se trouvaient de fait dans une situation inférieure, qui les indisposait contre Carthage. Lorsque nous voyons Ütique, la cité phénicienne la micux traitée, faire défection dansla guerre des Mercenaires, on s’explique sans peine le peu de résistance qu'opposaient les autres villes chaque fois que l'ennemi envahissait le territoire punique. Quant aux Libyens, c'étaient autant d'auxiliaires acquis d'avance à toute invasion étrangère. Dur et étroit, ne poursuivant que des profits immédiats, ayant la passion du gain et "ἢ Leptis, par exemple, payait chaque jour un tribut d'un talent. — * Hist. rom., t. IT, p.14, de la traduction française.

Étendue du territoire de Carthage.

nullement celle de la domination, le génie punique n'avait su nisoumettre l'Afrique, ni se l'assimiler. Semblable à un poulpe gigantesque, Carthage étendait ses bras démesurés sur toutes les côtes africaines : elle n'étreignait pas l'Afrique. Le jour où ses remparts furent forcés, il n'y eut même pas un spasme dans ces membres sans corps : comme la pieuvre frappée à la tête, l'empire punique fut anéanti d'un seul coup.

Il est difficile de déterminer l'étendue du territoire propre de Carthage. Certains indices permettent de supposer que ses : limites étaient singulièrement restreintes; on peut affirmer en tout cas qu'elles ne comprenaient pas les deux tiers du Beylik de Tunis. Lorsque la ville punique avait fini par s'affranchir du tribut qu'elle avait si longtemps payé aux Libyens du voisinage, elle s'était contentée de mettre la main sur les parties les plus fertiles des territoires voisins : elle s'était agrandie en propriétaire plutôt qu'en conquérante, cherchant une banlieue de rapport plutôt qu'un empire territorial. Elle semble s'être arrêtée au point où chacun de ses citoyens, suffisamment pourvu, pouvait doubler les profits du commerce par ceux de la grande culture. On sait par un fragment d'Eumaque, conservé par Phlégon de Tralles, que le territoire propre de Carthage était protégé par un fossé’. Ce sont les « fosses puniques », αἱ Φοινικίδες ra@poi, dont il est question dans un passage d'Appien. Parmi les conditions du traité de 201, figure, pour les Carthaginois, l'obligation de se renfermer dans les limites qu'ils occupaient au moment du débarquement de l'armée romaine en Afrique, et ces limites, rappelées à deux reprises par

* Phlegonis Tralliani fragm., xuvi: Eÿ- κειμένους, ὧν τοῦ μὲν εἰκοσιτέσσαρας εἶναι uayos dé Gnoiv ἐν Περιηγήσει, Καρχηδο- πήχεις τὴν σύνθεσιν, τοῦ δὲ ἑτέρου εἰκοσινίους ππεριταφρεύοντας τὴν ἰδίαν ἐπαρχίαν τρεῖς. (Müller, Fragmenta historicorum gracεὑρεῖν ὀρύσσοντας δύο σκελετοὺς ἐν σοροῖς corum, t. IL, p. 622.)

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