HYDROGRAPHIE INTÉRIEURE : FLEUVES, RIVIÈRES, LACS
Le relief du terrain, tel que nous l'avons décrit, fait pressentir la constitution hydrographique de la province romaine. Elle présente des caractères différents suivant qu'il s'agit de la Numidie ou de l'Afrique propre.
La double chaîne qui traverse la Numidie dans toute sa largeur, de l'ouest à l'est, détermine trois grands bassins hydrographiques bien distincts :
1° Le bassin du Sahel, ou bassin méditerranéen, plan d'écoulement des eaux qui descendent de la chaîne méditerranéenne au littoral;
2° Le bassin intérieur, qui reçoit etgardeles eaux du versant méridional de cette première chaîne et celles du versant nord de la chaine saharienne ;
3° Le bassin saharien, où viennent se perdre les eaux du versant méridional de la seconde chaîne.
Dans l'Afrique propre, où, comme nous l'avons dit, le littoral prend, à partir du cap Bon, la direction nord-sud, ces caractères se modifient dans une certaine mesure. Une partie des eaux du bassin intérieur arrive jusqu'au littoral, et le bassin saharien s'est peut-être trouvé en communication avec la Méditerranée à une époque géologique relativement récente.
L, AMSsAGa.
Le cours d'eau le plus occidental que nous rencontrions dans le bassin du Sahel numide est l'Amsaga. Le nom de ce fleuve se présente sous plusieurs formes : Mela écrit Ampsacus’; Pline, Ampsaga*; lanonyme de Ravenne, Masaga*; Ptolémée donne le génitif ἀμψάγα "; les manuscrits de Solin offrent les deux variantes Amsica et Amsiga®. La véritable orthographe, Amsaga, qui se trouve dans Victor de Vita, nous ἃ été révélée par une inscription récemment découverte près des sources du Bou- Merzoug. C'est celle que nous adopterons.
Le cours inférieur de l'Amsaga séparait la Maurétanie sitifienne de la Numidie : Ab Ampsaga Numidia est, dit Pline. Mela avait déjà indiqué cette limite : Ab eo Numidia ad ripas exposita fluminis Ampsaci. Solin confirme ce double témoignage : Quod est a flumine Amsiga Numidiae datur.
Le cours inférieur de l'Amsaga est représenté par l'Oued el- Kebir, qui débouche dans le golfe numidique entre la pointe de Djidjelli (Jgilgihs) et les Sebda Rous, le promontoire des «sept caps ». À 4o kilomètres de son embouchure, à vol d'oiseau, l'Oued el-Kebir reçoit un de ses principaux affluents de gauche, l'Oued Endja, qui coule de l'ouest à l'est et dont la frontière des deux provinces suivait certainement le cours. À la même distance en amont, l'Oued el-Kebir se partage en deux branches principales : l’une vient de l'ouest et prend naissance près de Mamra, dans le massif des Ouled Abd en-Nour : c'est l'Oued er-Raml ou Oued er-Remel, «la rivière aux sables », que nos cartes désignent sous le nom de Rummel; l'autre descend du massif du Guerioun, coule du sud au nord et porte le nom d'Oued bou-Merzoug, «la rivière qui féconde». Le Bou- Merzoug lui-même est formé par deux petits cours d'eau, dont
ΣΤ vas OV nt III, υἱ. — "AV re Ste ἀμψάγα ποταμοῦ ἐκβολαί. --- * P.128, 26, ed. Mommsen. Une inscr. de Cirta (C. 1. L. VIII, 1, 7759) donne Anspagu.
l'un, le plus occidental et le plus considérable, prend sa source à Aîn Kerchi, au pied du versant méridional du Djebel Guerioun, tandis que l’autre descend du versant nord du même massif. Cette seconde source porte le nom de Ras el-Aïn bou-Merzoug.
L'hydrographie assez compliquée du bassin de lOued el- Kebir laissait planer quelque incertitude sur l'équivalent antique du cours supérieur de l'Amsaga. Si l'on ne pouvait supposer, en se fondant sur le rôle de fleuve frontière joué par l'Amsaga, que ce cours était représenté par l'Oued Endja, hypothèse qu'il était impossible de soutenir en présence d’un texte formel de Victor de Vita’, il était permis tout au moins d'hésiter entre l'Oued er-Remel et l'Oued bou-Merzoug, dont les deux cours, à peu près équivalents, se confondent un peu au-dessus de Constantine. On pouvait enfin, en se prononçant pour le Bou-Merzoug, hésiter encore entre ses deux sources. Fort heureusement pour la solution de ce problème géographique, M. Cherbonneau a découvert en 1867, près des ruines de Sila, l'inscription suivante”, qui nelaisse place à aucun doute:
GENIO FLVMINIS CAPN ΑΘ ΑΕ ΤΕ SACRVM C. ARRVNTIVS FAVSTVS ᾧ ARRVNTI BRO!C Velilo RL IV,S MAGISTRATVS PERMISSO ORDINIS ΓΙ PECVNIS FECIT IDEMQVE DEDICAVIT LIBENS ANIMO.
* De persec. Vand., IT, v : «In Amsaga fluvium Cirtensem famosum, » Le fleuve qui
traverse Constantine est l'Oued Remel. — ? Recueil des notices de lu Société archéologique
de Constantine, 1868, Ρ- 422.
Le Τηλρϑυβ
M. Cherbonneau avait lu par erreur CATV AMSAGAE et a longtemps défendu cette leçon contre la correction CAPVT AMSAGAE, indiquée par le sens et proposée par M. Nau de Ghamplouis. Un examen attentif de l'inscription a fait reconnaître depuis que le mot CAPVT n'était pas douteux (Poulle, Recueil des notices, 1876-1877, p. 547). La pierre votive se trouve à Aïn Ghiren, à 6 kilomètres de Ras el-Aïn bou-Merzoug. Ain Ghiren est un pléonasme arabo-berbère qui se traduit par «la source des sources». M. Cherbonneau donne à Aïn Ghiren le nor d'Air et-Tsaur, «la source du taureau ».
La source de l’Amsaga était donc, pour les anciens, celle des deux branches du Bou-Merzoug qui descend du versant nord du Guerioun. L'indication fournie par l'inscription d'Aïn Ghiren est d'autant plus précieuse que le passage précité de Victor de Vita pouvait faire croire à la synonymie de l'Amsaga supérieur et de l'Oued Remel. Elle nous apprend, en outre, que le cours d'eau auquel les indigènes donnent aujourd'hui les noms successifs d'Oued bou-Merzoug au-dessus de Constantine, d'Oued, Remel à Constantine même et d'Oued el- Kebir au-dessous de cette ville, portait dans l'antiquité, de sa source à son embouchure, le nom unique d'Amsaga.
Vibius Sequester place près de Rusicade un petit fleuve du nom de Thapsus : Thapsus Africae, juxta Rusicadem. Le Thapsus est donc l'Oucd Safsaf, qui prend sa source dans le Djebel Taïa, au nord-est de Cirta, et se jette dans la Méditerranée à 2 kilomètres à l’est de Skikda, l'ancienne Rusicade.
Le mot Thapsus, ou plus exactement Thapsak' non, dérive, comme on le sait, du radical nos transüt, et signifie «l'endroit où l’on passe, le gué». Vibius Sequester ne nous ἃ donc pas fait connaître le nom du fleuve voisin de Rusicade, mais simplement le nom, très générique, du point où on le franchissait.
—#2( 15 jee
Nous lui pardonnerons d'autant plus volontiers cette erreur, qui était sans doute celle de la colonie romaine de Rusicade, que nos géographes ont commis tout récemment une méprise semblable en donnant à deux fleuves du Maroc le nom des gués par lesquels on les franchit : ils ont considéré le mot arabe Mechrä'a, équivalent du phénicien Thapsah', et suivi d'un qualificatif, Mechrä'at el-Hachaf, «le gué des roches sous-marines », ainsi que le composé analogue Mechrä'at el-Ghrifa, «le gué profond », comme les noms mêmes des deux cours d'eau.
La Table de Peutinger dessine l'Ubus flumen à 5 milles au sud-est d'Hippo Regius. La correspondance de l'Ubus et de la Seybouse résulte non seulement de cette indication, mais encore de l'identité des deux noms : le composé Seïbous n'est que l'abréviation du mot berbère δ. ou Asif, «rivière », précédant le nom antique Ubus.
Le cours de l'Ubus s'est déplacé de 7 à 8 kilomètres vers l'ouest depuis l'époque romaine. La Seybouse se jette aujourd'hui dans
la Méditerranée au-dessous des ruines d'Hippone. Le hit primitif
est indiqué, à 17 kilomètres en amont, par un bras mort que les indigènes désignent sous le nom d'El-Kkihidy, «les canaux», et qui aboutit sur le litloral aux marais de Gueräa bou K'mira.
À 10 milles à l'est de l'Ubus, la Table de Peutinger nomme un autre fleuve, l'Armoniacus ', évidemment identique à l'Armua, que Pline indique entre Hippo Regius et Thabraca”*. La distance donnée par la Table sépare effectivement El-Khlidj d'un des principaux estuaires du Sahel numide, l'Oued Mafragh*, formé par le confluent de deux cours d'eau, dont le plus occidental
Ἢ figure également dans la liste de * Telle est la véritable orthographe du l'anonyme de Ravenne (III, 6). nom que nos cartes écrivent Mafrag. Ainsi ? V, xx : « At in ora Tacalua, Hippo que l'a fait remarquer un des collaborateurs Regius, flumen Armua, oppidum ‘Ta- de la Revue africaine, Mafrag dériverait de
braca civium Romanorum. » la racine faraka, ὁ γϑ «être partagé, sé-
L'ArMuA ou
ARMONIAGUS.
Le RUBRICATUS.
et le moins considérable est l’Oued bou-Namoussa, «la rivière aux moustiques », tandis que l’autre porte, dans la partie inférieure de son cours, le nom d'Oued el-Kebir, un peu plus haut ceux d'Oued Djababra et d'Oued bou-Gous, et prend sa source, sous le nom d'Oued Oum Mramel, dans le massif des Ouchtata, aux frontières de la régence de Tunis et de l'Algérie. I n'est pas douteux que ce cours d'eau ne représente l'Armonacus de la Table, dont Pline nous a probablement conservé le nom indigène sous une forme plus correcte.
Le Rubricatus, dont Ptolémée place l'embouchure à 15 minutes à l'est d'Hippone, et que Mannert identifie avec l’'Ubus, en affirmant, contre les indications de la carte, que «la Seybouse est la seule rivière de cette contrée», nous paraît être le même fleuve que l'Armua. La distance donnée par Ptolémée équivaut en effet, en la réduisant d'un sixième !, aux quinze milles indiqués par la Table entre Hippone et l’'Armoniacus. Le non de Rubricatus, d'origine purement romaine, aurait été employé concurremmentavecla désignation libyenne. Il est possible toutefois que ces deux noms d'Armua et de Rubricatus aient été appliqués aux deux cours d’eau qui forment l'Oued Mafragh.
Le cours du Rubricatus, comme celui de presque tous les fleuves nommés par Ptolémée, est démesurément étendu vers le sud par suite des erreurs énormes qui entachent le système orographique du géographe alexandrin.
paré », landis que Mafragh, venant de faragha, Ê9 «être versé, répandu», signifie
! On sait qu’en adoptant le chiffre de cinq cents stades au lieu de six cents pour
«le lieu où l'on verse, le déversoir, l’estuaire », et s'applique parfaitement au canal de trois kilomètres de longueur par lequel s’écoulent les eaux de l'Oued el-Kebir et de l’Oued bou-Namoussa. {Baruch, Note sur le
cours d'eau appelé Mafrag , Rev. afr. ,n° 145.)
un degré équatorial, Ptolémée a augmenté d'un sixième toutes ses distances, tant en longitude qu'en latitude. H faut donc réduire d'autant toutes ses notations pour les ramener au chiffre vrai.
Le dernier fleuve du Sahel numide est la Tusca, au delà de laquelle commençait l'Afrique propre : Tusca fluvius, Numidiae finis, dit Pline !, et il ajoute un peu plus loin : À Tusca, Zeuφίίαπα regio, et quae proprie vocelur Africa est°. La Tusca est incontestablement l'Oued el-Kebir, qui débouche en face de l'île de Tabarka. Nous verrons plus loin que ce cours d'eau, de même que la Mulucha maurétanienne et l'Amsaga numide, a toujours été considéré comme une des limites tonnes de l'Afrique septentrionale.
L'hydrographie du bassin de l'Oued el-Kebir est fort inexactement figurée même sur les cartes les plus récentes : j'ai pu m'en assurer pendant le séjour que jai fait à deux reprises dans cette région, si difficilement accessible *.
Nos cartes ne donnent le nom d’'Oued el-Kebir qu'à l'estuaire de ce fleuve, et attribuent à son cours supérieur ceux d'Oued Zaïn et d'Oued Berber. Cette dernière désignation, empruntée à Marmol, est inconnue aujourd'hui. Quant au nom d'Oued Zaïn (ou plus exactement Oued ez-Zän, « la rivière des chênes zéens »), les indigènes m'ont affirmé que l'Oued el-Kebir ne le portait dans aucune partie de son cours. Ce nom, que nos cartes donnent encore à un des principaux affluents de droite de l'Oued el-Kebir, l'Oued es-Sehela", appartiendrait exclusivement au cours supérieur de l'Oued Zouära, fleuve qui ne fait pas partie du bassin de lOued el-Kebir, et qui se jette dans
ἜΤ 2. Nititte
supérieure de ce cours d’eau, qu'elle fait descendre, par conjecture, du massif de
* Ces lignes étaient écrites avant la campagne de Tunisie. La carte au 200,000° que publie en ce moment le Dépôt de la guerre donne la topographie complète de cette partie de la Régence.
ὁ La carte du Dépôtde la guerre de 1867 écrit Oued Cehila, et donne à la partie
Badja, le nom d'Oued Zain, déjà attribué à l'Oued el-Kebir. Toute cette topographie est fausse. L'Oued es-Sehela, comme tous les affluents de l'Oued el-Kebir, a un cours fort peu étendu, et il ne porte nulle part le nom d'Oued Zain.
La Tusca (Oued el-Kebir).
Le CauLcur, (Oued Zoudra).
—+>( 48 )...--la Méditerranée au sud-ouest et à peu de distance du cap Negro.
L'Oued el-Kebir recevrait, d'après nos cartes, à peu de distance de son embouchure, un affluent de gauche auquel elles donnent le nom d'Oued el-Ahmeur. C'est encore une erreur. L'Oued el-Ahmeur, qui porte aussi les noms d'Oued Tabarka, Oued Sidi Moussa et d'Oued es-Sr'ir, se jette directement dans la mer sous les ruines mêmes de Thabraca. Son embouchure est d'ailleurs très voisine de celle de l'Oued el-Kebir, et ἢ est possible qu'une communication s'établisse entre les deux fleuves dans la saison des pluies. À l'époque où j'ai visité cette partie du littoral, les deux embouchures étaient distinctes.
Voici, en résumé, quelle serait, d'après les indigènes, la nomenclature des cours d'eau qui débouchent dans la Méditerranée entre Tabarka et le cap Negro:
1° L'Oued el-Ahmeur, appelé aussi Oued es-Sr'ir, Oued Tabarka et Oued Sidi Moussa;
2° L'Oued el-Kebir, qui prend sa source à Aïn Draham, chez les Hattatfa, fraction de la grande confédération des Khoumir. L'Oued el-Kebir ne porterait que ce seul nom;
3° L'Oued bou-Ter/és ;
4° L'Oued Barkoukch ;
5° L'Oued Zoudra, qui porte, dans la partie supérieure de son cours, le nom d'Oued ez-Zän. L'Oued ez-Zân prend sa source chez les Rkhaïssia, autre fraction des Khoumir, et traverse, du sud-est au nord-ouest, les territoires de Dbebsa, de Nefza et de Mekna. Il doit son nom à une forêt de chênes qui borde son cours sur une étendue d'environ douze kilomètres et où le soleil, disent les indigènes, ne pénètre jamais.
L'Oued Zouâra me paraît être le Chulcul que la Table de Peutinger fait déboucher dans la mer entre Hippo Diarrhytus
et Thabraca. L'Oued Zouâra est, en effet, avec l'Oued Sedjenân, le seul cours d'eau de quelque importance que traverse la voie romaine de Carthage à Hippone par Thabraca. Or l'Oued Sedjenân ne se jette pas dans la Méditerranée. Nos cartes le font déboucher dans le lac de Benzert et courir, par conséquent, de l’ouest à l’est. Ce tracé, purement conjectural, est en contradiction avec les renseignements que j'ai recueillis, et d’après lesquels lOued Sedjenân prendrait sa source dans la chaîne qui sépare son bassin du lac de Benzert, coulerait de l’est à l'ouest et se perdrait dans le marais d'où la carte du Dépôt de la guerre le fait sortir. Ces informations me paraissent d'accord avec la configuration orographique de cette partie du littoral. Elles expliquent en outre le nom que porte l'Oued es-Sedjenän, ls sl «la rivière prisonnière, sans issue ».
Le Djebel Zouitin, une des dernières ramifications de la chaîne méditerranéenne, sépare seul le bassin de l'Oued es-Sedjenân de celui des deux lacs de Benzert, l'Hipponutis lacus et le Sisara lacus, dont Ptolémée indique assez exactement la position relative. Le premier et le plus septentrional porte au- Jjourd'hui le nom de Tindja Benzert ?; le second , celui de Gardat el-Echkeul. Un étroit et profond canal, appelé Oued et-Tindja, fait communiquer le bassin méridional avec l’autre, dont les eaux s'écoulent elles-mêmes dans la Méditerranée par l'estuaire qui traverse Benzert et avait valu à Hippo son surnom de
Diarrhytus.
* IV, ur : Kai τὸ xahobuevoy Kipva dpos......,............ λγ λα ἀφ᾽ οὗ αἱ λίμναι συνίστανται συνάπήουσαι ἀλλήλαις, redmrémimsnnth 8: 5. τεῖ 2041.24 5). λβ yo! λβ ' ΧΟ Σ ΩΣ RS NAN ne 6, λγ λα * Ce mot Tindja ou Tinga, qui désigne au Maroc, et je le considère comme la une « lagune », appartient à la langue ber- véritable étymologie du nom antique Tin-
bère. Je l'ai retrouvé avec le même sens gis ou Tinge.
Le lac Sisara (Garâat el-Echkeul) et 'HipponiTis LAGUS ( Tindja Benzert).
Le Garâat el-Echkeul est le bassin d'écoulement des eaux descendues des deux rameaux de la chaîne atlantique septentrionale,, qui expirent, l'un au cap Blanc, l'autre au promontoire de Sidi Ali el-Mekkï. Le plus: considérable de ces cours d'eau est l'Oued Djoumin, qui prend sa source dans le Djebel bou-Kerin.,, le Cirna de Ptolémée, et, grossi de l'Oued et-Tin ou Oued Djarrou, arrose, au sortir des montagnes, la riante plaine de Mâter, pour aller se perdre, à neuf ou dix kilomètres plus au nord, dans la ceinture de marais qui entoure la rive méridionale du Garäâat el: Echkeul. Une montagne assez élevée et aux pentes très abruptes, le Djebel Echkeul, pénètre comme un promontoire dans le bassin auquel elle a donné son nom.
La Tindja de Benzert, un peu moins vaste que le bassin supérieur, forme une ellipse de 35 à 4o kilomètres de circonférence : une petite île basse et allongée s'étend du sud au nord dans la partie occidentale.
Le lac présente un phénomène déjà constaté par Pline le Jeune, qui l’a très exactement décrit : «Est in Africa Hipponensis colonia, mari proxima. Adjacet eï navigabile stagnum, ex quo, in modum fluminis, aestuarium emergit, quod, vice alterna, prout aestus aut repressit aut impulit, nunc infertur mari, nunc redditur stagno ". » Il existe effectivement un double , courant qui porte alternativement les eaux de la mer dans le lac ou celles du lac dans la mer. Le premier fait se produit surtout lorsque règnent les vents d'ouest; le second, par les vents d'est ou pendant la saison d'hiver, alors que le niveau des deux bassins s'élève par suite de la crue des cours d’eau qui les alimentent. Les deux lacs sont extrêmement poissonneux, et l'on y pêche surtout une énorme quantité de mulets, qui sont transportés à Tunis.
* Epist., IX, xxx.
En dépassant, à la Tusca, les frontières de la Numidie, nous n'avons fait-qu'étudier jusqu'au bout le régime des eaux du versant nord de la partie de la chaîne méditerranéenne qui expire au cap de Sidi Ali el-Mekki. Nous reviendrons sur nos pas pour décrire l'hydrographie comparée de la zone intérieure.
Comprise entre les deux grandes chaînes parallèles, cette zone, nous l'avons dit, présente l'aspect d'une série de cuvettes où viennent se perdre les eaux des deux versants qui l'enferment.
Le versant sud de la chaîne méditerranéenne ne fournit qu'un petit nombre de tributaires à la région des lacs intérieurs. Presque tous les grands cours d'eau descendent du versant qui lui fait face, c'est-à-dire des pentes septentrionales du massif de l'Aurès.
Le premier bassin que lon rencontre, à la frontière même de la Maurétanie sitifienne et de la Numidie, est le Chott el- Beida. Compris dans ia partie supérieure de l'angle formé par les deux voies qui reliaient Sitifis à Sigus et à Lambaesis, il ne paraît pas avoir reçu de nom spécial, au moins dans la nomenclature romaine; c'était une de ces nombreuses etobscures Salinae, formées par les eaux hivernales, desséchées par les chaleurs de l'été et placées, en raison de leur origine, sous la protection de la Juno Salinensis , identique à la Coelestis pluviarum Polhcitatrix.
À 5o kilomètres plus à l'est, se groupent trois lacs d’inégale grandeur : le Chott Tinzilt, le Chott Mzouri et la Sebkha de Djendeli, située au sud des deux premiers bassins.
Le Chott Mzouri ἃ été considéré jusqu'ici comme le Jacus KReqius, placé par l'Itinéraire d'Antonin sur la route de Thamugas à Cirta. C'est une hypothèse très justifiable au premier
Le Lacus REGrvs (Sebkha de Djendeli).
L'ABicas (Oued
bou- Roughal).
abord, en présence du texte de l’Jtinéraire, qui indique la station d'Ad lacum Regium à 20 milles de Cirta, mais que l'analyse de la voie romaine ne permet pas de défendre. Nous le démontrerons au chapitre spécialement consacré à l'étude du réseau routier de la Numidie, et nous nous bornons à constater ici que le Madghacen, mausolée des rois de Numidie, situé sur la rive occidentale de la Sebkha de Djendeli, justifierait à lui seul la synonymie que nous établissons entre cette Sebkha et le lacus Regqius. Il est évident que le lac avait reçu son nom de la sépulture royale qui s'élevait sur ses bords.
La Sebkha de Djendeli est alimentée par l'Oued Chemorra, un des cours d'eau les plus considérables du versant nord de lAurès, que MM. Payen et Nau de Champlouis considèrent comme l'Abigas de Procope. Cette conjecture est absolument inconciliable avec les indications de lhistorien byzantin. Procope dit, en effet, dans son récit de la seconde campagne de Solomon contre les Maures, que l'Abigas coulait près de Bagaïs, ou plutôt à Bagaïs même !. Or l'Oued Chemorra coule à près de 60 kilomètres de Baghaï, dont l'identité avec la Βάγαϊς de Procope n'est pas douteuse. L’Abigas ne peut être que l'Oued bou-Roughal, qui prend sa source au nord-ouest du Djebel Djäfa, massif isolé de la chaîne aurasienne, et longe le flanc oriental de l’Aurès proprement dit, ce qu'indique bien d'ailleurs le mot σαραρρέων dont se sert Procope. L'Oued bou- Roughal arrose ensuite les environs de Khenchela (Mascula), et, sous le nom d'Oued bou-Douda, passe à cinq ou six cents
! De bello Vand., Il, xix: ὃς δὴ ἐς ἀξίγαν ποταμὸν ἀφικόμενος ἐσήρατοπεδεύσατο ἀμφὶ Βάγαϊν, πόλιν ἔρημον. L'Amigas dont il est question au chap. ΧΠῚ est évidemment le même fleuve; Procope le représente comme coulant près de l'Aurès
et arrosant la contrée environnante. De bello Vand., I, xur : ὃ μὲν οὖν Ῥωμαίων oTpards ..... ἐσήρατοπεδεύσαντο eis σοταμὸν ἀμίγαν, ds τὸν Αὐράσιον παραρρέων ἀρδεύει τὰ ἐκείνῃ χώρια.
πττεϑοί, 53 ).:---mètres à l’ouest de Baghaï, en coulant, après les pluies, dans un lit presque effacé”.
« L'Abigas», dit Procope au même chapitre xx, « descend de l'Aurès et, parvenu dans la plaine, arrose les campagnes au oré des habitants, qui partagent ses eaux selon les besoins de leurs cultures. La plaine, en effet, est coupée par de nombreux conduits, dans lesquels le fleuve se répand et d'où il ressort, après avoir longtemps coulé sous la terre et réuni toutes ses eaux dans un seul lit. Ces dispositions existant dans la plus grande partie de la vallée, l'eau du fleuve est réellement entre les mains des habitants, qui peuvent la porter où 115 veulent en fermant ou en ouvrant les conduits ?. »
Pour qui sait avec quel soin les cours d'eau permanents, si rares en Afrique, sont utilisés pour les besoins de la culture, la peinture de Procope semble dater d'hier. L'historien raconte ensuite comment les Maures, dirigeant toute la masse des eaux sur les terrains où campait l'avant-garde romaine, commandée par Gontharis, les transformèrent en un marais impraticable ὅ.
L'Oued bou-Roughal (Abigas) se jette dans le Garäat et- Tarf, vaste bassin qui reçoit en outre l'Oued Roumila et l'Oued bou-el-Freïs, venant de l’Aurès proprement dit; l'Oued Feïd
* Ragot, Recueil des notices, t. XVI, Ρ- 107.
* De bello Vand., 11, xix : ἀθίγας ὁ ποταμὸς ῥεῖ μὲν ἐκ τοῦ ᾿Αὐρασίου, κατιὼν δὲ ἐς τὸ πεδίον ἀρδεύει᾽ τὴν γῆν οὕτως ὅπως ἂν βουλομένοις ἢ τοῖς ταὐτῃ ἀνθρώποις. Περιάγουσι γὰρ τὸ ῥεῦμα τοῦτο οἱ ἐπιχώριοι ὅπη ποτὲ σφίσιν ἐς τὸ παραυτίκα ξυνοίσειν οἴονται, ἐπεὶ ἐν τῷδε τῷ πεδίῳ ἀπώρυγες συχναὶ τυγχάνουσιν οὖσαι, ἐς ἃς δὴ ὁ ἀβίγας σχιξζόμενός τε καὶ ἐς πάσας ἰὼν ὑπὸ γῆν φέρεται καὶ αὖθις ὑπὲρ γῆν
διαραίνεται, ξυνάγων τὸ ῥεῦμα. Τοῦτο δὲ ἐπὶ mheioloy τοῦ πεδίου ξυμδαῖνον ἐν ἐξουσίᾳ τοῖς ταὐτῃ ὠκημένοις τίθεται εἶναι, ἐπιδθύσασι χώματι τοὺς ῥωχμοὺς ἢ αὖθις αὐτοὺς ἀποκαλύψασι τοῖς ὕδασι τοῦ ποταμοῦ τοῦδε ὅ τι βούλοιντο χρῆσθαι.
* Τότε οὖν ἁπάσας oi Μαυρούσιοι τὰς ἐκείνῃ ἀπώρυγας ἀποφράξαντες ἀφιᾶσι τὸ ῥεῦμα φέρεσθαι ἀμφὶ τὸ τῶν Ῥωμαίων σΊρατόπεδον. ἀφ᾽ οὗ δὴ τέλμα βαθὺ γεγονὸς καὶ ἀπόρευτον ἐξέπληξέ τε αὐτοὺς ὅτι μάλισήα καὶ ἐς ἀπο ίαν κατέστησε.
Le PoprEeTus
(Oued Chemorra).
Le Ῥαθιρὰ Oued Tazzout).
es-Smar, qui appartient au versant sud de la chaîne méditerranéenne; l'Oued Ouilmän et Oued Nini, qui prennent leur source, à l'est, dans le massif du Djebel Djazia et.du Djebel Ammar; et enfin l'Oued Mtoussa, l'Oued Mkhalfa et l'Oued el- Ahmeur, qui descendent du Djebel Tafrent. Nous ne connaissons pas plus le nom antique du lac du Tarf que celui des trois autres bassins qui s'étendent entre:sa rive occidentale οἱ la Sebkha de Djendeli {lacus Reqtus). Ges trois lacs sont, de l'ouest à l'est, Le Garâat-el-Marsel, le Garâat Ank el-Djemel et le Garäat el-Guellif.
Nous venons de fixer la véritable synonymie de l'Abigas, qu'on avait cru retrouver Jjusquici dans lOued Chemorra ; quant à l'équivalent antique de ce dernier cours d'eau, il nous est révélé par la Table de Peutinger et l'anonyme de Ravenne. L'anonyme, qui ne fait guère figurer dans ses listes que les noms fournis par le Routier romain, cite parmi les fleuves de la Numidie un Paplitus flumen, qui est évidemment celui que la Table place, sous le nom de Popleto, sur la route de Theveste à Lambaesis par Zyrnas Maseli, Vicus Aureli et Claudi. Or l'étude de cette route prouve que la station de Popleto se trouvait au point où le ruisseau d’Aïn el-Abassi se jette dans l'Oued Chemorra. C’est donc à ce dernier cours d’eau que correspond le Popletus.
L'Oued Chemorra est formé de deux cours d’eau : lOued Meriel, qui prend sa source entre Lambaesis et Lambafudi (Henchir Touchin), et lOued Taga, qui descend de l'Aurès et porte successivement, dans la partie supérieure de son cours, les deux noms d'Oued Taga et d'Oued Firès.
Tacite, en racontant un épisode de la guerre de Tacfarinas, ἃ mentionné une autre rivière de la Numidie, le Pagida. C'est sur les bords de ce petit fleuve qu'une cohorte romaine,
—#3( 55 ).ε----commandée par Decrius, se fit: honteusement battre par les insurgés ‘.
Brotier avait supposé que l'action s'était passée sur les rives de l'Oued Abeadh (Oued: el-Abiodh), qui descend du versant méridional de l’Aurès et se perd dans le Sahara. Le nom d'un fleuve Pagida se retrouvant d'ailleurs dans les Actes du martyre de Jacques et Marien, dont les noms figurent dans une inscription gravée sur le rocher de Constantine, à l'entrée des gorges de Oued er-Remel, M. Carette en avait conclu à l'identité de ce dernier cours d'eau et du fleuve dont parle Tacite. Cette conjecture, ainsi que l'a fait remarquer le D'Guyon?, est difficilement conciliable avec les détails que donnent les Actes des martyrs. Jacques et Marien, ainsi que leurs compagnons, ne furent pas mis à mort à Constantine : les magistrats de cette ville les envoyèrent à Lambaesis *, où ils furent condamnés, le lendemain de leur arrivée, et exécutés dans une vallée à travers laquelle: coulait le Pagida. Le Pagida ne peut être, dès lors, comme le suppose le ἢ" Guyon, que l'Oued Tazzout, qui traverse Lambaesis. Lies indications des Actes sur le lieu du supplice s'appliquent très bien à la partie du cours de Oued Tazzout qui s'étend entre la ville et le dernier versant de l'Aurès “.
L'identité de l'Oued Tazzout et du Pagida de Tacite explique d’ailleurs un détail donné par l'historien. Le détache-
! Annal., III, xx.
* Voyage d'Alger aux Ziban.
* Ruinart, Acta Martyr. sincera, p. 198 :
«Tunc eos praesidi admotos, jam bis eis notus, bis usitatus, iterum Lambesitanus carcer accepit. »
1 Ruinart, Acta Martyr: sincera,, p. 199 :
«Et perducti sunt ad coronae locum, qui
riparum collibus hinc et inde sublimis.
media fluminis convalle subsederat : sed et spectaculo erat celsa utrimque altitudo aggeris. Alveus ipse medio sinu fluorem beati sanguinis hauriebat. Nec deeratutriusque sacramenti genus, cum et baptizarentur suo sanguine, et lavarentur in flu-
mine. »
L'ARDALIO (Oued Haïdra).
Fleuves dont
ment que commandait Decrius formait la garnison d'un petit camp retranché sur les bords du Pagida. Ce poste était donc placé dans la position stratégique si importante qu'occupa plus tard Lambaesis, et la correspondance déterminée par le D' Guyon fait ainsi remonter à l'an 773 de Rome la première origine de l'établissement militaire qui devint plus tard le quartier général de la légion IIT° Augusta.
L'Ardalio, sur les rives duquel Gildon fut vaincu en 398 par Mascezil, ἃ été considéré jusqu'ici comme l’Oued Chabro. Proposée par Mannert et acceptée sans objection par tous les auteurs qui se sont occupés de la géographie comparée de l'Afrique, cette synonymie nous paraît fausse. L'Oued Chabro coule au nord-ouest de Tebessa ; or Paul Orose dit formellement que l'Ardalio coulait entre Theveste et Ammaedara *. Ammaedara (Haïdra) étant située au nord-est de Tebessa, l’Ardalio ne peut être que l'Oued Haïdra, que l'on rencontre effectivement entre les deux villes indiquées par l'historien. Les défilés dont parle Orose, «oppositas praejacentis vallis angustias », se reconnaissent facilement dans le bassin de l'Oued Haïdra: ce sont les gorges du Gouraï, que Mascezil avait précisément à traverser en marchant sur Theveste. Il est impossible de les retrouver dans le cours de l'Oued Chabro, qui arrose, au nordouest de Tebessa, la grande plaine du Tarf. Ce dernier détail aurait dû suffire pour faire rejeter par nos archéologues algériens la correspondance qu'ils ont empruntée à Mannert.
L'anonyme de Ravenne cite encore parmi les fleuves de la Numidie le Masuga, le Sadinta, YAmesa, V'Adima et le Limele-
! Oros., VI, xxxvi : « Ardalio fluminis mora excedere loco oppositasque praenomen est quod fluit inter Thebastem et jacentis vallis anguslias transgredi vel- Metrideram civitates : ubi eum parva let, B. Ambrosius episcopus : «Ilic! hic! manu: castrametatus, cum interjecta hic!»
—#>( 57 .}...--tendum. 11 nous est impossible de donner un équivalent à ces divers cours d'eau, qui ne figurent pas dans d’autres textes antiques et dont les noms, d’une physionomie d’ailleurs très libyenne, ne se retrouvent pas, que nous sachions, dans [ἃ nomenclature berbère actuelle.
Le dernier fleuve de la seconde zone numide est la Medjerda, l'antique Bagrada, dont le cours nous ramène dans l'Afrique propre.
La Medjerda est formée par deux grands cours d'eau, dont l'un vient de l'ouest, et l'autre du sud-ouest. Le premier, que nous considérons aujourd'hui comme le cours supérieur du fleuve et auquel, naguère encore, la plupart de nos géographes donnaient le nom d'Hamise, prend sa source près de Khemissa, l'ancien Thubursicum Numidarum, dans le massif montagneux qui donne également naissance à la Seybouse. Le second porte le nom d'Oued Mellag dans la plus grande partie de son cours, celui d'Oued Chabro près de sa source, et descend du plateau de Tebessa.
Une erreur de Ptolémée, qui place beaucoup trop au sud la source du Bagrada, a conduit Mannert à affirmer que l'Oued Mellag représentait le cours supérieur du fleuve, et que les anciens géographes n'avaient pas donné de nom au cours d’eau que nous regardons comme la Medjerda proprement dite”. Reproduite par Smith, l'opinion de Mannert est en contradiction avec la tradition locale, qui ne voit dans l'Oued Mellag qu'un affluent de l'Hamise ou Medjerda proprement dite, et avec un texte antique qui place la source du Bagrada là même
1 Mannert, Géogr. anc. des États barba- de l'ouest, et qui a à peu près la mème resques, trad. Marcus, p. 341: « Vers le longueur, mais qui n'a pas de nom chez milieu de son cours, le Bagradas reçoit un les anciens géographes. » affluent qui vient presque en ligne droite
il est impossible de retrouver
les synonymies modernes.
Le Bagrapa (Qued Medjerda).
πττεροί 58 )...--où nos cartes les plus récentes indiquent celles de la Medjerda, cest-à-dire à Khemissa. «Le Bagrada, dit Julius Honorius, prend naissance à Tubursicum Numidarum, traverse la Zeugitane, se partage en plusieurs bras el se jette près d'Utique dans la mer Tyrrhénienne '.» Ce passage prouve bien que, si Ptolémée était mal renseigné sur la source du Bagrada, les géographes de l'époque postérieure la connaissaient parfaitement. Nous exposerons plus loin les raisons qui peuvent faire supposer que, dès l’époque de Salluste, l'Oued Mellag ne représentait pas, pour les anciens, le cours supérieur du Bagrada.
Le nom du grand fleuve punique ne nous est connu que sous ses formes grecque et latine, et ces formes mêmes présentent quelques différences. (
Le texte le plus ancien qui le mentionne, parmi ceux qui nous sont parvenus, est celui de Polybe, dont les manuscrits donnent les variantes Μάκαρος", Méxapa*, Μακάρα". Schweighaeuser, en s'appuyant sur la forme Βουκάρα, adoptée par Suidas, a cru pouvoir substituer à ces trois variantes si voisines la leçon Baxdpa. Les écrivains grecs postérieurs reproduisent tous la forme Βαγράδας", équivalente à celle qu'emploient uniformément les historiens et les géographes latins : Bagrada°.
! J. Honorius, Cosmogr., 47 (Geogr. lat.
min., ed. Riese, p. 52) : « Fluvius Bagrada nascitur in Tubursicunumidarum. Pergens per Zeugi inlustrans regionem egerit in mari Tyrreno. Dispersis crinibus Uticae oppido diffunditur. »
? Bav. aug. Reg. À.
* Vat. Flor Reg. B. C.
1 Cod. Urbin.
5 Strab. XVII, 111. —— Ptolem. IV, 111.
— App. B. C. IT, xziv, xzv. — Agathem.
Tex
* Caes. B.C.II, xx1v, xxvi. — Liv. XVIII, xv, xV13 XXX ,xxv. — Mela, I, vrr. — Plin.
VIIL, σιν. — Lucan. Phars. IV, v. 588. — Sirus [141]. I v 945; NL TRE Florus, IT, τι. — Α. Gell. N. Att. VI, 1.
— Val. Max. I, vin. — Mart. Capella. — Aethicus.— Vibius Sequester. — August.
De civit. Dei, XXII, vi. — Oros. IV, vin.
On trouve dans quelques manuscrits de Florus la forme Bragada. Ceux de la Cosmographie d'Honorius donnent les variantes
Bagrada, Vagrada, Bacradua.
EN
La même dénomination, à peine altérée, Bagarda, Badjarda, se retrouve au moyen âge arabe’. Ce nest quà une époque relativement récente que l'on voit apparaître le nom actuel, Medjerda &æ, qui rappelle la forme employée par Polybe.
On peut conclure des différentes formes sous lesquelles se produit successivement le nom du fleuve punique :
1° Que le premier élément de ce nom a varié et qu'à trois reprises, à notre connaissance, il Υ a eu permutation des deux labiales M et B, qui se substituent d'ailleurs si habituellement l'une à l'autre;
2° Que le nom primitif était probablement Makarath n15, que Polybe a traduit par Νακάρας, et dont on a fait plus tard Bakarath, Bakaraiha ;
3° Que cette seconde forme ἃ prévalu à l'époque romaine, où elle est constamment rendue par le mot Bagrada et ses variantes Vagrada, Bragada ; l
4° Que cette forme latine a survécu pendant plusieurs siècles à la domination romaine ;
5° Que le nom actuel Medjerda, Megherda”?, paraît être un retour à la forme la plus ancienne, Makaratha.
Cette même forme Makaratha était-elle d'origine punique? Faut-il y retrouver le mot phénicien Magor «eau courante »? Cette étymologie nous paraît aussi douteuse que celle qui fait dériver le nom du Bagrada d'un autre mot sémitique : Braka, Brakoth «eaux dormantes ». L'emploi simultané ou successif des deux formes équivalentes Bakarath, Makarath ne permet guère d'admettre deux étymologies qui s'excluent l'une l'autre. Nous ne sommes guère plus disposé à partager l'opinion la
- ὅθ & Je. Édrisi, p.124. Édit. de lièrement, dans certains dialectes, en Gœje et Dozy. Égypte par exemple, la valeur du 4 dur. * On sait que le djim arabe prend régu-
plus accréditée, qui voit dans le mot Makarath le nom d’une des divinités nationales de Carthage, Makar ou Melkarth, l'Hercule tyrien. Comment supposer que, pendant toute la période romaine, la population indigène, qui parlait encore le puuique et avait conservé le culte de Melkarth, ait pu oublier le sens de ce nom de Makar, et le dénaturer assez complètement pour que les conquérants l’aient constamment rendu par la forme Bagrada? N'est-il pas plus naturel de penser que les fondateurs de Carthage ont dû adopter le nom que les indigènes avaient eux-mêmes donné au fleuve? Nous croyons donc que c'est dans lonomastique libyenne qu'il faut chercher l'étymologie du mot Makarath ou Magarath, et si nous ne pouvons pas préciser le sens de ce mot, nous constatons tout au moins qu'on le retrouve dans la nomenclature géographique indigène de la Tripolitaine sous les deux formes Νέγερθις et Magradi, appliquées l'une par l'Itinéraire d'Antonin, l’autre par leStadiasme à une station située à l'embouchure d'un fleuve et probablement à ce fleuve lui-même. On a abusé des étymologies phéniciennes. À une époque où l’on connaissait à peine l'existence de la langue berbère, où l'on ne soupçonnait en aucune façon les rapports que l'on a constatés depuis entre la race qui la parle et les populations primitives de l'Afrique septentrionale, il était naturel de demander exclusivement à l'Orient l'explication de la toponymie Hiby-phénicienne. Nous savons aujourd'hui que les Berbères sont les des- .cendants directs de ces populations primitives, que leur langue actuelle reproduit, selon toute apparence, le fond de la vieille langue libyenne, et que leur alphabet conserve encore la plupart des caractères de l'alphabet libyen. I est nécessaire de tenir compte de ces données nouvelles et de réserver à la-race qui a primitivement peuplé le nord de l'Afrique, et qui y pré-
domine encore, la large part à laquelle elle ἃ droit. Les rapports actuels de l'élément arabe et de l'élément berbère peuvent nous révéler, jusqu à un certain point, ceux qui ont dû exister entre les Libyens et les colons orientaux. Les Berbères arabisants nous représentent les Libyens phénicisés du littoral, mixtum Afris punicum genus. Or, pour ne parler que de la question géographique, il est à remarquer que la nomenclature topographique des tribus berbères qui ont perdu jusqu'au souvenir de leur langue, comme certaines fractions des Ketama et des Sanhadja du Maroc, est encore aujourd'hui presque entièrement berbère. C'est assez dire le rôle prépondérant qu'a dû jouër l'élément libyen dans la toponymie de l'Afrique septentrionale.
Presque au sortir du massif qui lui donne naissance, à la bauteur de Khemissa, la Medjerda prend la direction générale ouest-sud-ouest-est-nord-est, qu'elle garde jusqu à son embouchure, traverse le plateau de Souk Ahras, l'ancienne Thagaste, et s'engage dans la haute chaîne qui sépare l'Algérie de la régence de Tunis. Le fleuve a forcé mais non pas ouvert cette barrière naturelle. Son cours resserré et tortueux n'a jamais servi sur ce point de grande ligne de communication. Les deux voies romaines qui, en dehors de la grande route du littoral, reliatent Hippo Regius à Carthage, évitaient également ce massif abrupt et tourmenté. La route de Carthage à Hippo Regius par Sicca, Naraggara et Thagaste, le laissait au nord. Celle d'Hippo Regius à Carthage par Bulla Regia le laissait au sud; elle franchissait la chaîne numidique, comme nous ‘le verrons, au-dessous du Djebel Ghorra, et descendait une étroite vallée qui conduit de ce col dans le bassin de la Medjerda à la hauteur de Simittu (Chemtou).
À quelques milles au sud-est de Simittu, la Medjerda sort
enfin du massif de la chaîne septentrionale, contourne la pointe méridionale du Djebel Heïrech et débouche dans la Dakhla des Oulad bou-Salem, les «Grandes Plaines» de Polybe et d'Appien, le Campus Bullensis de saint Augustin, le πεδίον Βούλλης de Procope. Entourée de tous côtés par une ceinture de hauteurs, la Dakhla forme un immense cirque naturel dont l'arène présente l'aspect de toutes les plaines d’alluvion. Aucun accident de terrain appréciable à l'œil n'en interrompt l’'uniformité; elle ressemble à un lac desséché, et telle est effectivement l'origine de cette vaste cuvette. Il est évident qu'à l'époque géologique, relativement récente, où la Medjerda n'avait pas encore ouvert, dans le massif crétacé qui ferme l'extrémité orientale de la Dakhla, l'étroite et profonde coupure qu'elle ἃ creusée depuis, ses eaux, retenues par un barrage naturel, inondaient tout le bassin qu'elles ne font que traverser aujourd'hui. Tous les tributaires de son cours actuel, l'Oued Mellag, l'Oued Beldjarin, lOued bou-Heurtma, lOued Kessab, l'Oued Melah, l'Oued Tessäa, se déversaient alors directement dans ce lac préhistorique. Les dépôts lacustres qu'on retrouve à 22 métres au-dessus du niveau actuel de la plaine n'indiquent pas d'ailleurs, tant s'en faut, la profondeur totale du bas-fond inondé. Il faut y ajouter toute la hauteur des apports que le fleuve et ses six affluents ont déposés pendant des siècles au fond du réservoir, qu'ils ont fini par combler. L'épaisseur de ces couches est inconnue: la Medjerda y a tracé un sillon de 10 à 12 mètres, et il n'est pas douteux que la masse alluviale ne s'étende au-dessous du lit actuel. On reste donc au-dessous de la vérité en évaluant à 35 mètres la profondeur de la nappe d’eau qui couvrait primitivement la Dakhla.
Les « Grandes Plaines » sont l'œuvre collective de la Medjerda et de ses affluents. Cette couche végétale, d'une profondeur
inconnue et d'une inépuisable richesse, qui forme aujourd'hui le sol de la Dakhla, c'est un présent du fleuve, δῶρον τοῦ &oταμοῦ, comme la terre égyptienne est un présent du Nil, et, comme le Nil, la Medjerda renouvelle parfois ses dons. L'issue qu'elle s’est creusée ne suffit pas toujours à donner passage à l'énorme masse d'eau qu'elle roule dans ses grandes crues: si large et si profond que soit son lit, elle en franchit parfois les berges, se répand sur toute la plaine et, en la transformant en lac, lui rend un instant sa physionomie primitive.
Mais ces grandes crues sont rares et ne se produisent guère que dans les années exceptionnellement pluvieuses. En temps ordinaire, et pendant les trois quarts de l'année, la Medjerda ne remplit même pas le fond de son lit. Ses eaux d’un vert jaunâtre ne baignent alternativement qu'une des deux rives, et lui enlèvent lentement les terres qu'elles reportent sur la rive opposée. Ce n'est qu'en hiver qu'elles remplissent et creusent de nouveau tout ce large sillon. Le bassin qu'elle traverse est d'ailleurs tellement uni que son cours ordinaire est à peine sensible. Endormie dans ses innombrables méandres, la Medjerda est toujours le fleuve qu'a si bien décrit Silius:
Turbidus arentes lento pede sulcat arenas Bagrada , non ullo libycis in finibus amne Victus limosas extendere latius undas
Et stagnante vado patulos involvere campos!.
Ni le niveau de la plaine, du reste, ni le cours du fleuve ne paraissent avoir sensiblement changé depuis l'époque romaine. Les ruines de villes antiques qui couvrent les deux rives de la Medjerda ne sont guère plus enterrées que partout ailleurs, et, comme ailleurs, elles sont surtout enterrées sous leurs
* Silius Italicus, Punica, VI, v. 140.
Le Μυτηῦι, (Oued Mellag).
propres débris. La route arabe qui traverse la Dakhla dans une grande partie de sa longueur, de Souk el-Arba à Souk el-Khmis, paraît suivre les vestiges d’une ancienne voie; plus directe que celle des Itinéraires, dont nous retrouverons tout à l'heure le tracé, elle coupe la plaine en ligne directe, en formant une tangente aux courbes extrêmes du fleuve. Le fleuve n'a donc pas modifié son cours. Les amorces d'un pont antique qu'on remarque près de Souk el-Arba et le nom d'El-Kantara, «le pont», que porte une autre localité située à quelques milles en aval, prouvent bien que le Bagrada coulait, à l'époque romaine, là même où la Medjerda coule encore. Les seules traces d'anciens lits que j'aie remarquées se retrouvent à Souk el-Khmis. Deux grandes dépressions sinueuses et à demi comblées y représentent deux anciennes boucles du fleuve : l'isthme fluvial a cédé sous l'effort répété des crues d'hiver, et la Medjerda ἃ pris un cours plus direct.
C'est à peu près à la hauteur de Bulla Regia (Henchir Hammam Darradji) que la Medjerda reçoit le principal affluent de sa rive droite, l'Oued Mellag, dans lequel, ainsi que nous l'avons dit, certains géographes ont prétendu retrouver le cours supérieur du Bagrada. Nous avons démontré que l'Oued Mellag n'était pas le Bagrada; il nous reste à exposer les motifs qui nous engagent à le considérer comme le Muthul, un des cours d'eau dont la synonymie ἃ été le plus discutée. Mannert et Forbiger l'identifient au Rubricatus où à l'Ubus, qu'ils considèrent à tort comme n'étant qu'un seul et même cours d'eau, la Seybouse '; Temple et Barth ont adopté l'opinion de Barbié du Bocage, qui retrouve le Muthul dans l'Oued Siliana; Lapie le fait correspondre à l'Oued bou-Heurtma; Marcus enfin l'assimile à l'Hamise ou Medjerda supérieure.
1 L'Ubus, comme nous l'avons dit, est la Seybouse; le Rubricatus est l'Oued Mafragh.
Salluste est le seul écrivain de l'antiquité qui ait nommé le Muthul. Il en fait mention à propos d'un des principaux épisodes de la guerre de Jugurtha, et les détails que l'ancien gouverneur de la province de Numidie donne sur cet épisode prouvent qu'il avait visité le théâtre de l’action dont il nous ἃ laissé le récit détaillé.
« γ a, dit Salluste, dans la partie de la Numidie qui était échue en partage à Adherbal, un fleuve prenant sa source au midi et nommé Muthul. À environ vingt mille pas de ce fleuve et parallèlement à son cours, s'étend une chaîne montagneuse que la nature ἃ faite nue, que l’homme a laissée telle, mais du centre de laquelle naît une colline d'une grande étendue, couverte d'oliviers sauvages, de myrteset d’autres espèces d'arbustes qui naissent dans un sol aride et sablonneux. La plaine qui s'étend entre la chaîne et la colline est déserte faute d'eau, excepté dans le voisinage du fleuve, où, plantée d'arbres, elle était peuplée de laboureurs et de troupeaux.
« C'est sur cette colline, qui s'étend, comme nous l'avons dit, perpendiculairement à la montagne et au fleuve, que Jugurtha avait pris position.»
Rien de plus net que cette topographie esquissée en quelques traits : un fleuve prenant sa source au midi; une chaîne montagneuse parallèle au fleuve; une longue colline perpendiculaire à la montagne qui la projette, et par conséquent au fleuve.
? Jug., chap. xzvnr : « Erat in ea parte Numidiae quam Adherbal in divisione possederat, flumen oriens a meridie, nomine Muthul ; a quo aberat mons ferme millia passuum viginti tractu pari, vastus ab natura et humano cultu: sed ex eo medio quasi collis oriebatur, in immensum pertiness, vestitus oleastro ac murtetis alüis-
que generibus arborum quae humi arido atque arenoso gignuntur. Media autem planities deserta penuria aquae , praeter flumini propinqua loca ; ea consita arbustis pecore atque cultoribus frequentabantur.
Igitur in eo colle, quem transverso itinere porrectum docuimus, Jugurtha. .... consedit. »
La première de ces indications, flumen oriens a meridie, exclut les deux synonymies proposées par Lapie et Marcus : la Medjerda supérieure coule de l'ouest à l'est, l'Oued bou-Heurtma du nord au sud.
L'ensemble du récit de Salluste ne permet pas d'admettre, d'autre part, l'identité du Muthul et de la Seybouse. Métellus venait d'entrer en Numidie et d'occuper Vaga (Badja). Presque aussitôt 1] rencontre Jugurtha sur le Muthul, et Sicca Veneria (EI-Kef), immédiatement après la bataille qui se livre sur les bords de ce fleuve, est la première ville numide qui abandonne la cause du roi. Métellus enfin se dirige du Muthul sur Lama Regia. Toute cette première partie de la campagne de l'année 109 a donc pour théâtre le plateau de Badja, les Grandes Plaines et les environs d'El-Kef. Il n'est pas admissible dès lors que le général romain ait débuté par une pointe sur Hippo Regius : la soumission immédiate de Sicca ne s'expliquerait pas si Jugurtha avait été battu sur les bords de la Seybouse.
Il est impossible, pour les mêmes raisons, d'admettre la correspondance de la Siliana et du Muthul; la Siliana coule, il est vrai, du sud au nord, comme le Muthui de Salluste, mais son cours appartenait tout entier à la province romaine et se trouvait par suite fort en dehors du théâtre des opérations.
La synonymie du Muthul et de l'Oued Mellag est la seule, au contraire, qui concorde, non seulement avec les indications générales de Salluste sur la première campagne de Métellus, mais avec les détails si précis que l'historien nous a donnés sur la topographie du champ de bataille. À part la distance de 20 milles indiquée entre la montagne et le fleuve, et que nous discuterons tout à l'heure, toutes les indications de Salluste se retrouvent avec une merveilleuse exactitude dans la partie du
bassin de l'Oued Mellag que nous considérons comme le théâtre de la défaite de Jugurtha, et qui se trouve à 13 milles romains à l'ouest d'El-Kef (Sicca Venceria), à peu de distance de la voie romaine de Carthage à Hippo Regius par Naraggara et Thagaste. Il suffit, du reste, de jeter les yeux sur la carte pour reconnaître immédiatement ce champ de bataille que Salluste avait certainement sous les yeux lorsqu'il l'a si fidèlement décrit. Le mons tractu part, la chaîne parallèle au cours du fleuve, est le Djebel Hemeur mta Ouargha, parallèle au cours de l'Oued Mellag et s'étendant du Djebel Sara à lOued Zouatin. La colline projetée par cette chaîne perpendiculairement au fleuve, c'est le Koudiat Abd Allah, qui se détache du massif central du Djebel Hemeur et dont la direction est perpendiculaire tout à la fois à la montagne et à l'Oued Mellag. La plaine dépourvue d'eau et déserte dans l'angle formé par la colline et la montagne, habitée et cultivée dans le voisinage du Muthul, c'est le Feid es-Smar, arrosé dans sa partie inférieure par deux ruisseaux qui se jettent dans l'Oued Mellag, et dont le plus considérable porte le nom de Oued Djenän el-Hallouf. Tous les détails de la marche de Métellus, tous les incidents de la double lutte que l’armée romaine soutient contre Jugur- {πὰ et Bomilcar, s'expliquent dès lors avec une clarté parfaite.
Pénétrant dans la Numidie par Vaga, dont il venait de s'emparer afin d'assurer ses approvisionnements', Métellus ne pouvait pas suivre une autre route que la vallée de l'Oued Mellag.
I lui était impossible de s'engager, du côté du nord-ouest,
3 Jug., chap. xzvir : « Erat haud longe usui forent comporlare, ratus, id quod res ab eo itinere quo Metellus pergebat, oppi- monebat, frequentiam negotiatorum et dum Numidarum nomine Vaga... Huc commeatu juvaturam exercitum et jam consul... praesidium imposuit. Praeterea paralis rebus munimento fore. »
imperavit frumentum et alia quae bello
dans les défilés numides de la Medjerda : nous savons que ce massif était inabordable. Les montagnes qui dominent la Dakhla des Oulad bou-Salem, au sud-est, ne lui permettaient pas davantage de marcher directement de Vaga sur Sicca : elles sont à peu près impraticables pour une armée. La seule issue possible pour Métellus était la coupure par laquelle Oued Mellag débouche dans la Dakhla. En remontant le cours du fleuve, le général romain arrivait, sans rencontrer d'obstacles matériels sérieux, sur les hauts plateaux qui commandent tout à la fois, au sud-est, les plaines de Sicca et de Zama, au nordouest, celles de Naraggara et de Thagaste, au sud, enfin, celles de Thala et de Theveste. Métellus devait nécessairement chercher à occuper cette position stratégique. Il remonte effectivement l'Oued Mellag en suivant, afin d'éviter toute surprise, les hauteurs déboisées de la rive gauche, beaucoup plus praticables que celles de la rive opposée. C'est au moment où il chemine sur le plateau du Djebel Hemeur, pour descendre par le Feïd es-Smar sur les bords de l'Oued Mellag et gagner la plaine qui s'étend au-dessous de Sicca, que Jugurtha vient s'embusquer sur le Koudiat Abd Allah de façon à le prendre en pleine marche et en flanc : Zn eo colle, quem transverso ttinere porrectum docuimus, Jugurtha extenuata suorum acte consedit. Le roi numide occupe avec toute sa cavalerie et l'élite de son infanterie la partie de la colline la plus voisine du Djebel Hemeur : 1086 propior montem cum omni equitatu et pedibus delectis suos conlocat. Son lieutenant Bomilcar a l’ordre d'aller se poster, avec les éléphants et une partie de l'infanterie, à l'extrémité du Koudiat Abd Allah qui touche au fleuve.
Métellus descendait déjà du Djebel Hemeur dans le Feïd es-Smar lorsqu'il s'aperçoit de la présence de l'ennemi. Il s'arrête, renforce le flanc droit, qui est le plus rapproché de Jugur-
tha, et, par un quart de conversion sur la droite, transforme la marche en colonne de l’armée en ordre de bataille, face à l'ennemi : Commutatis ordinibus in dextro latere, quod proximum hostis erat, triplicibus subsidiis aciem instruxit. 11 reprend ensuite sa marche par le mouvement inverse, c’est-à-dire par un quart de conversion sur la gauche, gagne la plaine, et, pour s'assurer l'eau nécessaire à son armée, charge son lieutenant Rutilius d'aller, avec une partie de la cavalerie et de l'infanterie légère, occuper les bords du fleuve sur lesquels 1] compté camper”.
Dès que l'arrière-garde de Métellus ἃ quitté les dernières pentes du Djebel Hemeur, Jugurtha fait occuper la montagne par deux mille des siens, afin de couper la retraite à l'ennemi, et attaque l’armée romaine?. Le combat se prolonge pendant la plus grande partie de la journée : enfin, vers le soir, les Romains emportent par un dernier efort la colline qui leur fait face, c'est-à-dire le Koudiat Abd Allah, délogent l'ennemi, qui se disperse, et restent définitivement maîtres du champ de bataille, |
Rutilius venait, à ce moment même, de repousser victorieusement l'attaque de Bomilcar. Conformément à ses instructions, le lieutenant de Jugurtha avait laissé passer l'avant-garde
* Chap.xuix-1:« Aciem, sicuti instruxerat,...in planum deducit. Sed ubi Numidas quietos neque colle degredi animadvortit, veritus ex anni tempore et inopia aquae ne sili conficeretur exercitus, Rutilium legatum cum expeditis cohortibus et parte equitum praemisit ad flumen , uti locum castris antecaperet, existumans hostis crebro impetu et transvorsis praeliis iter suum remoraturos... Deinde ipse pro re atque loco, sicuti monte descenderat, paulatim procedere. »
ἢ Chap. 1 : «At Jugurtha, ubi extremum
agmen Metelli primos suos practergressum videt, praesidio quasi duum millium peditum montem occupat, qua Metellus descenderat, ne forte cedentibus adversariüs receptui ac post munimento foret. Dein, repente signo dato, hostis invadit. »
* Chap. ur: «... Denique Romani, ubi intelligunt neque sibi refugium esse neque ab hoste copiam pugnandi fieri, et jam die vesper erat, adverso colle, siculi praeceptum fuerat, evadunt, Amisso loco, Numidae fusi fugatique. »
—#2( 70 }....romaine, puis, la sachant campée sur le Muthul, était descendu dans le Feïd es-Smar, y avait étendu sa ligne de bataille de façon à empêcher Rutilius de porter secours à Métellus et pris l'offensive contre le camp romain. Prévenu de ce mouvement par le nuage de poussière que soulevait, au-dessus des arbres de la plaine, la marche de l'armée numide, Rutilius avait rangé ses troupes en bataille devant son camp et reçu l'attaque de l'ennemi”. Les Romains n'eurent pas de peine à venir à bout des éléphants, dont le choc était brisé par les difhicultés du terrain, et la perte de ces animaux, tous pris ou tués, avait entraîné, comme toujours, la déroute des troupes dont ils formaient la principale force. Jetant leurs armes et mettant entre eux et leurs adversaires le Koudiat Abd Allah, les Numides purent s'échapper presque tous à la faveur de la nuit qui tombait déjà : plerique, abjectis armis, collis aut noctis , quae jam aderat, auxilio integri abeunt*. Métellus rejoint son lieutenant, qui, malgré la triple fatigue d'une marche, d'un campement et d'un combat, était allé à sa rencontre; l'armée romaine tout entière campe sur les bords du Muthul, où elle reste quatre jours", et reçoit la soumission de Sicca ἢ, située à trois heures
* Chap. zur : «Interea Bomilcar, quem elephantis et parti copiarum pedestrium pracfectum ab Jugurtha supra diximus , ubi eum Rutilius praetergressus est, paulatim suos in aequum locum deducit; ac, dum legatus ad flamen, quo praemissus erat, festinans pergit, quietus , uti res postulabat ὲ acrem exornat... Postquam Rutilium consedisse jam etanimo vacuum accepit simulque ex Jugurthae praelio clamorem augeri ...aciem quam difhdens virtuti militum arte statuerat, quo hostiumitineri officeret, latius porrigit eoque modo ad Rutili castra procedit. »
ἡ Chap. ir: « Romani ex improviso pulveris vim magnam animadvortunt : nam prospectum ager arbustis consitus prohibebat. Et primo rati humum aridam vento agitari, post ubi aequabilem manere et, sicuti acies movebalur, magis magisque adpropinquare vident, cognita re properantes arma capiunt ac pro castris, sicuti imperabatur, consistunt. »
* Chap. Lu.
Ὁ Chap. Liv.
5 Chap. Lvi :
pidum primum omnium post malam pu-
...s Siccam, ...quod op-
gnam ab rege defecerat. »
-ττεϑί 71 ).ε:--de marche du théâtre de la double défaite de Jugurtha et de Bomilcar.
Les moindres détails du récit de Salluste s'expliquent, comme on le voit, lorsqu'on place le champ de bataille du Muthul dans le Feïd es-Smar. La seule difficulté réside dans le chiffre de 20 milles indiqué par l'historien comme la distance qui séparait le Muthul de la montagne. Déjà suspect à tous les commentateurs de Saliuste, ce chiffre est évidemment faux. Au point de vue purement topographique, ni le bassin de l'Oued Mellag, ni ceux de la Siliana et de la Seybouse ne présentent les dispositions orographiques décrites par Salluste. Au point de vue stratégique, d'autre part, il est tout à fait improbable que Métellus eût commis la faute de s’affaiblir devant l'ennemi en se séparant du corps de Rutilius, si le fleuve vers lequel il envoyait son lieutenant avait été situé à 18 milles du champ de bataille. Il est matériellement impossible, enfin, que l'armée romaine, déjà en pleine étape au moment où elle rencontra l'ennemi, ait pu combattre jusqu'au soir et aller camper à 18 milles de là sur le Muthul, où le corps de Rutilius l'avait précédée. L'action a dû être circonscrite dans un rayon de quatre ou cinq milles : le récit de Salluste le prouve encore. Placé entre Rutilius et Métellus de façon à se rendre compte de ce qui se passe sur le fieuve et au pied de la montagne, où se livre l'action principale, Bomilcar craint, à un certain moment, que Rutilius, déjà campé, n’entende le bruit de la mêlée et ne se porte au secours de son chef. Le chiffre de νη milles au lieu de xx, déjà proposé par Ciacconius et Dureau de la Malle, paraît être le vrai. C’est la distance qui sépare en réalité le plateau du Djebel Hemeur de la rive gauche de l'Oued Mellag.
À quelques milles en avant de son confluent avec l'Oued Mellag, la Medjerda reçoit le tributaire le plus considérable
L'ARMASCLA
(Oued bou-
He
urtma),
de sa rive gauche, l'Oued bou-Heurtma, qui prend sa source dans le massif des Khoumir et porte, dans la partie supérieure de son cours, le nom d'Oued el-Ghzela. L'Oued bou-Heurtma est certainement l’Armascla fluvius que la Table de Peutinger indique à 24 milles de Bulla Regia : l'étude critique de la voie romaine de Carthage à Hippone par la rive gauche du Bagrada établit solidement cette correspondance.
À partir du point où elle reçoit lOued bou-Heurtma, la Medjerda modifie un peu la direction générale de son cours : l'obstacle que lui opposent les pentes méridionales du grand plateau de Badja l'oblige à couler de l’ouest à l'est. Elle ne reprend sa direction première qu'à l'extrémité nord-est de la Dakhla des Oulad bou-Salem. À cette hauteur, les collines de la rive gauche se rapprochent de plus en plus des montagnes de la rive opposée, et à 5oo mètres en aval du point où la Medjerda reçoit un autre affluent de gauche, l'Oued Badja, elles se rapprochent, se pénètrent en quelque sorte et semblent fermer complètement la vallée. Le fleuve s'est frayé, à travers ce massif, un canal profond et tortueux, et coule entre deux hautes parois perpendiculaires qui rappellent la faille gigantesque de la vallée de Tempé. La Koubba de Sidi-Salah ben- Chérif s'élève à l'entrée du défilé.
L'aspect de cette puissante barrière dans laquelle la Medjerda s'est creusé, avec les siècles, l'étroite issue qui suflit à peine à l'écoulement de ses hautes eaux, explique l'existence du lac qui recouvrait autrefois la plaine des Oulad bou-Salem et les alluvions lacustres quon remarque à une certaine hauteur audessus du niveau actuel de la Dakhla. Cette hauteur représente à peu près la profondeur de la nappe d'eau au moment où l'obstacle ἃ été rompu. Déjà à demi comblé par les apports de la Medjerda et de tous les autres cours d'eau qu'il recevait
-ονεϑοί 78.)...--directement, le lac antéhistorique a disparu avec la barrière qui en avait déterminé la formation. Il Υ ἃ eu successivement un colmatage partiel du fond du lac, puis un écoulement complet de la nappe superficielle.
La rupture du massif crétacé que traverse aujourd'hui la Medjerda a été l'œuvre d'une longue série d'années, peut-être de siècles. On remarque à Oueldja, au delà des gorges de Sidi Salah ben-Chérif, deux anciens lits de la Medjerda, dont les niveaux, sensiblement différents, dépassent tous deux celui du cours actuel du fleuve.
Kef ech-Chemmakh.
Coupe représentant les trois lits successifs de la Medjerda à Oueldja.
À, lit primitif. — B, lit postérieur. — C, lit actuel.
Le lit de gauche suit la base d'un contrefort escarpé auquel les indigènes donnent le nom de Kef ech-Chemmakh: c’est le plus élevé et par conséquent le plus ancien; il paraît correspondre à la première période d'écoulement. Le second lit dessine une boucle pareille sur la rive opposée : moins élevé que le précédent, il remonte évidemment à l'époque où la digue avait déjà été entamée par le fleuve. Le lit actuel, creusé entre les deux anciens et correspondant au niveau de la plaine des Ouled bou-Salem, date de la disparition complète de la digue naturelle et du complet desséchement du lac.
Au delà de la coupure que nous venons de décrire, la Medjerda s'engage dans un assez long défilé, qui ne s'élargit un peu
qu'au point où elle reçoit Oued Zerga. Presque à cette même hauteur, le fleuve rencontre l'obstacle infranchissable que lui opposent le Djebel Louatia et la chaîne rocheuse et abrupte du Djebel bou-Safra ; il tourne brusquement à angle aigu et conserve sa nouvelle direction nord-sud jusqu’à la hauteur de Testour, où 1] reçoit par sa rive droite un affluent aussi considérable que l'Oued Mellag, la Siliana. Nous ne connaissons pas le nom antique de ce dernier eours d’eau.
Au delà de Testour, la Medjerda reprend, pour ne plus la quitter, sa direction générale sud-ouest-nord-est. La vallée qu'elle parcourt s'élargit à la hauteur de Medijez el-Bab, mais pour se resserrer encore à 6 kilomètres plus loin. Elle ne s'ouvre définitivement qu'à trois ou quatre milles au delà de Tebourba, c'est-à-dire au point même où commence le delta du Bagrada.
À cette hauteur, la vallée du fleuve s’élargit tout à coup. Les montagnes de la rive gauche prennent la direction du nordest et se prolongent jusqu'à la pointe qui porte les ruines d'Utique. Les collines de la rive droite s'abaissent dans la direction sud-est et se rattachent par un col peu élevé au massif abrupt du Djebel Ahmor. Ce massif, dont le point culminant atteint une altitude de 334 mètres, s'étend du sud-ouest au nord-est et se termine par la pointe rocheuse de Sidi Amor bou-Ktioua. H sépare le bassin du Bagrada de celui de Tunis et représente ces collines escarpées, dont parle Polybe, qui fermaient la base de la péninsule de Carthage’.
Au milieu du vaste hémicycle que circonscrivent la chaîne d'Utique et le Djebel Ahmor, s'élève un massif secondaire et complètement isolé, le Djebel Kabeur el-Djeheli, qui se termine
Hist., 1, Lxxv, 4: Τῶν γεωλόφων, τῶν τὴν Καρχηδόνα πρὸς τὴν Λιξύην, ὄντων ἐπιζευγνύντων: τὸν αὐχένα τὸν συνάπήοντα δυσδάτω».
au nord, à la hauteur d'Utique, par la pointe escarpée de Kalaat el-Oued, et projette au sud une longue et étroite arête, d'un relief très peu sensible, qui vient mourir dans la plaine près d'Henchir Merkeb en-Nabi. Cette arête ainsi que le massif dont elle se détache jouent un rôle important dans l’histoire du delta du fleuve, histoire qu'il nous reste à retracer.
Le Ras Sidi Al el-Mekki se relie au promontoire de Carthage par une plage très basse et de formation récente. En arrière de la ligne de dunes ou du simple ourlet qui dessine le littoral actuel, s'étend une série de lagunes et de plaines marécageuses dont les bas-fonds représentent la partie envasée de l’ancien golfe d'Utique. La distance qui sépare le littoral primitif du rivage moderne est de huit à dix milles à la hauteur d'Utique, de trois à quatre milles entre Kalaat el-Oued et la pointe de Kamart. La superficie totale du terrain perdu par la mer, mesurée sur les traces visibles de l'ancien littoral, peut être évaluée à 2 50 kilomètres carrés, et représente les apports du Bagrada pendant vinet et un siècles.
Nous ne parlerons que pour mémoire de la période antéhistorique. Il fut un temps, l'aspect des lieux ne permet pas d'en douter, où l'estuaire du fleuve commençait là même où nous avons marqué l'origine de son delta. Toute la plaine qui s'étend à l'est de Tebourba formait le fond du golfe, dont elle doublait l'étendue, et la mer baïgnaïit le pied des collines qui circonscrivent au sud et au nord les plaines basses que la Medjerda sillonne aujourd'hui.
Cette vaste et profonde embouchure a eu le sort de tous les estuaires méditerranéens. Les alluvions du fleuve l'ont comblée peu à peu, et le fleuve lui-même, se heurtant à ses propres apports, a dû chercher plus d’une fois une issue nouvelle. Les bas-fonds qu'il a comblés gardent encore la trace de ces lits
—#3( 76 )3— successifs, de plus en plus rapprochés de la lagune dans laquelle il se perd aujourd'hui.
Le plus ancien de ces lits longeait le versant septentrional du Djebel Ahmor. A neuf kilomètres environ au-dessous d’El- Djedeïda, la Medjerda rencontre l'extrémité de l'arête projetée par le Djebel Kabeur el-Djcheli, décrit un coude assez brusque et longe le versant occidental de cette arête. C’est à ce coude que l'on retrouve les premières traces d'un lit abandonné". Au lieu de couler, comme aujourd'hui, à l'ouest de l'arête, le Bagrada coulait à l'est, longeait les contreforts occidentaux du Djebel Ahmor et se jetait dans la mer immédiatement audessous de la pointe de Sidi Amor bou-Ktioua.
Les détails donnés par Polybe sur un des épisodes de la Guerre des mercenaires prouvent que cette embouchure, la plus méridionale de toutes celles dont on retrouve la trace, était encore celle du Bagrada au milieu du ni siècle avant notre êre.
«Le col étroit de l’isthme qui rattache Carthage à l'Afrique, dit l'historien grec, est formé par des collines escarpées et d'un accès difficile, à travers lesquelles l'arta pratiqué des chemins qui permettent de communiquer avec le continent. Mathos avait fortifié avec soin tous les passages de ces collines. Indépendamment de ces obstacles naturels, le Bakaras, fleuve profond qu'il est presque impossible de traverser à gué dans cette partie de son cours, fermait à ceux qui venaient de Carthage tout débouché dans l'intérieur du pays. Ge fleuve n'avait qu'un seul pont, dont les mercenaires avaient fortifié les abords et au-dessus duquel 115 avaient fondé une ville, de sorte que non seulement une armée, mais même un homme
! Ce lit primitif présente la même largeur moyenne que le lit actuel : de 105 à 110
mètres.