Tafa signifie père, en langue quichiia
sières images des saints du paradis. Ni les exigences, ni les ffleDdces n'arracheront à son mutisme ou à son éternel : No haij! le sauvage habitant de la frontière argenlino-boliyi^ase, ou à sa feinle ignorance de Tespagnol le Quichua de la Bolivie, mais les deux mots magiques : t le père curé », dissipent la brume comme un coup de foudre, et tous de se prosterner dans la poussière! Toutefois, abuser de celle supercherie, ne serait pas sans danger.
29 mars, — La largeur de la Quebrada est considérable; en certains points, elle présente des plages sablonneuses que les habitants s'empressent de mettre en culture ; des champs de seigle, de luzerne, de maïs, viennent égayer la vue, et attester la puissante fertilité du sol; malheureusement les eaux en rongent souvent les bords, emportant une partie des propriétés et des récoltes. C'est la ruine, la misère et, par suite, l'abandon des lieux!
ËQ vain, pour protéger certains points, on plante à grands efforts des pieux que consolident des blocs amoncelés. La crue arrive, rapide, formidable, s'annonçant par le bruit sourd du tonnerre. Les habitants, épouvantés, se réfugient sur les hauteurs. La trombe passe comme une avalanche, arrachant et broyant tout ce qui se trouve sur sa roule.
Ce qui nous frappe ce malin en serpentant autour des champs de luzerne, ce sont des gamins se rendant à l'école. Pieds nus, le poncho sur les épaules, ils courent, sautent el gambadent. A notre approche, ils s'arrêtent, se découvrent et nous adressent leurs : Buenos dias, sehor (Bonjour, monsieur). Il n'est coin du territoire argentin, si pauvre, si retiré qu'il soit, qui n'ait son école. Interrogez un de ces enfants à la figure intelligente, et vous serez étonné de ce qu'il sait déjà. La République Argentine donne aux fils des plus misérables habitants de ses campagnes les plus reculées, un degré d'instruction dont ne jouit pas toujours encore le fils du paysan d'Europe. A cinq ou six cents lieues de la côte, au fond d'une gorge perdue de la Colombie, un garçonnet de douze ans, sachant ma qualité de Français, m'a adressé quelques mots en ma langue, me
demandant ensuile s'il les avait bien dits. Ainsi les derniers vestiges du fanatisme et de l'ignorance vont disparaissant peu à peu des régions où ils avaient poussé de si profondes racines.
Nous arrivons à Tilcara, charmant village dissimulé au pied d'une côts. Grâce à l'amabilité du corregidoi\ on nous conduit dans une maison dont le propriétaire est un de ces hommes qui là -bas mettent tant d'empressement à bien recevoir les étrangers. Ce n'est point qu'il soit riche, mais il offre de bon cœur ce qu'il possède, et les caresses que nous faisons à ses jeunes enfants, et les quelques bibelots que nous leur distribuons, nous ont valu ses bonnes grâces et sa confiance. Sa franchise et sa bonne humeur nous égayent. Il m'apprend qu'à quelques pas, il y a deux sources, ojos de agua — les yeux de l'eau, suivant la charmante expression espagnole ; — des bestioles s'y meuvent qu'il appelle cangrejos (crabes). Ce renseignement pique ma curiosité, je me rends à l'endroit indiqué : c'est un ruisseau d'eau limpide, où s'ébattenl de nombreuses écrevisses. Ma pêche fut abondante et, tout heureux, je revins au logis.
Je me mis en mesure de les cuire moi-même, craignant que la cuisinière, une Indienne mal peignée, ne les jetât aux ordures. Le fait est qu'ici personne ne les mange; tout au plus s'en sert-on, me dit mon Gaucho, écrasées vivantes, et sous forme de cataplasme, pour guérir les douleurs rhumatismales ou névralgiques. Aussi l'étonnemenl fut-il au comble lorsque j'annonçai que, nous autres, nous allions nous en régaler.
a Comment, vous, des gringos^ des étrangers si pleins de savoir, et qui semblez si supérieurs, c'est ce que vous mangiez dans votre pays! 11 n'y a donc pas de viande chez vous! » Et il ne cessait de me répéter : « Ici, nous autres, nous n'en faisons que des emplâtres ». Mais où sa stupeur fut grande, ce fut quand, tout entouré de la famille et de quelques voisins qui étaient venus voir Topération, je sortis une à une les écrevisses toutes rouges. Ils ne pouvaient s*expliquer la métamorphose, et toutes mes
affirmations que la cuisson avait seule opéré ce miracle ne réussissaient pas à les convaincre. Quelques-unes, vivantes, grouillaient encore dans le panier où je les conservais pour le lendemain. A un gamin qui m'avait aidé dans Toperalion, sans jamais s'être éloigné un instant, ils disaient : « / No es posiblef (Ce n'est pas possible!); o es brujo! (ou c'est un sorcier!) >
Je découvris aussi des grenouilles, dont nous fimes une excellente friture, et, pendant les deux jours que nous séjournâmes dans le village, on ne nous laissa pas seuls une minute, tant la chose paraissait extraordinaire de voir des étrangers qui savaient manger cnngrejos et ranas, A coup sûr, nous n'étions pas de Paris, dit le maître de la maison : jamais il n'avait eu connaissance qu'on se nourrît là-bas de semblables porqueHas (saletés) !
Nous perdîmes notre prestige en acquérant dans le pays une renommée qui sans doute n'est pas près de s'éteindre.
Je pourrais raconter nombre de traits de ce genre. En 1883, dans ma traversée des Andes au Pacifique, j'avais placé mon podomètre au cou de ma mule pour mieux enregistrer ses pas : mon domestique, un brave Péruvien de Tacna, me montrait, avec une commisération réelle, aux gens que nous rencontrions : « Mon maître est un bon maître, disait-il, mais tiene algo aqui, il a quelque chose là! (et il montrait son front du doigt) puesto que esta andando con su reloj pendido alpescueso de sa mula^ puisqu'il voyage avec sa montre suspendue au cou de sa bêle > ; et tous de s'esclaffer t
Un géologue de ma connaissance recueillait des spécimens des roches de la Cordillère ; il en chargeait ses deux péons avec conscience et joie. Regagnant son hôtel après un certain nombre d'explorations laborieuses, il se mit en devoir de classer ses richesses. Quelle ne fut pas sa surprise en ne trouvant, dans l'amas de pierres qui gisaient sous ses yeux, rien qui lui rappelât ses échantillons! Sans trop se faire prier, les domestiques confessèrent que, las de porter toute cette pierraille, ils l'avaient jetée en route, mais pour faire, à leur arrivée, ample moisson des cailloux
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auxquels le maître s'intéressait tant! < Le maître se plaignait! ! ils avaient pourtant fait bonne mesure, et ils lui remettaient plus de pierres qu'il ne leur en avait confié ! Ese gringo sera algun loco; acasa no hay piedras en su tierra, para que venga de tan lejos para recoger la^ nuestras! — (Cet étranger doit être fou ! 11 n'y a donc pas de pierres dans son pays, qu'il vienne de si loin ramasser les nôtres!) »
Après m 'avoir accompagné de la Bolivie au Paraguay, un citoyen de Caïza, commandant de la garde nationale, racontait orgueilleusement à ses compatriotes et amis tout ce qu'il avait vu là-bas. « El Paraguay es el pais de las flores; y los Paraguayos no saben corner sino flores! — Le Paraguay, disait-il, est le pays des fleurs; les Paraguayens ne peuvent manger sans fleurs! »
Le fait est que, le Président de la République du Paraguay ayant, à la Recolela de l'Assomption, offert un banquet aux membres de la colonne bolivienne, les plats furent posés sur la table au milieu d'une profusion de fleurs, el le pauvre Gaïzeno se crut obligé de se servir, avec les tranches de viande, les guirlandes qui les entouraient! 11 en fit une salade qu'il mangea vaillamment. Plein d'égards pour les garçons qui, en habit el cravate blanche, s'empressaient autour de nous, il les prenait au début pour des personnages de la suile du Président et s'adressant à l'un d'eux : « Bagamc cl favor^ senor^ de sentarse a mi lado, iomaremos una copa! — Faites-moi le plaisir, monsieur, de vous asseoir à mes côtés, nous prendrons un verre ensemble! >
Il est juste d'ajouter que les gens de la Cordillère, ces voisins des altitudes désolées, ne sont ni plus ni moins ignorants que beaucoup d'autres ; nombre de nos paysans d^Europe pratiquent encore la sorcellerie ou tirent des coups de fusil sur les ballons qui passent à leur portée; à conditions égales, les premiers même sont plus excusables que les seconds; près de vingt siècles de civilisation ne pèsent pas sur leur tête !
Nous prenons congé de notre hôte qui, pendant deux jours, nous a généreusement hébergés sans entendre à la
moindre rétribution, et nous quittons Tilcara au galop de nos chevaux.
Les premiers prés couverts de neige brillent déjà au soleil ; nous en finirons bientôt avec cette interminable quebrada triste, monotone, désolée, sur laquelle, partout et toujours, la vite s'étend sans autre variation que les cultures (le seigle, de maïs, de luzerne épargnées par les eaux.
Nuitée à Huacalera, — trois cahutes dont deux en ruines. La misère suinte de partout, nous ne trouvons même pas à qui parler. Une vieille Indienne nous offre son taudis ; il fait très froid et, pour ne pas coucher dehors, nous acceptons le partage. LeTeu pétille, mais la fumée nous aveugle; les cheminées sont inconnues ici. Un enfant est accroupi à côté d'un chien famélique et hargneux, qui lui lèche la figure, barbouillée de farine de maïs. Quant aux puces qui nous vont torturer cette nuit, je n'ose pas môme y songer !
30 mars. — Humahuaca nous apparaît enfin. Peut-être y trouverons-nous un tambo où nous reposerons nos membres fatigués. — Cette attente n'est pas trompée, et, après quelques heures de sommeil, nous procédons à une toilette aussi nécessaire qu'hygiénique.
Notre péon, qui est du pays, serait enchanté de ne pas nous accompagner plus loin, d'autant qu'il a reçu des avances pour prix de services encore à nous rendre. Il geint, il est malade, il souffre du chuckul Je vais lui prouver qu'il se porte aussi bien que moi.
Confiant dans le remède que je lui administre, il absorbe un purgatif fortement mélangé d'ipéca. Le lendemain, l'interrogeant sur sa santé, je l'engage à redoubler si la première dose n'a pas été suffisante. « Oh non! répond-il avec une répugnance marquée, yo estoy buenof (maintenant je suis guéri!) > et jamais plus il ne parla de retourner en arrière.
Ce village, un des plus importants de la région, est la tête de ligne des transactions commerciales entre les départements du nord de la République Argentine et ceux du sud el du centre de la Bolivie.
Si mars. — Une croix plantée en terre, déjà presque
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dissimulée sous un amas de pierres que chaque passant se croit tenu d'augmenter en y apportant la sienne comme 'expression d'un hommage ou d'un regret, montre qu'ici repose une victime de l'inondation dernière. Il sera temps de quitter cet interminable couloir. Nous passons enfin Antumpa, Negra Muerta, la Gueva, pour arriver le soir à Ojo de Agua à une altitude assez élevée.
i *' avnL — A mesure que nous montons, Tair devient moins dense, et le soroche, ce mal des hauteurs, fréquent sur tous les points culminants des Andes, nous éprouve beaucoup.
2 avril, — Nous voici à Yavi, village de 100 à 150 feux, dernière limite du territoire argentin. Demain nous passerons la frontière. Dans la grande pièce rectangulaire, autrefois blanchie a la chaux, où nous sommes logés, le propriétaire de la ferme s'empresse autour de nous ; on met le couvert : un seul verre pour tous, une nappe propre il y a beau temps, et la bouteille vide qui sert de chandelier. La cuisinière apporte alors la soupe, ce fameux chupe d'aji, choclo (maïs) et viande de mouton. Le type de celle métisse dit assez que nous approchons de la Bolivie. Ses allures, son vêlement, rappellent les paysannes de Tarija au teint hâlé. Les cheveux noirs, courts, tressés en deux nattes, tombent sur les épaules ou dans le dos, réunis par un ruban rouge ou vert. Un chapeau rond en feutre mou est posé crânement sur la lêle. Elle est de petite taille; une chemise de grosse toile écrue s'applique étroitement sur ses seins dressés droits ; elle porte des jupons de futaine gros bleu, courts, ne dissimulant pas les jambes nues.
La saison des pluies bat son plein; la soHlude, l'isolement, ajoutent à la longueur de la roule. C'est à peine si, de-ci, de-là, nous rencontrons un Indien conduisant au pas de son âne les chargements de raisins, de figues, de pêches, qu'il porte à son maîlre ou au marché.
Le fruil est de bonne quaUlé et provient en partie du territoire de Tojos, en BoHvie.
En arrivant sur le haut plateau, nous y trouvons ce qui indique toujours le point culminant d'une roule : Vapa-
cheta, las de pierres jetées pêle-mêle. Au pied de la côte, les gens d'origine indienne, généralement pauvres et allant à pied, se chargent d'une pierre qu'ils déposent au sommet. Tous chiqueurs de coca, ils s'y arrêtent un instant, s'y reposent, renouvellent leur chique, et se débarrassent de l'ancienne en la projetant bien en évidence sur le monceau.
Notre domestique, qui est aussi notre guide, s'est mis dans la tête de ne point passer par le bureau de douane qui se trouve à Salitre, à la raya, limite indiquée par deux bornes juxtaposées, dressées chacune sur le territoire respectif des deux républiques; nous nous laissons conduire sans avoir conscience de commettre un délit. Mais la sentinelle préposée à l'observation de la frontière, nous court sus au triple galop. On nous amène devant le directeur; je lui explique le fait; il ne demande pas mieux que de nous être agréable. Nos bagages ne sont point visités, et nous gagnons ainsi une demi-journée.
Le spleen nous oppresse. L'uniformité constante des hauls plateaux énerve : les plaines succèdent aux plaines dans cette solitude morne, que rien ne trouble, si ce n'est, de temps à autre, un troupeau de lamas, conduit par des Indiens nonchalants. Le vent soulève la poussière et le sable, aveuglant bêtes et gens; il court, froid et glacial, à travers genêts et bruyères.
De ce côté- ci de la Cordillère, bien que celte route serve de grande communication entre la République Argentine et la Bolivie, la corne du postillon n'éveille pas les échos. Point de relais. Une mule, un cheval, éprouve-l-il quelque accident, impossible de le remplacer; et cette perspective n'a rien d'agréable sur ces hauteurs, où les cases ellesmêmes paraissent construites, non pour exclure le froid, mais bien pour le défier. Le plus souvent, ce sont des cahutes basses en pierre, et entourées d'un mur circulaire. Dans la ville ou le village, il va sans dire que la bâtisse est en rapport avec son orienlation; mais dans les brousses ou sur les hauts plateaux, la hutte isolée n'est qu'un fort mauvais abri. Le toit est peu élevé ; on ne peut entrer debout : la porle est réduite à des proportions ridicules. Fait digne
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de remarque : selon que le type de la race est développé ou mesquin, la cahute et surtout la porte, ou, pour mieux dire, l'ouverture qui sert à s'introduire dans l'habitation, est toujours en raison inverse de la taille de celui qui l'occupe. En pays civilisés, les portes, fenôlres, rues, sont d'une dimension supérieure à ce qu'elles étaient du temps des générations éteintes ; pourtant, la taille de nos ancêtres était, paraît-il, supérieure à la nôtre.
De même, dans toute l'Amérique du Sud, les cases isolées, je ne parle que de celles-là, bien entendu, sont mieux abritées, mieux finies dans les terres chaudes que dans les terres froides. Ici, sur ces hauts plateaux, l'opulence se mesure au nombre des murs, qui varie entre quatre et rien du tout, et le toit manque souvent. J'ai vu des Aimaras du Tocora coucher en plein air, derrière un pan de muraille, par un froid de 7 ou 8 degrés au-dessous du zéro et se tasser les uns sur les autres, hommes, femmes et enfants, pour mieux conserver la chaleur de leur pauvre corps qui grelotle sous les haillons .
En terre chaude, au contraire, la case est en général bien construite et fermée hermétiquement. A quoi cela tient-il? L'habitant de ces deux régions, occupées souvent par la même race, éprouve-t-il le besoin de combattre la chaleur plus que le froid?
Autant, entre La Paz et Sucre, il est facile de parcourir en un jour de grandes distances, au trot ou au galop des chevaux qu'on relaye aux postas du service public, autant, en l'absence de cet énorme avantage, les déconvenues sontelles fréquentes entre des villes comme Tarija, Tupiza, Potosi. Le grand nombre des voyageurs qui parcourent ces voies de grande communication, assurerait pourtant à l'initiative particulière ou collective les éléments d'une spéculalion fructueuse. Seuls, les gens jouissant d'une certaine aisance possèdent à l'écurie mules de selle et de charge en assez grand nombre pour transporter leur famille d'un point à l'autre du territoire, tandis que les postes, où l'on trouve conducteurs et animaux, suppléent, pour un prix modique, aux nécessités des conditions plus pauvres.
Multiplier les relais, construire des tambospius spacieux, les approvisionner de liqueurs et de conserves aiigmenterait le nombre des voyageurs, de ceux du moins qui redoutent la famine et préfèrent ne pas coucher à la belle étoile ou se parquer, hommes et femmes, sous le toit d'une pièce malpropre, ouverte au premier venu.
Je sais bien que, dans les fermes et dans les villes, on offre à l'étranger une hospitalité aussi large que généreuse ; on se fait une fête de le recevoir et de s'empresser autour de lui, de lui donner toutes les indications qui pourront lui épargner des surprises désagréables, mais je n'en maintiens pas moins l'urgente nécessité d'établir des postas, assurant aux uns et aux autres une liberté d'allures qui, à cette heure, vous exposerait aux plus rudes privations.
Une réciprocité constante, et de tous les jours, existe parmi les familles du pays. Recevoir aujourd'hui un service ou l'hospitalité, c'est dire que, demain, on se mettra en mesure d'y répondre; mais l'étranger n'est plus dans le même cas. Si aimable, si sincère que lui soit adressé Vapéese, le pase Vd adelantef (Mettez pied à terre, entrez), la grâce même de la senora et l'empressement de ses hôtes seront pour lui une gêne : il usera, mais en craignant d'abuser comme on l'y obligera sûrement, tant l'hospitalité est passée dans les mœurs, non du seul Bolivien, mais de tous les Américains du Sud.
\ Depuis bientôt dix ans que je parcours leur continent du
I Mexique au cap Horn, et du Pacifique à l'Atlantique, par- I tout et toujours j'ai constaté le même empressement. Il i n'est pas jusqu'au pauvre Indien dont la hulte est perchée j sur le plus aride sommet ou perdue dans le fond d'une 1 gorge, qui n'offre généreusement son toit et tout ce qu'il possède; souvent même il couche dehors. A Lima, quelque temps après la guerre qui avait éclaté entre le Chili et le Pérou et où celui-ci fut écrasé, la seule qualité de Français permettait de frapper, le soir, sans aucune invitation à la maison d'où s'échappaient des flots de lumière annon- <;ant une soirée ou un bal. On était reçu avec joie! La conduite énergique du marin qui contribua pour une large
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part à empêcher le pillage de la ville par les troupes victorieuses, explique assurément cet excès d'enthousiasme des habitants, mais n'amoindrit en rien le sentiment qui l'inspirait.
A une seule chose l'étranger est tenu dans tous les cas où il sera l'objet d'une manifestation : c'est de ne jamais parler d'en désintéresser les auteurs. Us offrent des faveurs, ils rendent des services , mais ne les vendent pas ; encore moins acceptent-ils d'être payés. Il appartient donc au transeunte (voyageur) de marquer sa gratitude par un souvenir aimable, une attention délicate, ne fût-ce qu'une fleur à la maîtresse de maison, ou la moindre verroterie à la robuste fille des Andes.
Nous voici maintenant sur le territoire bolivien. Les troupeaux de lamas circulent à travers ces solitudes désertes où la vie de ceux qui les habitent n'a ni vibrations ni ampleur. La pauvreté en est le caractère le plus saillant. A la gaieté, à la bonne humeur du Gaucho, succède la nonchalance taciturne du Quichua retiré dans son rancho. Il y végète sans aspirations, sans joie, cherchant, le plus souvent, dans une ivresse brutale l'oubli de sa condition sordide, jusqu'à ce que la mort vienne mettre un terme à son existence misérable. Les mains pieuses de ses parents lui creuseront alors une fosse, tout en haut des sommets et des points culminants, comme pour chercher à le rapprocher du ciel, en l'éloignant d'une terre qui lui a été si ingrate; des pierres seront amoncelées; peut être planteront-ils deux branches en croix ; c'est tout ce qui restera de ce fils des Andes, de ce représentant de l'ancienne puissance des Incas, pour qui les révolutions des hommes modernes n'ont point été faites! Dans ce fouillis de pics, de gorges, de vallées qu'ils ont si souvent arpentés, partout dans ces étendues désolées, les voyageurs trouvent des sépultures en plein désert ou au bord de la roule. « On peut déterrer les morts, me dit mon péon, à la condition de faire dire des messes. >
4 avril, — Pa tança. — Temps superbe, mais froid. L'unique culture de ces sommets est le seigle.
5 avHL — La marche esl plus pénible; nous allons descendre la fameuse côte de Patanca, si redoutée el si redoutable. Cette route, abandonnée depuis quelques années, mène dans la belle vallée de Tarija, et nous n'avons pas le choix, car il faudrait faire un détour considérable pour rejoindre celle d'Escallachi. La grêle et les giboulées tombent furieusement. En un instant le sol en est couvert; les averses se succèdent, et la masse des eaux qui s*écoule transforme en torrent impétueux la maigre sente sur laquelle nous sommes engagés. Les pierres roulent sous nos pas, menaçant d'entraîner nos mules. Les surfaces argileuses el polies deviennent glissantes; les animaux s'abattent, au risque de piquer une tète dans le précipice à droite. Il semble qu'on dévale dans quelque gouffre de l'enfer. Les nuages couvrent la région, formant un rideau impénétrable ; quelquefois, par une déchirure, nous apercevons à nos pieds l'abîme béant, dans lequel les eaux s'écroulent en torrents impétueux ou en imposantes cascades. Au bas, dans l'effroyable chaos, le bruit des chutes, le grondement sourd des pierres qui roulent, des blocs qui se brisent, des pans de roches qui s'affaissent, lancent à tous les échos du colosse les mugissements de la tempête.
Nous avançons à pied, tâtant le terrain, cherchant à assurer nos pas. En bas est le rio de Pinos, violent et impétueux. Je ne sais où se trouve le gué. J'entre dans l'eau, en m'aidant d'un lazzo pour éviter d'être entraîné : malgré tous mes efforts je roule à plus de 400 mètres, emporté par le courant. Je gagne enfin l'autre rive. Grelottant et transi, j'attends plus d'un quart d'heure l'arrivée de nos bêtes; mais notre péon, plus prudent, s'est mis tranquillement à l'abri sous les molles jusqu'à ce que le torrent décroisse. Je ne suis pas de cet avis, non plus que Novis, secoué par la fièvre. D'ailleurs la nuit va nous surprendre. Il faut donc à tout prix traverser le rio, et nous avons raison de la couardise de notre docteur en l'attachant à un lazzo pour mieux assurer sa personne.
Nous entrons daus la vallée de Tarija ; la nuit nous oblige à camper à l'abri d'un pan de mur, loin de toute habita-
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lion. Des cultures de maïs s'éleudenl à droite et à gauche, et je songe à punir mon péon de sa lâcheté en l'obligeant à monter la garde sous l'averse pour empêcher les animaux de ravager les champs voisins. Couchés sur nos malles, noos essayons de dormir.
6 avr'iL — A huit heures seulement, nous étions mesure de continuer la marche, et, quelques heures apr^ nous entrions dans la jolie propriété d'un de nos amis.é^ Tarija. Elle est plantée de maïs, de pêchers, de vignes. Ûi| voudrait nous y retenir, car ordre a élé donné au majç^i dôme d'aviser le maître de notre arrivée, mais je résiste 4 ses supplications et nous piquons des deux vers la villei enchantés de surprendre tout noire monde. En un insfani la nouvelle de notre retour circule ; nous descendons chez le colonel Miguel Eslensorro, mon vieux camarade de la première campagne ; le préfet, l'intendant, tous vienneni nous féliciter. Une partie de ceux qui, en 1883, m'acconir pagnèrenl au Chaco, sont ici eu garnison; ils envoient li. musique nous donner une aubade. Je suis tout heureux <te revoir, après trois ans d'absence, des amis dont j'ai gardé et garderai le meilleur souvenir.
Un séjour ici s'imposait; nous avions besoin de repos, çt je voulais me renseigner sur le changement de capitale dont il avait élé question. Si La Paz restait le siège do la présidence, il nous faudrait faire route jusque-là et passer par Cinti, Sucre et Oriiro. Notre attente, d'ailleurs, était subordonnée à l'arrivée des courriers hebdomadaires. 1*. fièvre affaiblissait Novis, fièvre connue, dans presque toute-, ■ la région frontière de l'Argentine, sous le nom de chuch$y et de terciana. Les prodromes se manifestent par âéjp.% troubles digestifs, la perte de l'appétit et l'horreur d^^-, tabac ; ce dernier surtout est caractéristique. Les pf#?*^ miers effets se traduisent par de violents frissons, la dioaià»^ nution progressive de la circulation dans les extrémités, 1^" maux de tête et le délire. L'accès dure une heure envircA ' et se répète tous les jours dans le chucfiu, tous les dea'x jours dans la lerciana, fièvre tierce. La maladie peut devenir chronique et miner le palienl des années entières.
Chacun prétend être possesseur d'un remède infaillible pour la couper : mais, comme il est difflcile d'être agréable à tout le monde, le plus simple, pour le voyageur, qui souvent aussi en est atteint dans des régions où il n'aura pas à compter sur les soins de la Faculté, est d'employer les moyens suivants, qui m'ont presque toujours réussi :
Gomme prophylactiques, fumigations à l'acide sulfureux le soir en se couchant; le matin, avant de se mettre en route, une tasse de thé ou de café; autant que possible éviter de manger des fruits, ceux de la tuna surtout, sorte de figuier d'Inde. Pendant les accès, il convient de s'abstenir de lait et de viandes conservées.
A l'apparition des premiers symptômes, on devra absorber un vomitif ou un purgatif énergique, puis s'administrer une forte dose de sulfate de quinine.
Si l'accès résiste, la première chose à faire en arrivant dans une ville est assurément d'appeler un médecin.
Il y a des régions où, à certaines époques, cette fièvre exerce plus particulièrement ses ravages : au voyageur d'aviser.
Tarija, dont j'ai déjà parlé en 1883, où je traversai celte ville en allant à la recherche des restes de la mission Crevaux, compte environ 8 000 habitants. Elle est le siège de la préfecture du département et de la comandancia générale. Coquettement assise au centre d'une vallée fertile, elle se cache à demi dans la masse des orangers, des molles et des espinillos^ un des caractères dominants de celte contrée. Ses rues sont bien percées; et le rio Tarija, un des affluents du Bermejo, passe presque à ses pieds.
On y voit un collège de sciences, une maison d'éducation, quatre écoles, un hôpital, plusieurs églises et un couvent de franciscains italiens.
Le département tout entier compte 150 000 habitants environ, répartis entre les trois provinces de San Lorenzo, Conception et le Grand-Chaco,
Le climat est tempéré, et les femmes méritent leur réputation de beauté.
Le pays produit en abondance le maïs, le riz, le tabac,
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les oranges. On y élève beaucoop d'animaux de boucherie ; une partie entre dans Talimentation des autres centres du territoire; l'autre estd'objet d'un commerce actif avec la République Argentine.
Les forêts sont peu nombreuses, mais on y trouve de belles essences pour la construction et l'ébénisterie.
L'industrie est à l'état naissant; toutefois on voit des fabriques de savon et des tanneries. Les transactions sont nombreuses avec l'Argentine . Le chiffre total de ses importations et exportations atteint un million de piastres, soit cinq millions de francs. La douane en tire un revenu d'environ 20 pour 100. Les produits sont en général de provenance anglaise, colonnades, toiles, futaines, mérinos et cachemires.
Presque toutes les marchandises sont apportées, depuis Buenos Aires ou Rosario par la voie de Tucuman, la seule au moyen de laquelle Tarija trafique avec la République Argentine, par Yacuiva ou Tupiza; on les jetle sur le marché au prix fabuleux de près de 300 pour 100 de leur prix d'achat. Là-dessus, 50 pour 100 représentent les frais de transport.
On comprend donc tout l'intérêt des efforts qui ont pour but soit de pousser la ligne ferrée du Nord argentin jusqu'à Tarija, soit d'ouvrir le Pilcoraayo à la navigation, soit enfin de construire un railway des rives du Paraguay à la capitale du Grand -Ghaco.
Le caractère des habitants de Tarija est doux, hospitalier et très bienveillant.
Les mœurs y sont austères, et le sentiment de la famille très développé. La Tarijenne, et, par extension, la Bolivienne, est mère de famille avant d'être maîtresse de maison, et mère dans le sens le plus absolu du mol, poussant son amour des siens à l'extrême Hmite de la fidélité et du dévouement. Elle est humble, douce, modeste, soumise et respectueuse vis-à-vis de son mari, moins son maître que le père de ses enfants. Ses goûts sont simples, et toute son ambition consiste dans la satisfaction du devoir accompli. Elle se marie quelquefois très jeune, entre douze et treize
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un sens plus favorable au rôle de femme du monde Son poii est etet;ant et gracieux Si elle eslbi une son regard
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pétille; ses grands yeux noirs s'harmonisent avec le leinl mat de sa figure encadrée par la mantille. Si elle est blonde, son regard langoureux et doux donne à sa physionomie une expression de quiétude qui charme et attire.
Son existence se partage entre la maison et l'église, et le soir, après les occupations de la journée, elle s'accoude au balcon et suit d'un œil qui brille les mouvements du novio (fiancé), au guet au coin d'une rue, ou caracolant sous le feu de ses regards. Excellente écuyère, aucun obstacle ne l'arrête, aucun danger ne l'effraye, cl souvent les jeunes filles, se réunissant en troupe, défient de toute la vitesse de leurs chevaux les jeunes gens à qui elles disputent les honneurs de la course.
A Tarija, le sentiment religieux est profond et très développé. L'influence des missionnaires du couvent est considérable dans les actes de la vie publique comme dans ceux de la vie privée.
Mon intimité avec les Pères m'a permis de visiter ce couvent plusieurs fois. 11 est grand, spacieux et contient le logis principal, une chapelle, des jardins potagers et d'agrément. La bibliothèque, qui ne compte pas beaucoup de volumes, se compose d'ouvrages historiques et géographiques intéressants.
Je fus invité, le dimanche 18 avril, à accompagner les Pères au déjeuner. C'était la première fois qu'on accordait à un étranger une distinction de cette nature ; mais en décrivant ce que j'ai vu chez eux, je crois ne commettre aucune indiscrétion ni manquer à la courtoisie.
L'aspect du réfectoire est misérable ; les murs sont nus, crépis et blanchis à la chaux. De forme rectangulaire, il est long de douze mètres et large de dix. Deux petites fenêtres s'ouvrent dans l'épaisseur du mur de gauche à une hauteur dépassant celle de l'homme. Entre les deux, une niche contient un pupitre et un banc. Le plafond est bas; et le vestibule, très sombre, ne reçoit de lumière que par la porte. La table, vraie table d'écoliers, est dressée le long des murs. Des bancs servent de sièges. Elle est couverte d'écuelles et de jattes de poterie grossière. Un plat
de soupe au vermicelle el un morceau de bœuf consliluent le menu, aux jours où le permettent le jeûne ou la pénitence. On me servit à part un repas qui ne visait ni à l'oslentation ni à la frugalité. Un des Pères s'élablit dans la niche pour réciter des prières à haute voix; le gardien du couvent, armé d'un maillet, ordonne les mouvements du service, qui se fait en silence. Des discours me furent adressés par quelques-uns des Pères sur mon exploration de 1883.-
Nous nous retirâmes de table au bout d'une demiheure, et Ton me fil passer au jardin, où s'engagea une partie de boules.
Malgré un accès de fièvre qui me tint un jour au lit, je pus suivre cependant les cérémonies religieuses de la semaine sainte.
Dans tout ce qui précède comme dans tout ce qui suivra j'ai cherché à éviter les exagérations. Respectueux plus que personne des usages, des coutumes el des traditions, je me borne à présenter au lecteur les faits recueillis sans passion ni parti pris.
A l'approche de Pâques, tout le mouvement commercial de la ville se trouve paralysé. Les magasins sont fermés ; hommes et femmes suivent avec la plus grande assiduité les exercices religieux que Ton célèbre dans les églises ou au couvent.
Le vendredi et le samedi saints les cloches sont silencieuses. Au son d'une matraca (crécelle), des hommes montés sur le toit des églises appellent les fidèles aux offices. Dans la nuit du samedi au dimanche, chacun se prépare à célébrer les Pâques le plus joyeusement possible. Les gens de la campagne descendent par bandes et envahissent la ville, qui présente alors une animation extraordinaire. Les groupes se forment et visitent ensemble les églises. Les chola$ (femmes d'artisans) établissent des boutiques en plein vent, et vendent, à la lueur blafarde d'une chandelle entourée de papier, des tasses de chocolat ou des petits verres d'eau-de-vie de raisin dite moscafel ou singani. La nuit se passe en promenades auxquelles s'asso-
cienl les gens des classes supérieures. A trois heures du malin, le carillon des cloches, qui sonnent à toute volée, donne le signal des réjouissances. On attend le lever du soleil en mettant la dernière main à la décoration des reposoirs dressés dans les rues et jonchés de fleurs. A cinq heures, la procession s'ébranle au son de la musique, suivie par toute la foule, à travers le peuple des campagnes, prosterné. On rentre chez soi vers huit heures du matin ; ceux qui habitent la ville prennent quelque repos en attendant la visite des parents et des amis qui viendront présenter leurs vœux et souhaits de bonnes pâques; le peuple se relire heureux, gai, content, dans les ranchos ou \e^ pulperlas (débits) buvant à l'excès la chicha ou Vaguardiente de canne ou de raisin.
La célébration des fêtes de Pâques s'étend non seulement aux villes, mais aussi à toutes les campagnes. Il n'est pas solitude, si déserte qu'elle soit, où l'Indien ne se rende à l'appel de ses amis. Les services les plus importants peuvent être troublés : un muletier, un conducteur n'entreprendra jamais de voyage aux approches de Pâques. « Después de la Pflscwa (Après Pâques) », telle est la réponse invariable qui sort de toutes les bouches. Les courriers arrivent en retard, le conducteur, qui a trop festoyé, égare ses mules, oubHe les valises. Mais rien n'est perdu, tout se retrouvera, personne ne se fâche : ce sont consecuencias de la Pascua ; cet état de choses dure huit jours avant et huit jours après la fête. Les deux semaines y passent.
Le sentiment religieux est tel à Tarija, qu'il existe dans presque toutes les maisons une pièce où Ton a élevé un autel ou une chapelle. Les plus pauvres se contentent d'un christ, entouré d'images grossières de saints, au-dessus d'une table sur laquelle brûle une chandelle fumeuse. A certaines périodes religieuses, ou pendant certaines calamités publiques, amis, parents, voisins se réunissent devant elle pour réciter des prières ou des litanies, accompagnant leurs chants sur un harmonium apporté d'Europe à grands frais. Au mois de mai, par exemple, ces exercices
se répètent quotidiennement. 11 n'est pas rare que, frappant à la porte d'une famille amie, on ne vous réponde : < E%tàn rezando » (Ils sont en prières).
Le 3 mai est la fête de la Croix, et chacun envoie bénir à l'église celle dont il est possesseur. La croix de bois peinte en noir, et recouverte d'un voile, est portée par un individu qu'accompagnent deux musiciens, Fun qui joue du violon, Tautre de la grosse caisse. Les gens se découvrent sur son passage. On la rapporte à la maison avec le môme cérémonial, et Ton termine la fête entre parents ou amis par quelques tragos de moscalel pour les riches, de chicha pour les pauvres, en mangeant des empahadas, gâteaux farineux bourrés de viande hachée menu et farcie d'aji (piment rouge), de confiture et de pommes de terre.
J'assistai, pendant mon séjour, à l'élection d'un sénateur. Elle a lieu au premier degré et se fait directement. Le vote dure trois jours. Chaque candidat réunit ses électeurs et les tient enfermés dans le patio d'une maison voisine de la salle de vote, où il les abreuve de chicha, les munit de bulletins, et veille à la porte pour retenir ceux que les ruses de l'adversaire chercheraient à entraîner. Les discussions sont nombreuses, surtout à l'approche du moment critique, mais elles se neutralisent sans autrement modifier la position des candidats; ceux-ci prodiguent argent et liqueurs, dont profiteront les malins qui ne se sont pas empressés de courir au vole. Parfois la famille du candidat se mêle à la lutte. Sa femme et ses filles s'intéressent au succès. J'ai vu, à travers le grillage d'une fenêtre, de fort jolis yeux noirs surveiller avec un soin jaloux le mouvement du dehors et signaler les défections sur le point de se produire. On procède. du dedans par appel nominal, les électeurs entrant par groupes de cinq ou six. La lutte est acharnée, mais celle dont j'ai été témoins'esl passée avec ordre, sinon avec calme.
Dans la cour de la maison où je logeais se tenait la réunion des électeurs d'un des candidats. Mon domestique négligea de rentrer les grandes boites qu'il avait mises à sécher. Ne croyez pas qu'elles m'aient été volées. Oh
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noni mais un de ces pauvres diables, da^s un moment de trouble pressant, les avait prises pour..., oserai-je le dire? pour une vespasienne.
Une des coutumes les plus bizarres et les plus fastidieuses, c'est, bien certainement, . celle de Vobligacion^ coutume spéciale, non seulement à Tarija, mais à la Bolivie tout entière et qui s'applique aux gens du pays comme aux étrangers. Les premiers s'y soumettent par habitude, se contentant d'en faire la critique; les seconds, tout en la subissant par courtoisie, ne sauraient la regarder avec la môme indifférence.
Plus on cherche à vous être agréable, à vous donner des preuves d'intérêt ou de sympathie, plus on lient à vous obliger^ et une de ces « obligations » consiste à vous inviter à boire, avant, pendant et après le repas. La personne qui « oblige » prend son verre, incline la tête et boit ou fait semblant de boire. L'étranger, qui n'est pas prévenu, vide le sien , tandis que l'autre se borne à y tremper ses lèvres. Ou peut vous « obhger » ainsi à l'infini, et presque tout le temps du dîner se passe de celte façon.
La présence du convive et les termes mêmes de l'invitation dont on a été l'objet, la place que l'on occupe entre le maître et la maîtresse de maison, sont cependant des marques suffisantes de l'honneur qu'on lient à vous faire. Si donc on veut affirmer, d'une façon plus directe, à celui que l'on traite, une déférence qui lui soit plus personnelle, j'admettrais à la rigueur la première série de l'obligation, à la condition qu'elle soit réelle et non factice ; mais qu'on s'en tienne là î Le plus vaniteux des amours-propres sera largement satisfait par celle manifestalion, à laquelle chacun veut prendre part.
« L'obligation » est commune à toutes les classes et à toutes les conditions.
Au moins, dans les villes, à table, chacun boit dans son verre; dans les campagnes, dans les ranchos, il n'y en a souvent qu'un pour tous, et chacun, en vous obligeant, vous le présente rempli de vin, d'eau-de-vie, de bière, de puncli, de chicha presque toujours. Cette boisson par elle-
D£ BUENOS ÂIKES A SUCRE. 211
même n'a rieu qui flalte le goûl de Télranger ; la préi^aralion en est souvent répugnante. Certes Tinlention de ceux qui obligent est bonne, je ne la discute pas : mais la niulliplicilé des obligations , leur variété et les conditions dans lesquelles elles s'opèrent, sont une cause fréquente de désagréments et d'ennuis. Dans la classe élevée il y a encore des limites; on ne passe pas outre au désir ou à la volonté de l'étranger; mais, dans la classe pauvre, l'insistance est d'autant plus vive que l'individu lui-même se trouve sous le coup des effets de la série d'obligations déjà acceptées et rendues. S'il refuse, on se fâche et la scène peut dégénérer en rixe. Passant à cheval avec un de mes amis au milieu d'une place où les gens absorbaient la chicha, on voulut nous obliger. Nous refusâmes. Le groupe des ivrognes, blessé par ce manque d'égards, prétendit nous contraindre. Saisissant nos chevaux par la bride, ils nous tirèrent par les jambes et lirenl tant et si bien que mon camarade fui désarçonné. Mais que dire à une troupe d'avinés et de brutes!
Certains services que l'on est en droit d'attendre d'un muletier que l'on paye, d'un loueur d'animaux, du propriétaire d'une hutte dans laquelle il faut passer la nuit, sont subordonnés à cette pénible et répugnante obligation, car ici la chicha est renfermée dans un grand vase installé au milieu de la place ou de la pièce. Une calebasse unique passe de main en main et de bouche en bouche.
Les classes dirigeantes devraient bien combattre cette vieille coutume, et s'en affranchir elles-mêmes : elles donneraient ainsi à leurs frères du peuple ou des champs un exemple de sobriété qui, peut-être, contribuerait à les guérir du vice qu'ils entretiennent tous les jours sous le plus futile des prétextes.
La nouvelle de l'installation prochaine du gouvernement à Sucre nous décida à nous y rendre en suivant la route de la frontière, et en explorant le haut Pilcomayo.
Le 4 mai, nous quittâmes donc Tarija. Notre première
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élape fut courte, car, le jour du départ, il ne faut compter ni sur Texactilude, ni sur la sobriété des muletiers.
A deux lieues de là, nous devions faire halte dans la propriété d'un de nos amis. Redoutant les retards dont j'ai eu trop souvent à souffrir de la part des arrieros, j'avais pris soin de les faire partir en avant : arrivés à l'hacienda, nous ne les trouvons pas.
Notre surprise est grande : nous ne les avons pas rencontrés en route. Ils se seront peut-être attardés en revenant sur leurs pas pour aller boire ; ils ne peuvent manquer de paraître bientôt.
La soirée se passe ; la nuit arrive, obscure, et je ne suis que médiocrement rassuré sur le sort des colis. Les domestiques de V hacienda s'arment de torches, et vont à leur recherche, mais tous leurs efforts sont inutiles.
Au jour seulement, nous aperçûmes un des muletiers ivre mort dans un champ ; l'autre avait bien l'intention de courir après les mules qui, ne se sentant plus surveillées, avaient pris la fuite à travers champs, mais ses jambes pouvaient à peine le soutenir. Cet incident est encore un des moindres inconvénients du ti^ago de l'étrier. Furieux, nous les reconduisîmes à Tarija, où l'autorité s'empressa de les punir et de faire chercher les animaux disparus.
Nous perdîmes ainsi trois jours, que nous passâmes à San Joaquin, dans la belle propriété d'un notable commerçant de Tarija. Située dans la quebrada de Santa Anna, la fertilité de son sol, la variété de ses produits, en font Tune des haciendas les plus importantes de cette vallée de Tarija. Elle est adossée à un mamelon; un ruisseau coule à ses pieds, arrosant plantations et cultures. La vue embrasse les contreforts orientaux de la Cordillère.
Le principal revenu est celui de la vigne, qui pousse avec une extrême vigueur. On la fait grimper sur le moile ou le chanar, dont l'ombrage convient à son développement. Ses fruits sont maintenant en pleine maturité, et dans quelques jours on va procéder à la récolte. L'espèce qui domine est le muscat noir, dont on obtient un vin riche en couleur, en tannin et en alcool. On le livre à la consommation ou
on le brûle pour en faire d'excellent moscatel. Puis viennent les pommes dites rainettes, les prunes, le maïs, les pommes de terre, les courges et les légumes d'Europe.
Le sol des environs est rocailleux, et la flore qu'il alimente peu variée, sauf cependant pour la famille dis cactus. Les principales espèces en sont : le cactus ulala^ dont le fruit renferme une pulpe rose, d'une saveur aigrelette assez agréable ; le penca ou cactus à cochenille ; le uturungo, en pelotes garnies d'épines blanches, longues, fines et résistantes qui traversent le cuir des chaussures. Cette dernière espèce se développe surtout dans les terrains qui produisent des pâturages nourrissants; elle est fort dangereuse pour les animaux qui marcheraient dessus.
Un autre cactus très commun est utilisé par les gens du pays contre les maux d'oreilles. Ils coupent la tige, la font rôtir, en expriment le jus et l'introduisent avec un tampon de ouate dans le canal auditif.
Citons, parmi les autres végétaux : le taquillo, dont les feuilles servent de fourrage, et dont l'essence extrêmement dure est, comme celle du juarqua, employée dans la construction ; le molle ou pimiento (poivrier), très connu et très commun; le chanar, dont les fruits, à pulpe légèrement acidulée, jouent un rôle important dans l'alimentation des Indiens du Ghaco : cet arbre ne croît qu'à proximité des rivières et torrents ou dans les lieux humides ; et enfin le tipa ou palo médicinal, en guarani, guira ipaie (sangdragon), dont la sève bouillie est employée en cataplasmes pour les entorses, et en lotions pour consolider les dents qui se déchaussent et s'ébranlent.
7 mai. — Nous traversons la quebrada de San Agustin, au pied du massif de l'Abra du Condor. Cette région est très fertile et produit en abondance seigle, maïs et blé. Près d'Unacas, le vent de sud souffle, et la poussière nous aveugle. Dans la cahute, l'Indien a installé un métier à tisser où il fabrique de grossiers ponchos. La nuit est froide et humide; les couvertures, tramées dans les épines et les ronces lors de la fuite de nos animaux, sont absolument hors de service, et nous n'avons d'autre ressource
214 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
que de nous abriler sous des peaux de moulons que le brave homme met à noire disposilion.
8 mai, — Le départ est toujours très laborieux : nous n'avons qu'un seul péon à noire service et il nous faut charger nous-mêmes les mules. Toute cette région de la quebrada de Unacas, à droite, et de Polla, à gauche du tambo situé au pied de la côte de TAbra du Condor, est inculte et déserte. Les contreforts s'élèvent à pic; sur leurs flancs se dressent quelques rares cactus. — Halte à la Canaleta.
9 mai, — En nous engageant dans une gorge fort étroite, nous nous heurtons contre un convoi de mules se dirigeant en sens contraire : il n'y a pas de place pour les deux, et c'est en faisant passer une file sur l'autre, les animaux de la première préalablement déchargés et couchés sur la roule, que nous parvenons à sortir du mauvais pas. Les accidents sont toujours à craindre, car souvent le sentier se trouve dominer une falaise à pic sur un gouffre ou un précipice. 11 est de règle, quand on est sur le point de franchir une de ces terrasses, de sonner de la corne ou de pousser des cris capables d'être entendus par ceux qui arriveraient du côté opposé. Au pied de la côte nous passons la nuit dans une misérable cahute de la petite vallée de Narvaez.
1 mai — Impossible de nous procurer un second péon pour aider à charger les bagages. Le corrégidor, craignant que nous n'eussions besoin de ses services, a trouvé prudent de se cacher sous bois.
On traverse le torrent de San Diego, qui coule au pied de blocs granitiques immenses, au centre d'une gorge étroite et encaissée.
Nous atteignons aujourd'hui l'Alto de San Diego, d'où la vue embrasse un superbe panorama des Andes. L'Indienne de la case nous refuse toute nourriture. Saisissant un bâton, je le lance dans le tas de poules qui gloussent à nos côtés. L'une d'elles tombe, et nous désarmons la mégère en lui offrant un trago et deux oignons.
1 1 mai. — La route de descente dans la vallée de San
Luis est absolument défoncée par les pluies ; de profonds bourbiers interceptent le passage. Nous arrivons toutefois sans accident dans la plaine, couverte de prairies et de cultures. Je retrouve la pauvre mère des deux Valverde, tombés avec le docteur Crevaux. La malheureuse ne pouvait encore se faire à l'idée de leur mort. Son désespoir fendait le cœur, et toute sa haine se portait sur les Tobas assassins. Il lui restait encore un fils.
€ Prenez-le, me dit-elle, emmenez-le : il vengera les autres! » — Et certes, je puis dire que ce jeune homme fut un de nos plus fidèles compagnons de mon troisième voyage dans le Ghaco.
Ayant perdu ses plus fermes soutiens, elle était tombée dans une misère noire, et personne ne se souvenait déjà plus que deux de ses fils étaient morts bravement pour la patrie.
4 2 mai. — Le président du conseil municipal me prie d'établir un cadran solaire sur la place de San Luis. Le peu de temps dont je dispose ne me permet pas d'entreprendre ce travail. Nous partons aujourd'hui même pour Gaïza, et nous ferons halle à l'Acheral, après avoir descendu la côte de même nom, parsemée de bourbiers et de creux formidables. Le pauvre diable de la case nous offre le seul morceau de viande dont il dispose.
A partir de ce lieu, on commence à trouver des villages entiers de Chiriguanos mansos, « soumis », et se livrant à l'agriculture.
1 3 mai, — Le coup d'œil est vraiment superbe du haut de la côte de Zapatera. Le panorama qui se déroule devant nous embrasse les deux bassins du Pilcomayo et du Bermejo. Le premier est silué à la droite du spectateur qui se tourne vers l'ouest ; sept lignes de contreforts en forment le cadre. A nos pieds s'étend la vallée de Suaruro, traversée par la quebrada de même nom, qui passe à Chambas et va se jeter par le cagnon du Salado, à Sevilar et Itica, dans le Pilcomayo, qu'on signale à notre droite, un mince filet d'argent.
En face, un pic domine tous les autres : c'est celui du
Volcan, au pied duquel on voit la cote de San Simon, sur laquelle est laillée la route de San Luis à Sanla Cruz.
La ligne de faîte des deux bassins se dessine nettement à notre droite, en regardant vers le nord. Dans celui du Bèrmejo, la vue s'étend jusqu'à la Mission de Ilau ; dans celui du Pilcomayo, la vallée de Zapatera et la côte dlvilivi nous montrent la route par laquelle nous atteindrons la côte d'Aguairenda, dernier contrefort à pic qui nous dissimule l'immensité des plaines du Chaco. Un peu plus à gauche, on signale la position de Chimeo, dlboca et d'Ipanas.
Le froid est vif, et la famille de l'Indienne de la cahute où nous nous arrêtons très nombreuse. L'unique pièce est occupée par trois couchettes en roseaux tressés. Jamais plus beau désordre n'exista dans un taudis : pêle-mêle sont entassés épis de maïs, vieux haillons, courges, poteries, tambours et guitares. On grimpe à la soupente par une échelle faite de deux bambous, et, dans cet espace qui représente à peine une surface de neuf mètres carrés, l'Indienne et sa famille, nos domestiques, Novis, et moi, quatorzième, réussissons à nous encaquer.
i 4niai. — A Ivilivi, la température commence à s'élever. De belles plantations de canne à sucre annoncent un climat plus doux. L'oranger et le bananier y donnent de beaux fruils.
iô mai. — Novis est repris de frissons. A l'Acheral, petit village de Chiriguanos, propre et pittoresquement situé, nous faisons halte pour prendre une tasse d'excellent café noir. Les Indiens sont occupés aux travaux de culture du maïs et de la canne à sucre. Seuls les vieillards et quelques enfants sont restés dans les ranchos avec les femmes. Sur la place, à l'ombre d'un algarrobo, des vieilles sont accroupies autour du feu sur lequel cuisent d'énormes quantités de chicha ; elles mâchonnent la farine de maïs, et la crachent ensuite dans le récipient commun.
i 6 mai! — Le temps est superbe; le passage de la côte d'Aguairenda, auquel nous arrivons vers midi, s'effectue sans incidcnl. Au sommet, le spectacle que j'avais déj«n
contemplé en 1883, déroule sous nos yeux son énigmatique solitude.
La plaine infinie du Chaco se confond au loin avec un horizon dont rien ne vient briser la ligne. On dirait un vaste océan où l'immensité succède à l'immensité et se déploie sans fin jusqu'aux rives du Paraguay.
La Cordillière intérieure (Gordillera Real) dresse du nord au sud de la Bolivie, et sur la partie nord ouest du territoire argentin, ses murailles grandioses dont le pied est la limite occidentale des plaines du Grand-Chaco. Sur cette ligne s'échelonnent les Missions des moines franciscains dans les trois départements boliviens de Tarija, Sucre ou Chuquisaca et Santa Gruz. Les trois rivières importantes qui arrosent le Ghaco sont, d'une part, le Bermejo et le Pilcomayo, dont les cours parallèles se dirigent vers le rio Paraguay; d'autre part, le Parapiti, tributaire du rio Grande qui va s'unir au Madeira, et par lui à l'Amazone. Le versant oriental des hauts plateaux qui forment ces départements est extrêmement riche ; naguère, il était encore sous la domination des farouches Ghiriguanos.
Sous le nom générique de Grand-Ghaco, on comprend l'immense territoire du Ghaco boréal, au nord du Pilcomayo; il est borné à l'ouest par les Andes, au nord par la province de Ghiquitos, à l'est par le rio Paraguay; le Chaco central, entre le Pilcomayo au nord, le Bermejo au sud, les Andes à l'ouest et le Paraguay à l'est, et le Chaco austral, au sud du Bermejo.
Le 16 mai, au soir, nous arrivions à la Mission d'Aguaireiida, d'où, trois ans auparavant, j'étais parti pour le rio Pilcomayo.
Du 16 mai au 28 juin, nous séjournâmes sur le territoire des Missions, que je devais traverser encore le 27 décembre 1886 et dans le courant de 1887. C'est ici, me semble-t-il, le lieu de donner quelques détails sur l'œuvre des missionnaires, et, au préalable, sur l'histoire des anciens possesseurs de la belle contrée, dont, à la conquête espagnole, la Bolivie d'aujourd'hui n'était qu'une portion (le Haut- Pérou).
Leur origine est encore plongée dans les ténèbres, et c'est au XII® siècle seulement que remontent les plus anciens renseignements recueillis sur les Incas.
Manco Capac et son épouse Mama Oelb, les enfants du Soleil, apparaissent à celte époque. Ils apprirent aux hommes à cultiver la terre, et aux femmes à filer et à lisser. Le culte du Soleil fut établi, la ville de Cuzco, capitale de Tempire, fut fondée, et une nation se forma des trois gi'andes races qui habitaient le pays, les Huanacas, Aimaras et Chunchos.
Manco Capac prit alors le litre d't Inca » (roi ou seigneur) ; il mourut après quarante ans de règne.
Sinchi Roca, son successeur immédiat, étendit par la douceur et la persuasion les limites de l'empire à 60 milles au sud de Cuzco.
Lloque Yupanqui s'avança jusqu'aux Andes et au Desaguadero; de nombreuses tribus firent leur soumission.
Maïte Capac conquit la province de Tiahuanaco et les plaines du Ghuquiapu et de Paria.
Capac Yupanqui fit son entrée triomphale à Cuzco, après une série de victoires qui illustrèrent son règne de quarante et un ans.
Inca Roca régna cinquante et un ans; il fonda des écoles pour l'éducation des princes.
laguar Huacac. — Ce faible monarque expulse Inca Ripa, son fils, qui avait rêvé de rébellion. La rébellion éclate, en effet, et il s'enfuit dans les bois. Inca Ripa écrase le mouvement, et en montant sur le trône, prend le nom de
Viracocha Inca. — Il reçoit la soumission spontanée du souverain du Tucuman, qui rend ainsi hommage à ses grandes vertus; il prédit l'arrivée des blancs au Pérou.
Inca Urco. — Les princes et les grands du royaume le déposèrent après onze jours de règne, en raison de sa complète nullité.
Pachaculec, surnommé le Conquérant, à la suite de ses victoires dans tout le nord de l'empire qu'il étendit jusqu'à la mer. — Il fit construire de grands palais, des temples,
des bains el des aqueducs. La légende lui prêle trois ceuls fils en dehors de ses héritiers légitimes.
Inca Yupanqui soumit les Mojos au nord, el, au sud, recula ses limites jusqu'à Copiapo el Coquimbo. 11 bâtit la grande forteresse de Guzco, et sa clémence lui mérita le titre de « Bon » .
Tupac Yupanqui fit la conquête des provinces septentrionales du Pérou, et projeta celle du royaume de Quito. Traversant les déserts de. sable d'Alacama, il pénétra dans le Chili et jusque dans le Maule.
Huacna Capac mena à bonne fin la soumission de Quilo el de tribus nombreuses et aguerries. Le royaume de Quito continua sous son sceptre à rivaliser en richesses et en civilisations avec celui du Pérou. Huacna (îapac perfectionna le service des courriers, compléta la conslruction des roules et fit de grands efforts pour introduire Tidiome quichua dans tout le pays. Malheureusement, ce fut aussi dix ans avant la fin de ce règne, que les Espagnols se montrèrent sur la côte du Pacifique. Le Pérou s'étendait alors de Quito, aujourd'hui capitale de l'Equateur, au Maule, dans le sud du Chili.
Le gouvernement des Incas était absolu dans sa forme, pur dans son esprit, despotique, mais tempéré dans son caractère. Le monarque résidait à une distance considérable des Umites de son empire. 11 faisait les lois, nommait les juges chargés de les appliquer, levait les armées, fixait les irapôls, il était l'arbitre du pouvoir, des distinctions, des richesses, il disposait de la personne et de la vie de ses sujets.
Le culte du Soleil fut peu à peu établi dans tout Tempire, on lui offrait les fruits de la terre, on lui sacrifiait des animaux. L'Inca, fils du Soleil, en était le chef obligé. Ces peuples croyaient à • l'existence d'un Grand Esprit qu'ils adoraient sous le nom de Pachacamac et de Viracocha, et aux récompenses et châtiments dans une vie future. Cealay était l'Esprit du mal.
Le peuple restait dans l'ignorance, l'éducation n'était accessible qu'aux nobles du sang royal. Pour perpétuer le
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souvenir des héros et les victoires des guerriers, ou leu enseignait à enregistrer par le qulpus les faits mémorables du règne des grands monarques, le nom des poètes ou des savants. Le quipus servait à compter ; il était l'unique instrument de communication entre l'Inca et le peuple. Il se composait de fils de différentes couleurs tordus et entrelacés ; entre ces fils en étaient fixés nombre d'autres, plus petits, auxquels on avait fait des nœuds (le mot quipus veut dire nœud). Le blanc signifiait l'argent; le jaune, l'or; le rouge, la guerre. Ceux qui les maniaient portaient le nom de quipusmayus.
Les mariages n'avaient lieu qu'entre parents ou individus d'une même communauté, et [)ar la volonté de l'Inca ou des ministres du culte. La polygamie était exclusive à la noblesse. La naissance et la mort se solennisaient par des festins souvent troublés par l'ivresse. Les cadavres étaient placés, avec les instruments de travail qui avaient servi pendant la vie, dans de grands vases de poterie grossière.
Les terres étaient divisées en trois parts : l'une destinée au Soleil, l'autre à l'Inca, la dernière au peuple; le peuple cultivait celles du Soleil d'abord, les siennes ensuite, enfin celles de l'Inca.
Partout, dans l'empire, avaient été construits des monuments superbes; les restes des temples, des palais, des jardins, des forteresses, des aqueducs, des routes attestent une civilisation d'une puissance incomparable. Le temple du Soleil, élevé au centre même de la ville de Guzco, était une merveille de richesse et de goût; venait ensuite celui de la Lune, à Coati.
Les souverains résidaient généralement dans les jardins de Yucai, où ils se plaisaient à rassembler les fleurs et les plantes les plus rares. Sous l'ombre de beaux arbres se dissimulaient de vastes baignoires d'.or massif alimenlées par des eaux courant dans des canaux d'argent.
La forteresse de Cuzco, la plus importante de toules, se composait de murailles travaillées avec un tel art, qu'il était impossible de découvrir la ligne de contact des pierres. Trois grandes tours la dominaient : celle de l'Inca, et deux
autres où logeail la garnison ; elles élaienl reliées par des galeries souterraines communiquant avec la ville et le palais du monarque.
De nombreuses routes sillonnaient le territoire de l'empire; les plus considérables se dirigeaient vers le nord, de Guzco à Quito, et, vers le sud, de Cuzco au Chili, jusque dans le Maule, taillées dans l'épaisseur des roches les plus dures, gravissant les sommets, langeant les précijûces sur le flanc des montagnes, franchissant marais, torrents et rivières au moyen de ponts suspendus, en fibres de maguei filées et tordues en câbles de la grosseur d'un homme et ayant parfois jusqu'à 70 mètres de long. La largeur des chemins était de près de 7 mètres; le plus long de tous avait 2o00 kilomètres.
Dans les régions désertes, l'irrigation se faisait au moyen de canaux et d'aqueducs souterrains dont quelques-uns ont atteint jusqu'à plus de 800 kilomètres.
De tout cet immense empire, de toutes ces richesses, de cette civilisation, que reste-t-il aujourd'hui? — Des ruines épargnées parle fer ou le feu ! De misérables Indiens étalant leur pauvreté sordide au soleil du xix° siècle!
L'an 153:2 vit arriver les premiers conquérants espa- ^mh. Le poignard d'une main, le crucilix de l'autre, ils venaient, au nom du Christ et de la civilisation, s'emparer par la trahison, le pillage, l'incendie et les tortures les j)lus cruelles, de l'or et des richesses qui excitaient leur convoitise.
Ni les 607 millions de piastres (8 000 000 000 de francs) offerts par Atahualpa, prisonnier, ni les trésors de Cuzco n'assouviront la cupidité des bandits. La révolte se mil dans leurs rangs, et Pizarre se vit abandonner par ceux sur lesquels il comptait le plus. Aux horreurs de la conquête s'ajoutèrent celles de la guerre civile. Le sort en était jeté, le Haut et le Bas-Pérou tombèrent pour des siècles entre les mains de l'Espagne, et les représentants du royal monarque au nom duquel ces atrocités étaient commises, purent enfin mettre en coupe réglée les richesses du nouveau domaine colonial.
224 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
De 1544 à 1810, 1 autorilé des vice-rois acheva l'œuvre des envahisseurs ; ils étouffèrent dans le sang les héros qui, en 1730 et en 1780, poussèrent les premiers cris d'indépendance.
En 1809, Murillo ne put réussir où, en 1780, avait échoué un descendant des Incas, Tupac Amaru ; il paya de sa tête sa généreuse entreprise. Ses dernières paroles : « Compatriotes! je meurs, mais la torche que j'ai allumée ne sera pas éteinte par les tyrans! Vive la liberté! » ne devaient pas être perdues. Napoléon P' faisait trembler l'Europe et envahissait l'Espagne. Le souffle révolutionnaire secoua le Haut et le Bas Pérou, puis l'Amérique du Sud tout entière. Balcarces, Belgrano, puis Sucre, puis Bolivar, battirent et chassèrent enfin les Espagnols.
Déjà dans le xvi® siècle, au milieu même des horreurs et des turpitudes de la conquête espagnole, le P. Las Casas n'avait pu contenir son indignation devant les cruautés des nouveaux habitants, qui traquaient les Indiens avec leurs chiens de chasse, arrachant à leurs familles des jeunes filles et des jeunes femmes pour leur faire subir les derniers outrages, violant les retraites sacrées des Vierges du Soleil. Profitant des luttes entre Pizarre et Almagro, il partit pour l'Espagne, et, par son éloquente parole, obtint de Charles- Quint le c Code des Colonies », qui traitait moins des intérêts des colons, que des abus et des crimes dont les Indiens étaient victimes.
Cette intervention du missionnaire devait se continuer à travers les âges, et l'histoire de la Bolivie actuelle, je dirai même de l'Amérique du Sud, est intimement liée à celle des Missions. Au milieu du désordre général, elles ont, les premières, inauguré la conquête pacifique et civihsalrice ; elles ont pris la défense de l'Indien. S'il est un fait incontestable dans l'histoire de l'Amérique du Sud, c'est que, sans les efforts des missionnaires, les indigènes de l'Amérique auraient infailliblement disparu.
Depuis la conquête du Pérou jusqu'à la fin du xvu® siècle, toutes les tentatives des Espagnols pour s'emparer du Chaco furent à peu près sans résultat.
Pendant ce lemps les Jésuites traversent le territoire de la tribu des Lules, entrent à Tucuman, visitent les rives du Bermejo (1590), pénètrent dans la quebrada de Humahuaca (1592), dépassent Tarija, visitent les Indiens Chiriguanos (1607-1609), s'introduisent au Paraguay chez les Guaycurus (1603-1612), fondent Guadalcazar aujourd'hui détruite, affrontent les Tobas, les Mocovies, les Abipones; en 1711, le gouverneur don Esleban de Urizar les sollicite de lui soumettre les Ojataes et les Lules.
De 1587 à 1711 , quarante Jésuites parcourent l'Argentine, le Haut-Pérou et le Paraguay; en 1639 deux d'entre eux sont massacrés par les Tobas et les Mocovies ; puis, en 1680, deux autres sur les rives du Pilcomayo. Les Franciscains ne se montrèrent que plus tard.
Le couvent de Tarija fut fondé le 3 avril 1606. De 1755 à 1796, vingt-deux Missions ont été établies dans le Chaco. Les Indiens en détruisirent huit de 1796 à 1799. De 1799 à 1886, en excluant la période de la guerre de l'Indépendance (1809 à 1824), où les missionnaires durent quitter leurs stations, sept ont été fondées ou réédifiées. De toutes les Missions inaugurées avant 1810, Itau est la seule qui existe encore aujourd'hui.
Les vingt-deux Missions détruites ou abandonnées comptaient 23 936 Indiens mansos (soumis), tant Chiriguanos que Chaneses et Malacos.
Les stations actuelles sont au nombre de huit :
Itau, dans le Grand- Chaco, fondée en 1791. — 212 Indiens Chiriguanos soumis.
Ghimeo, province de Salinas, fondée en 1849. — 146 Chiriguanos.
Aguairenda, province du Grand- Chaco, fondée en 1851. — 698 Chiriguanos.
San Francisco Solano, sur le Pilcomayo, province de l'Azero, fondée en 1854. — 559 Chiriguanos.
Caïza, aujourd'hui capitale du Grand-Chaco, fondée en 1843. — 1 277 Indiens et métis.
Tarairi, province de l'Azero, fondée en 1854. — i 196 Chiriguanos.
220 EN QUÊTE d'un PnOJET DE ROUTE.
Tiguipa, province de TAzero, fondée en 187:2. — 7 768 Chiriguanos.
Machareti, province de TAzero, fondée en 1869. — 4 106 Chiriguanos.
Soit un total de 8 960 Chiriguanos et métis, groupés autour de ces Missions, à la date du 31 décembre 1882.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de connaître le compte de liquidation générale des Missions du couvent de Tarija, de 1853 à 1882 : 29 ans.
La somme totale — argent — s'est élevée à 208 731 piastres , soit 1 043 655 francs , se décomposant comme suit (d'après état exact et contrôlé) :
RBCBTTES.
Produit des Bulles 14 996 francs.
Aumônes des particuliers 10 136 —
Subventions du couvent de Tarija. . . 30 950 —
Appointements payés par le Trésor de l'État aux Pères convertisseurs. 97 230 —
Appointements payés par le Trésor au commissaire préfet des Missions en exécution de la loi du 13 septembre 1871 9026 —
Produit agricole et industriel des huit Missions 88! 316 ~