‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 10 sur 130 · I. Boor, ruslre · texte numérisé non relu

I. Boor, ruslre

raient librement continuer de traiter les Hottentots comme il convient de le faire ; il est inutile d’ajouter que cette façon convenable de traiter les gens renferme l’élément essentiel de l’esclavage, à savoir : le travail obligatoire et sans aucun salaire.

Sous la direction de M. Hendrick Potgeiter, une partie de ces rebelles pénétra dans l’intérieur jusqu’aux montagnes Cashan, d’où Mosilikatsé, chef cafre ou zoulou, avait été banni par le Cafre Dingaan, qui porte un nom bien connu des Anglais. Dans leur joie d’avoir échappé à la domination de Mosilikatsé, les Béchuanas accueillirent parfaitement les Boërs, qui se présentaient chez eux avec le double prestige de libérateurs et d’hommes blancs ; mais ils reconnurent bientôt que, si Mosilikatsé était cruel pour ses ennemis, il était bon pour les individus qu’il s’était attachés, tandis que les Boërs tuaient sans pitié ceux qui les combattaient et réduisaient à l’esclavage ceux qui les avaient servis. Les tribus qui paraissent avoir conservé leur indépendance n'en sont pas moins obligées de fumer les terres , de sarcler les champs, de faire la moisson, de construire les bâtiments, de creuser les canaux, d’établir les écluses de ces prétendus libérateurs et en même temps de pourvoir à leurs propres besoins. J’ai vu moimême des Boërs venir dans un village, y demander, suivant leur habitude, vingt ou trente femmes pour arracher les mauvaises herbes de leur jardin, et ces pauvres femmes se rendre sur les lieux en portant leur nourriture sur leur tête, leurs enfants sur leur dos, leurs instruments de travail sur leurs épaules, et tout cela sans rémunération. Les Boërs ne cherchent pas à dissimuler la bassesse de leur conduite ; depuis les premiers jusqu’aux derniers, ils se vantent de la justice et de l’humanité d’un pareil arrangement. « Nous les faisons travailler pour nous, disent-ils ; mais, en retour du travail qu’ils nous donnent, nous leur permettons d’habiter notre pays. »

J’en appelle au commandant Krieger, afin qu’il dise si l’opinion que je viens d’émettre n’est pas la sienne et celle de tous les hommes qu’il a dirigés; personnellement j’ai la certitude de n’obéir à aucune impulsion ni pour ni contre les Boërs; toutes les fois que j’ai visité les pauvres tribus esclaves, je n’ai jamais fui les blancs; j'ai même essayé de les guérir, et j'ai donné des médicaments à leurs malades, sans demander ni recevoir le prix d’aucun service. Je dois dire qu’ils m’ont toujours traité avec

respect; mais il est bien malheureux que l’Église à laquelle ils appartiennent les ait laissés depuis si longtemps se dégrader et tomber au niveau des noirs, qu’un stupide préjugé contre les hommes de couleur les porte à délester.

Les Boèrs ne se servent du genre d’esclavage dont il vient d’étre question que pour faire exécuter les travaux agricoles. C’est par des expéditions à main armée chez les tribus qui ont un grand nombre de bestiaux, qu’ils se procurent les serviteurs qui leur sont nécessaires.

Les Portugais peuvent citer certaines circonstances où la passion des liqueurs fortes a poussé les noirs à se vendre euxmêmes comme esclaves; mais de mémoire d’homme il n'y a pas d'exemple qu’un chef béchuana, ou un père de cette race, ait livré l’un de ses sujets ou l'un des siens ; d'où résulte la nécessité d’une invasion pour quiconque veut enlever leurs enfants. Ceux qui parmi les Boërs ne feraient pas partie de ces expéditions, s’il ne s’agissait que de se procurer des esclaves, ne résistent pas à ce double motif, qu’on leur présente adroitement, à savoir: la prétendue révolte de la peupladeque l’on veutenvahir, et la perspective d’une part avantageuse dans la répartition des bestiaux capturés.

Il est difficile, pour une personne qui habite un pays civilisé, de comprendre comment des hommes doués de sensibilité (car ces Boërs ne sont nullement dépourvus de cœur) peuvent, d’un commun accord, partir de chez eux après avoir comblé de caresses leurs femmes et leurs enfants, pour aller tirer de sangfroid sur des gens inoflensifs, d’une couleur différente il est vrai, mais qui possèdent des affections et des sentiments domestiques tout à fait pareils aux leurs. J’ ai causé chez des Boërs, avec des enfants qui, de leur aveu et de celui de leurs maîtres, avaient été capturés; et j’ai pu dans plusieurs circonstances retrouver les parents de ces malheureux , bien qu’en général on prenne les enfants si jeunes qu’ils ne tardent pas à oublier leur famille et leur langue maternelle. Il s’est passé bien du temps avant que je pusse admettre les sanglants récits que des témoins indigènes me faisaient de cette chasse inqualiliable; je douterais encore de leur témoignage, si les paroles de leurs ennemis n’étaient venues corroborer les leurs; mais lorsque j’entendis quelques Boërs dénoncer, en les regrettant, les scènes de carnage auxquelles ils

DANS L’AFRIOUE AUSTRALE. 37

avaient assisté, pendant que certains autres sn glorifiaient d'y avoir pris part, je fus bien obligé de croire ce qu'on m’avait raconté et de tâcher d’expliquer cette cruelle anomalie.

Ils sont tous religieux par tradition, et font remonter leur origine à quelques-uns des hommes les plus justes et les meilleurs qui aient jamais existé. Descendants, comme ils l’assurent, de Huguenots et de Hollandais, ils réclament le titre de chrétiens; mais pour eux tous les hommes de couleur ne sont que des créatures, « une propriété noire. » fêtant, disent-ils, le peuple de Dieu, les idolâtres leur ont été donnés par héritage, et ils sont l’instrument de la vengeance divine sur les nègres, comme autrefois les Juifs sur les païens de leur époque. En outre, comme ils vivent au milieu d’une population beaucoup plus considérable que la leur et qu’ils sont à plusieurs milles de distance les uns des autres, ils ont, comme les Américains des États du Sud, le sentiment du danger qui les menace; la première parole qu’ils vous adressent, lorsque vous arrivez, est toujours relative à la disposition des esprits; et, lorsqu’ils reçoivent de quelque naturel envieux ou mécontent le moindre rapport contre l’une ou l’autre des peuplades qui les entourent, la chose prend tout de suite à leurs yeux les proportions d’une révolte organisée; les mesures les plus sévères paraissent alors impérieusement commandées, même aux plus humains d’entre eux, et, quelle que soit la quantité de sang répandu, ils n’en éprouvent ni remords ni défaillance : la nécessité de maintenir la paix leur avait imposé, disent-ils, cette cruelle obligation ; etM. Hendrick Potgeiter se croyait fermement un grand pacificateur.

Mais comment se fait-il que les indigènes, qui sont par le nombre tellement supérieurs aux Boërs, ne se lèvent pas pour les anéantir? C'est qu’ils ne sont point des Cafres, mais seulement des Béchuanas (bien qu’un Boër ne consente pas à faire cette distinction), et l’histoire n’offre pas un seul exemple de Béchuanas qui aient jamais, attaqué les Boërs ou les Anglais, même parmi ceux qui ont des mousquets et des fusils ; je suis certain, si pareil fait s’est présenté, qu’il est complètement inconnu au delà du Cap et même au centre de la colonie ; on les a vus se défendre en cas d’attaque, mais jamais ils n’ont déclaré la guerre à des Européens. La chose est bien différente quand il s'agit des Cafres; et les Boërs le savent si bien que, depuis l’époque où ,

suivant les termes d'un journal de la colonie, « ces magnifiques sauvages » possèdent des armes à feu , pas un Boër n’a tenté de s’établir en Cafrerie, ou même de rencontrer les Cafres sur le champ de bataille.

LesBoërs ont généralement unepréférence marquée pour se battre avec des armes qui portent fort loin; et se dirigeant, dans leurs émigrations, du côté des timides Béchuanas, ils ont laissé aux Anglais le soin de régler leurs querelles avec les Cafres et de payer les frais de la guerre.

Dans les environs de Kolobeng, les Bakatlas.les Batlokouas, les Bahukengs , les Bamotsélas et divers autres Bakouains, vivaient dans l’esclavage et subissaient le poids d’un travail non payé. Cette corvée n'aurait pas encore été par elle-même jugée trop douloureuse, si les jeunes gens de ces tribus qui n’ont pas d’autre ambition que d’arriver à posséder quelques têtes de bétail, seul moyen d'acquérir de l’importance parmi leurs compatriotes, n’avaient l’habitude , pour atteindre ce but , d'aller dans la colonie du Cap et d'y chercher de l’ouvrage, comme le font chez nous les moissonneurs irlandais et ceux des Highlands. Après avoir fait, pendant trois ou quatre ans , des fossés et des vannes pour les fermiers hollandais, ils s’estiment fort heureux s’ils peuvent revenir avec autant de vaches qu'ils ont passé d’années au dehors; à leur retour, ils en donnent une à leur chef et se trouvent dès lors classés parmi les personnages honorables de la tribu. Ces volontaires du travail sont extrêmement estimés des Hollandais , qui les appellent Mantatises ; on les paye sur le pied d’un schelling' par jour et on leur donne un gros pain pour six personnes. Beaucoup de ces braves gen3, qui m’avaient vu autrefois à douze cent milles5 dans les terres, et que je retrouvai à quelques journées du Cap, en traversant le Roggefelt et le Bokkefelt, me saluèrent d'un joyeux rire lorsque je passai devant l’endroit où ib étaient ; je causai avec eux et avec les anciens de l’Église hollandaise pour lesquels ils travaillaient, et j’acquis la certitude qu’ils étaient contents les uns des autres et de l’arrangement qu’ils avaient fait ensemble. Je ne crois pas néanmoins qu’il existe un seul Boër, dans tout le pays de Cashan, qui trouvât mauvais qu’on dépouillât ces travailleurs du bétail qu’ils

1. Un franc vinqt-cinq centimes. — 2. Dii-neuf cents kilomètres.

gagnent d’une manière si pénible , en s’appuyant de cette raison péremptoire : * S’ils ont envie de travailler, qu’ils travaillent , mais pour nous, qui sommes leurs maîtres. »

Je ne saurais témoigner assez de reconnaissance envers Dieu de ce qu’il ne m’a pas fait naître dans un pays où l’esclavage existe; personne ne peut comprendre l’effet démoralisateur que produit un pareil système sur l’esprit de ceux qui l’adoptent et qu’un singulier travers empêche de sentir ce qu’il y a de dégradant à ne pas payer les services que l’on nous a rendus ; la fraude leur devient aussi naturelle que le payement des dettes le paraît aux autres hommes.

Dès que les missionnaires s’établissent dans un endroit, on est sûr que les marchands y viendront ; ils dépendent les uns des autres et se soutiennent mutuellement; toutefois l’expérience a prouvé que les deux fonctions ne pouvaient être exercées par le même individu. Ce n’est pas que la chose soit immorale : qu'y aurait-t-il de plus légitime que de voir un homme qui se dévoue au bienêtre spirituel d’une peuplade, retirer un avantage temporel d’un commerce honnête, lorsque des négociants, qui n’ont d’autre but que leur propre intérêt, s’imaginent modestement qu’à eux seuls appartient le privilège de s’enrichir? Mais, bien que ce soit un droit pour les missionnaires que de faire du trafic , le système de missions actuellement en vigueur s’oppose à ce qu’ils puissent y consacrer leur temps. Aucun des missionnaires avec lesquels je me suis trouvé en relation ne se livrait au commerce, et, tandis que les marchands que nous avions introduits dans le pays, et dont nous garantissions la sécurité, faisaient fortune, tous les missionnaires sans exception vivaient dans une pauvreté réelle. Les jésuites, au moins en Afrique, étaient plus sages autrefois que nous ne le sommes aujourd’hui; leurs communautés étaient riches et influentes, et ils fondaient leur prospérité sur le soin qu’on avait d’appliquer l’esprit de chacun des frères aux fonctions pour lesquelles il était né : l’un était passionné pour l’histoire naturelle, et suivait son penchant; l’autre pour la littérature, il avait des loisirs; pendant que celui-ci, qui était doué d’une vive intelligence commerciale, était envoyé à la recherche de l’ivoire ou de la poudre d’or; de manière que, tout en accomplissant les actes de sa mission, il trouvait le moyen de seconder efficacement les frères qu’il avait laissés à la maison cen-

traie1. Nous autres protestants, qui envoyons au loin des missionnaires pourvus de la consolante persuasion de leur supériorité et d’un traitement qui suffit à peine à leur subsistance, nous n’épargnons pas nos éloges à ceux qui oublient complètement leurs intérêts matériels et que notre parcimonie oblige de vivre comme le fit jadis l’Enfant prodigue après sa ruine. Je ne parle pas pour moi, à qui ces paroles ne sont pas applicables; mais c'est une raison pour que je sois plus libre de dire quelques mots en faveur de mes collègues. « Allez par toute la terre et prêchez l’Evangile à tous les hommes, » est un commandement auquel doivent obéir tous les chrétiens, soit par éux-mêmes, soit par leurs délégués. On trouve assurément des individus qui, par charité pour les idolâtres et par dévouement à l’œuvre qu’ils entreprennent, sont prêts à partir pour aller enseigner leur foi religieuse , alors même qu'on ne leur donne que le strict nécessaire; mais que penser de la justice des chrétiens (pour ne pas parler de leur générosité), qui non-seulement donnent le moins possible à leurs délégués, mais considèrent ce qu'ils leur donnent comme une aumône? La chose est d’autant plus grave à l'égard d’un missionnaire protestant qu'il peut avoir une famille. Il est certainement très-digne d’éloges de sacrifier ses intérêts en vue d’un but élevé; mais si l’individu qui fait ce sacrifice accomplit une bonne œuvre, ceux qui l’acceptent ou qui le souffrent, lorsqu’ils peuvent l’empêcher, font une mauvaise action, surtout quand leur intérêt est le même que l’intérêt de celui qui s’est dévoué.

Les marchands européens qui vinrent à Kolobeug vendirent aux indigènes les objets dont les Boérs ont la plus grande terreur, à savoir : des armes et des munitions; lorsque les fusils vendus furent au nombre de cinq , il en résulta une si grande alarme parmi nos voisins, qu’une expédition, composée de plusieurs centaines de Boërs, fut sérieusement projetée pour aller

I. Le clergé hollandais est également doué de sagesse pour les intérêts de ce monde; il fait ici 1 acquisition d'une fontaine, divise les terres que cette source peut arroser, et les afferme aux villageois. A mesure que le nombre de ces derniers augmente, les revenus s’élèvent et l'Eglise s’enrichit; avec deux cents livres par an que le gouvernement y ajoute, le salaire de ces prêtres monte à quatre ou cinq cents livres chaque année. L’ecclésiastique recommande alors qu’on s’abstienne de politique, et fait de cette abstention un devoir religieux; il est certain qu’avec quatre cents livres par an (dix mille francs), on n’éprouve guère que des Itesoins spirituels.

dépouiller les Bakouains de leurs mousquets. Je savais que ces derniers s’enfuiraient au désert plutôt que d’abandonner leurs armes et de devenir esclaves ; j’allai donc trouver le commandant, M. Gert Krieger, et lui représentant les maux qui résultent de semblables expéditions, j’obtins qu’il renonçât , pour le moment, à celle qui avait été résolue; mais, ayant cédé sur ce point, il voulut à son tour obtenir quelque chose et me demanda d'espionner les Bakouains pour son compte.

Alors même que mes principes ne m’auraient pas empêché d’accéder à son désir, je lui expliquai l'impossibilité où j'étais d’y répondre, en lui citant une circonstance où Séchélé s’était mis en campagne avec toute son armée pour aller punir l’un des chefs qui étaient sous ses ordres, sans que j’en eusse connaissance. C'était à propos d’un nommé Kâké, gendre de l’un des assassins du dernier chef, et que son beau-père avait poussé à la révolte; plusieurs individus qui étaient restés fidèles au père de Séchélé, se rendant au désert pour y chercher des pelleteries, avaient été maltraités par Kâké ; â cette époque nous arrivions chez les Bakouains, et Séchélé me demanda mon avis; je lui conseillai des mesures pleines de douceur; mais Kâké répondit aux messages qui lui furent envoyés : « Séchélé veut , dit-il , suivre les conseils du maître : c’est tout bonnement un prétexte pour couvrir sa lâcheté; il viendrait me combattre s’il n'avait pas peur. » La première fois que l'occasion s’en présenta, l’injure fut répétée. Séchélé me dit alors qu’il partait pour chasser l’élé- ■> pliant. Comme je savais que l'espionnage est en vigueur chez ces peuplades, je ne faisais jamais de questions qui pussent faire supposer que je me défiais de quelque chose, et j’accordai créance aux paroles de Séchélé ; il me demanda de lui prêter une marmite de fonte pour faire la cuisine, n’ayant à son service que des vases trop cassants. Je lui donnai la marmite, de plus une poignée de sel, et je le priai de me rapporter le pied de devant et la trompe de l'éléphant, qui sont deux morceaux très-délicats. Il partit, et je n'en sus pas davantage jusqu'au moment où nous vîmes les Bakouains ramener leurs blessés, et où nous entendîmes se mêler aux cris de victoire les gémissements funèbres qu’on accorde aux morts. II était clair que Séchélé avait attaqué le rebelle et qu’il l'avait chassé de la tribu.

Je racontai donc ce fait au commandant pour lui prouver qu’il

m'était impossible de consentir à sa demande, et j’eus bientôt un exemple de la rapidité avec laquelle une histoire , bien simple en elle-même, acquiert des proportions fabuleuses en circulant de bouche en bouche. Un mois après, les cinq fusils des Bakouains arrivaient à cinq cents, et la marmite, qui figure maintenant au musée de la ville du Cap, était devenue un canon que « j'avais, de mon propre, aveu, prêté à Séchélé. » Il était facile de deviner d’où provenaient les cinq cents fusils. Dès que je me servais d’un sextant, mes relations avec le .gouvernement étaient aussi claires que le jour ; et comme je devais connaître les décisions des conseils de Sa Majesté , on m’interrogea au sujet des bruits qui étaient parvenus jusque dans ces régions, relativement au télescope de lord Rosse. « De quel droit, me disait-on , votre gouvernement a-t-il établi au Cap cette grosse lunette pour regarder ce que nous faisons derrière les monts Cashan?»

Plus tard, nous reçûmes à Kolobeng la visite d’un certain nombre de Boërs qui venaient me consulter comme médecin, ou trafiquer des articles dont la vente est défendue par leurs propres lois et par leur politique. Lorsqu'il m’arrivait dans la ville de rencontrer l’un d’entre eux chargé de mousquets et de poudre, il s’excusait aussitôt en alléguant qu’il était un pauvre homme, etc.; ce à quoi je répondais franchement que je n'avais rien à démêler avec les Boërs, et que je m'inquiétais fort peu des lois qui les régissaient.

Néanmoins l’histoire du canon et des cinq cents fusils revenait fréquemment dans ces visites, et, ne sachant pas qu’ils étaient espionnés, les Boërs profitaient de leur séjour à Kolobeng pour adresser, à l’égard de ces armes, des questions à ceux des indigènes qui pouvaient écorcher quelques mots de hollandais. Il est à remarquer que la délation, qui est une preuve de barbarie, est tout aussi en vigueur chez les sauvages qu’en Autriche et en Russie. Chaque membre de la tribu se sent obligé de rapporter au chef les moindres choses dont il a connaissance, et ne fait aux étrangers qui l’interrogent que des réponses évasives , ou qu’il sait devoir être agréables à celui qui possède le pouvoir. C’est probablement cette feinte ignorance qui a donné lieu à cette assertion que les Béchuanas, par exemple, ne pouvaient compter que jusqu’à dix, à une époque où le père de Séchélé comptait fort bien les mille

têtes de bétail qui formaient le commencement de la fortune de son fils.

Sachant donc parfaitement toutes les questions que les Boërs faisaient à ses sujets, Séchélé me demanda à son tour ce qu’il devait répondre : « La vérité, » lui dis-je. Les Bakouains déclarèrent alors que le canon dont on leur parlait n’avait jamais existé; et ceux qui les questionnaient, jugeant de la réponse qui leur était faite par ce qu’ils auraient dit eux-mêmes en pareille circonstance, furent confirmés dans leur opinion et en conclurent que les Bakouains possédaient de l’artillerie. Toutefois, cette erreur nous fut profitable, par la crainte qu’elle inspira aux Boërs et qui nous mit, pendant huit ans, à l’abri de leurs attaques. Mais pas d’hiver qu’une ou deux tribus de l’Est ne fussent dépouillées de leur bétail et de leurs enfants par ces audacieux maraudeurs.

L’expédition s’exécute de la manière suivante : dès que le froid permet de se servir des chevaux sans courir le danger de les voir mourir de pneumonie, plusieurs tribus alliées sont contraintes d’accompagner une troupe de cavaliers boërs ; lorsque ceuxci arrivent chez la peuplade qu’ils ont l’intention d’attaquer, ils disposent leurs amis indigènes en rangs serrés, de manière à former ce qu’ils appellent un bouclier, et tirent froidement par-dessus leurs têtes jusqu’à ce que les malheureux assaillis prennent la fuite, abandonnant aux ravisseurs leurs bestiaux, leurs femmes et leurs enfants. Ce fait odieux se reproduisit neuf fois pendant mon séjour dans l'intérieur; jamais, dans aucune de ces circonstances, les Boërs n'ont même été blessés. . S

A plusieurs reprises, les Bakouains furent sommés par ces insolents agresseurs de venir se joindre à eux en qualité de vassaux, et d'empêcher les trafiquants de parcourir le pays pour y vendre des armes ; mais la découverte du lac Ngami, dont il sera question un peu plus tard, appela dans la contrée cinq fois plus de marchands qu'il n’y en avait jamais eu , et Séchélé répondit aux Boërs : « C’est Dieu, et non pas vous , qui a fait de moi un chef indépendant; c'est lui qui m’a donné le pouvoir. Je n’ai jamais été vaincu par Mosilikatsé , comme les peuplades que vous dominez actuellement; les Anglais sont mes amis, et je ne peux pas les empêcher d’aller où bon leur semble. »

Il est impossible , à qui n’est pas assez vieux pour se souvenir des projets d’invasion qui menacèrent la Grande-Bretagne, de se

figurer l’effet produit sur les Bakouains par le danger constant d’une razzia de Boërs et par les messages impérieux qu’ils recevaient continuellement de ces puissants maraudeurs; aussi, malgré tout le regret que nous pûmes en éprouver, nous fut-il aisé de comprendre le peu de dispositions qu’ils avaient à s’instruire, quand surtout la sécheresse vint ajouter la famine à ces tribulations incessantes.

La fable de la marmite continuait à se répandre et acquérait une sérieuse importance. Voulant faire participer aux bienfaits de l'instruction les diverses tribus qui habitent la région du Magaliesberg, j’essayai d’établir des instituteurs indigènes sur différents points de la contrée. « Il faut enseigner aux noirs qu’ils ne sont pas nos égaux, me dit alors le commandant en chef des Boërs. — Il serait aussi facile de montrer à lire aux babouins , » ajoutèrent quelques notables ; mais aucun d'eux ne voulut accepter la proposition que je leur faisais d’examiner qui, de ces messieurs ou de mes serviteurs indigènes, lisait le plus couramment. Sur ces entrefaites, deux ecclésiastiques de la religion des Boërs étant venus pour baptiser les enfants de ces derniers , je supposai qu’ils voudraient bien m’aider à vaincre la répugnance que leurs ouailles témoignaient pour l’éducation des nègres, et je me rendis auprès d’eux afln de leur en parler ; mais ma visite se termina par une manœuvre du commandant qui, avec les plus grandes protestations d'amitié, m’obligea de retourner à Kolobeng, tandis qu’une lettre , envoyée par une autre voie aux missionnaires du Sud, demandait avec instances mon rappel immédiat, « parce que j’avais prêté un canon à leurs ennemis. » Le gouvernement colonial fut en même temps informé que ce rapport était vrai, d’où il résulta que je fus considéré comme un homme d'un caractère suspect.

Ce n’est pas pour railler les Boërs de leur ignorance que je raconte ces détails, mais pour exciter la compassion de leurs amis ; ils parlent continuellement des lois qui les régissent, et la loi du plus fort est la seule qu’ils reconnaissent.

Les changements qui s’opéraient parmi leurs commandants surprenaient les Béchuanas, qui ne pouvaient les comprendre. ■ On ne sait jamais, disaient ceux-ci, quel est le chef de ces Boërs; de même que les Bushmen, ils n’ont pas de roi qui les gouverne : il faut qu’ils soient les Bushmen des Anglais. » L’idée

DANS L’AFRUJUE AUSTRALE.

qu’une nation fût assez insensée pour n’avoir pas à sa tête de chef héréditaire, paraissait tellement absurde à ces peuplades, que j’en vins à leur dire que dans mon pays nous nous étions montrés si jaloux de conserver le trône au sang royal, que nous avions donné le pouvoir suprême à une jeune fille dont nous avions fait notre chef. Ce trait de sagesse leur parut être la preuve la plus convaincante du bon sens des Anglais. On verra plus loin quelle confiance en nous leur inspirèrent les détails que je leur donnai sur la reine Victoria.

Les Boërs, encouragés par la nomination de M. Prétorius au commandement, résolurent d’empêcher, une fois pour toutes, les marchands anglais de pénétrer au delà de Kolobeng, en dispersant la tribu des Bakouains et en chassant tous les missionnaires du pays. Sir Georges Gathcart proclama l’indépendance des Boërs, mesure excellente s’ils avaient été placés entre nous et les Cafres; un traité fut conclu avec eux, où, d’après les vues expresses du gouvernement de Sa Majesté Britannique, le libre passage des Anglais fut garanti et l’esclavage formellement prohibé sur toute la surface du territoire indépendant. « Et relativement aux missionnaires? demanda l’agent de M. Prétorius. — Vous agirez envers eux comme bon vous semblera. » Telle fut, dit-on, la réponse du commissaire anglais. Cette phrase, si jamais elle a été prononcée, n’a probablement été dite que sous forme de plaisanterie; certaines gens néanmoins la firent circuler avec intention; elle se répandit bientôt dans la contrée, s’y accrédita partout, et détermina sans aucun doute l’anéantissement des trois missions qui furent détruites peu de temps après.

En 1852, quatre cents Boërs, envoyés par M. Prétorius, vinrent attaquer les Bakouains ; les Anglais, disaient-ils, leur avaient donné plein pouvoir sur les nègres et avaient voulu, en interdisant la vente de la poudre et des armes à feu dans le pays des Béchuanas, permettre à leurs alliés de subjuguer plus aisément toutes les tribus de cette région; c’est en justifiant ainsi leur conduite, qu’ils assaillirent les Bakouains, et qu’ils emmenèrent en esclavage deux cents enfants de notre école, après avoir tué un nombre considérable d’adultes. Les indigènes, sous la conduite de Séchélé, se défendirent jusqu’au moment où l’ombre du soir leur permit de s’enfuir dans les montagnes; et comme, dans le jour, ils avaient tué une certaine quantité de leurs ennemis.

carnage qui se voyait pour la première fois de la part des Béchuanas, je passai pour leur avoir appris à se battre et à tuer les Boërs. Ma maison qui, sous la protection des naturels, avait été respectée pendant plusieurs années, fut complètement pillée ; des gentlemen anglais, qui, sur les traces de M. Cumming, étaient allés chasser au delà de Kolobeng, et avaient laissé dans cette ville non-seulement des provisions, mais quatre-vingts bœufs pour leur retour, ne trouvèrent plus, quand ils revinrent, que le squelette des gardiens de leur troupeau. Les livres d’une bonne bibliothèque qui faisait ma consolation dans la solitude n’avaient pas été emportés , mais les feuillets , arrachés par poignées , gisaient épars sur le sol ; tout était brisé dans ma petite pharmacie ; les meubles de la maison , ainsi que les vêtements qu’on y avait trouvés, avaient été saisis et vendus à l’enchère pour couvrir les dépenses de cette expédition.

Mon but, en rapportant cette catastrophe, n'est pas de gémir sur la perte que je fis alors, ni d’exciter la commisération , bien que je regrettasse vivement les dictionnaires et les livres qui avaient été les compagnons de ma jeunesse; je me trouvais, maintenant que je ne possédais plus rien au monde, complètement libre de me diriger vers le Nord, et désormais à l’abri de toute préoccupation relativement aux objets qu’avant le pillage je laissais derrière moi. Les Boërs avaient résolu de fermer l’intérieur du pays, j'étais déterminé à l’ouvrir; nous verrons plus tard laquelle de ces deux résolutions devait être couronnée de succès.

Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt l'esquisse rapide d’un ménage africain. L’absence complète de commerce et d’industrie dans la contrée vous oblige forcément à demander aux matières premières toutes les choses dont vous avez besoin. Vous voulez avoir une maison , il vous faut des murailles , d'où la nécessité d’aller abattre un arbre et de le débiter pour faire un moule à briques; les matériaux des portes et des fenêtres sont également dans la forêt; et si vous tenez à obtenir le respect des indigènes, il devient nécessaire de construire une habitation d’une certaine importance, qui exige un labeur d'autant plus grand que vous ne pouvez guère compter sur l’assistance des naturels : non pas qu’ils soient paresseux; les Bakouains travailleraient avec joie pour qui voudrait les payer; mais il leur est impossible de rien

l'aire carrément; ils ont à cet égard une singulière inaptitude, et ne construisent jamais que des habitations rondes, ainsi que tous les Béchuanas. Des trois grandes maisons que j’ai bâties à différentes époques, il m’a fallu poser moi-même toutes les briques et toutes les pièces de bois, pour qu’elles fussent placées d’équerre.

Lorsque le blé est réduit en farine, la femme procède à la fabrication du pain. Il arrive souvent que l'on improvise un four en creusant un trou dans une fourmilière, que l'on ferme avec une pierre plate en guise de porte; on emploie aussi une autre méthode que les Australiens pourraient substituer avec avantage à leurs dampers, et qui consiste à faire un bon feu sur un terrain battu ; quand il est suffisamment échauffé on y pose la pâte, soit dans une poêle à courte queue , scflt tout simplement par terre ; on la couvre d’un vase de métal renversé, on ramène les cendres tout autour, et l’on fait du feu sur le vase. Au moyen de ce procédé, la pâte, mêlée avec un peu de levain d’une cuisson antérieure, et qu’on a exposée une heure ou deux au soleil, fait un excellent pain. Nous faisions notre beurre au moyen d’une jarre qui nous servait de baratte ; nos chandelles avec des moules de notre fabrique , et du savon à l’aide des cendres que nous retirions de la soude ou quelquefois des arbres ; mais , dans cette région , les cendres de bois contiennent si peu de matières alcalines, qu’il fallait faire bouillir notre lessive, dont on renouvelait plusieurs fois les cendres, pendant un mois ou six semaines, avant qu'elle pût saponifier la graisse. Il n’est pas très-pénible d'être obligé de se suffire à soi-même ; on éprouve une satisfaction réelle de tout devoir à sa propre industrie, et le mariage n’en a que plus de charme quand toutes les douceurs de la vie émanent directement des efforts d’une ménagère intelligente et laborieuse.

Cette existence peut même, aux yeux de quelques personnes, avoir un certain attrait romanesque ; elle a d'ailleurs pour objet cette bienfaisance active que les bons cœurs se réjouissent de pratiquer. Citons pour exemple la manière dont s’employait notre temps : quelle qu’ait été la chaleur du jour, la soirée, la nuit et la matinée, sont à Kolobeng d’une température délicieuse; on peut rester dehors jusqu'à minuit, assis où l’on voudra, sans qu’il y ait à craindre de s’enrhumer ou de prendre des rhumatismes. Nous nous levions de grand matin pour jouir de

EXPLOITIONS

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la fraîcheur; après avoir fait la prière en famille et déjeuné entre six et sept heures, nous nous dirigions vers l'école pour y donner des leçons à qui voulait s’instruire; la classe finissait à onze heures ; ma femme s’occupait alors du ménage. Pendant ce tempslà je me livrais à quelque travail manuel, soit comme forgeron, soit comme charpentier ou laboureur, suivant les besoins de ma famille ou ceux des habitants qui en échange travaillaient pour nous au jardin ou à toute autre chose. Après le dîner, toujours suivi d’une heure de repos , ma femme tenait sa classe de jeunes enfants, qui, très-gâtés par leurs parents, n’en venaient pas moins à l’école avec un plaisir infini , et qui s’y rassemblaient en général au nombre d’une centaine. Parfois la maîtresse variait les études par un peu de couture qu’elle enseignait aux jeunes filles, ce dont celles-ci paraissaient enchantées. 11 fallait en outre surveiller tous les travaux, et le missionnaire et sa femme étaient occupés jusqu’au déclin du jour. Après le coucher du soleil, j’allais à la ville pour causer de choses et d'autres avec tous ceux qui s’y montraient disposés. Trois fois par semaine, un peu avant la nuit, aussitôt qu’on avait trait les vaches, nous avions des prières publiques et une instruction générale sur différents sujets , avec exhibition de tableaux et de spécimens pour mieux faire comprendre les faits dont il était parlé. A ces différentes œuvres il faut ajouter les soins à donner aux malades, et les aliments qu’on distribuait aux pauvres ; nous nous efforcions de gagner la confiance des gens que nous cherchions à instruire, en songeant d'abord à satisfaire leurs besoins matériels. Les actes de charité les plus minces, un mot obligeant, un regard affectueux, sont, comme le disait saint François-Xavier, des armes importantes aux mains du missionnaire; pourquoi négligerait-on de gagner l’affection du plus humble, quand il suffit pour se la concilier d’une simple politesse? Les bonnes paroles qu’on inspire forment, en se réunissant, une réputation avantageuse, qui peut être employée avec succès au service de l'Évangile. Témoignez de la bonté aux adversaires insouciants du christianisme, soignez-les quand iis sont malades , secourez-les dans leur infortune, et ils ne seront jamais vos ennemis personnels ; c’est ici plus que partout ailleurs que l’affection engendre l’affection.

Pendant la sécheresse qui désola Kolobeng, nous étions obligés de tirer notre blé de Kuruman, et nous fumes réduits plus d’une

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fois à vivre de son qu’il nous fallait moudre à trois reprises différentes avant de pouvoir l'employer. Nous souffrions beaucoup de l’absence de viande, qui est iniiniment plus nécessaire à la vie que ne se le figurent les partisans du système végétal; éloignés de la ville, nous ne pouvions pas compter sur une part régulière dans les produits de la chasse, qui eux-mêmes étaient une chose éventuelle. Séchélé avait, par droit de souveraineté, la poitrine de tous les animaux qui étaient tués par ses sujets, et ne manquait pas de nous en envoyer une portion ; mais tout cela était nécessairement fort précaire , et nous fûmes quelquefois très-heureux d’accepter un plat de sauterelles, qui sont pour les habitants de cette contrée une véritable manne : c’est au point que les docteurs ès pluie font usage de leurs incantations pour les attirer dans le pays. Elles ont un goût végétal fortement prononcé, qui varie suivant la plante dont elles ont fait leur nourriture; il y a une raison de physiologie pour qu’on les mange avec du miel; grillées et réduites en poudre, elles se conservent pendant plusieurs mois ; préparées de la sorte et légèrement salées, on ne peut pas dire qu’elles soient mauvaises; bouillies, elles sont détestables; grillées, je les préfère aux crevettes ; néanmoins j’éviterai d’en manger toutes les fois que ce sera possible.

Mes enfants souffraient encore plus que nous de la privation de viande, et les indigènes, émus d’une compassion affectueuse, leur apportaient de grosses chenilles que les pauvres petits mangeaient avec plaisir ; il faut que ces insectes ne soient pas malsains, car les naturels en dévorent des quantités considérables.

Mes enfants mangeaient aussi avec avidité une énorme grenouille appelée Matlametlo', et qui, lorsqu’elle est cuite, ressemble à un poulet.

On croit dans le pays que ces grenouilles tombent des nues, parce qu’après les pluies d’orage, les étangs qui conservent l'eau pendant plusieurs jours sont immédiatement remplis de cette engeance querelleuse et coassante, phénomène qui se produit dans les endroits les plus arides du désert, où l’on n’aurait

1. Pyxicephabux adsperrf* du docteur Smith. Longueur do la tète et du corps, cent trente-huit millimètres; pattes de devant, soixante-quinze millimètres; pattes de dorrière, cent cinquante-cinq millimètres; largeur de la partie postérieure de la tète, soixante-quinze millimètres; largeur du corps, cent treize millimètres.

KXHLUKATIONS

pas soupçonné qu’elle existât. Un soir que nous avions été surpris par les ténèbres dans un endroit du kalaliari où nous n’avions pas l’espérance de trouver de l'eau avant un jour ou deux, je fus étonné d’entendre le coassement des grenouilles; je marchai pendant quelques instants pour découvrir la mare où ces batraciens pouvaient être ; et , lorsque je me fus assuré qu’elles se trouvaient entre moi et mon feu, je compris qu'elles n’avaient d’autre motif de se montrer aussi joyeuses que la perspective de la pluie. J’appris plus tard des fiushmen que le matlametlo fait un trou au pied de certains buissons, où il reste caché pendant les mois de sécheresse ; comme il sort rarement de sa retraite, une grosse araignée profite du terrier qu’il a fait pour y établir sa toile qui en ferme l’entrée, ce qui le pourvoit gratuitement d’une fenêtre et d'un store. Il n’y a qu’un bushman pour chercher une grenouille derrière une toile d’araignée. Quant à moi, il me fut impossible, dans la circonstance dont je viens de parler, de découvrir celles qui frappaient mon oreille; et, comme elles n’attendent pas la lin de l’orage pour se précipiter dans les creux subitement remplis d’eau, les Béchuanas cachés sous leurs karosses pour se préserver de la pluie , frappés des coassements qui soudain retentissent de tous Cfités, ont dû croire en effet que les grenouilles qui les produisent venaient de tomber du ciel.

La présence de ces batraciens dans le Kalahari , à une époque de sécheresse, me causa une déception assez vive ; car j'avais toujours pensé que les grenouilles ne faisaient retentir leur note bruyante que lorsqu’elles avaient de l’eau jusqu’au menton. Pour quiconque a traversé le désert, leur voix est considérée comme le plus agréable de tous les sons qui puissent être entendus; et je comprends parfaitement la sympathie qu’Ksope (un Africain) a témoignée pour ces animaux dans l’une de ses fables intitulée : Les Enfants et les Grenouilles.

Il est étonnant qu’on n’ait pas essayé d’acclimater en Angleterre quelques-unes des belles espèces d’animaux que l’on rencontre en Afrique. L’élan du Cap, la plus remarquable de toutes les antilopes, ornerait mieux que le daim les parcs de nos lords, et conviendrait spécialement à la Grande-Bretagne par l'excellence de sa chair.

Parmi les insectes, l’un des plus utiles est sans contredit le

bousier, qui remplit parfaitement les fonctions qui l'ont fait nommer ainsi; dans les lieux où il abonde, comme par exemple, à KurumaH, les villages sont d’une extrême propreté; à peine un animal a-t-il déposé sa liente, que les bousiers arrivent en bourdonnant, forment avec les matières qui les attirent une pelote de la dimension d’une grosse bille de billard, qu’ils roulent jusqu'à ce qu’ils aient rencontré un endroit à l’abri de tout danger; ils s’y arrêtent, creusent le sol au-dessous de la balle de fiente qu’ils enfouissent et qu'ils recouvrent de terre après y avoir pondu leurs œufs. A mesure que les larves se développent, elles dévorent la boule qui leur sert d’asile, et se transforment ensuite pour venir à leur tour accomplir leur carrière. Ces scarabées chargés de leurs sphères gigantesques rappellent l’antique Atlas portant le monde sur ses épaules; seulement ils marchent à reculons, la tête baissée, poussant leur charge avec leurs pattes de derrière, comme un gamin qui, s’appuyant sur la tête, roulerait une pelote de neige avec ses jambes. Nous avons indiqué l'élan du Cap à John Bull; nous pouvons avec la même confiance recommander aux Français le matlametlo, cette énorme grenouille africaine ; et le bousier aux villes d’Italie, voire à notre Comité de salûbrité publique.

Voulant faire participer aux bienfaits de l’instruction chrétienne les tribus qui vivent sous la domination des Boérs, j’avais, à deux reprises différentes, fait un voyage dans leur pays, à trois cents milles environ à l’est de Kolobeng. Séchélé, malgré tout le désir qu'il avait eu de m’accompagner, n’avait point osé pénétrer chez ces maraudeurs, qui lui en voulaient horriblement: non pas qu'ils eussent à lui reprocher de leur avoir enlevé des bestiaux, crime très-fréquent de la part des Cafres, mais inconnu chez les Béchuanas, excepté pendant la guerre; son indépendance et l’amour qu’il portait aux Anglais étaient les seules fautes dont il se fût rendu coupable. Lors de mon dernier voyage aux monts Caslian, Séchélé vint avec moi jusqu'à la rivière Marikoué; au moment de nous séparer, il m'exprima tous ses regrets d’être obligé de me quitter et me donna deux de ses hommes, « qui seraient, disaitil, ses bras pour me servir. » « Et si j’allais au nord, lui demandaije, viendriez-vous avec moi? — Oh! oui, » répondit-il. Me racontant alors l'histoire de Sébitouané, qui lui avait sauvé la vie et rendu la puissance , il me vanta le cœur généreux de cet homme

EXPLOKATIONS

véritablement grand, dont la renommée s’étendait chez les tribus lointaines. C'est la première fois que je songeai à traverser le désert pour pénétrer jusqu'aux bords du lac Ngami.

Après avoir quitté Séchélé, je poursuivis ma route vers le pays des Boérs, qui, on s’en souvient, avaient demandé mon rappel, et dont la politique se dévoila en cette occasion plus complètement qu’elle ne l’avait fait jusqu’ici. Lorsque je parlai à M. Hendrick Potgeiter du tort qu’il y avait à empêcher l’Evangile d'arriver chez ces pauvres sauvages, il s'irrita vivement, appela quelqu’un pour me répondre, et menaça d’attaquer les tribus qui recevraient un instituteur indigène; il promit néanmoins d'user de son influence pour prévenir les obstacles que ses subordonnés pourraient faire naître sur ma route. Comprenant tout de suite que je n’obtiendrais rien de ce côté, je commençai immédiatement à recueillir toutes les informations que je pus me procurer sur le désert, afin de le franchir, si la chose était possible. Sékomi, le chef des Bamangouatos, connaissait un chemin dont il gardait le secret, parce que, disait-on, la région du lac abondait en ivoire qu’il se procurait à peu de frais et d’une façon régulière.

Séchélé, qui prisait énormément les articles d'Europe et que l’intérêt tenait toujours en éveil, désirait naturellement participer aux produits de cette région favorisée; il avait en outre le plus grand désir d’aller voir Sébitouané, peut-être pour montrer à son bienfaiteur la science qu’il avait acquise ; mais plutôt, j’imagine, pour tirer profit de la générosité de ce chef célèbre, dont il espérait de grands bénéfices.

Quant à Sékomi, à l'épocjue où la tribu originaire s’était séparée en Bangouaketzés, en Bamangouatos et en Bakouains, ceux-ci avaient conservé le siège du pouvoir héréditaire, et leur chef possédait certains avantages qui établissaient sa supériorité sur celui des Bamangouatos ; par exemple, lorsqu’ils voyageaient ou qu’ils chassaient ensemble, Séchélé, qui de plus était l’alné des deux, prenait de droit la tète des animaux qu’avait tués Sékomi.

Certains privilèges témoignent en outre d'anciennes distinctions seigneuriales conservées dans la tribu : ainsi l’oncle de Séchélé, étant devenu aveugle, abandonna le pouvoir à son frère; mais ses descendants, quoique déchus du rang suprême, ne payent aucune redevance, et, bien qu’à tous égards Séchélé soit

au-desaus d’eux, il n’en donne pas moins le nom de kosi 1 au chef de cette famille. Les autres peuplades ne toucheraient pas aux premières citrouilles, avant que les Bahurutzés n’y aient mordu, et l’on fait à cette occasion une cérémonie publique, dans laquelle le fils du chef doit être le premier à goûter du fruit nouveau.

, Séchélé, d’après mon conseil, envoya demander pour moi à Sékomi la permission de passer dans le sentier qui conduisait au lac, et lui fit présent d’un bœuf pour appuyer sa requête. La mère de Sékomi, très-influente sur l’esprit de son fils, refusa la permission demandée, parce qu’on avait oublié de se la rendre favorable. Ce fut l’occasion d’un second message; et cette fois, le plus illustre des Bakouains fut dépêché avec deux bœufs, l'un pour Sékomi, l’autre pour la mère de ce dernier; un nouveau refus accueillit cette seconde ambassade : « Les Matébélés, ennemis mortels des Béchuanas, répondit Sékomi, sont dans la dire'tion du lac ; et, s’ils venaient à faire périr l'homme blanc, toute la nation de celui-ci aurait le droit de nous blâmer. »

Depuis cinquante ans au moins , la situation exacte du lac Ngami avait été désignée par les indigènes qui s’y rendaient chaque année, à cette époque où la pluie était moins rare dans le désert qu’elle ne l’est actuellement ; plusieurs fois on avait tenté d’y arriver en traversant le Kalahari dans la direction indiquée; mais ces tentatives avaient toujours échoué, même de la part des (iriquas, qui, ayant dans les veines un peu du sang des Bushmen, devaient, croyait-on, mieux supporter la soif que les Européens. Il devenait évident que la seule chance de réussir était de tourner le désert au lieu de le traverser. Le meilleur moment pour tenter l’entreprise aurait été en mars ou en avril, époque où se termine la saison des pluies, et où il était probable que nous trouverions de l’eau dans les étangs, qui sont desséchés pendant l’hiver. Je communiquai mes intentions au colonel Steele, aide de camp du marquis de Tweedale, en ce moment à Madras, et qui, lui-même, avait exploré une partie du continent africain ; il fit part de mon projet au major Vardon et à M. Oswell, que nous avions eu l’occasion de voir dans leurs précédents voyages et dont l’amitié nous était acquise. Ces trois gentlemen étaient si passionnés pour

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