‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 11 sur 130 · I. Chef · texte numérisé non relu

I. Chef

la chasse africaine et pour les découvertes, que les deux premiers ont dù envier à M. Oswell la bonne fortune qui lui permettait de quitter l’Inde pour se livrer encore une fois aux plaisirs et aux souffrances de la vie du désert. Ce fut au prix d’un sacrifice d’argent considérable que M. Oswell abandonna la position élevée qu'il occupait, et cela sans autre ambition que de concourir aux progrès des connaissances géographiques. Avant d’étre averti de l’arrivée de ce gentleman, il était convenu, avec Séchélé, qu’en payement des guides qui me seraient fournis, je lui prêterais mon chariot pour rapporter l’ivoire qu’il pourrait se procurer aux environs du lac; mais M. Oswell, qui amenait avec lui M. Murray, se chargea de toute la dépense des guides et s’acquitta fidèlement de ses promesses généreuses.

Séchélé aurait voulu venir avec nous ; je crus devoir m’y opposer; craignant que l'attaque des Boers, dont tout le monde parlait comme imminente, n’arrivât pendant notre absence, et qu’on ne me reprochât plus tard d’avoir enlevé Séchélé à ses sujets au moment où il leur était indispensable, je le dissuadai de m’accompagner, en lui disant qu'il savait que M. Oswell était tout aussi déterminé que lui-même à traverser le désert.

Avant de raconter les incidents de ce voyage, donnons quelques détails sur le Kalahari, afin que le lecteur puisse comprendre, jusqu’à un certain point, la nature des difficultés que nous allions avoir à combattre.

L’espace qui s’étend depuis la rivière d’Orange jusqu’au lac Ngami, c’est-à-dire entre le 29* et le 20* degré de latitude sud, et depuis la côte occidentale jusqu’au 24* degré de longitude ouest, a reçu le nom de désert simplement parce que l’on n’y trouve pas d’eau courante, et que l'eau de source y est très-rare ; mais il n'en renferme pas moins une végétation abondante et de nombreux habitants; l’herbe y couvre le sol, qui produit une grande variété de plantes, et l'on y rencontre de vastes fourrés composés non-seulement d’arbustes et de broussailles, mais encore de grands arbres. C’est une plaine immense remarquablement unie, coupée en différents endroits par le Jit desséché d'anciennes rivières, et parcourue dans tous les sens par de prodigieux troupeaux de certains genres d’antilopes dont l’organisme exige peu ou point d’eau. Le gibier, les rongeurs sans nombre que l’on trouve dans cette région , et les petites espèces de félins qui font

leur proie de ces derniers, forment la nourriture des Bushmen et des Rakalaharis, habitants de la contrée. Le sol est composé en général d'un sable doux, légèrement coloré, c’est-à-dire de silice presque à l’état de pureté. On trouve dans les anciens lits des rivières desséchées beaucoup de terrains d’alluvion qui, durcis par le soleil, forment de grands réservoirs où l’eau de pluie se conserve pendant plusieurs mois de l’année.

La quantité d’herbe qui pousse dans cette région remarquable est surprenante, même pour ceux qui ont vécu dans l’Inde. Elle croît ordinairement par touffes épaisses, entremêlées d’espaces où la terre est nue ou bien occupée par des plantes à tiges rampantes ; ces plantes, profondément enracinées dans le sol, ressentent peu les effets de la chaleur qui est excessive. La plupart d’entre elles ont des racines tuberculeuses et sont conformées de manière à fournir à la fois un aliment et un liquide pendant les longues sécheresses, époque où l’on chercherait vainement ailleurs quelque chose qui pût apaiser et la faim et la soif. L’une des plantes que l’on rencontre dans ce pays offre même ce 'caractère singulier que, pourvue de racines fibreuses dans son état normal, elle acquiert des tubercules toutes les fois qu’un réservoir lui devient indispensable; elle appartient à la famille des cucurbitacées, et donne un petit concombre écarlate qui peut servir d’aliment. La même particularité se remarque dans la province d’Angola, chez une espèce de vigne portant du raisin , et qui , à l’occasion , devient tubéreuse pour lutter contre la sécheresse. Une autre plante, qu’on appelle léroshua, est un véritable bienfait pour les habitants de cette contrée : sa tige, un peu moins grosse qu’une plume de corbeau, porte des feuilles linéaires; en creusant le sol environ à dix-huit pouces de profondeur, on trouve un tubercule fréquemment aussi gros que la tête d’un jeune enfant; ce tubercule présente sous l’écorce une masse de tissu celluleux rempli d’un liquide analogue à celui que renferme un navet non encore parvenu à sa maturité, et qui, grâce à la profondeur où il gisait sous terre, est en général d’une fraîcheur délicieuse. Dans une autre partie de cette région, dont le sol est brûlé par des chaleurs prolongées, on rencontre une autre plante qui a la même propriété et qu’on appelle mokouri ; herbacée et rampante, elle produit un certain nombre de tubercules dont quelques-uns sont aussi gros que la tète d’un homme, et qui gisent horizonta-

lement sous terre, où ils forment un cercle ayant parfois plus d'un mètre de tour. Les indigènes frappent le sol avec une pierre, découvrent, par la différence du son qu’ils obtiennent, l’endroit où reposent les tubercules, et, creusant la terre à un pied de profondeur, ils arrivent à coup sûr à l’objet de leurs recherches.

Mais le plus étonnant de tous les produits du désert est, sans contredit, le melon d’eau', qui porte dans le pays le nom de kengoué ou kêmé. Dans les années où la pluie est un peu plus abondante que d'habitude, des terrains d’une immense étendue sont littéralement couverts de cette espèce de melons; ce fait avait lieu tous les ans, à l’époque où la pluie était moins rare que de nos jours, et les Dakouains envoyaient chaque année des caravanes au lac Ngami pour acheter de ces melons aux tribus de la contrée. Aujourd’hui cette abondance ne se produit plus que tous les dix ou onze ans; c’est alors une véritable fête, nonseulement pour les habitants du pays, mais encore pour les animaux de toute espèce. L’éléphant, véritable seigneur de la forêt, mange ces melons avec délices, de même que les rhinocéros, bien que naturellement il diffère beaucoup de ces derniers dans le choix de sa nourriture. Toutes les antilopes, à quelque genre qu’elles appartiennent , dévorent le melon d’eau avec une égale avidité ; les lions, les hyènes, les chacals, les souris, tous enfin semblent apprécier le bienfait de cette manne qui satisfait les goûts les plus divers. Ces melons, néanmoins, ne sont pas tous comestibles; il y en a qui ont tant d’amertume que les Boërs ont donné à la plante le nom générique de melon d’eau amer. Les naturels frappent chacun de ces fruits l’un après l’autre d’un coup de hache, et mettent la langue à l’ouverture qu’ils ont faite, ce qui leur perhiet de distinguer immédiatement les bons fruits des mauvais. Les melons amers sont malsains ; les autres sont extrêmement salubres. Il suffit qu’il y ait dans le voisinage quelques melons d’eau amers, pour que les melons cultivés contractent cette amertume, parce que les abeilles communiquent le pollen d’une espèce à l’autre.

Cette particularité de fruits doux et de fruits amers portés par la même plante, se reproduit également dans une espèce de concombre à fruits rouges et mangeables, que l’on trouve fréquem-

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