‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 102 sur 130 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Départ d<* Télé. — Descente du Zambése. — Estacade de Bonga. — Gorge de Lupata. — L’épine du inonde. — Largeur du fleuve. — Iles. — Navigation. — Arrivée à Senna. — Amendes imposées aux habitants de cette ville par les Landines. — Couardise de la milice indigène. — État des recettes. — Efforts tentés pour ranimer le commerce dans l’Afrique orientale. — Environs de Senna. — Gorongozo. — Manica. — Ses gisements d'or, les plus riches de toute cette partie de l’Afrique. — Construction de bateaux à Senna. — Départ de cette ville. — Prise de j’eslacade d’un rebelle. — Alfacinya et Néfou au confluent du Shiré. — Opinion des Landines sur les blancs. — Opinion du capitaine Parker sur la navigation du Zambése depuis l’Océan jusqu'à Mazaro. — Observations du lieutenant Hoskins sur le même sujet. — Effets de la fièvre. — Accueil du colonel Nunes à Quilimané. — Prévoyance et bonté du capitaine Nolloth et du docteur Walsh. — Joie profondément troublée. — Ressources que peut offrir l’intérieur du continent. — De la nécessité de choisir un lieu salubre pour l’établissement des missions. — Revue rétrospective. — Influence probable des découvertes sur l’esclavage. — Culture du sucre, du coton, etc., par le travail libre. — Stations commerciales.— Situation de Quilimané. — Insalubrité du pays. — Destruction, par la fièvre, de l’équipage d’un vaisseau naufragé. — Le capitaine est sauvé par la quinine. — Arrivée du Frolic. — Désir de l’un de mes hommes de venir en Angleterre. — Difficultés de notre abordage. — Alarme de Sékouébou. — Le Frolic fait voile pour Elle Maurice. — Bonté du major général C. M. Hay. — Arrivée en Angleterre.

22 avril. — Nous descendons le Zambése en compagnie de trois pirogues qui ont apporté récemment des marchandises de Senna ; elles sont beaucoup plus grandes et plus fortes que toutes celles que j'ai vues dans les provinces du centre , et pourraient se heurter violemment contre un écueil sans se briser; les rameurs sont assis à l’arrière, où une espèce de hangar les abrite du soleil. La même chose existe dans la barque où je me trouve, et j’y suis installé très-confortablement. Il était midi kirsque nous avons quitté la ville ; nous sommes arrivés quei-

qiies heures après au jardin du senor Manoel de Gomes, qui est à la fois gendre et neveu de Bonga , et que son beau-père a chargé de nous recevoir. Bonga est bien loin d’égaler son père Nyaudé, qui était un homme d’une capacité remarquable ; il est, à ce que l'on dit, excessivement superstitieux, et se défie des Portugais, qui, de leur côté, ne l’ont pas en bonne odeur, parce qu’il donne asile à tous les esclaves fugitifs et à tous les condamnés. Son gendre Manoel nous a parfaitement accueillis : c’est, je crois, un homme d’une vive intelligence ; nous l’avons trouvé dans son jardin, qu’il a quitté presque aussitôt pour aller s’habiller d’une façon fort convenable , et il nous a offert un très-bon dîner suivi d’excellent thé.

23 avril. — Après le déjeuner, qui s’est composé de thé, d’œufs à la coque et de biscuits, le senor Manoel nous a donné six volailles et trois chèvres, et nous nous sommes dit adieu. Au confluent de la Lounéya nous avons aperçu l’estacade de Bonga, dont nous nous sommes éloignés autant que possible pour ne pas inquiéter le beau-père de Manoel, qui est extrêmement soupçonneux ; je n’ai pas même fait d’observations astronomiques, pour ne point éveiller par mes instruments ses terreurs superstitieuses. Les fortifications de Bonga renferment quelques maisons de bonne apparence, dont les murailles sont composées d’arbres vifs qui ne brûleraient pas si l’on y mettait le feu. Il est étrange de voir une misérable estacade menacer tout le commerce d’une région, et paralyser la navigation d’un grand fleuve, à un endroit * où les canons d’un vaisseau en auraient immédiatement raison ; mais c’est tout autre chose pour des gens qui ne possèdent que des mousquets. A l’époque ou Nyaudé fut assiégé par Kisaka, on se battit avec acharnement pendant plusieurs semaines ; Nyaudé en fut réduit à faire des balles avec ses anneaux de cuivre, mais l’estacade résista parfaitement.

24 avril. — Après avoir navigué pendant trois heures, comme nous l’avions fait la veille, nous nous sommes trouvés auprès d’une lie située à l'ouest de l'entrée de la gorge de Lupata ; suivant ce que j’avais entendu dire, le docteur Lacerda l’aurait appelée île de Mozambique , parce qu’il la croyait sous le même parallèle que cette ville, c’est-à-dire par 15* 1* latitude sud. J’ai voulu vérifier le fait, et nous avons couché dans l’île ; mais ceux qui m’avaient dit cela étaient dans l’erreur, car l’endroit où nous

sommes est situé par 16° 34' 46" latitude sud, et 33° 51' longitude est.

Quelques écrivains portugais ont représenté les monts Lupala comme étant composés de marbre et comme atteignant une si grande hauteur que leur cime était couverte de neige. Ils ne me semblèrent pas aussi élevés que les monts Campsie vus des bords de la Clyde; le versant occidental, qui se dresse perpendiculairement à deux cents mètres au-dessus du fleuve, fait croire à une élévation beaucoup plus grande qu’elle ne l’est en réalité ; mais de l’tle du Zambèse, où nous avons passé la nuit, ces montagnes ne paraissent certainement pas plus élevées que le siège d’Arthur , regardé de la rue du Prince, à Édimbourg. La roche est composée d’un schiste siliceux compacte , légèrement rougeAtre, et disposé par couches très-minces ; l’tle où nous sommes a l’air d’avoir été violemment séparée de la gorge qui s’ouvre en face d’elle, car des deux côtés les strates sont tordues et déchirées dans tous les sens ; le versant oriental, beaucoup plus incliné que celui de l’ouest , et couvert de forêts , donne une idée bien moins grande de la hauteur de ces monts. La chaîne s’étend trèsloin vers le nord, dans le pays des Maganjas, puis elle décrit une courbe , se rapproche du Zambèse et va rejoindre les hautes montagnes des Morumbalas, situées de l’autre côté de Senna; la partie méridionale est plus droite, et se termine, dit-on, au Gorongozo, montagne qui est un peu plus au sud que les Mozumbalas, mais à l’ouest de Senna. Celui qui a donné à cette chaîne de montagnes le nom d’épine du monde , n’a certes pas eu l’intention de traduire le mot Lupata, qui signifie tout simplement : défilé entre deux murailles. On ne comprend pas le motif qui lui a fait choisir cette désignation , à moins qu’il n’ait supposé que le monde devait avoir l’échine tortueuse et composée de fort petites vertèbres.

11 nous a fallu deux heures pour franchir cette gorge, qui m’a paru avoir de deux à trois cents mètres de large. On dit que le fleuve est toujours très-profond dans cet endroit; il m’a semblé qu’un steam-boat y passerait à toute vapeur. A l’entrée de la gorge du Lupata, du côté de l’est, s’élèvent deux montagnes coniques, appelées Moenda en Goma, ce qui signifie empreinte des pas d’une bête sauvage, et qui sont formées de porphyre contenant de grands cristaux carrés; un autre pic est situé sur la rive

opposée : on l’appelle Kasisi, qui veut dire prêtre, parce que le sommet en est chauve.

Nous suivons le courant qui nous entraîne avec rapidité, et dont la largeur a plus de trois kilomètres. Le fleuve est parsemé d'Iles nombreuses, généralement couvertes de roseaux ; avant la guerre elles étaient habitées, et produisaient une énorme quantité de grains ; il y a certainement assez d’espace entre ces îles pour qu’un vaisseau puisse virer de bord et naviguer à pleines voiles : le vent d'est lui ferait remonter le courant. Je regrette de ne pas voir le fleuve à l’époque où les eaux sont basses ; toutefois, le témoignage du capitaine Parker et du lieutenant Hoskins ne permet pas de douter des ressources que le Zambèse oflre au commerce en toute saison. A l'époque de la plus grande sécheresse, il renferme toujours, au dire des Portugais, un chenal profond mais sinueux, et dont la direction est souvent altérée par la formation d’îles nouvelles; je crois cependant qu’un steamer à fond plat pourrait le remonter toute l’année, au moins jusqu’à Tèté, où le Zambèse a mille mètres de large.

Cette nappe d’eau émaillée d’îles verdoyantes produit un effet des plus imposants. A droite, une plaine immense se déploie sur la rive ; à gauche se dressent les montagnes qui bornent l’horizon , mais je n'aperçois les bords du fleuve ni d'un côté ni de l’autre; j’ai supposé qu’il avait ici deux milles de large, il a probablement davantage.

25 avril. — Après avoir navigué pendant huit heures et demie, depuis la gorge de Lupata , nous abordons à Shiramba, où nous déjeunons; c’était autrefois la résidence d’un brigadier portugais, qui dépensa beaucoup d’argent pour embellir sa maison et pour çréer des jardins; nous n’y avons trouvé que des ruines. Son fils, un mulâtre, non-seulement a détruit tout ce que le brigadier avait fondé, mais encore il s’est révolté contre les Portugais, et, moins heureux que Nyaudé et Kisaka , il a été envoyé dans les prisons de Mozambique peu de temps avant notre arrivée. Toute la rive méridionale a été ravagée dernièrement par les Cafres , que l’on appelle ici Landines ; et la plupart des habitants reconnaissent aujourd’hui l’autorité de Bonga. Tandis que nous déjeunions, le tambour a fait entendre une marche guerrière; le lieutenant, à qui les usages du pays sont familiers, a fait mettre immédiatement tous nos soldats sous les armes ; puis il a demandé aux

EXPLOItATIOSS

indigènes pourquoi le tambour battait pendant que nous étions dans la bourgade. 11 n’a reçu qu’une réponse évasive, et probablement notre vigilance aura déjoué leurs projets, car ce rappel a ordinairement pour but de réunir les voisins, atin de procéder au pillage des canots.

26 avril. — Nous bivouaquons dans une île appelée Nkouési , précisément sous le 17* degré de latitude, et en face d’une montagne dont le sommet a la forme d'une selle. Nous glissons rapidement sur le fleuve, et la température est délicieuse; mais la rive est tellement plate et si loin de nous, que le paysage n'offre aucun intérêt.

Le 27 nous déjeunons à Pita. Quelques mulâtres sont venus s’y établir pour échapper aux bandes de Kisaka , en ce moment occupées sur l’autre rive à dévaster le pays des Maganjas.

Dans l’après-midi, nous arrivons à Senna’. Il ne nous a fallu que vingt-trois heures et demie de navigation pour venir de Tèté ; mats nous avons vu de grands canots qui remontaient le fleuve, et dont les homilies luttaient avec peine contre la force du courant. Ils se servent du halage et mettent trois semaines pour franchir la distance que nous avons parcourue en quatre jours. Le salaire que l’on donne aux canotiers est considéré dans le pays comme très-élevé : aussi une partie de mes compagnons ont-ils accepté avec joie la proposition que leur a faite le lieutenant de ramener pour lui un canot de marchandises à Tèté.

Je trouvais déjà cette ville dans un état déplorable, et la situation de Senna est dix fois plus mauvaise. 11 y a encore un peu de vie à Tèté, mais ici pas l’ombre de mouvement; partout la stagnation et la ruine ; le fort, construit en briques séchées au soleil , s’écroule en maint endroit ; l’herbe croît sur les murs, et les brèches sont fermées avec des pieux. Il est rare qu’un marchand indigène vienne visiter Senna; mais en revanche les Landines y font des incursions périodiques, frappent des impôts sur les habitants, et considèrent les Portugais comme une tribu conquise. Le commandant seiior Isidore , qui est un homme d’une extrême énergie, a décidé que le village serait entouré d’une palissade pour le protéger contre ces Cafres; et les habitants ont dû se mettre à la besogne le lendemain de notre

1. Maison du commandant Isidore, à deux cent soixante-dix mètres du fort *ilu4 sur la iive du Zambèse, par 17* 27' 1" latitude sud, 35* 10' longitude est.

Digitizod b y G'OOgle

départ. Mais les mulâtres paraissent se liguer avec les ennemis des Européens ; toutes les fois que les Portugais ont combiné un plan d'attaque ou de défense contre les rebelles , ceux-ci en ont toujours été informés; et, loin de s’opposer aux exactions des Landines, les mulâtres leur payent avec empressement la part de tribut que viennent réclamer ces audacieux , à la barbe de l’autorité portugaise.

Pendant que j’étais à Senna, une partie des hommes de Kisaka ravagèrent l’admirable pays qui s’étend sur la rive gauche du fleuve; ils revinrent avec les prisonniers qu’ils avaient faits, et les mulâtres du village accoururent aussitôt pour leur acheter des esclaves. Encouragés par cette démonstration, les maraudeurs se présentèrent dans Senna, tambour battant et l’arme au poing , et furent hébergés par un mulâtre portugais. Tout le village était à leur merci , et pourtant douze policemen ' auraient suffi pour les chasser. Le commandant ne pouvait que dévorer son amertume. 11 avait bien des soldats ; mais il est notoire que la milice indigène s’enfuit invariablement quand il s’agit de combattre , et qu’elle abandonne ses officiers à l’ennemi ; elle n’est brave qu’avec les gens paciliques. L’un de ces miliciens avait été envoyé de Quilimané au commandant de Senna, en qualité d’exprès; on lui avait dit de remettre ses dépêches dans le plus bref délai possible, l’affaire étant pressée ; mais le commandant était allé à Quilimané, y était resté quinze jours , et en était revenu avant l’arrivée de , l'estafette. Il est impossible de se figurer l’état de décadence où les possessions portugaises sont tombées sur la côte de Mozambique. Les recettes n’arrivent point au niveau des dépenses, et tous les officiers m’ont dit n’avoir pas reçu un denier depuis quatre ans ; ils sont tous obligés de trafiquer pour nourrir leurs familles. Le senor Miranda, qui depuis le commencement de la guerre a toujours été en campagne , tenant tête à l’ennemi avec les faibles moyens dont il pouvait disposer , a reçu du commandant les éloges les plus pompeux ; les dépêches les plus flatteuses ont signalé sa conduite au cabinet de Lisbonne, et quand il a demandé au gouverneur une partie de la solde qui lui était due pour ses quatre années de guerre , il n’a pu obtenir que vingt dollars ( 108 £r. ) , et a donné sa démission. Les Soldats qu’on

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