‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 104 sur 130 · De 2 kilomètres et ilemi à 4 kilomètres · texte numérisé non relu

De 2 kilomètres et ilemi à 4 kilomètres

« Durant les premiers trente milles, les bords du Louabo sont garnis de bois épais entremêlés çà et là de clairières ; on trouve sur les deux rives un grand nombre de villages, de huttes éparses, et beaucoup de champs cultivés. Dans l’un de ces villages, situé à peu près à dix-sept milles de l’entrée de la rivière, et qui est entouré d’une immense quantité de bananiers de plusieurs espèces,- on cultive des pois excellents et en grande abondance, des choux, des tomates, des oignons, etc. Les habitations deviennent plus rares sur la rive gauche à partir de cet endroit, bien que le pays soit couvert de cocotiers infiniment plus beaux que sur la rive droite, où la plaine est aride et sablonneuse ; cela tient à l’effroi qu’inspirent les Landines. 11 y a quelques années, ces Cafres ont ravagé tout le pays, tuant les hommes et s’emparant des femmes; depuis cette époque, les naturels n’ont plus osé habiter la rive occidentale, et les Portugais, propriétaires des différents prasos, les ont virtuellement perdus. Les bords de la rivière deviennent de plus en plus sableux et les arbres plus rares , jusqu’à l’extrémité méridionale de la grande plantation de Nyangoué, formée par le Louabo à peu près à vingt milles de Marourou. Ici la population est plus nombreuse et le pays plus cultivé ; la race est plus belle, les cases sont plus grandes et beaucoup mieux construites. Marourou appartient au senor Asévèdo de Quilimané, dont l’hospitalité est bien connue de tous les officiers anglais qui ont visité la côte de Mozambique.

« La température est moins chaude ici qu’au bord de la mer, et le senor Asévèdo y cultive avec succès la plupart des légumes européens en même temps que les plantes des tropiques ; la canne à sucre y prospère aussi bien que le coton et le café ; l’indigotier y croît partout spontanément ; la race bovine y est fort belle , et quelques-uns des bœufs que l’on y rencontre figureraient avec avantage parmi les bêtes à cornes d’une exposition anglaise. Les indigènes sont intelligents , et ce beau pays acquerrait énormément de valeur, s’il était bien administré.

« A trois milles de Marourou se trouve le charmant village de Mesan, situé au milieu des mangoslans et des palmiers; on y voit une maison bien construite qui appartient au senor Ferrao, et près de laquelle passe le Moutou , qui est navigable pendant la saison des pluies et fait communiquer le Zambèse avec le Ouilimané. Je l’ai visité dans le mois d'octobre, qui est le moment le plus sec de

l'année ; c'était alors un canal desséché d'environ trente ou quarante mètres de large, rempli d’arbres et d'herbe, et dont le fond se trouvait au moins à quatre ou cinq mètres au-dessus du niveau du Zambèse. D'après les signes que j'ai observés, le fleuve s’élèverait d’environ neuf mètres dans la saison des pluies, et le volume d'eau qu'il roulerait à la mer serait énorme à cette époque.

« Au dessus deMarourou, le pays devient montagneux; on distingue parfaitement les montagnes de Borourou, qui commencent à s’apercevoir au-dessous de Nyangoué : il faut pour cela qu'elles soient d'une hauteur considérable, puisqu'elles sont à plus de quarante milles de distance. On dit qu'elles renferment de grandes richesses minérales, et qu'on y trouve de l’or, du cuivre et de la houille. Les Landjnes, qui forment la population du pays, sont une race indépendante et hère , qui ne reconnaît pas l'autorité des Portugais et qui va même jusqu’à leur faire payer un droit de passage lorsque ceux-ci veulent traverser leur territoire.

« Les hippopotames abondent dans toute l’étendue de la rivière ; les naturels s’emparent de ces animaux en les harponnant au moyen d'une lance barbelée qui est attachée par une corde de six ou sept mètres de longueur à une vessie remplie d’air; ils poursuivent l'hippopotame en canot, lui jettent un harpon à chaque fois qu'il vient respirer, et, lorsqu'ils le voient épuisé, ils l’achèvent à coups de lance ; cette chasse se rapproche beaucoup de la pèche de la baleine. Les éléphants et les lions sont également trèsnombreux sur la rive occidentale ; ces derniers sont très-redoutés des nègres, dont ils dévorent chaque année un certain nombre; on dit que la rivière renferme beaucoup d’alligators; toutefois je n’en ai pas vu un seul.

* Nous avons mis sept jours pour remonter jusqu’à Marourou , mais je n’ai pas fait ramer les hommes de l’équipage; on pourrait faire ce transit en quatre jours ; nous sommes revenus à la barre en soixante heures.

« Un autre bras du Zambèse, dont l’embouchure est à sept milles à l’ouest du Louabo, a été visité par la pinasse du Castor; le lieutenant Hoskins m’a dit que la barre était meilleure que celle que nous avons eue à franchir. »

Le lieutenant Hoskins, dont les observations confirment celles du capitaine Parker, et qui visita les lieux en même temps que ce brave officier, me fournit la note suivante :

« Le Zambèse parait avoir cinq branches principales , dont le Louabo est à la fois la plus méridionale et la plus navigable; le Coumana, et deux autres dont j'ignore le nom, se trouvent placés entre le Louabo et le Quilimané ; les grandes marées, à la barre du Louabo, s’élèvent à six mètres soixante-dix centimètres ; et, comme il n’y a jamais dans la passe moins d’un mètre vingt-deux centimètres d’eau , ce que je puis affirmer, l’ayant franchie à la basse marée en temps de sécheresse, on aurait toujours une moyenne suffisante pour les opérations du commerce. Le passage est plus étroit, beaucoup mieux défini, par conséquent plus profond et plus aisément reconnu que celui du Üuilimané, et la hauteur de la marée y est de deux mètres plus grande.

« Au-dessus de la barre, la rivière est très-sinueuse, mais profonde; l’influence de la marée s’y fait sentir beaucoup plus haut que dans les autres bras du Zambèse ; dans la Catrina et le Coumana j’ai rencontré l’eau potable à très-peu de distance de l’embouchure; et, à soixante-dix milles au-dessus de la barre du Louabo, je n’ai pas trouvé que la salure de la rivière eût sensiblement diminué. Cette influence faciliterait la navigation, et je pose en fait qu’un navire à vapeur, de la dimension et de la force de la canonnière que j'ai commandée dernièrement, remonterait sans peine jusqu’à Mazaro, c’est-à-dire à l’embranchement du Quilimané, qui, dans la saison sèche, est de plusieurs mètres au-dessus du Louabo, et qui, d’après ce que m’ont dit les Portugais, est rempli en décembre et en mars par les débordements du Zambèse. Le fleuve est alors d’une profondeur beaucoup plus grande, et l’eau est douce à plusieurs milles de la côte.

« La population du Delta est fort éparpillée, excepté toutefois dans le voisinage immédiat des Portugais. Les hippopotames sont très-nombreux ; les antilopes abondent , elles ne sont pas farouches ; on les approche et on les tue facilement.

« J’ai demandé souvent aux Portugais si les négriers avaient l’habitude de remonter les bras du Zambèse pour y charger leurs cargaisons : cela leur est arrivé plusieurs fois dans le Quilimané ; mais je n’ai pas pu savoir si la même chose avait eu lieu dans les autres branches du fleuve.

« Avec quelques précautions, le séjour de ces rivières n’est pas malsain. Pendant les dix-huit mois que j’y ai passés, presque

toujours absent du vaisseau, dans des barques ouvertes, parfois pendant six semaines de suite et dans toutes les saisons, je n’ai eu, sur les quatorze hommes qui composaient mon équipage, que deux cas de lièvre, et encore de fièvre bénigne. C’est à l’emploi de la quinine, dont le commodore Wyvill, notre commandant, nous avait complètement approvisionnés, que j’attribue l’immunité dont nous avons joui. On ne saurait trop accorder d’importance à ce médicament précieux.

* J’espère que cette note pourra servir à confirmer les vues que vous avez émises relativement à l’utilité que pourrait avoir le Zambèse. « A. H. H. Hoskins. »

Le témoignage de ces deux gentlemen a d’autant plus de valeur, qu’ils ont visité le fleuve à l’époque de l'année où les eaux étaient basses et où le Zambèse, qui se déverse aujourd’hui dans le Moutou , coulait à quatre mètres quatre-vingts centimètres au-dessous du lit de ce canal.

Au moment où nous y sommes arrivés , le Moutou n’avait que dix mètres de large, et très-peu de profondeur ; il était encombré de plantes aquatiques, et ses bords se trouvaient tellement obstrués par les arbres et les roseaux, qu’il nous a été impossible d’y pénétrer, et qu’il nous a fallu transporter nos bagages par terre, sur un espace d'environ quinze milles. Le Moutou est complètement à sec pendant la plus grande partie de l'année , et, Quilimané étant désigné dans tous les documents portugais sous le nom de capitale des rivières de Senna, il m’a paru étrange que cette ville fût bdtie sur un point où , précisément, elle ne se trouve pas en communication directe avec le fleuve admirable dont elle porte le nom; mais il m’a été répondu qu’autrefois de grandes chaloupes circulaient en toute saison de Quilimané à Senna , et que c’était depuis lors que le lit du Moutou avait fini par se combler.

La fièvre tierce m’a pris à Mazaro ; je n’en ai pas moins suivi la rive droite du Moutou au nord-nord-est et à l’est. A quinze milles de son point de départ, le canal reçoit les eaux du Pangazi, rivière qui descend du nord et qui le rend navigable; le Louaré, qui suit la même direction, le grossit encore, et enfin le Likouaré, se joignant à la marée, forme le Üuilimané. A Mazaro, le Moutou est simplement un canal de jonction, comme on en

rencontre si souvent en Afrique ; et l’état dans lequel il se trouve, qu'il soit à sec ou plein d’eau , n’a aucune influence surle Quilimané.

Les eaux du Pangazi, lorsque nous les avons vues, étaient limpides, comparativement à celles du Zambèse La marche en plein soleil, au milieu des grandes herbes qui s’élèvent comme deux murailles de chaque côté de l’étroit sen-

1. Je dois encore le» détail.-* suivants à l’obligeance du capitaine Washington; ils sont d’une époque beaucoup plus récente que les observations du capitaine Parker et du lieutenant Hoskins :

« Le sloop de Sa Majesté, Grecian , visita la côte en 1852-53; le chef des manœuvres observa que l’entrée du Loualw est par 18* 51' latitude sud et 36* 1*2' longitude est : qu’elle peut se reconnaître à une chaîne de monticules situés à l’est, et aux basses terres qui la bordent au sud-ouest; elle est étroite et, comme il arrive pour toutes les rivières de cette côte, elle présente une barre qui rend la navigation très-dangereuse, surtout pour les barques, toutes les fois que le vent souffle du sud-est ou du sud-ouest. Nos canots ont fait vingt milles en remontant la rivière; nous avons trouvé deux brasses de profondeur sur la barre, puis deux et demie, et successivement quatre, six et sept brasses. La rivière était navigable lieaucoup plus haut que le point où se sont arrêtées les embarcations: un navire de moyenne grandeur peut très-bien franchir la barre pendant les grandes marées, s'enfermer dans les terres et se cacher parmi les arbres.

a Le Maioudo, par 18° 52' latitude sud et 3fi® 12* longitude est, n’est pas mentionné par Horsburgh, ni marqué sur la carte de l’amirauté; il parait être néanmoins l'une des principales stations où les négriers embarquent les esclaves; nos canots y ont trouvé deux baracons à vingt milles en remontant la rivière; on y voyait les traces d’une occupation récente, et l’on a de fortes raisons pour supposer qu’un brick sous pavillon américain, nommé le Cauraiyo, y avait pris une cargaison peu de temps auparavant. A trois ou quatre milles en face du Louabo, se trouve une partie des bas-fonds de l’éléphant. La rive orientale est une falaise de rochers unis, assez élevée pour cette partie de la côte : c’est du moins ainsi qu’elle apparaît du vaisseau. Sur la rive occidentale se dresse un bois épais qui se termine j*ar des arbres morts, d’où nous avons appelé son extrémité pointe du bois mort. De l’autre côté de La barre, le Maioudo se divise en deux branches, l’une se dirigeant à l'ouest, l’autre au nord-ouest; celle-ci étant la plus importante, les canots l’ont remontée jusqu’à trente milles, c’est-à-dire à dix milles au delà des baracons. On peut se procurer de l’eau douce presque immédiatement au-dessus de l'embouchure, la rivière coulant avec beaucoup de rapidité par le jusant. la plus petite quantité d’eau que nous ayons trouvée au-dessus de la barre (eau basse , grandes marées) a été d’une brasse et demie; la sonde nous a donné en cet endroit de deux à cinq brasses, nous en avons eu sept pendant presque toute la route.

• La Catrina est par 18® 51/ latitude sud, 3C®24' longitude est. L’aspect de cette rivière est tellement semblable à celui du Maioudo, qu’il est difficile de distinguer ces deux branches l’une de l’autre; la longitude est le meilleur moyen de les reconnaître, et, si l’observation n’est pas possible, peut-être les angles contenus pat les pointes de la côte à l’embouchure pourraient-ils y suppléer. Ainsi , à neuf milles du Maioudo, l’angle contenu est de sept points du compas, la direction étant nord-est, ouest à nord-ouest; tandis que pour la Catrina, à la même distance du rivage (neuf milles), l’angle est seulement de trois points et demi à quatre points, la direction étant nord à nord-ouest.

«Comme cette rivière n’a pas été remontée par nos canots, nous n’avons aucun renseignement à son égard. »

tier, a rendu ma fièvre infiniment plus grave ; la violence du pouls est extraordinaire ; il semble qu’il frappe contre le crâne et que la tête va se briser. L’estomac et la rate sont énormément gonflés et me prêtent pour la première fois cet extérieur, qui chez les Portugais m’a toujours donné envie de rire.

A Interra, nous avons rencontré le setior Asévèdo, excellent homme, qui est bien connu de tous ceux qui ont visité Quilimané; l’amirauté lui a fait présent d’un chronomètre en or, pour reconnaître ses bontés à l’égard des officiers de la marine anglaise. Il m'offrit immédiatement une grande chaloupe, ce qui fut pour moi un véritable bienfait; il s’y trouve une cabine à l’arrière, où je suis enfin à l’abri des moustiques, dont la quantité sur toute la surface du Delta est quelque chose d'effrayant. Bien installés dans cette chaloupe, nous arrivons à Quilimané le 2 mai 1856, par 17° 53’ 8" latitude sud, 36° 40’ longitude est. Je reçois l’hospitalité dans la maison du colonel Galdino José Nunes, l’un des hommes les meilleurs et les plus estimés du pays.

Dans quelques jours il y aura quatre ans que je suis parti du Cap; et je n’ai pas eu de nouvelles de ma famille depuis trois longues années ; il ne m’est arrivé qu’une seule fois d’apprendre qu’elle se portait bien, par une lettre de l’amiral Trotter, que je reçus avec plusieurs journaux et ce fut pour moi l’occasion d’une véritable fête. Le brick de Sa Majesté, leFrolic, est venu ici en novembre dernier, pour savoir si l’on avait entendu parler de moi ; le capitaine Nolloth, qui en est le commandant, a eu la bonté de laisser à mon intention une caisse de vin, et le docteur Walsh, devinant ce qui m'était le plus nécessaire, a joint une once de quinine au vin du capitaine ; cette attention m’a profondément ému. Je n'ai pas pris une goutte de liqueur depuis que je suis en Afrique ; réduit au dernier degré d'épuisement à mon arrivée à Loanda, j'ai retiré le plus grand bénéfice d’un peu de vin qui m'a été donné par M. Gabriel. En quittant la côte , j’avais emporté une bouteille d’eau-de-vie, avec l’intention d'en faire usage si je retombais dans le même état ; mais l’individu qui portait la caisse où je l’avais placée, fit tant et si bien, qu’il brisa la bouteille, et j’ai perdu l’occasion de me prononcer pour ou contre l’emploi des spiritueux.

Mais une amertume profonde devait se mêler au bonheur que j'éprouvais d’avoir atteint la côte orientale.

Le capitaine Mac Lune, commandant la brigantine le Dnrt, qui était venu pour me prendre à Quilimané, avait péri sur la barre avec le lieutenant Woodruffe et cinq hommes de l’équipage. Je n'ai jamais ressenti de douleur plus poignante ; il m'aurait été plus facile de mourir pour eux que de supporter l’idée qu’ils avaient été enlevés à toutes les joies de ce monde en cherchant à me rendre service. J’offre ici l’expression de ma reconnaissance au comte Clarendon, à l’amiral gouverneur du Cap, et à toutes les personnes qui m’ont donné tant de preuves de leur sollicitude ; je comprends dans le nombre le gouverneur de Mozambique pour l'ofTre généreuse qu’il m’a faite de mon passage gratuit sur le schooner le Zambie , appartenant à la province qu’il gouverne; et je me souviendrai toujours de l’hospitalité que j’ai reçue chez le colonel Nunes et chez son neveu. L’une des découvertes les plus précieuses que j’aie faites est celle du grand nombre d’excellentes gens qu’il y a sur terre ; et je rends grâces à l’Être souverainement bon qui a veillé sur moi et qui a disposé en ma faveur le cœur des noirs, aussi bien que celui des blancs.

D’après les témoignages du capitaine Parker et du lieutenant Hoskins, joints à mes propres observations, il est évident que le Zambèse remplit parfaitement toutes les conditions nécessaires aux besoins du commerce. Les Portugais, qui réclament la possession du Delta jusqu'à la rive gauche du Louabo, se trouveront ainsi placés à l’entrée principale de cette grande voie du centre ; et comme, en déclarant la franchise du port de Mozambique, ils ont prouvé leur désir de développer les ressources que présente cette province, on peut espérer qu’ils faciliteront par tous les moyens dont ils disposent les entreprises industrielles ou commerciales que l’on voudrait tenter au delà du territoire qu’ils occupent. Ils ne sauraient mieux témoigner de la sincérité de leurs intentions qu’en érigeant un phare pour guider les navires qui s’approcheraient de la côte et en établissant des pilotes zambésiens dans un village qu’ils fonderaient au havre de Miti— lone. Les Portugais seraient les premiers à profiter de cette mesure, qui donnerait un nouvel essor à leur commerce; et les bontés qu’ils ont eues pour moi me font vivement désirer le retour de leur ancienne prospérité.

Le jeune roi de Portugal a envoyé des ordres pour que mes com-

pagnons fassent nourris aux frais de la province de Mozambique jusqu’à l’époque de mon retour. Cette conduite généreuse me fait espérer que les tentatives qui seraient faites pour améliorer le sort des indigènes, pour développer leur intelligence, étendre le commerce et abolir la traite des nègres, seraient encouragées par Sa Majesté don Pedro.

Quant à moi personnellement, je ne me féliciterai de l'ouverture des provinces du centre, que si je peux y voir dans l’avenir l’élévation morale des peuples qui les habitent. Comme je l'ai dit ailleurs, la découverte géographique obtenue, la tâche du missionnaire commence. J’emploie ce titre de missionnaire dans sa plus large extension, et je comprends dans l’œuvre que je désigne chaque effort tenté pour l’amélioration de notre race, et pour la propagation des moyens que Dieu a donnés à l’homme, atin de l’amener au glorieux achèvement de sa destinée. Chacun à la place qu’il occupe, soit qu’il le sache ou qu’il l’ignore, accom-, plit la volonté du Père qui est aux cieux : l’homme de science, en découvrant les lois cachées dont l’application rapproche les peuples et concourt à leur union, comme le télégraphe électrique; le soldat, en se battant pour le droit contre la tyrannie; le marin, en arrachant de nombreuses victimes à l’avidité insatiable des trafiquants sans âme; le commerçant, en faisant circuler les produits et en apprenant aux nations qu'elles dépendent les unes des autres ; en un mot tous ces travailleurs, dont l’action, aussi bien que celle du missionnaire, prépare la lin glorieuse pour laquelle toutes les forces ont été distribuées.

En supposant que le lecteur m’ait accompagné jusqu'ici, peutêtre s’intéressera-t-il au but que je me propose, si Dieu m’accorde l’honneur de pouvoir être utile à mes semblables. La première chose à faire est d’assurer des voies de communication permanentes des bords de l’Océan aux plateaux salubres qui forment la limite du bassin intérieur, afin que les Européens puissent franchir rapidement la région malsaine qui avoisine la mer. A l'époque où j’ai descendu le Zambèse, il renferme assez d’eau pour porter un navire de fort tonnage, et cela dure pendant quatre ou cinq mois de l’année ; le reste du temps on peut encore le parcourir en chaloupe, et de petits navires pareils aux steamers de la Tamise pourraient le remonter dans l’endroit le plus profond. Si un bateau à vapeur est envoyé pour explorer le Zambèse, je

recommanderai qu’il tire le moins d’eau possible, et qu’on choisisse les mois de mai, de juin et de juillet pour franchir le Delta, dans la crainte que, s'il venait à engraver sur un banc de sable ou de vase, la santé de l'équipage ne fût compromise par son séjour dans cet endroit insalubre.

Pendant les trois mois que je viens d’indiquer, on est sûr de ne rencontrer aucun obstacle depuis la côte jusqu’à Tèté ; à vingt ou trente milles en amont de ce village, est situé un rapide dont je ne peux rien dire, puisque je ne l'ai pas examiné; mais depuis la mer jusque-là, nous avons trois cents milles (483 kilomètres) de rivière navigable, et au-dessus du rapide trois cents autres milles, renfermant il est vrai des sables, mais pas de bancs de vase, et qui nous conduiraient au pied de la terrasse qu’il s’agirait d’atteindre. Ne rêvons pas, néanmoins, qu’il suffirait de pénétrer jusque-là pour rapporter infailliblement une cargaison d'ivoire et de poudre d'or; les Portugais de Tèté ramassent toutes les marchandises que l’on trouve dans le voisinage ; et, bien que j’aie pu sans trop de difficultés franchir le territoire des peuplades qui étaient en guerre avec les Portugais, il n’en résulte pas que la route puisse être parcourue sans danger avec des valeurs que j’étais loin de posséder, et qui tenteraient vivement la cupidité des riverains. Mais au delà de cette population hostile, habite une race bien différente, et c’est sur elle que tout mon espoir repose, du moins quant à présent. Tout le pays convient à merveille à la culture du coton, et je suis persuadé qu’en distribuant aux indigènes des graines de meilleure espèce, et en ouvrant à leurs produits un débouché certain, nous pourrions établir avec eux des relations qui, en nous étant avantageuses, tourneraient au bénéfice matériel et moral de ces peuples enfants. Si les habitants de Kolobeng avaient fourni des matières premières au commerce de la Grande-Bretagne, les désastres que leur ont fait subir les Boërset ladispersion momentanée de leur tribu, auraient été ressentis par les Anglaiscommeun outrage personnel qui aurait été sévèrement châtié ; mais les habitants de Kolobeng ne fournissent rien à l’exportation, et personne n’a pris part à leurs malheurs; si, du reste, ils avaient des produits à échanger, ils seraient pourvus d’armes à feu, comme les Basutos de Moshesh ou les habitants de Kuruman, et les Boërs ne les auraient pas attaqués. Encourageons donc les Africains à cultiver leurs terres

fécondes, de manière à fournir des produits à nos marchés, comme étant, avec la parole évangélique, le meilleur moyen de les faire entrer dans la voie du progrès.

C/est avec l’espoir de réaliser cette idée que je propose de former des stations sur le Zambèse, au delà du territoire portugais ; stations qui communiqueraient avec la côte, au moyen des comptoirs et des ports qui appartiennent à ces derniers. La Société des missions de Londres a résolu de fonder un établissement sur la rive gauche, dans le pays des Makololos, et un autre sur la rive opposée, chez les Matébélés; les Wesleyens, les Anabaptistes, et principalement le corps énergique de Free-Church *, trouveraient d’excellentes localités pour y établir des missions parmi les Batokas et les tribus voisines ; le pays est si vaste, que les disputes et les froissements n’y sont pas à craindre; l’esprit dé secte d'ailleurs disparaît complètement chez les hommes sincères, une fois qu’ils se trouvent au milieu des païens. Que l’on cherche seulement un endroit salubre, que l’on s’y établisse, et tous les missionnaires, quelle que soit la direction qu’ils prennent, .travailleront à l’œuvre commune, sans qu'on ait à regretter les pertes nombreuses qui résultent de l’habitation des côtes. Je soumets respectueusement cette idée aux sociétés influentes que je viens de nommer, et j’aflirme que la vie et la propriété sont parfaitement garanties dans l’intérieur de l’Afrique, où l'on trouve des populations capables d’écouter et de comprendre.

Huit de mes hommes demandèrent à m’accompagner jusqu’à (Juilimané ; c’était une occasion de leur faire voir l’Océan, et j’y consentis, malgré la disette qui devait leur imposer d’assez rudes privations. Ils auraient bien voulu venir à Londres avec moi, car Sékélétou leur avait dit au départ d'aller trouver Ma-Robert, et de ne pas revenir sans elle; j'avais expliqué à leur chef les difficultés de la traversée; mais il avait répondu : * Ils doivent vous suivre partout où vous irez. • Comme je ne savais pas comment je reviendrais moi-même en Europe, je leur conseillai de retourner à Tèté, où les vivres étaient abondants et où ils pourraient s’occuper en attendant mon retour; j’échangeai contre du calicot et du fil de laiton les dix plus petites défenses qui m’avaient été confiées par Sékélétou, et je leur donnai ces marchandises, afin que ceux

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