‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 16 sur 130 · I. Un peu plus de cent < louze kilomètres et demi · texte numérisé non relu

I. Un peu plus de cent < louze kilomètres et demi

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HOTTENTOTS. — femmes revenant de faire leur provision d'eau et chasseurs entourant le corps d’une antilope.

le temps de s’amasser, il y en eut suffisamment pour abreuver nos chevaux; quant aux bœufs, nous les renvoyâmes à Loboüini, où, après être restés quatre jours sans boire, ils purent enfin se désaltérer. Le lendemain matin, l’eau arrivait à la source beaucoup plus vite que la veille, ce qui a toujours lieu en pareille occurrence, attendu qu’elle élargit naturellement les trouées qu’elle s’est faites; et, au bout de quelques jours, la quantité d’eau, qui d’abord avait à peine suffi aux besoins de quelques hommes , s'était accrue au point quelle pouvait amplement désaltérer toute la bande, y compris même les bœufs. C’est au moyen de ces citernes que les Bakalaharis se procurent leur provision d’eau ; les puits souterrains qui permettent de les établir sont en général dans les creux des anciens lits de rivières, où la pluie s’est probablement déposée en traversant les terrains d’alentour ; peut-être, en certains cas, cette eau vient-elle d’une source qui s’infiltre dans le sable et qui s’y perd avant d’arriver à la surface du sol.

De nombreux troupeaux d’élans paissaient autour de nous, et, bien qu’il leur fût complètement impossible d’atteindre aux sources cachées qui alimentaient nos réservoirs, il se trouvait une quantité d’eau considérable dans l'estomac de ceux que nous avons tués à cette époque.

J’examinai avec soin tout le canal alimentaire, afin d’y découvrir par quel moyen cet animal peut vivre sans boire pendant plusieurs mois de suite ; je n'ai rien vu qui pût expliquer ce phénomène. D’autres animaux, tels que le dùiker ou pouti des Béchuanas ( cephalopus mergens), lesteinbock ( tragulus rupestris) ou pourourhou, le gemsbock ou kukuma ( oryx Capemis) , et le porc-épic ( hystrix crisiata), ont tous la faculté de rester sans boire pendant plusieurs mois, à une certaine époque de l’année, où ils se nourrissent de bulbes et de tubercules dont la sève est fort abondante. Ils ont des sabots aigus qui leur permettent de creuser la terre, et l’on comprend aisément leur manière de subsister. Certains animaux, d’autre part, ne se rencontrent jamais que dans le voisinage de l'eau ; la présence du rhinocéros, du buffle, du gnou tcatoblepas gnu ) , de la girafe, du zèbre, du pallah ( antilope rnelampus ), indique toujours que l’eau est prochaine, à une distance de sept ou huit milles tout au plus; mais on peut rencontrer des centaines d’élans (boselaphus or cas), de gemsbocks, de tolos ou koodoos (strepsiceros capensis), de springbocks ( yazclla eucliorr) et

d’autruches, et se trouver à quarante ou cinquante milles de la moindre source; la belle apparence de l’élan, son embonpoint, sa robe fine et lustrée, ne sauraient éloigner de l’esprit des naturels la crainte de mourir de soif. Je crois néanmoins que ces animaux ne peuvent subsister que lorsqu’ils rencontrent, dans les végétaux qu’ils mangent, une certaine quantité de liquide. J’ai vu , dans une année de sécheresse inaccoutumée, les élans et les autruches se rassembler en foule sur les bords de la Zouga , où un grand nombre de ces dernières furent tuées dans les trappes que les indigènes creusent à l’endroit où les animaux vont boire.

Dans la soirée du second jour que nous passâmes à Sérotli, une hyène, apparaissant tout à coup dans l’herbe, répandit l’eirroi parmi nos bœufs. C'est presque toujours par une feinte que cet animal procède ; l’hyène est lâche : son courage est semblable à celui du dindon; elle mord l’animal qui s’enfuit et respecte celui qui n’a pas peur. Sous l’empire de cette panique, soixante-dix de nos bœufs s’échappèrent et coururent chez Sékomi , dont on se rappelle les dispositions peu favorables à notre égard , et que nous ne désirions pas visiter. Le vol des bestiaux , tel qu’il est pratiqué chez les Cafres, est inconnu dans cette région ; Sékomi nous renvoya donc nos bœufs, et profita de la circonstance pour chercher à nous dissuader de poursuivre notre entreprise. « La chaleur et la soif vous feront périr, disait-il, et tous les blancs me reprocheront de ne pas vous avoir sauvés. » Ces paroles étaient accompagnées d’un message particulier de sa mère : « Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas? disait celle-ci. Qu’ai-je fait pour que vous passiez près de moi sans me regarder? » Nous répondîmes aux messagers que les blancs n’attribueraient notre mort qu’à notre propre folie, à notre endurcissement iüogo et thata ), car nous ne permettrions point à nos compagnons et à nos guides de retourner sur leurs pas avant de nous avoir couchés dans la tombe. Nous envoyâmes à Sékomi un présent d’une certaine valeur, en lui promettant de lui en faire un pareil à notre retour, s’il permettait aux Bakalaharis de ne pas nous cacher l’eau.

Après avoir épuisé toute son éloquence pour nous détourner de nos projets, le sous-chef qui était à la tête des messagers de Sékomi nous demanda quel était celui qui conduisait notre caravane : « Ramotobi ! » s'écria-t-il en jetant les yeux autour de lui sans chercher à dissimuler son dégoût. Notre guide appartenait à la

tribu de Sékomi et l’avait abandonnée pour aller chez les Bakouains. Mais dans cette contrée les fugitifs sont toujours bien reçus; ils peuvent même plus tard visiter les lieux qu’ils ont quittés, etRamotobi ne courait aucun danger, bien qu’il Ht sciemment une chose en opposition directe avec les intérêts de son chef et de ses compatriotes.

La fontaine de Sérotli est située dans un pays plat, dont le sol est composé d’un sable fin et blanc que le soleil , brillant au milieu d’un ciel sans nuage, revêt d’un éclat particulier; sous cette lumière étincplante, chaque buisson, chaque bouquet d’arbres est tellement pareil aux autres, que, si vous quittez la fontaine et que vous vous en éloigniez seulement d’un quart de mille, vous avez beaucoup de peine à la retrouver. Une fois , Oswell et Murray, accompagnés d’un Bakalahari, nous avaient quittés pour chasser un élan ; cette parfaite ressemblance de tous les points de la contrée empêcha même l'enfant du désert de reconnaître sa route; il s’ensuivit entre les chasseurs et leur guide un propos interrompu extrêmement embarrassant. L’une des phrases les plus communes chez les habitants de cette contrée est celle-ci : Kia üuméla, qui veut dire : « Je vous remercie, » ou bien encore : « Je suis content. » Les deux gentlemen savaient cela et connaissaient en outre le mot metsé, qui signifie de l’eau ; mais il y a dans cette langue deux paronymes dont le sens est tout différent: Kia timèla, je m’égare, et Ki timetsé, je suis égaré. Les trois chasseurs, complètement perdus, errèrent jusqu’au coucher du soleil, et, prenant un mot pour l'autre , entamèrent le colloque suivant qui revint pendant toute la nuit à différentes reprises :

« Où sont donc les wagons ?

— ( Réponse réelle.) Je ne sais pas ; je m’égare de plus en plus ; jamais je ne m’étais égaré; je suis tout à fait perdu.

— ( Réponse supposée.) Je ne sais pas ; j’ai besoin d’eau ; je suis content, très-content ; je vous remercie.

— Conduisez-nous près des wagons et vous aurez de l’eau en abondance.

— ( Réponse réelle, en regardant autour de soi ifun air surpris et confus.) Commentai-je pu m'égarer? Le puits est peut-être làbas; je n'en sais rien; je suis perdu. »

— ( Réponse supposée.) Quelques vagues remerclments ; le guide assure de nouveau qu’il est satisfait et dit une ou deux paroles au

sujet de l’eau qu’il désire. Les deux gentlemen attribuent à son imbécillité les regards distraits qu’il jette autour de lui pendant qu'il interroge ses souvenirs, et s'imaginent qu’il cherche à calmer leur colère par ses remercîments réitérés.

« Livingstone nous a fait là un joli tour en nous confiant à un idiot; qu'il nous reprenne à l’écouter quand il nous recommandera quelqu'un! Mais que veut dire cet imbécile avec ses remerclments interminables, et qu'a-t-il besoin d'eau? Si de le battre pouvait lui rendre l’esprit? — Non. nonl il s’enfuirait, et nous n’en serions qu’un peu plus embarrassés. »

Le lendemain, les chasseurs regagnèrent les chariots à force de sagacité, faculté que le séjour au désert développe merveilleusement, et ils rirent avec nous, et de bon cœur, en entendant l’explication de leur entretien de la nuit. De pareilles méprises ne sont pas rares; vous ordonnez à votre interprète de dire que vous êtes membre de la famille du chef des blancs. « Vous parlez comme un chef, » vous est-il répondu; ce qui signifie, d’après eux, qu’un chef peut exprimer une sottise sans qu’on ose le contredire. Probablement qu’ils ont appris par ledit interprète que son membre de la famille royale n’a presque rien dans son chariot et qu’il est des plus pauvres.

J’étais parfois vexé du peu d’estime que les indigènes faisaient de mes deux amis. Persuadé qu'à lutter avec les bêtes sauvages on acquiert à un degré éminent cette bravoure et cette noblesse de caractère, ce calme dans le péril, cette présence d’esprit que nous admirons tous, je désirais naturellement voir apprécier mes compatriotes à leur juste valeur. « Mais, disaient les gens du pays, ces chasseurs qui viennent de si loin et qui travaillent si dur, n'ont donc pas de viande chez eux?

— Au contraire; ils sont riches et pourraient tuer un bœuf tous les jours de l’année, répondais-je.

— Et ils viennent ici mourir de soif pour l’amour de cette viande séchée qui est si loin de valoir le bœuf?

— Oui; mais c’est pour avoir le plaisir de chasser.

— Vous ne dites pas la vérité, ou bien vos amis sont des fous, » répondaient-ils en riant.

Quand ils peuvent trouver un homme qui se charge d’aller pour eux à la chasse et qui leur rapporte beaucoup de gibier, quelle que soit l'opinion que le chasseur puisse avoir de lui-

même, ce sont eux qui s'enorgueillissent d’avoir tourné à leur avantage la folie de ce boucher ambulant.

Les fosses que nous avions creusées donnant enfin assez d’eau pour que toutes nos bêtes fussent complètement désaltérées, nous quittâmes Sérotli vers deux heures; mais, comme le soleil a beaucoup de force, même en hiver, époque à laquelle nous étions, les bœufs traînaient lentement les chariots sur le sable profond, et nous ne fîmes que six milles jusqu’au coucher du soleil; nous étions obligés de nous arrêter dès que la chaleur se faisait sentir, car il aurait suffi- d’un seul jour de marche pour exténuer les bœufs.

Le lendemain, nous dépassâmes Pépachéou, dont le nom signifie tuf blanc, et qui est une fosse creusée dans le tuf, où parfois l’eau séjourne; pour le moment elle était à sec. Lorsque la nuit arriva, nous vîmes par le trocheamer' que nous n’avions fait que vingtcinq milles depuis notre départ de Sérotli.

La lenteur de notre marche exaspérait nos guides. « L’eau est à trois journées de l’endroit où nous sommes , disait Ramotobi ; nous n’y arriverons jamais, si nous n’avançons pas. » Tous les efforts de nos gens, qui criaient, faisaient claquer leurs fouets et en frappaient les bœufs, ne purent obtenir que dix-neuf milles des pauvres bêtes. Nous n’en avions fait que quarante-quatre depuis Sérotli, et nos bœufs étaient plus fatigués par la nature du sol et par la soif que s’ils avaient eu à franchir le double de chemin sur une autre route, quand même elle eût été rocailleuse, et surtout s’ils avaient eu à boire. Autant que nous pouvions en juger, trente milles nous séparaient encore de l’eau; ajoutez à cela que, dans cette saison, l’herbe est tellement sèche qu’elle tombe en poussière quand on la froisse entre les mains; nos pauvres bêtes ruminaient péniblement, sans trouver une bouchée d’herbe fraîche, et mugissaient d’un air abattu en flairant l'eau renfermée dans les vases que contenaient les wagons. Jaloux que nous étions tous du succès de notre voyage, nous essayâmes de sauver nos chevaux en les envoyant en avant sous la conduite de Ramotobi, pour tenter avec eux un effort désespéré dans le cas

1. Instrument qui marque le nombre de tours qui ont été faits par la roue de la voiture à laquelle il est fixé. En multipliant le chiffre qu’il donne par la circonférence de la roue, on connaît d'une manière certaine la distance que l’on a parcourue.

où nos bœufs viendraient à succomber. Murray les accompagna, tandis qu'Oswell et moi nous restâmes en arrière avec l’intention de mener les w agons jusqu’où il serait possible de les traîner, et d’envoyer ensuite les bêtes à cornes rejoindre les chevaux.

Ces derniers s’éloignèrent d’un pas rapide; mais le lendemain du troisième jour, au moment où nous les supposions dans le voisinage de la fontaine, nous les retrouvâmes à côté des chariots. Le guide, ayant trouvé sur sa route l'empreinte récente des pas de quelques Bushmen venus du point opposé à celui vers lequel nous nous dirigions, s’était détourné pour les suivre; Murray, à son tour, avait suivi Uamotobi avec la plus entière conliance; une antilope avait été prise dans l’une des trappes que les Bushmen avaient établies; notre chasseur s’était arrêté pour voir la manière dont les sauvages allaient tuer, dépouiller et couper leur antilope; il avait ensuite marché péniblement pendant tout un jour, et avait fini par se retrouver auprès de nous. La sagacité avec laquelle Ramotobi s’était reconnu au milieu de cette lande uniforme, que ne traversait aucun sentier, nous parut tenir du prodige; rien ne varie l’aspect des lieux où, pendant soixantedix milles à partir de Sérotli, pas un buisson ne se distingue de tous les autres; malgré cela, tandis que le matin nous marchions tous ensemble, Ramotobi, nous désignant un point de l’horizon, nous dit sans hésiter : « Quand nous aurons gagné cette ravine, nous arriverons à la grande route de Sékomi; et nous trouverons un peu plus loin la rivière Mokoko; » rivière dont je ne pus pas même apercevoir le lit en en longeant les bords.

Après le déjeuner, quelques hommes, ayant suivi la piste d’animaux sauvages qui ne peuvent se passer d’eau, revinrent en criant avec joie : Metsé, mctsc 1 ! et pour confirmer cette bonne nouvelle, ils nous montrèrent la vase qui leur couvrait les genoux. Ce fut un vrai bonheur que de voir les bœufs altérés se précipiter dans cette mare d’eau de pluie délicieuse; ils y avancèrent jusqu’à ce qu’ils en eussent à la hauteur du cou, et puisèrent lentement de longues gorgées rafraîchissantes, jusqu'au moment où leurs flancs distendus semblèrent près d’éclater. Ils avalèrent tant d’eau qu’il s’en échappa de leur bouche dans l’ef-

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