‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 17 sur 130 · De l'eau · texte numérisé non relu

De l'eau

fort qu’ils tirent pour remonter sur la berge; et ils commencèrent bientôt à paître l’herbe qu’on trouve partout en abondance. On appelle Mathuluâni cet étang où nous venions de trouver l’eau qui nous était si précieuse, et qui nous lit rendre au ciel de bien vives actions de grâces.

Après avoir donné un peu de repos à nos bœufs, nous descendîmes le lit desséché de la rivière Mokoko; il y reste encore, en certains endroits, une quantité d’eau suflisante pour alimenter des puits permanents , et llamotobi nous assura que désormais nous n’aurions plus à souffrir de la soif. Nous y trouvâmes deux fois des eaux pluviales avant d’arriver à Mokokonyâni, où l’eau, généralement souterraine ailleurs, surgit au milieu d’une couche de tuf. Les bords du Mokoko sont couverts d’herbe et de buissons épineux et rabougris, parmi lesquels on distingue çà et là des bouquets d 'acacia delinens, vulgairement nommé « attends un peu. • C’est à Lotlakâni, fontaine située à trois milles de Mokokonyâni, et dont le nom veut dire littéralement * petit roseau, * que nous avons rencontré les premiers palmyras que nous ayons vus dans le midi de l’Afrique; ils étaient au nombre de vingt-six.

Plusieurs affluents devaient autrefois se jeter dans le Mokoko, un peu au-dessous de Lotlakâni, car il devient très-large et forme plus bas un grand lac dont celui que nous cherchions n’est qu’une très-petite partie. Nous observâmes que, dans un endroit oii un fourmilier avait fait son trou, il avait, en creusant la terre, ramené des coquilles tout à fait identiques à celles qui vivent actuellement dans les eaux du lac.

Après avoir quitté le Mokoko, Ramotobi hésita pour la première fois, et parut ne pas savoir la direction qu'il devait prendre. Il avait passé toute son enfance dans la contrée que nous venions de traverser; mais il ne lui était arrivé qu’une seule fois d’aller à l’ouest du Mokoko. Sur ces entrefaites, M. Oswell, qui était à cheval en tête de nos wagons, apercevant une femme des Bushmen, qui fuyait accroupie dans l'herbe pour échapper à nos regards, la prit pour un lion et galopa vers elle ; la malheureuse, s’imaginant qu’elle allait être capturée, offrit pour sa rançon quelques pièges fabriqués avec des cordes et qui formaient tout son avoir; mais lorsque je lui eus fait entendre que nous avions seulement besoin d’eau et que nous la payerions si elle voulait nous conduire où l'on pouvait en trouver , elle ne demanda pas

mieux que de nous servir de guide, et, bien que l’après-midi fût avancée, elle franchit avant la fin du jour les huit milles qui nous séparaient de la fontaine de Nchokotsa. Quand elle nous eut montré la source, elle manifesta le désir de retourner chez elle, si toutefois la pauvre femme avait un abri. Elle s’était séparée d’une bande de ses compatriotes, et depuis lors elle vivait avec son mari dans un isolement absolu. Comme la nuit approchait, nous insistâmes pour la faire rester avec nous; mais elle se croyait toujours captive; et, dans la crainte qu’elle ne s’échappât durant notre sommeil, ne voulant pas surtout qu’elle pût partir en emportant de nous line impression défavorable, nous lui donnâmes de la viande et une certaine quantité de verroteries, dont la vue excita sa joie et dissipa complètement ses soupçons.

Nchokotsa est la première d’un grand nombre de salines qui sont recouvertes d’une efflorescence calcaire, probablement du nitrate de chaux. Une ceinture épaisse de bauhinias, appelés dans le pays mopanés, dérobe entièrement cette saline, qui a vingt milles de circonférence, aux yeux du voyageur arrivant du sudest. Lorsque nous l’aperçûmes tout à coup, les rayons du soleil couchant donnaient à sa surface une belle teinte azurée qui la faisait ressembler à un lac. A cette vue, Oswell jeta son chapeau en l’air et poussa des hourras qui firent croire aux Bakouains et à la pauvre Bushwoman 1 qu’il était devenu fou. J'étais un peu derrière lui et je partageais complètement son illusion et sa joie ; cependant, comme nous étions convenus de découvrir le lac ensemble et de le contempler pour la première fois au même instant, je ne pus m’empêcher de regretter qu’il eût, sans le vouloir, jeté ses regards avant moi sur les eaux du lac Ngami. Nous étions bien loin de nous douter que ce lac, objet de notre ambition et de nos recherches, était encore à plus de trois cents milles de distance. 11 nous était d’autant plus facile de nous tromper à cet égard, que nous avions entendu souvent donner à la Zouga le nom sous lequel le lac est également désigné, à savoir « Noka en Batletli , » c’est-à-dire rivière des Batletlis.

Le mirage produit par ces salines est vraiment merveilleux; je ne crois pas qu’ailleurs l’illusion ait jamais été aussi complète, à moins que ce ne soit dans les mêmes circonstances. Il n’est pas

Féminin de buWiffM>n, qui signifie littéralement homme des buissons.

besoin ici de la moindre dose d’imagination pour être persuadé qu’on a sous les yeux un lac d’une immense étendue ; la surface en est agitée par les vagues, l’ombre des arbres s’y réfléchit de la manière la plus vive; en un mot, l'apparence est tellement trompeuse que les bœufs, dont la soif n'avait pas été complètement apaisée par l’eau saumâtre de Nchokotsa, coururent, ainsi que les chiens, les chevaux et même les Hottentots, vers ce lac illusoire. Un troupeau de zèbres aperçu dans le mirage y ressemblait si bien à des éléphants, qu’Oswell se disposait à monter à cheval pour les aller chasser, quand une sorte de déchirure dans la brume transparente dissipa son erreur.

A l’ouest et au nord-ouest de Nchokotsa, nous apercevions des colonnes de fumée noire, semblables à celles qui s’élèvent de la cheminée d'une machine à vapeur; elles montaient jusqu'aux nuages, et nous pensâmes qu’elles étaient produites par l’incendie des roseaux de la rivière des Batletlis.

Le k juillet, nous nous dirigeâmes à cheval du côté de la saline, et plus nous avancions, plus nous étions persuadés que nous approchions du lac ; mais, à la On, nous arrivâmes au bord de la Zouga, dont les eaux se dirigent vers le nord-est. Sur la rive opposée s’élevait un village de Bakurutsés, dont les habitants vivent au milieu des Batletlis, peuplade qui a dans son langage un claquement aigu particulier, et chez laquelle Sébitouané rencontra de nombreux troupeaux de l’espèce bovine à grandes cornes. Les membres de cette tribu ont quelques points de ressemblance avec les Hottentots.

M. Oswell, en essayant de traverser la rivière, enfonça avec son cheval dans la vase qui se trouvait sur la rive. Deux Bakouains et moi, nous essayâmes d’aller à son secours en traversant à gué un réservoir disposé pour la pêche. Les indigènes, qui nous témoignaient de la bienveillance, nous informèrent que cette eau provenait du lac Ngami; nouvelle qui nous transporta de joie; car elle nous donnait l’assurance d’arriver à notre but. Il nous fallait, disaient-ils, marcher encore pendant une lune; mais la Zouga était à nos pieds et, en suivant ses rives, nous étions bien sûrs d’atteindre la nappe d’eau.

Le lendemain matin, deux des Bamangouatos, qui avaient été pnvoyés par Sékomi pour nous précéder et pour éloigner les Bushmen et les Bakalaharis de notre chemin , afin de les empêcher de

nous servir de guides, vinrent s’asseoir à notre feu, et nous trouvèrent dans cette situation d'esprit où l’on se sent disposé à être l’ami de tout le monde. Ils avaient épié nos mouvements, et, voyant la lenteur de notre marche, ils ne comprenaient pas comment nous avions pu nous procurer de l’eau sans le secours des Bushmen. « Vous avez enlin gagné la rivière, » dirent- ils à Hamotobi, qu'ils voyaient pour la première fois ; et nous tous de leur parler gaiement, car nous étions trop heureux pour en vouloir à personne. Ils ne paraissaient pas, de leur côté, mal disposés à notre égard; toutefois, après une conversation amicale en apparence, ils s’éloignèrent pour remplir jusqu’au bout les instructions de leur chef, nous précédant toujours et faisant courir le bruit que nous n’avions d'autre intention que de piller les tribus sur notre passage ; mais , à moitié chemin , celui qui conduisait la bande tomba malade, revint sur ses pas et mourut presque aussitôt; sa mort produisit un bon effet sur l’esprit des habitants, qui l’attribuèrent au préjudice qu’il essayait de nous causer. Ils comprenaient à merveille les raisons qui faisaient souhaiter à Sékomi de nous voir échouer dans notre entreprise, et, bien que tout d’abord ils se fussent armés pour venir au-devant de nous, quelques bontés de notre part et la franchise de nos manières les eurent bientôt rassurés.

Nous continuâmes de remonter la Zouga en suivant ses bords, et nous fîmes environ quatre-vingt-seize milles à partir du point où nous avions rencontré cette belle rivière. Arrivés à Ngabisâné, comprenant que nous étions encore très-loin du lac Xgami, nous y laissâmes nos chariots et nos bœufs, dans l’espoir de retrouver ceux-ci en bon état pour effectuer notre retour, et nous poursuivîmes notre marche, ne prenant avec nous qu’un seul attelage et le wagon de M. Oswell, qui était moins grand que les nôtres. Le chef béchuana de la région du lac , celui qui avait envoyé une ambassade à Séchélé, fit donner l’ordre aux habitants des bords de la rivière de nous prêter leur assistance, et nous fûmes bien accueillis par les membres d’une tribu dont le langage prouve clairement leur affinité avec les habitants du Nord. Ils se donnent le nom de Bayéyès, qui veut dire hommes; mais les Béchuanas leur appliquent celui de Bakobas, dont le sens se rapproche du mot esclave. On ne se souvient pas de les avoir vus combattre en aucune circonstance; leur tradition même

rapporte que leurs ancêtres, dans leurs premières tentatives de guerre , ayant fait leurs arcs de bois de l'alma-Christi , leurs armes furent bientôt rompues, et que désormais ils renoncèrent aux combats. Ils se sont invariablement soumis à chaque horde qui est venue envahir les bords des rivières où ils aiment à fixer leur demeure. On peut donc à bon droit les considérer comme les quakers du centre de l’Afrique.

Un jour, le chef du lac, songeant à en faire des soldats , eut l’attention de leur envoyer des boucliers. « Ah! s’écrièrent -ils, c’est parce que nous n’en avions pas que nous avons toujours été vaincus; à présent, c'est autre chose, et nous nous défendrons. • Mais une bande de maraudeurs Makololos étant venue les assaillir, nos amis gagnèrent la Zouga, et, ramant nuit et jour, sans oser regarder derrière eux, ils ne s’arrêtèrent qu'à l’endroit où nous les avons trouvés.

Leurs canots sont tout à fait primitifs : ils les creusent tout simplement dans un tronc d’arbre avec une doloire en fer; et, si l’arbre est courbé, la pirogue affecte la même forme. Attirés par les manières pleines de franchise de ces mariniers paisibles, je préférai, au lieu de monter dans notre wagon, aller m’asseoir à bord de leurs canots. Ils ont pour ces barques grossières la même affection que l’Arabe pour ses chameaux; ils y entretiennent du feu nuit et jour, et aiment mieux y dormir que d’aller coucher sur le rivage. « A terre, disent-ils, vous avez des lions, des serpents, des hyènes, et surtout vos ennemis; dans notre pirogue, abrités par les roseaux qui croissent sur la rive, aucun danger ne peut nous atteindre. * La facilité avec laquelle ils cèdent aux exigences qu’on leur témoigne, leur amène nécessairement un grand nombre d'affamés. Aussi, connaissant leur faiblesse, ont-ils constamment quelque chose sur le feu ; dès qu’on approche de leur bourgade, ils avalent bien vite ce qu’ils font cuire, et, attendant les importuns avec calme, ils leur disent qu’ils viennent de tout manger et montrent leur écuelle vide à l’appui de leurs paroles.

Descendant toujours entre ces bords admirablement boisés, nous arrivâmes à l'embouchure d’une grande rivière qui tombe dans la Zouga, et qu’on appelle le Tamunak’le. Je m’informai da quel endroit elle venait ; « D’un pays couvert d'arbres et où il y a- tant de rivières, me répondit -on, que personne ne pourrait en

dire le nombre. • Ces paroles confirmaient ce que j’avais appris des Bakouains qui avaient accompagné Sébitouané; la région qui se déployait devant nous n’était donc pas l’immense plateau sablonneux des géographes. La pensée de trouver un fleuve navigable, qui pût permettre d'arriver à cette contrée populeuse et entièrement inconnue, vint dès lors s’emparer de mon esprit où elle grandit de jour en jour, au point que, lorsque je fus arrivé au but de notre voyage , la découverte du lac ne me sembla plus avoir qu’une médiocre importance. « Peut-être, écrivais-je, dominé par l’émotion que j’éprouvais à cette pensée, peut-être m’accuserez-vous d’enthousiasme ; j’accepte cette accusation, que je désire mériter: car il ne s’est rien accompli, dans le monde, de grand et d’utile que sous l'empire de ce sentiment1.» Douze jours après notre départ de Ngabisané, où étaient restés nos chariots, nous atteignîmes l’extrémité nordest du lac Ngami ; le 1" août 1849 nous nous dirigeâmes tous ensemble vers la partie la plus large du lac, et, pour la première fois, cette belle nappe d’eau fut contemplée par des Kuropéeus. Sa direction nous parut être nord-nord-est et sud-sud-ouest, ainsi que nous pûmes le constater à l’aide de la boussole. D’après les renseignements qui nous ont été donnés, la partie méridionale s’arrondit à l’ouest, et reçoit au nord-ouest le Téoughé, cours d’eau qui vient du nord. De l’endroit où nous étions placés (sudsud-ouest), les eaux du lac formaient notre seul horizon ; il nous fut impossible d’en mesurer l’étendue; mais, comme les habitants de ce district prétendaient qu’il leur fallait trois journées de marche pour en faire le tour, nous évaluâmes qu’il pouvait avoir soixante-cinq milles géographiques de circonférence; d’autres conjectures ont fait porter ce chifTre de soixante-dix à cent milles; l’étendue réelle doit probablement se trouver entre les deux.

Le lac a malheureusement peu de profondeur, ce qui l’empêchera toujours d’acquérir beaucoup d’importance comme voie de communication. J’ai vu un indigène manœuvrer sa pirogue au moyen d’une perche, n’ayant pas assez d’eau pour employer ses rames, bien qu’il se trouvât à sept ou huit milles de la rive; et.

1 . Lettres publiées par la Société royale de géographie : lues le 1 1 février et le 8 avril 1840.

DÉCOUVERTE DU LAC NGAMI PAR MM. OSWELL, MURRAY ET LIVINGSTONE (d'après une esquisse faite sur les lieux, en isso, par Alfred Ryder, Esq,}.

DANS L’AKRIQUË AUSTRALE. 77

pendant quelques mois qui précèdent l’arrivée des eaux du nord, le bétail a, pour sc désaltérer , beaucoup de peine à franchir la vase et la ceinture de roseaux que la sécheresse a mise à découvert. Les bords du lac sont partout peu élevés; à l’ouest se trouve un espace dépourvu d'arbres, qui montre que les eaux se sont retirées depuis peu en cet endroit ; c'est l’une des preuves de dessèchement que l'on rencontre partout. Une quantité d'arbres morts gisent au bord de l’eau, ou quelques-uns sont enfoncés dans la vase. Les Bayéyès, qui vivent sur les bords du lac, nous dirent à ce propos que, non-seulement des arbres de grande taille, mais encore des antilopes, Jelles que des springbocks et des tsessébés ( acroiuitus lunata), sont entraînés par les eaux lors de l’inondation annuelle.

L’eau du lac est très-douce pendant tout le temps qu’elle est haute; elle devient saumâtre aussitôt qu’elle est basse. Nous trouvâmes celle du Tamunak’le si transparente, si fraîche et si douce, surtout en remontant cette rivière, que nous pensâmes qu'elle provenait de la fonte des neiges. Cette région, dont le point le plus bas est le lac Kumadau , est beaucoup moins élevée que le pays d’où nous venions; l'ébullition de l’eau se produit entre 206° et 207° 1/2 ', ce qui n’indique pas beaucoup plus de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer ; c’était donc plus de six cents mètres qu'il nous avait fallu descendre depuis Kolobeng jusqu’ici. Nous étions à la partie la plus méridionale et la plus basse du grand système fluvial que nous allons décrire et qui, plus au nord, couvre de vastes régions inondées tous les ans par les pluies des tropiques. Une quantité minime de cette eau descend jusqu’au 20° 20' latitude sud, où, rencontrant l’extrémité supérieure du lac, elle s’y déverse au lieu d’inonder la contrée. Les eaux qui constituent les rivières dont nous allons parler, s’écoulent d’abord dans l’Embarrach, qui se divise en deux branches ; le Tzô et le Téoughé; le Tzô forme le Malabé et le Tamunak’le, qui va se jeter dans la Zbuga, et le Téoughé dans le lac. C’est en mars et en avril que l’inondation commence ; les eaux, en descendant, trouvent le lit de ces rivières complètement desséché, à l’exception de quelques mares qu’on y rencontre de loin en loin; le lac lui-même est très-bas à cette époque. La

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