‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 19 sur 130 · Trois cent vingt-deux kilomètres · texte numérisé non relu

Trois cent vingt-deux kilomètres

pore. L’eau est moins absorbée par les terres que perdue entre des rives trop écartées, où l’air et le soleil la vaporisent. Je suis persuadé qu’il n’y a pas dans tout le pays une seule rivière qui se perde au milieu des sables ; ce phénomène, si commode pour les géographes, obséda mon esprit pendant plusieurs années; mais je n'ai rien découvert qui justifiât cette opinion, si ce n’est un fait des plus insignifiants qui pouvait en approcher.

Mon but principal en me rendant au lac était d'aller voir Sébitouané, le grand chef des Makololos, qui demeurait, disait-on, à quelque deux cents milles plus loin. Nous étions actuellement chez les Batouanas, dont le sang est mêlé à celui des Bamangouatos. Ils avaient pour chef un jeune homme appelé Léchulatébé, dont le père, Morémi, avait autrefois été vaincu par Sébitouané; fait prisonnier à cette époque, Léchulatébé avait passé une partie de sa jeunesse chez les Bayéyés; mais son oncle, plein d'honneur et de générosité, après avoir payé sa rançon et réuni un certain nombre de familles, avait abdiqué en sa faveur. A peine fut-il arrivé au pouvoir, que Léchulatébé s’imagina faire preuve de capacité en agissant en opposition directe avec les conseils de son oncle : celui-ci, par exemple, lui ayant recommandé de nous traiter d’une façon généreuse, il nous lit présent d’une chèvre; c'était un bœuf qu’il aurait dû nous envoyer. Je proposai à mes compagnons de détacher l’animal et de le laisser partir, pour faire comprendre que nous étions mécontents ; ils n’osèrent pas, dans la crainte de déplaire au chef ; quant à moi , j’étais plus qu’un indigène, et, connaissant leurs habitudes, je savais que ce misérable cadeau était une insulte à notre égard. Nous demandâmes à acheter des chèvres et des bœufs, Léchulatébé nous fit offrir des défenses d’éléphant; nous lui répondîmes que nous ne pouvions pas manger de l’ivoire et que nous avions besoin de viande pour remplir notre estomac. « Je ne peux pas vous donner autre chose , répliqua-t-il ; j'ai entendu dire que les blancs aimaient beaucoup ces os-là, et je veux bien vous les vendre; quant aux chèvres et aux bœufs, j'en ai besoin moi-môme pour mon propre estomac.... » Un marchand qui nous accompagnait acheta dans cette occasion dix grosses défenses d’éléphant pour un mousquet valant 13 schellings (16 fr. 25 c.). Les habitants du pays appelaient alors ces dents précieuses tout simplementdes os, et il m’est arrivé, dans huit circonstances, de trouver de ces os qui

-- EXOLOH ATIONS

pourrissaient avec les autres parties du squelette , à la place où était tombé l’éléphant. A cette époque, le commerce n’avait pas encore pénétré chez les Batouanas; mais, deux ans après notre découverte, il n’y avait pas un homme parmi eux qui n’eût appris que l’ivoire avait une grande valeur.

Le lendemain de notre arrivée au lac, je fis demander à Léchulatébé de nous procurer des guides afin que nous pussions nous rendre chez Sébitouané. 11 avait grand'peur du chef des Makololos, et, dans la crainte que des blancs ne vinssent ensuite à lui porter des armes, il ne voulut pas qu’on nous montrât la route qui conduisait chez son ennemi. « Si les marchands, disait-il, ne peuvent pas les vendre ailleurs , les fusils que je leur achèterai ine donneront une si grande puissance que ce sera Sébitouané qui tremblera devant moi. • J’essayai vainement de lui faire comprendre que j’établirais la paix entre eux , que Sébitouané avait été pour lui un père ainsi que pour Séchélé, et qu’il avait de ma visite un désir aussi grand que lui-même avait pu le ressentir. Il me proposa autant d’ivoire que je voudrais pour me faire renoncer à ce voyage, et, lorsque j’eus refusé d’en prendre un seul morceau, il consentit de mauvaise grâce à nous procurer des guides ; mais le lendemain, au moment où nous étions prêts à partir, seulement avec les chevaux, il refusa d'accomplir sa promesse, et, de même que Sékomi avait semé des obstacles sur notre passage, il envoya des ordres aux Bayéyès pour qu'ils nous empêchassent de traverser la rivière. Dès lors il nous fallait construire un radeau, et j’y travaillai de toutes mes forces; malheureusement, le bois que nous avions se trouvait tellement vermoulu que la pesanteur d’une seule personne aurait suffi pour le briser. J’étais resté pendant longtemps dans l’eau, ne me doutant pas du grand nombre d’alligators qui se trouvent dans la Zouga ; je n’y pense jamais sans rendre grâces au ciel d’avoir échappé à leur voracité.

La saison était maintenant fort avancée; et, comme M. Oswell, avec sa générosité ordinaire, offrait d’aller au Cap et de rapporter un bateau, nous résolûmes de retourner vers le sud.

En descendant la Zouga, nous pûmes à loisir examiner ses rives ; elles sont d’une grande beauté et rappellent d’une manière frappante certaines parties des bords de la Clyde, au-dessus de la ville de Glascow. Formées d’un tuf calcaire qui constitue le fond du bassin tout entier, elles sont à pic du côté où porte le

courant, inclinées et couvertes d'herbes sur le bord opposé. Les llayéyès choisissent les endroits où la pente est la plus douce pour creuser des pièges où les animaux tombent en allant boire. Ces trappes ont environ sept ou huit pieds de profondeur, trois ou quatre de largeur à l’ouverture, et un pied seulement au fond. L’entrée présente un parallélogramme (la seule chose carrée que les Itéchuanas aient jamais faite : ils n’emploient partout ailleurs que la forme circulaire). Le grand diamètre de cette entrée égale environ la profondeur qui est donnée à la fosse, dont le rétrécissement a pour but de forcer l’animal à s’engager plus étroitement, par son propre poids , à chacun des efforts qu^il fait pour s’échapper. Ces pièges sont ordinairement disposés deux à deux, et séparés vers le fond par un mur qui peut avoir un pied d’épaisseur, d’où il résulte que si l’animal, sentant ses pieds de devant descendre malgré lui au fond du piège, essaye de se racheter à l'aide de ses jambes de derrière, il se trouve lancé avec force dans la seconde trappe, et reste enclavé dans l’étroit espace d’où il ne peut s’enfuir. Non -seulement les Bayéyès étendent sur l’ouverture de ces fosses de l’herbe et des roseaux qu'ils dissimulent avec une couche de sable mouillé, de manière à ne présenter aucune différence avec le terrain environnant, mais encore ils transportent à une certaine distance la terre qui provient du trou qu’ils ont creusé, afin de ne pas éveiller de soupçons dans l’esprit des animaux. Les hommes qui m’accompagnaient tombèrent plus d’une fois dans ces fosses, qu’ils cherchaient précisément à découvrir, afin de les démasquer et de prévenir ainsi la perte de notre bétail. Lorsqu’un bœuf aperçoit un creux quelconque, il l’évite avec soin, et l’on a connu de vieux éléphants qui, à la tête de leur bande, enlevaient la couverture des fosses établies de chaque côté du chemin qui conduisait au bord de l’eau; nous avons vu de ces animaux intelligents sortir de ces trappes les jeunes de leur espèce qui n’avaient pas su éviter le piège.

Des arbres magnifiques ornent les rives de la Zouga. Près du confluent de cette rivière avec le lac Ngami, à l’endroit où nous avons pris le degré de latitude ' , il y a deux boababs ou mowa-

I. 20* 20' sud. Il nous a été impossible de relever h longitude d'une manière certaine, nos montres ne pouvant pas nous servir; elle peut se trouver entre 22" et 23* long. est.

nas (itdunsoniu diijilatu), dont le plus gros avait alors 76 pieds anglais (23 mètres) de circonférence. Le palmyra s’y rencontre çà et là, mêlé à des arbres que l’on ne trouve pas dans le Sud. Le mokuchong ou moshoma, dont on fait des pirogues, porte un fruit d’une qualité insigniliante, mais il serait partout l’un des plus beaux arbres qu’il soit possible de voir. Le motsouri , qui donne une espèce de prune rose d’une acidité agréable , ressemble au cyprès pour la forme, et à l’oranger par son feuillage d’un vert sombre; quant aux (leurs, nous étions en hiver et nous n'en vîmes aucune. Les plantes et les buissons étaient desséchés; mais l’indigo sauvage, que les enfants du pays, qui s’en servent pour colorer leurs ornements de paille, appellent mohitolo ou changeur, abondait, comme il arrive fréquemment en Afrique sur de vastes régions. Les Mashonas l’emploient pour teindre les étoiles qu’ils fabriquent avec les deux espèces de coton qui croissent dans la contrée.

Nous trouvâmes des éléphants en nombre prodigieux sur la rive méridionale; ils venaient boire pendant la nuit, se jetaient sur le corps une grande quantité d’eau en poussant des cris joyeux, et s’éloignaient après avoir apaisé leur soif, marchant en ligne droite afin d’éviter les trappes, et n'en déviant pas jusqu’à ce qu’ils fussent à sept ou huit milles de la rivière. Ils sont moins grands dans cette région que dans les contrées plus méridionales; à Limpopo, ils ont souvent plus de douze pieds de hauteur; ceux d’ici n’en ont que onze, et plus au nord je ne leur en ai trouvé que neuf. Les coudous, nommés aussi tolos, nous parurent également plus petits que ceux que nous avions l'habitude de voir. Nous rencontrâmes plusieurs kuabaôbas ou rhinocéros à corne droite (ib Osicetlii}, dont l’espèce est une variété du rhinocéros blanc (fl. simus). Nous observâmes que la corne, étant dirigée vers la terre, n’obstruait pas la ligne visuelle, et que, par conséquent, cette espèce devait être plus avisée que les autres membres de sa famille.

Nous découvrîmes une espèce d'antilope complètement nouvelle, que les indigènes nomment léché ou lechoui; c'est une belle antilope aquatique, d’un jaune brunâtre clair; ses cornes, exactement pareilles à celles de 1 ’xgoceros cllipsiprimus (waterbock ou lumoga des Béchuanas), s’élèvent en s’inclinant d’abord légèrement en arrière, puis, vers la pointe, elles se courbent en avant ; l’abdomen, le

POKOl'S ET LECHES,

'spéces nouvelles d'antilopes découvertes par MM. Oswell , Murray et Livingstone.

tour des yeux et la poitrine sont blanchâtres ; le devant des jambes et les chevilles sont d’un brun foncé. Le mâle porte sur la nuque , depuis les cornes jusqu’au garrot, une petite crinière jaunâtre comme le reste du corps; la queue est terminée par une petite touffe de poils noirs. Le léché ne s’éloigne jamais de l’eau, même à la distance d’un mille ; les Ilots des marais et des rivières sont les lieux qu’il habite de préférence ; il est complètement inconnu partout ailleurs que dans le bassin humide du centre de l’Afrique. Doué d’une vive curiosité, il présente un noble aspect lorsque, debout et la tête levée, il regarde fixement l’étranger qui approche. Quand ensuite il se décide à partir, il baisse la tête, met ses cornes sur la même ligne que le garrot , commence par trotter en se dandinant, et linit par galoper et par franchir les halliers en sautant comme les pallahs. 11 se dirige toujours du côté de la rivière ou d’un étang qu’il traverse par des bonds successifs, et parait à chaque fois prendre pied au fond de l’eau. Nous nous fatiguâmes bientôt de sa chair, qui d’abord nous avait semblé bonne.

De grands bancs d’excellents poissons, parmi lesquels abonde surtout le mulet (Mugil africanus), descendent chaque année avec la crue des eaux. Les naturels se servent de filets pour les prendre.

Le Glanis siluris, un poisson à grosse tête, sans écailles et barbu, «lue les indigènes appellent mosala, est excessivement gras et devient d’une si belle taille que, porté sur l’épaule d’un homme, sa queue touche la terre. Il se nourrit de végétaux, et ses habitudes se rapprochent beaucoup de celles de l’anguille. Comme la plupart des lophidiens, il possède la faculté de retenir une assez grande quantité d'eau dans l’une des parties de son énorme tête, ce qui lui permet de quitter la rivière et même de s’enterrer dans la vase des étangs desséchés sans avoir à en souffrir. Une autre espèce, que le docteur Smith a nommée Clarias capensis, et qui offre une très-grande ressemblance avec la précédente, est largement répandue dans tout l’intérieur de la contrée; ces poissons abandonnent souvent les rivières pour aller chercher leur pâture dans les étangs, où ils sont pêchés en grand nombre lorsque vient la sécheresse.

On voit souvent nager, la tète au-dessus de l’eau , un serpent brun foncé, tacheté de jaune, dont la chair est très-estimée des

EM’LOKATIONS

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naturels. Les Hayéyès comptent dix espèces de poissons dans leur rivière, et l’on remarque ces paroles dans les strophes qu’ils chantent en l'honneur de la Zouga : « Le messager envoyé en toute hâte est bien obligé de s’arrêter le soir dans sa route, à cause de la nourriture abondante que vous placez devant lui. *

Les Bayéyès mangent beaucoup de poisson, aliment qui est au contraire pour les liéchuanas du Sud un objet de répugnance invincible; ils le prennent au moyen de filets absolument pareils aux nôtres quant à la maille, et fabriqués avec les fibres d'un hibiscus dont les lieux humides sont couverts. Les cordes dont ils se servent pour construire leurs radeaux sont faites avec l'ifé ( sanseviere angolensis ) , plante qui ressemble à l’iris ; on la trouve en abondance depuis Kolobeng jusqu'à Angola, et elle a des fibres très-fortes; les radeaux sont eux-mêmes composés d’une plante aquatique, ayant à chaque nœud des valves qui retiennent l'air dans des cellules d’environ un pouce de longueur.

Les Bayéyès pèchent aussi à la lance et emploient pour cet usage des javelines armées d’une poignée légère qui flotte à la surface de l'eau, lis sont également fort adroits pour harponner riiippopolame; le fer barbelé de la lance dont ils se servent dans cette occasion étant retenu par une corde faite avec de jeunes feuilles de palmier, l'animal ne peut se débarrasser du canot auquel il se trouve attaché , qu’en l’écrasant avec ses dents, ou avec ses pieds de derrière, ce qui lui arrive fréquemment.

A notre retour chez les Bakurutsés, nous vîmes que les canots de pèche de cette peuplade sont tout bonnement composés de gros paquets de roseaux liés ensemble, ce qui formerait d’excellents pontons improvisés pour franchir n’importe quelle rivière dont les rives seraient couvertes de roseaux.

DANS L’AFRIQUF. AUSTRALE.

KM

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