CHAPITRE IV
Nouveau départ de Kolobeng pour le pays de Sébitouané. — Arrivée à la Zouga. — La mouche tsetsé. — Une compagnie d’Anglais. — Mort de M. Rider. — Guides obtenus. — Les enfants prennent la ffèvre. — Les voyageurs renoncent au projet d'aller voir Sébitouané. — Retour à Kolobeng. — Troisième départ de celte ville. — Arrivée à Nchokotsa. — Salines. — Sources. — Rusbmen. — Le guide Sbobo. — Les Banajoas. — Un chef très-laid. — Encore la mouche tsetsé, fatale aux animaux domestiques, inoffensivc pour l’homme et pour les animaux sauvages. — Action de son poison. — Perles causées par cet insecte. — Les Makololos. — Entrevue avec Sébitouané. — Résumé de son histoire. — Manœuvres des Batokas. — Sébitouané les déjoue. — Guerres de ce chef avec les Matébélés. — Prédictions d'un prophète indigène. — Succès des Makololos. — Nouvelles attaques des Matébélés. — L’Ile de Loyélo. — Défaites des Matébélés. — Politique de Sébitouané. — Sa bonté pour les étrangers et pour les pauvres. — Sa maladie et sa mort. — Il est remplacé par sa fille. — Bonté affectueuse de celle-ci pour le docteur. — Découverte en juin 1851 du Zambèse au centre de l’Afrique. — Son étendue. — Les Mambaris. — Traite des nègres. — Le docteur envoie sa famille en Angleterre. — Retour au Cap en avril 1852. — Passage au milieu des Cafres pendant les hostilités. — Besoin d'un correspondant particulier. — Bonté de la Société des missions de Londres.
De retour à Kolobeng, j’y restai jusqu’au mois d’avril 1850 ; à cette époque j’en repartis, accompagné de mistress Livingstone, de nos trois enfants et de Séchélé, qui possédait maintenant un chariot. Nous devions traverser la Zouga auprès de son embouchure, longer sa rive septentrionale jusqu’au Tamunak’le, et remonter cette rivière pour aller voir Sébitouané. Les puits que nous avions creusés avec tant de peine àSérotli ayant été comblés par les ordres de Sékomi, nous allâmes prendre, un peu plus à l’est, le chemin qui traverse la ville des Bamangouatos; le chef de ceux-ci, nommé Letloché, me demanda pourquoi je l’avais évité lors de mes précédents voyages. *Je savais, lui répondis-je, que vous étiez opposé à mon départ pour le lac, et je désirais ne pas
me quereller avec vous. — Fort bien, répliqua-t-il, vous m’avez battu, et j'en suis content. »
Après avoir traversé la Zouga auprès . de son embouchure, endroit où on la passe à gué, Séchélé nous quitta pour aller faire une visite à Léchulatébé, et nous poursuivîmes notre voyage sur le bord septentrional de la rivière; nous n’avancions qu'à grand’ peine sur cette rive boisée, obligés que nous étions d’abattre continuellement des arbres pour ouvrir un passage aux wagons, et nous perdîmes beaucoup de bœufs qui tombèrent dans les trappes. Les Bayéyès ne manquaient pas de découvrir ces pièges lorsqu’ils étaient avertis de notre arrivée; mais ils l'ignoraient souvent , et nous n’avions pas le droit de nous plaindre de cette coutume établie, quelque nuisible qu’elle pût être à nos intérêts. Comme nous approchions du Tamunak’le, on nous informa que la Tsetsé' abondait sur ses rives; c’était un obstacle auquel nous n’avions pas songé ; mais il pouvait arrêter nos wagons au milieu du désert, où les enfants n’auraient eu ni boisson ni aliments, et nous fûmes obligés, bien qu’à regret, de repasser la Zouga.
Nous apprîmes alors par les Bayéyès que des Anglais s’étaient rendus au lac pour y chercher de l’ivoire, et avaient été saisis par la fièvre, dont ils étaient fort malades; voyageant donc aussi vite que possible, nous nous empressâmes de franchir les soixante milles qui nous séparaient de nos malheureux compatriotes, afin de leur donner tous les secours dont nous pouvions disposer ; malheureusement nous vînmes trop tard pour sauver M. Alfred Rider; ce jeune artiste plein de courage et d'initiative, qui avait pris différentes vues de cette région, venait de mourir lorsque nous arrivâmes ; mais, grâce aux médicaments que nous leur fîmes prendre, et surtout aux bons soins que leur prodigua la seule Anglaise qui ait jamais visité le lac, tous les autres guérirent heureusement. Le dernier dessin qu’avait fait M. Rider était celui du lac Ngami, qu’il n’a pas eu le temps de finir; la gravure que nous donnons dans cet ouvrage a été faite d’après son esquisse, que sa malheureuse mère a bien voulu nous confier.
Séchélé déploya toute son éloquence auprès de Léchulatébé,
1. Glossina morsilant. Les premiers spécimens de celte mouche ont été apportés en Angleterre en 1848 par le major Vardon, mon ami, qui les avait trouvés sur les bords du Limpopo.
pour obtenir de celui-ci qu'il me procurât des guides afin que je pusse me rendre auprès de Sébitouané. Léchulatébé céda enfin, et il fut décidé que je ferais le chemin à dos de bœuf, tandis que mistress Livingstone et les enfants resteraient au lac Ngami. J’avais un fusil de qualité supérieure, qui avait £té fait à Londres, et que m’avait donné le lieutenant Arkwright; j'y tenais doublement, en souvenir du donateur et par l’impossibilité où je me trouvais de le remplacer. Léchulatébé conçut une violente passion pour cette arme de choix, et me proposa en échange autant d’ivoire que je voudrais en demander.
J’étais moi-même très-épris de Sébitouané; et comme, en outre de mes guides, il promettait de fournir à mistress Livingstone toute la viande dont elle aurait besoin pendant mon absence , il finit par me séduire et je me séparai de mon fusil.
Tous les préparatifs étant faits pour notre départ, je conduisis mistress Livingstone à six milles environ de la résidence de Léchulatébé, pour qu’elle pût jeter un coup d’œil sur la partie la plus vaste du lac. Mais le lendemain matin j’avais autre chose à faire que de me séparer de ma famille; notre petit garçon et notre petite fille étaient pris par la fièvre, et le jour suivant tous les gens de notre escorte avaient la même maladie; comme en pareil cas le meilleur remède est le changement d’air, je remis à une autre époque ma visite à Sébitouané, je laissai mon fusil, pour payer les guides que je viendrais réclamer l’année suivante, et je partis pour le désert avec ma famille et ma suite.
M. Oswell, que nous rencontrâmes à notre retour sur les bords de la Zouga, passa la fin de la saison à chasser l’éléphant. C’était, d’après l’opinion unanime des indigènes, le plus habile de tous les chasseurs qui étaient venus dans le pays. II chassait l'éléphant sans chiens : or, il faut savoir que ce puissant animal est tellement ahuri par la présence de quelques roquets aboyants, qu'il en devient incapable de se défendre contre l’homme; il essaye bêtement d’écraser les aboyeurs en se mettant à genoux, le front contre un arbre de huit à dix pouces de diamètre, qu’il cherche à faire tomber, comme s'il espérait en l’abattant se défaire de ses ennemis; le seul danger que le chasseur ait à craindre, c’est que la meute, en revenant auprès de lui, ne ramène l’éléphant de son côté. On a vu M. Oswell tuer en un jour quatre vieux éléphants mâles. La valeur de l’ivoire est, dans ce cas-là,