‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 23 sur 130 · TrfiMe-huit centigrades · texte numérisé non relu

TrfiMe-huit centigrades

revenait ensuite, et s’asseyant dans le sentier, il nous disait en mauvais sichuana : « Pas d’eau, seulement de la terre.... Shobo s’endort.... il n’en peut plus.... rien que de la terre! » Et se roulant sur lui-même, il commençait à dormir. Le matin du quatrième jour, il affirma qu’il ne connaissait pas le chemin, disparut et ne revint pas. Nous suivîmes la direction qu’il avait prise; vers onze heures, nous aperçûmes quelques oiseaux, et la piste d’un rhinocéros; à cette vue nous dételâmes les bœufs, qui souffraient horriblement de la fatigue et de la soif; les pauvres bêtes, nous comprenant sans doute, coururent immédiatement au Mababé, rivière qui vient du Tamunak’le et qui se trouvait à l’ouest de l’endroit où nous étions. Notre provision d’eau avait été gaspillée par l'un de nos serviteurs, et il n’en restait plus qu’une bien faible portion qu’on réservait pour les enfants. Nous passâmes la nuit dans une amère inquiétude; le lendemain arriva; moins nous avions d’eau, plus la soif des enfants augmentait. La pensée de les voir mourir sous nos yeux était horrible; j’aurais éprouvé une sorte de soulagement à m'entendre reprocher d’avoir été la cause de leur mort; mais pas une plainte n’était proférée par leur mère, dont les yeux remplis de larmes disaient assez l’agonie intérieure. Enfin le cinquième jour, dans l’après-midi, quelques-uns de nos gens rapportèrent une certaine quantité du liquide précieux dont jusqu’alors nous n'avions jamais connu la véritable valeur.

Les bœufs, en se précipitant vers le Mababé, passèrent probablement au milieu de quelques arbres contenant des tsetsés, insectes qui devaient avant peu nous devenir si nuisibles. Shobo s’était rendu chez les Bayéyès et apparut à la tête d’uile bande de ces sauvages, au moment où nous arrivions au bord de la rivière. Voulant montrer à ses amis combien il avait d’importance, il vint à nous d’un air impérieux, enjoignit à notre cavalcade de s’arrêter, puis s’asseyant et prenant sa pipe, il nous ordonna de lui apporter du feu et du tabac. Il exécuta cette parade avec tant de naturel, que nous nous arrêtâmes pour l’admirer : c’était un beau type des Bushmen, de cette race étonnante qui vit au désert, et nous l’aimions tous, malgré la conduite qu’il avait eue à notre égard.

Le lendemain, nous arrivâmes à un village de Banajoas, tribu qui s’étend assez loin du côté de l’est, Ceux chez qui nous nous

trouvions habitaient alors les contins d’un marais où le Mababé termine son cours; ils avaient perdu tout leur sorgho, et se nourrissaient actuellement d’une racine appelée tsitla, espèce d’aroïdée qui contient une grande quantité de fécule; séchée, et réduite en poudre qu'ensuite on laisse fermenter, cette racine constitue un aliment agréable.

Les llanajoas construisent leurs cabanes sur des poteaux et font du feu dessous pendant la nuit pour que la fumée chasse les moustiques, odieuse engeance beaucoup plus abondante que partout ailleurs sur les rives du Tamunak’le et sur celles du Mababé. Le chef de ce village, appelé Majané, ne paraissait pas avoir beaucoup de capacité; mais il avait eu l’esprit de déléguer le pouvoir à l'un des jeunes membres de sa famille, appelé Moroa Majané, ce qui veut dire fils de Majané. Moroa, de tous les nègres que j’ai rencontrés, celui qui se rapproche le plus du type affreux que l’on voit chez les marchands de tabac, se chargea de nous faire traverser la Sonta et de nous conduire sur les rives du Chobé, dans le pays de Sébitouané. Les femmes des Banajoas se rasent complètement la tête et ont la peau plus noire que celle des Béchuanas.

Nous nous étions engagés pendant la nuit dans un endroit qu’infestait la mouche tsetsé, que nous nous empressâmes de fuir dès le matin en passant sur l'autre rive. Donnons sur cet insecte quelques détails qui ne seront pas inutiles. La mouche tsetsé n’est pas beaucoup plus grosse que la mouche commune; elle est brune, à peu près de la même nuance que l’abeille ordinaire, et porte sur la région postérieure de l’abdomen trois ou quatre raies jaunes et transversales ; d’une vivacité remarquable (ses ailes sont plus longues que son corps) , il est très-difficile de la saisir avec la main pendant le milieu du jour1; le soir et le matin, la fraîcheur de la température lui enlève une partie de son agilité. Quiconque voyage avec des animaux domestiques n’ou-

I. a Rapide comme la flèche, écrit M. Ludovic de Castelnau, elle s’élance dn haut d’uu buisson sur le point qu’elle veut attaquer, et semble posséder une vue perçante; M. Chapman, l’un des voyageurs qui ont pénétré le plus loin dans le centre de l'Afrique méridionale, raconte qu’ayant à son vêtement un trou presque imperceptible fait par une épine, il voyait souvent la tsetsé, qui paraissait savoir qu elle ne pouvait traverser le drap qui le couvrait, s’élancer et venir, sans jamais manquer son but, le piquer dans le petit espace qui n’était pas protégé. *

(Note du traducteur.)

blie jamais le bourdonnement particulier de la mouche tsetsé quand une fois il lui est arrivé de l’entendre , car la piqûre de cet insecte venimeux est une cause de mort certaine pour le chien, le bœuf et le cheval. Nous perdîmes ainsi, pendant ce voyage, quarante-trois bœufs magniüques, sans nous être doutés du nombre de ces insectes qui les avaient attaqués; nous les avions surveillés avec soin et nous étions persuadés qu’une vingtaine de tsetsés, tout au plus, s’étaient posées sur eux.

L’un des caractères les plus remarquables de la piqûre de cette mouche est d'être complètement inoffensive pour l’homme et pour les animaux sauvages, même pour les veaux tant qu'ils sont encore à la mamelle. Nous n’en avons jamais souffert personnellement, bien que nous ayons vécu deux mois au milieu de ces insectes, dont l'habitat est parfaitement déterminé. La rive méridionale du Chobé en était envahie, et sur l’autre bord de la rivière, où nous avions conduit nos bœufs, qui, à cinquante pas de ces mouches, auraient dû les attirer, il n’en existait pas une seule, fait d’autant plus étrange que nous vîmes souvent des indigènes transporter sur cette rive des morceaux de viande crue qui étaient couverts de tsélsés.

Lorsqu’on a sur la main un de ces insectes et qu’on le laisse agir sans le troubler, on voit sa trompe se diviser en trois parties, dont celle du milieu s'insère assez profondément dans votre peau; l’insecte retire cette tarière, l’éloigne un peu et se sert alors de ses mandibules qui , sous leur action rapide , font contracter à la piqûre une teinte cramoisie; l’abdomen de la mouche, flasque et aplati auparavant, se gonfle peu à peu, et, si l’insecte n’est pas tourmenté, il s’envole tranquillement aussitôt qu’il est gorgé de sang. Une légère démangeaison succède à cette piqûre, mais n’est pas plus sérieuse que celle qui est causée par un moustique. Chez le bœuf, l’effet immédiat ne semble pas avoir plus de gravité que chez l’homme, et ne trouble pas l’animal ; mais, quelques jours après, il s’écoule des yeux et du mufle de la pauvre bête un mucus abondant , la peau tressaille et frissonne comme sous l’impression du froid, le dessous de la mâchoire inférieure commence à enfler, symptôme qui parfois se manifeste également au nombril; le bœuf s'émacie de jour en jour, bien qu’il continue à paître, l’amaigrissement s’accompagne d’une flaccidité des muscles de plus en plus prononcée, la diarrhée

survient, l’animal ne mange plus et meurt bientôt dans un état d’épuisement complet. Les bœufs qui ont un certain embonpoint à l’époque de la piqûre sont pris de vertige, comme si chez eux le cerveau était attaqué ; ils deviennent aveugles, et périssent peu de temps après. Les changements subits de température, amenés par la pluie, semblent hâter les progrès du mal ; toutefois, l’appaüvrissement graduel met généralement plusieurs jours pour arriver à son terme, et, quels que soient vos efforts, les pauvres bêtes finissent toujours par mourir.

L’autopsie donne les résultats suivants : le tissu cellulaire placé immédiatement sous la peau est boursouflé comme s’il était formé d’une quantité de bulles de savon, ou qu’un boucher maladroit et déshonnête eût voulu lui donner une apparence de graisse ; le suif, de consistance huileuse, est d’un jaune verdâtre ; toutes les chairs sont molles, et le cœur est d’une telle flaccidité que les doigts qui le saisissent se rencontrent en le pressant ; les poumons et le foie sont malades comme tous les autres organes; l’estomac et les intestins sont pâles et vides, et la vésicule du iiel est distendue par la bile.

Ces symptômes indiquent un empoisonnement du sang , qui existe en effet, et dont le germe est déposé par la trompe de l’insecte ; le venin qui le produit est contenu dans une glande située à la base de cette trompe, et il est probable qu’il a la faculté de se multiplier, caron trouve si peu de sang chez l’animal qui vient de mourir par la piqûre de la mouche tsetsé, qu’à peine si les mains en sont tachées pendant la dissection.

L’âne, le mulet et la chèvre, jouissent du même privilège que l’homme et les animaux sauvages à l’égard de cet insecte. 11 en résulte que la chèvre est le seul animal domestique de beaucoup de peuplades nombreuses qui habitent les bords du Zambèse, où la mouche tsetsé devient un véritable fléau. Nos enfants étaient souvent piqués par cette mouche , ils n’en éprouvaient aucun mal ; et nous étions entourés d’antilopes, de buffles, de zèbres, de cochons, qui paissaient impunément au milieu des tsetsés, bien que, entre la nature du cheval et du zèbre, du bœuf et du buffle, du mouton et de l’antilope, il y ait trop peu de différence pour qu'il soit possible d’expliquer ce phénomène d’une manière satisfaisante : l’homme n’est-il pas lui-même un animal domestique, tout aussi bien que le chien ? Les veaux sont à l’abri des effets de

DANS L'AERIQUE AUSTRALE. 95

cette piqûre aussi longtemps qu’ils tettent leurs mères, et les chiens nourris de lait n’en succombent pas moins au mal qui en résulte1; cette singularité nous fit croire tout d’abord que ces ravages étaient produits par quelque plante et non pas par l’insecte; mais le major Yardon, appartenant à l’armée de Madras, trancha la question en allant à cheval sur une petite colline infestée de tsetsés; il ne permit pas à sa bête de manger un brin d'herbe, ne resta dans cet endroit que le temps nécessaire pour regarder le pays et pour saisir quelques-unes des mouches qui piquaient sa monture : dix jours après, le malheureux cheval était morf.

Le dégoût avéré qu’inspirent aux tsetsés les excréments des animaux, dégoût dont on peut s’assurer dans les villages qui se trouvent placés au milieu de ces insectes , a été mis à profit par les docteurs indigènes; ils font un mélange de fiente et de lait de femme auquel ils ajoutent quelques drogues, et en barbouillent les bœufs qui doivent traverser les cantons envahis par la tsetsé; mais ce préservatif, qui réussit pendant quelque temps, est bientôt inefficace ; une fois la maladie déclarée, on n’y connaît pas de remède. On a vu un bouvier négligent perdre un nombre considérable de bœufs pour les avoir laissés courir dans un endroit où il y avait des tsetsés; il n’y eut que les veaux de sauvés. Une imprudence involontaire fit périr presque tout le bétail de la tribu de Sébitouané,.qui, sans le savoir, était venu s'établir dans un district fréquenté par ces mouches redoutables, lies animaux légèrement piqués n’en meurent pas moins l’année suivante, sous l'influence de piqûres plus nombreuses, ce qui prouve que l’inoculation resterait sans effet; mais il est probable que la destruction des bêtes sauvages par la multiplication des armes à feu, ainsi qu’il est arrivé dans le Sud, entraînera celle de la mouche tsetsé, qui, privée de nourriture, disparaîtra nécessairement.

Les Makololos, que nous rencontrâmes sur les rives du Chobé, furent enchantés de nous voir. Sébitouané, leur chef, se trouvait à vingt milles plus bas, sur les bords de la rivière, et M. Oswell et moi nous nous dirigeâmes par eau vers le lieu qu'il occupait. Aussitôt qu’il avait appris que des blancs cherchaient à pénétrer jusqu’à lui, il était parti de Naliélé, ville des Barolsés, pour

1. Les chiens nourris exclusivement Je veuaison acquièrent, suivant M. Je Castelnau, l’immunité des animaux sauvages 1 l’égard île cette piqûre.

(.Voir du traducteur).

’J6 EXPLORATIONS

se rendre à Seshéké, d’où il avait fait cent milles afin de nous souhaiter la bienvenue dans son propre pays. Nous le trouvâmes dans une île avec ses principaux dignitaires; il chantait au moment de notre arrivée, et continua pendant quelques secondes après que nous nous fûmes approchés de lui; son chant avait beaucoup plus de rapport avec la musique d’Église que la psalmodie monotone êéꜜœ des Béchuanas. Nous lui dîmes toutes les difficultés que nous avions eues pour arriver jusqu’à lui , et combien nous nous trouvions heureux d'être enfin en sa présence; il nous témoigna la joie qu’il en ressentait lui-même, et ajouta : « Vos bœufs mourront certainement, car ils ont tous été piqués par la tsetsé; mais ne vous en inquiétez pas; j’ai des troupeaux, et je vous donnerai autant de bêtes que vous en aurez besoin. »'Nous pensions alors, dans notre ignorance, que, nos bœufs n’ayant reçu qu’un petit nombre de piqûres, il n'en résulterait pas de grands dommages. Sébitouané nous offrit immédiatement un bœuf et une jatte de miel; puis il nous confia aux soins de Mahalé, celui qui conduisait l’ambassade qu'il nous avait envoyée à Kolobeng et à qui, dans sa joie, il attribuait noire arrivée. Il nous fit donner, pour nous couvrir pendant la nuit, des peaux de bœuf qui, préparées d’une certaine façon, étaient aussi souples que du drap , et qui devinrent la propriété de Mahalé, car aucun des articles prêtés par le chef ne lui retourne jamais.

Longtemps avant le jour, Sébitouané vint s’asseoir auprès du feu qu’on avait allumé pour nous, derrière la haie près de laquelle nous nous étions couchés, et il nous raconta les difficultés qu'il avait rencontrées lui-même dans sa jeunesse en traversant le désert, dont nous venions à notre tour de vaincre les obstacles. Comme il fut incontestablement le plus grand homme de toute cette région, une esquisse rapide de son histoire ne sera pas sans intérêt pour le lecteur.

A l’époque où nous le vîmes pour la première’ fois, Sébitouané pouvait avoir quarante-cinq ans; c’était un homme de grande taille, aux membres nerveux, ayant la tête légèrement chauve et la peau café au lait. Plein de réserve et de dignité dans ses manières, il n’en mettait pas moins beaucoup de franchise dans ses réponses. C’est le plus grand capitaine dont on ait jamais parlé au nord de la colonie du Cap. Loin de suivre l’exemple des autres

DANS L’AKiUUUK AUSTKALK.

chefs qui déclaraient la guerre sans tn afTronter les périls, Sébitouané conduisait toujours lui-même son armée au combat; tétant du doigt sa hache d’armes lorsqu’il apercevait l’ennemi :

« Elle est coupante, disait-il, et quiconque tentera de s’enfuir en sentira le tranchant. » On savait qu’il aurait frappé sans merci l’homme assez lâche pour déserter le champ de bataille, et il était si rapide à la course, que le poltron n’avait pas d’espoir de lui échapper par la fuite. Ouelques-uns de ses hommes s’étant cachés pendant le combat, il leur avait permis de rentrer dans leurs foyers; mais à son retour les faisant comparaître devant lui : « Vous avez mieux aimé mourir ici que de vous faire tuer en combattant l’ennemi, leur dit-il, vous serez servis selon votre désir. » Et ces paroles furent le signal de leur exécution.

Il était né près des sources de la Likoua et du Namagari, c’est-à-dire à huit ou neuf cents milles1 2 au sud de l’endroit où nous le rencontrions. Ce n’était pas le fils d’un chef, bien qu’il fût allié de très-près à la famille régnante des Basoutous ; lorsque la tribu à laquelle il appartenait fut vaincue et dispersée par Sikonyèlé, Sébitouané faisait partie de cette horde immense de sauvages que les Griquas chassèrent de Kuruman en 1824’. 11 s’enfuit vers le nord avec une petite bande de ses compatriotes et quelques bêtes à cornes. Lorsqu’ils furent arrivés à Mélita, les Bangouaketsés rassemblèrent les Bakouains, les Bakàtlas et les Bahurutsés, afin de s’emparer des fugitifs et de les manger. Mais Sébitouané plaça ses hommes en avant, mit les femmes qui l’accompagnaient derrière ses bœufs et ses vaches, renversa du premier choc ses ennemis qui prirent la fuite, et s’empara immédiatement de la ville et de tous les biens de Makàbé, le chef des Bangouaketsés.

Plus tard, il alla s’établir à Litoubarouba (qui est aujourd'hui la résidence de Séchélé), où son peuple eut cruellement à souffrir dans l’une de ceS attaques dont l’histoire ne parle pas, mais où les blancs chargent leur conscience de crimes affreux dont un jour ils auront à répondre.

Ile grandes vicissitudes le suivirent dans la partie septentrionale du pays des Béchuanas. Deux fois il perdit tout son bétail

Page 1