‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 25 sur 130 · I. Rhinocéros · texte numérisé non relu

I. Rhinocéros

ia destruction de leur village, étant arrivées peu de temps après, il n’est pas étonnant que Sébitouané, suivît implicitement les conseils de la voix prophétique du Sénoga. Le feu que Tlapané avait signalé était évidemment celui des armes des Portugais, dont il avait dû entendre parler. Ces hommes noirs qu’il apercevait à l’ouest , c’étaient les Barotsés ou Baloianas , comme ils s’appellent eux-mêmes, et Sébitouané, bien qu'il fût attaqué le premier, n’en épargna pas moins leurs chefs; il se trouvait alors dans la vallée Barotsé , où il fut poursuivi par les Matébélés, qui, ne pouvant oublier leurs défaites, composèrent une armée considérable et remontèrent le Zambèse pour attendre l’ennemi. Sébitouané déposa, comme appAt, quelques chèvres dans l’une des plus grandes îles du fleuve, et mit à la disposition des Matébélés plusieurs canots dirigés par des hommes qui lui étaient dévoués. Quand tout le monde fut arrivé dans l’tle, les canots s’éloignèrent et les Matébélés se trouvèrent pris au piège, aucun ne sachant nager; ils vécurent de racines après avoir mangé les chèvres, et s’affaiblirent au point que, lorsque les Makololos abordèrent à leur tour, ceux-ci n’eurent qu'à les égorger; les vainqueurs adoptèrent les enfants et les femmes, qui désormais firent partie de leur tribu. En apprenant cette nouvelle, les guerriers de Mosilikatsé obtinrent de leur chef la promesse de tirer vengeance des Makololos. Cette fois l’armée emporta des pirogues alin d’être à l’abri d’un pareil sort ; mais pendant ce temps-là Sébitouané avait subjugué les Barotsés, et les jeunes gens de sa tribu avaient appris à gouverner des canots; il en profita pour descendre le fleuve, s’arrêtant d’fle en île et surveillant de si près tous les mouvements de l’ennemi, qu’il était impossible aux Matébélés de faire usage de leurs pirogues sans diviser leurs forces. A la fin tous les Makololos se trouvèrent rassemblés avec leur bétail dans l'île de Loyélo et continuèrent à épier jour et nuit ceux qui étaient venus avec l'intention de les combattre. Après avoir attendu quelque temps, Sébitouané traversa la partie du fleuve qui le séparait des Matébélés, et allant droit à eux : «Pourquoi voulez-vous me tuer? leur dit-il ; je ne vous ai jamais attaqués, jamais je n’ai fait aucun mal à votre chef, Aou ! le crime est de votre côté. » Les Matébélés ne lui répondirent pas; mais le lendemain ils avaient disparu, et les canots qu’ils avaient apportés de si loin gisaient brisés sur la

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rive. De cette armée nombreuse, cinq hommes seulement revinrent dans leurs foyers; la fièvre, la faim et les Batokas avaient fait périr tous les autres.

Sébitouané se trouvait alors chef suprême de toutes les tribus, qui occupaient un espace immense, et de plus, il en était arrivé à se faire craindre du terrible Mosilikatsé ; toutefois il se défiait de ce chef cruel, et, comme les Batokas des îles avaient secondé les Matébélés en leur faisant traverser le Zambèse, il fit une descente rapide chez ces insulaires et les chassa de leurs retraites, que ceux-ci croyaient inexpugnables. 11 rendit par là, sans s’en douter, un service éminent au pays, en détruisant l’obstacle qui jusqu’alors avait empéché le commerce de pénétrer dans la .grande vallée du centre.

Après avoir remporté cette dernière victoire, Sébitouané répondit, à l’égard des chefs qui avaient échappé à la mort : « Ils aiment Mosilikatsé, qu’ils aillent vivre auprès de lui ; le Zambèse est ma ligne de défense. » Et il plaça des hommes sur le bord du fleuve pour garder sa frontière. Lorsqu’il eut appris que nous avions le désir de le voir , il fit tous ses efforts pour faciliter notre accès auprès de lui; Séchélé, Sékomi et Léchulatébé, lui devaient leur pouvoir, et ce dernier aurait pu payer bien cher les entraves qu’il avait mises à notre voyage.

Sébitouané était au courant des moindres choses qui arrivaient dans le pays, car il savait gagner l'affection de tout le monde, des étrangers aussi bien que de son peuple; de pauvres gens venaientils chez lui vendre des peaux et des houes, il allait s’asseoir auprès d’eux, quelle que fût leur chétive apparence, et leur demandant s’ils avaient faim, il ordonnait à l’un de ses serviteurs d’apporter du miel, de la farine et du lait, y goûtait devant eux pour éloigner tout soupçon de leur esprit, et leur faisait faire un bon repas, peut-être pour la première fois depuis qu’ils étaient au monde; ravis au delà de toute expression de ses manières aflables et de sa conduite généreuse, ces étrangers sentaient leur cœur s'émouvoir et s’ouvrir, et non-seulement ils donnaient au chef qui les accueillait ainsi, toutes les informations qu’ils avaient pu se procurer, mais encore ils chantaient ses louanges et les' répandaient au loin : « Il a du cœur et il est sage,» nous disait-on partout, lorsqu’il nous arrivait de parler de Sébitouané.

Très- heureux de ce que nous n’avions pas craint de lui

amener nos enfants, il se montrait profondément touché de cette marque de confiance, et promit de nous faire visiter toutes les parties de son territoire, afin que nous pussions y choisir un endroit pour y fixer notre demeure. Je devais, d’après le plan que nous avions formé, rester dans le pays, où je me livrerais à l'instruction des indigènes, pendant que M. Oswell descendrait le Zambèse afin d’en explorer les bords. Mais au moment de voir se réaliser le plus ardent de ses désirs, Sébitouané tomba malade d’une inflammation de poitrine qui s’aggrava d’une ancienne blessure qu’il avait reçue à Mélita. Je vis le danger de sa position et je n’osai pas prendre sur moi la responsabilité du traitement, dans la crainte que son peuple ne me reprochât sa mort ; j’en parlai à ses médecins qui approuvèrent ma conduite : « Vous êtes prudent et sage, me dirent-ils, chacun vous blâmerait s’il venait à mourir. » L’année précédente, les Barotsés l’avaient guéri de la même affection en lui scarifiant largement la poitrine, mais à peine si les docteurs Makololos lui incisèrent l'épiderme. Le dimanche suivant, j'allai le voir après l’office, avec Robert l’aîné de mes trois enfants : « Approchez , me dit-il , et voyez dans quel état je me trouve ; maintenant tout est fini. ■ Comprenant qu’il connaissait la gravité de sa position, je ne crus pas nécessaire de le contredire et j’ajoutai quelques paroles au sujet de la vie future et de l’espoir qui nous attendait après la mort. « Pourquoi parlez-vous de cela? répondit l’un des docteurs qui se trouvaient auprès de lui. Sébitouané ne mourra jamais ! » Si j’avais insisté, le bruit se serait répandu que j’avais souhaité sa mort. Après avoir recommandé son âme à la miséricorde divine, je me levais pour partir, lorsque se mettant à son séant, il appela un serviteur et lui dit : ■ Conduisez Robert à Maounkou (l'une de ses femmes) pour qu’elle lui donne un peu de lait. » Ce furent les dernières paroles que Sébitouané prononça.

L'usage des Béchuanas est d’enterrer leur chef dans l’endroit où sont renfermés ses bestiaux, et de conduire ceux-ci, pendant une heure ou deux, sur sa tombe, afin qu’elle soit complètement effacée. J’assistai aux funérailles et, m’adressant aux membres de la tribu, je leur donnai le conseil de ne pas se désunir et de se rattacher à l’héritier de Sébitouané; ils prirent cet avis en bonne part et nous dirent à leur tour de ne pas nous alarmer,

qu’ils étaient loin de nous attribuer la mort de leur chef; que Sébitouané avait été rejoindre ses ancêtres, mais qu’il laissait des enfants, et que chacun espérait que nous serions aussi- bons pour ceux-ci que nous l'aurions été pour leur père.

Sébitouané était sans contredit le plus grand et le meilleur de tous les chefs de tribus que j'aie jamais rencontrés. Sa perte nous inspira de vifs regrets. Il était impossible de ne pas songer au sort qui lui était réservé dans cet autre monde dont il n'avait entendu parler qu’au moment de quitter celui-ci, et nous comprenions les sentiments de ceux qui prient pour les morts.

Ce fut Ma-Mochisané, l’une des tilles de Sébitouané, qui hérita du pouvoir, d’après le désir qù’en avait exprimé son père. Celuici, comme nous l’avons dit plus haut, nous avait fait la promesse de nous laisser visiter le pays, afin que nous pussions y choisir notre résidence ; c’était maintenant à sa tille que nous devions nous adresser. Ma-flochisané habitait, à douze lieues plus au nord, une ville appelée Naliélé, ce qui nous obligea d’attendre qu’elle eût répondu au message que nous lui avions envoyé. Elle nous laissa complètement libres de parcourir la contrée et de nous fixer où bon nous semblerait. Nous en profitâmes, M. Oswell et moi, pour nous rendre à Séshéké, environ à cent trente milles au nord-est de l’endroit où nous étions; et vers la tin de juin 1851 nous fûmes amplement dédommagés de nos fatigues par la découverte du Zambèse, au centre du continent; découverte d’autant plus importante que jusqu’alors on ignorait complètement que ce fleuve existât dans ces lieux. Toutes les cartes portugaises nous le représentent comme prenant sa source beaucoup plus à l’est. Si le commerce avait pénétré dans la région comprise entre les 12' et 18' degrés de latitude sud, et qu’il y eût fondé quelques établissements, on connaîtrait depuis longtemps cette partie magnifique du Zambèse. Nous y arrivâmes à la fin de la saison sèche , époque où le niveau des rivières est au plus bas, et cependant le lit du fleuve renfermait un cours d’eau profond et rapide qui n’avait pas moins de trois cents à six cents mètres de large. M. Oswell n’avait jamais vu d’aussi beau fleuve, lui qui arrivait des Inde3. A l’époque de son débordement annuel, le Zambèse s’élève perpendiculairement à plus de six mètres et s’étend sur une largeur d’environ quinze à vingt milles.

Le pays que nous avions traversé depuis les rives du Chobé, pour venir jusqu’au Zambèse, est absolument plat; d’énormes fourmilières constituent les seules éminences que l’on y aperçoive ; elles sont généralement couverles de dattiers sauvages et de palmyras. On trouve dans quelques parties de la plaine des forêts de mimosas et de mopanés ( bauhinias ). Cette région présente çà et là des terrains où l’eau séjourne, et il existe sur les rives du Chobé ou dans son voisinage de grands marais habités par les Makololos, qtii s’y trouvent protégés contre leurs ennemis par de profondes rivières dont les bords sont garnis d'une végétation impénétrable. Je ne pouvais pas, en .conscience, les prier d’abandonner leur retraite , parce qu’il me convenait d'y établir ma demeure. D’un autre côté, cette région est si malsaine que les Basoutos, qui en avaient été Les premiers habitants, avaient presque entièrement disparu , décimés par la lièvre; je reculai donc devant la crainte que cette maladie m’inspirait pour ma famille, et cependant les districts où l'on respirait un air pur étaient si découverts et offraient si peu de sécurité contre une attaque possible qu’on n’osait pas davantage y fixer sa résidence.

Comme nous étions les premiers hommes blancs qui fussent jamais venus dans le pays, nous recevions chaque jour un grand nombre de visiteurs ; l’un des premiers personnages qui vinrent nous voir était vêtu d’une robe de chambre d'indienne de couleur éclatante ; beaucoup de Makololos portaient des vêtements de serge bleue, verte, rouge ou de coton imprimé. Aux questions que nous fîmes à cet égard, on nous répondit que ces vêtements avaient été apportés par des Mambaris qui les avaient échangés contre de petits garçons. Les Mambaris forment une tribu qui habite auprès de Bihé. C’est en 1850 seulement qu’elle fit pour la première fois le commerce d’esclaves avec les Makololos; et, sans les difficultés que nous opposa Léchulatébé, nous serions arrivés à temps pour empêcher Sébitouané de consentir à cet odieux trafic. Les Mambaris avaient autrefois visité le chef des Barotsés, qui n’avait -pas voulu permettre qu’on leur vendît un seul enfant; ils étaient restés longtemps sans revenir; et lorsqu’ils reparurent, en 1850, les Barotsés étaient alors sous la domination de Sébitouané. Les traitants avaient une cargaison de vieux fusils portugais, marqués Ugitimo de Braga, qui séduisirent Sébitouané. C’était, pensait-il, un excellent moyen de vaincre les Matébélés, et

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il offrit d'acheter ces armes en donnant, en échange, de l’ivoire ou des bœufs ; mais les Mambaris ne consentirent à les céder que pour des enfants milles de treize à quatorze ans. Les Makololos n'avaient jamais entendu dire que l’on achetât des enfants ou des hommes, et cette proposition leur déplut singulièrement; toutefois le désir de posséder les armes qu’on leur offrait l'emporta , et huit garçons furent échangés pour autant de vieux fusils. Ce n’était pas du reste leurs propres enfants que les Makololos donnaient au Mambaris , mais des captifs qu'ils avaient enlevés aux races conquises. Je n’ai jamais connu en Afrique un seul exemple de parents qui aient vendu leurs enfants. Plus tard, les Mambaris poussèrent les Makololos à faire une razzia, de compte à demi avec eux, chez quelques tribus de l'est. Les premiers devaient avoir les captifs, et les seconds s’emparer des bestiaux. Deux cents esclaves furent emmenés du pays cette année- là. Pendant l’expédition, les Makololos rencontrèrent quelques Arabes de Zanzibar ; ceux-ci leur offrirent trois mousquets de fabrique anglaise et reçurent trente captifs en échange.

Après avoir causé longtemps sur ce sujet avec mes compagnons, l’idée me vint que, si le commerce d'objets fabriqués en Europe faisait concurrence à la vente des esclaves, celle-ci disparaîtrait bientôt, remplacée par un trafic honnête. Il me parait beaucoup plus facile de porter à ces peuplades, en payement de l’ivoire et des autres productions de leur pays, les marchandises qu’ils achètent aujourd’hui en échange de leurs captifs, et de prévenir ainsi la traite des nègres, que d’essayer de la réprimer une fois que la vente a eu lieu. Il faut seulement, pour que ce projet soit réalisable, établir un grand chemin qui mette la côte en communication avec le centre de l’Afrique.

Ne pouvant espérer que les Boërs consentissent à laisser les naturels de Kolobeng s’instruire paisiblement, je résolus de ne pas exposer plus longtemps ma famille aux dangers qu’elle courait dans cette région malsaine , de la renvoyer en Europe et de revenir seul explorer la contrée afin d'y trouver un endroit salubre qui pût devenir un centre de civilisation; enfin d’ouvrir l’intérieur de l’Afrique par une voie qui permît d’y pénétrer, soit de la côte occidentale, soit de la côte opposée. Cette résolution me fit prendre le chemin du Cap, où j’arrivai en avril 1852; c’était la première fois depuis onze ans que je visitais des lieux civi—

DANS L’AFRIQUE AUSTRALE, lisés. Il nous fallut traverser toute la colonie pour arriver au Cap; on était alors au douzième mois de la guerre avec les Cafres. Si les personnes qui versent périodiquement des sommes énormes pour subvenir aux frais de cette guerre sans gloire veulent comprendre comment il se fait que notre petite caravane pût, sans escorte, voyager au cœur de la colonie tout aussi paisiblement qu’en Angleterre , elles n’ont qu’à prendre un correspondant qui, lors des prochaines hostilités, leur expliquera où va l'argent qu’elles donnent et à qui profitent le sang et les trésors répandus.

J'installai ma famille à bord d’un vaisseau qui partait pour l’Angleterre, et je promis d’aller la rejoindre au bout de deux ans; mais je devais être près de cinq années sans la revoir. Les directeurs des missions de Londres manifestèrent l’approbation qu’ils donnaient à mon projet, en me laissant complètement libre de l’exécuter; je me fais un devoir de reconnaître que ces messieurs ont toujours suivi à mon égard les inspirations d’un esprit éclairé et qu’ils se montrèrent aussi généreux envers moi que pouvait le permettre leur constitution.

C’est avec le môme plaisir que j’exprime ici toute ma gratitude à l’écuyer Thomas Maclear, astronome royal au Cap, pour m’avoir fourni les moyens d’acquérir de nouveau la faible somme de connaissances astronomiques qu’un travail manuel constant et les devoirs du missionnaire avaient effacé de mon esprit ; je dois à la promesse qu’il me fit à mon départ de reviser mes calculs, la persévérance que j’ai mise à vaincre les difficultés que rencontre un observateur solitaire. On peut donc s'en rapporter complètement aux situations géographiques que j'ai déterminées, et dont il faut attribuer l’exactitude à la collaboration de l’excellent et laborieux directeur de l’observatoire du Cap.

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