‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 29 sur 130 · Onze cent vingt-sept kilomètres · texte numérisé non relu

Onze cent vingt-sept kilomètres

lit EXPLORATIONS

Les convertis de l’Afrique australe ne donneraient certainement pas un pareil exemple de fermeté : à peine sont-ils abandonnés à eux-mêmes, que l’une des sectes nombreuses qui ont marché sur les traces de la société des Missions de Londres s’en empare avec ardeur, et ils perdent à cela beaucoup plus qu’ils ne gagnent sous le rapport des vertus chrétiennes et de la solidité de principes.

Un autre élément d'insuccès , c’est dans la persuasion où est la société directrice de Londres que la colonie du Cap est l’endroit que ses membres doivent choisir comme siège principal de leurs opérations. On y trouve déjà, non-seulement des écoles soutenues par le gouvernement, et une église réformée hollandaise établie depuis longtemps et bien organisée, mais encore, dans chaque village, des missionnaires de toutes les sectes, wesleyens, épiscopaux, ou moraves, travaillant avec zèle à la vigne du Seigneur, et prodiguant leur activité dans une région où elle devient inutile. Lorsque j’entends un propagateur d'une secte quelconque prier ses coreligionnaires de lui envoyer rapidement les moyens d’occuper un point sans importance, parce que, s’il le laissait échapper, « il ne saurait plus où mettre les pieds, » je ne puis m’empêcher de souhaiter qu'il dirige ses efforts vers les régions qui les réclament, et qu’il cesse de convertir l'extrémité de l'Afrique en un abîme où vont s'engloutir sans profit les sommes versées pour la propagation de la foi.

Je recommande vivement aux jeunes missionnaires de se rendre tout d’abord chez de véritables idolâtres, et de ne pas se contenter de la besogne toute faite que leur ont laissée de courageux prédécesseurs ; l’idée de perfectionner les nouveaux convertis et d’en faire des chrétiens modèles ne doit pas être caressée par celui qui a la conscience de sa propre faiblesse et de la distance qui le sépare d’un chrétien accompli. Malgré les miracles qui se passaient sous leurs yeux, les Israélites, dirigés par Moise , instruits par Dieu même, n’en furent pas moins infidèles; notre propre élévation a été l’ouvrage des siècles : pourquoi voudrions-nous que les malheureux héritiers d’une dégradation séculaire parvinssent à nous égaler tout d’abord ?

La vie d’un missionnaire doit amplement suffire à l'enseignement d'une tribu, dans une contrée où la population est peu nombreuse ; d’autant plus que , s’il y a des endroits où l’Évan-

gile est complètement repoussé, il y en a d'autres où , dès qu’on a implanté la foi chrétienne, elle se propage avec la plus grande facilité. Les indigènes savent bientôt qu’un missionnaire est soutenu par ses compatriotes; bien que ses émoluments lui permettent tout au plus de se procurer l’indispensable, le chiffre en parait énorme aux Africains; ils s’imaginent pouvoir demander aux missionnaires différents services plus ou moins onéreux, et se croient volés quand on ne les leur rend pas. Cette opinion acquiert d'autant plus de force quand un jeune homme, au lieu d’aller hardiment trouver les idolâtres, vient s’établir dans une maison confortable et prendre possession d’un jardin, résultat du travail de ceux qui l'ont précédé. On pourrait remédier à cet inconvénient en laissant aux familles des missionnaires les maisons et les jardins que ceux-ci ont créés à la sueur de leur front. Il est ridicule d’appeler Kuruman , par exemple, propriété de la Société des missions. Ce bel établissement n’a pas été fondé avec l'argent anglais, mais par les propres mains d’hommes courageux, dont les enfants n’ont pas sur la terre de foyer qui leur appartienne. La société peut transférer le siège de ses opérations, aller s’établir plus au nord, et la mission de Kuruman deviendra la résidence d’un Boèr qui se servira de l'église pour y mettre ses bestiaux. Kuruman est, aujourd'hui, ce que les monastères ont été dans l’origine; à cette époque, les moines ne dédaignaient pas de se servir de la charrue; à l’instruction religieuse qu’ils répandaient autour d’eux, ils joignaient la culture des arbres à fruits, celle des légumes et des fleurs, dont ils introduisaient les graines dans le pays; leurs couvents ressemblaient à nos stations de missionnaires ; les malades-y trouvaient , comme chez nous, des soins et des médicaments, les pauvres des aumônes , et les enfants des écoles. Ne verrons-nous dans leur histoire que le > vices qui signalèrent leur décadence, et ne pouvons-nous puiser dans leur exemple un enseignement fécond? Pourquoi les premiers monastères, ces missions du moyen âge, étaient-ils florissants, tandis que nos missions modernes sont incapables de se suffire à elles-mêmes? Les religieux d’autrefois ont été les pionniers de la civilisation; nous recueillons aujourd'hui le fruit de leurs travaux et de leurs efforts, et nos établissements n’ont pas même la permanence qui permet de tenter quelque chose de durable.

Les missionnaires protestants, quel que soit le nom de la secte

à laquelle ils appartiennent, sont tous d’accord sur ce point, qu’il ne suffit pas que les convertis soient baptisés pour mériter le nom de chrétiens; ils comprennent tous qu'il faut s’occuper de leur instruction, leur apprendre à lire et leur remettre la Bible. Nous croyons à la divinité du christianisme, nous ne doutons pas de sa destinée future ; si le bon grain est semé avec abondance , la moisson ne peut manquer d’être glorieuse. Il ne faudrait pas conclure de mes paroles que je suis l’ennemi d’une secte quelconque ; mon désir le plus ardent est de voir les missionnaires qui ont à cœur les intérêts des idolâtres, aller se fixer parmi eux ; ils seront assurément récompensés de leurs travaux; jamais, du moins en Afrique, les véritables païens n’ont manqué de reconnaître le dévouement et les efforts dont ils étaient l'objet.

Lorsque Séchélé eut compris que nous ne pouvions plus rester à Kolobeng, il envoya ses enfants à M. Moffat, pour que celui-ci les initiât aux connaissances que possèdent les hommes blancs. La famille de M. Moffat se trouva ainsi augmentée tout à coup de cinq membres qui avaient chacun leurs serviteurs.

Retenu à Kuruman pendant environ quinze jours, par la rupture de la roue d’un de mes chariots , j’eus le bonheur de ne pas assistera l’invasion des Boërs, dont Masébélé, femme de Séchélé, nous apporta la nouvelle. C’est en se cachant dans la fente d’un rocher, sur lequel tiraient un certain nombre de Boërs, qu’elle avait elle-même échappé aux vainqueurs, dont elle n’avait trompé la vigilance que par son courage et sa présence d’esprit ; effrayée des pleurs de son enfant, qui pouvaient révéler sa retraite aux ennemis dont elle voyait les armes briller au-dessus de sa tête, elle avait détaché ses bracelets pour en distraire le marmot, qu’elle avait réussi à calmer. Elle apportaità M. Moffat une lettre de Séchélé qui rendait compte de l’attaque des Boërs, et dont voici la traduction littérale :

* Ami de mon cœur et de ma confiance, c'est moi, Séchélé, qui t’écris. Je suis vaincu par les Boërs qui m’ont attaqué, bien que jamais je ne leur aie fait le moindre tort. Ils m’ont prié de venir dans leur royaume et j'ai refusé de m’y rendre. Ils m’ont demandé d’empêcher les Anglais et les Griquas de traverser mon pays pour aller vers le nord; j’ai répondu que les Griquas et les Anglais sont mes amis et que je ne pouvais pas m’opposer à leurs

désirs. Ils sont arrivés samedi; je les ai suppliés de ne pas combattre le dimanche; ils me l'ont accordé. Ils ont commencé l’attaque mardi matin au point du jour, ont tiré un grand nombre de coups de fusil, mis le feu à la ville et nous ont dispersés. Ils ont tué soixante de mes sujets, et capturé les femmes, les enfants et des hommes; la mère de Balériling (l’une des anciennes femmes de Séchélé) est parmi les prisonnières. Ils ont pris tous les bestiaux , tous les objets que possédaient les Bakouains ; la maison de Livingstone a été pillée et dévastée. Ils avaient quatrevingt-cinq chariots et un canon ; lorsqu’ils eurent volé mon unique chariot et celui de Macabé , ils en eurent quatre-vingthuit en comptant leur canon. Tout ce que possédaient les chasseurs' dans la ville a été brûlé. Les Bakouains ont tué vingt-huit Boërs. Ami bien-aimé, je t’envoie ma femme qui va voir les enfants, c’est Kobous Haé qui la conduit près de toi.

€ Je suis SÉCHÉLÉ.

Fils de Mochoasélé. »

L’exposé des faits qu’on vient de lire est parfaitement d’accord avec le récit de Mébaloué , maître d’école indigène; il est également conforme aux détails que les Boërs eux-mêmes ont donnés de cette expédition dans les journaux de la colonie. Jamais on n’a reproché aux Bakouains d’avoir enlevé les bestiaux des tribus voisines, inculpation dont les Gafres ont eu souvent à répondre. « Séchélé devenait trop insolent , » écrivirent les Boërs pour motiver leur attaque ; mais ils ne dirent pas un mot de la demande qu’ils lui avaient faite d’empêcher les Anglais de traverser son territoire.

Peu de temps après la destruction de Kolobeng, Prétorius fut appelé au tribunal suprême de la justice divine. Les Boërs justifièrent sa politique en citant les instructions qui furent données aux Juifs dans le chapitre xi du Deutéronome , et l'article nécrologique dont on honora sa mémoire se termina par ces mots : « Bienheureux celui qui est mort dans l’esprit du Seigneur! » J’aurais voulu que Prétorius ne nous empêchât pas d'annoncer aux gentils qu’ils pouvaient être sauvés.

1. Quelques gentlemen anglais qui étaient venus chasser et qui avaient dirigé leurs explorations vers le Nord.

La nouvelle de la défaite des Bakouains , et le bruit qu’on répandait en même temps que je leur avais enseigné à tuer les Boërs, produisirent une si grande terreur dans le pays, que je ne pouvais pas trouver un seul indigène qui voulût m'accompagner dans mon voyage. Dans toutes les invasions des Boërs, il n’y avait jamais eu de morts que du côté des noirs; une tribu où vivait un gentleman anglais avait, pour la première fois, répandu le sang des vainqueurs ; il était évident que c’était ce gentleman qui en avait fourni les moyens. Des cris de vengeance furent donc proférés contre moi par les ennemis des Bakouains, et je fus menacé d'être poursuivi par une troupe de cavaliers, si j’osais venir sur le territoire des Boërs ou seulement me diriger vers le Nord. Comme on déclarait, par la même occasion, que le gouvernement anglais avait donné aux Boërs plein pouvoir sur toutes les tribus indigènes, et qu’elle leur facilitait les moyens d’établir leur autorité en empêchant la poudre et les armes à feu de pénétrer chez les peuplades qui devaient leur être soumises, il n’est pas étonnant que je sois resté plusieurs mois sans pouvoir trouver personne pour conduire mes chariots. Le nom anglais, respecté jusqu'alors dans tout le pays, commença à devenir suspect aux indigènes. Il leur était impossible de comprendre comment un gouvernement qu’ils avaient toujours honoré, toujours considéré comme leur ami, et qui était pour eux un modèle de justice, pouvait leur interdire les moyens de se défendre contre leurs ennemis et de tuer les animaux dont les dépouilles formaient tout leur commerce.

Je pus enfin décider trois serviteurs à courir avec moi les risques duvoyage; un homme de couleur nommé Georges Fleming, à qui M. IL E. Rutherford, négociant au Cap, avait généreusement fourni les moyens d’essayer d’établir des relations commerciales avec les Makololos, était parvenu à se procurer un nombre égal de domestiques ; nous partîmes de Kuruman le 20 novembre, et nous nous dirigeâmes vers le Nord. Les six individus qui nous accompagnaient étaient bien les plus mauvais de ces indigènes qui s’assimilent les vices des Européens sans en prendre les qualités ; mais, n’ayant pas à choisir, nous avions été fort contents de les trouver et de pouvoir enfin commencer notre voyage.

Nous arrivions à Motito, bourgade située à quarante milles de Kuruman, lorsque nous rencontrâmes Séchélé, qui allait, à ce qu’il

nous dit, « trouver la reine d'Angleterre. » Deux de ses enfants et leur mère avaient été faits prisonniers à Kolobeng, et, persuadé qu’il était alors, comme tous ses compatriotes, de la justice et de la générosité du gouvernement britannique, il allait se plaindre à la reinede la violation des traités. 11 déploya toute son éloquence pour me persuader de l’accompagner; je m’excusai en lui répondant que toutes mes dispositions étaient prises pour aller vers le Nord, et je m’efforçai à mon tour de le détourner de son projet en lui montrant les difficultés du voyage et en lui exposant la politique du gouverneur. * Croyez-vous donc, me demandat-il, que la reine ne m’écoutera pas, si je peux parvenir jusqu’à elle? — Mais la difficulté, lui répondis-je, est précisément d’arriver jusque-là. — C’est bien, me dit-il, j’y arriverai. * D’autres personnes essayèrent également de lui expliquer les obstacles qu’il rencontrerait sur sa route ; mais sa résolution n’en fut pas moins inébranlable. Arrivé à Bloemfontein, il rencontra l'armée anglaise qui venait de se battre avec les Basoutos; les deux partis réclamaient la victoire, et chacun se félicitait d'avoir su éviter un nouvel engagement. Les ofliciers anglais invitèrent Séchélé à dîner avec eux, et, après avoir écouté le récit de ses infortunes, ils recueillirent une somme assez ronde qu’ils lui donnèrent pour continuer son voyage. Le gouverneur se garda bien de prêter la moindre attention au chef des Bakouains et de rien faire qui pût lui être utile ; le moindre mot en faveur des enfants de Séchélé aurait été la condamnation de sa propre politique et l’aveu du mépris qu’en faisaient les Boërs. Aussi, arrivé au Cap, Séchélé, qui n’avait plus d’argent, fut-il obligé d’abandonner son projet et de revenir dans son pays.

De retour à Kolobeng, il adopta un système de châtiment qu’il avgit vu appliqué dans la colonie, et qui consiste à employer les criminels aux travaux des chemins publics. J'ai appris que depuis lors il s’est fait le missionnaire de ses propres sujets. C’est un homme un peu gras, d’une taille assez élevée, dont la figure se rapproche beaucoup plus du type nègre qu’on ne le voit d’ordinaire , mais il a de fort grands yeux ; la couleur de sa peau est trèsfoncée, d’où est venu le serment des gens de sa tribu, qui jurent • par le noir Séchélé. » Doué d’une vive intelligence, il sait trèsbien lire et parle avec une extrême facilité. Un grand nombre de peuplades, qui vivaient autrefois sous la domination des Boërs,

sont venus se réfugier dans sa tribu , et il est aujourd’hui beaucoup plus puissant qu’il ne l’était à l’époque de la prise de Kolobeng.

Après avoir quitté Séchélé, nous longeâmes le désert Kalahari, dont nous franchîmes plus d’une fois les limites, afin de dérouter les Boërs, dans le cas où leur intention aurait été de nous poursuivre. Une quantité de pluie considérable était tombée en 1852. Elle avait été rare depuis 1841, et son retour, après onze ans de sécheresse , confirmait la régularité dont ce phénomène faisait preuve depuis vingt et quelques années. C’était la troisième fois qu’il reparaissait à onze ou douze ans d’intervalle , et , comme à l’ordinaire , une énorme quantité de melons d’eau en était la conséquence. M. J. Macabé , que nous rencontrâmes revenant du lac Ngami , où , partant d’un point un peu au sud de Kolobeng , il était arrivé en traversant le désert en droite ligne , nous certifia cette abondance miraculeuse. Pendant vingt et un jours ses bœufs n’avaient pas eu d’autre breuvage que le liquide renfermé dans ces melons; et, lorsqu’après trois semaines ils arrivèrent auprès d’une source , ils ne témoignèrent pas beaucoup d’empressement à s’y désaltérer. M. Macabé était arrivé au lac Ngami par le sud-est ; il avait traversé le Téoughé, suivi le bord septentrional du lac , dont il avait fait le tour , et il est , jusqu’à présent, l’unique Européen qui l’ait vu dans son entier. L’estimation qu'il fait de l’étendue de cette nappe d’eau est plus considérable que celle que nous en avons donnée, M.Oswell et moi : il évalue qu’elle peut avoir de quatre-vingt-dix à cent milles de circonférence. Avant la découverte que nous en avons faite, M. Macabé avait écrit, dans les journaux du Cap , une lettre où il indiquait une certaine route qui, selon toute probabilité , devait conduire au lac Ngami. Les Boërs Transvaal le condamnèrent à une amende de cinquante dollars, pour s’être permis d’écrire sur leur pays, et le mirent en prison jusqu’au moment où il eut payé la somme. J’ai entendu de sa propre bouche la confirmation de ce fait odieux. M. Mahar, qui accompagnait M. Macabé, fut pris pour un Boër par une tribu de Barolongs, et fut tué d’un coup de fusil comme il approchait de leur village. Lorsque M. Macabé leur eut expliqué leur erreur, ils exprimèrent les regrets les plus profonds, et concoururent pieusement aux funérailles du gentleman. C’était

la première fois qu’un Anglais était tué par les Béchuanas. Nous apprîmes plus tard qu'il y avait eu plusieurs combats entre ces Barolongs et les Boërs , et qu’on s’était pris des bestiaux de part et d'autre. Si la chose est vraie, je puis affirmer que c'est également la première fois que j’ai entendu dire que les Béchuanas aient volé du bétail. C’est là ce qu’on appelle la guerre cafre au second degré ; il faut , pour qu’elle arrive au troisième , que les deux partis soient aussi bien armés l'un que l’autre , et qu’ils se redoutent mutuellement. Elle est au quatrième degré lorsque les Anglais prennent la défense d’intérêts qui leur sont étrangers, et que le3 Boërs se sont retirés de la querelle.

A peu près à la même époque , deux autres gentlemen anglais franchirent le désert, et presque dans la même direction. A son retour, l’un d’eux, le capitaine Shelley, qui voyageait à cheval, s’égara, et fut obligé de revenir tout seul à Kuruman, dont il était alors à quelques centaines de milles. Lorsqu’il atteignit la station, il était sans chemise et tellement bruni par le soleil , que mistress Moffat , le prenant pour un Griqua , lui adressa la parole en hollandais. Ses tortures ont dû être bien plus grandes que toutes celles que nous avons eu à supporter. Il résulte des explications de MM. Shelley et Macabé , que les renseignements généraux donnés par les naturels sur le désert Kalahari ont toujours été fort exacts.

Pendant l’extrême sécheresse qui succède à l’hiver et qui précède la saison des pluies, un vent brûlant , qui paraît sortir d’une fournaise, traverse quelquefois le désert dans la direction du nord au sud ; il est rare qu’il souffle pendant plus de trois jours de suite , et il produit les mêmes effets que l'harmattan du nord de l’Afrique'. A l’époque où les premiers missionnaires s’établirent dans le pays, c’est-à-dire il y a trente-cinq ans , il était accompagné d’un sable rouge excessivement fin , qu’il ne transporte plus aujourd’hui ; il est tellement desséchant , que le bois des meubles se retire et se contourne sous son influence, et que les baguettes de fusil qui viennent d’Angleterre sortent de leur garniture , qu’elles remplissent de nouveau quand on

1. Vent des côtes de Guinée qui souffle pendant trois ou quatre jours, en décembre, janvier ou février; il est desséchant, brûlant, et il arrête néanmoins le cours des épidémies qui sévissaient avant son apparition. (Soir du traducteur.)

uo

les rapporte en Europe. Ce vent est chargé d'une telle quantité d'électricité, qu’un faisceau de plume3 d’autruche, que l’on y expose pendant quelques secondes , se charge lui-même comme s'il eût été mis en contact avec une puissante machine électrique , et produit une vive commotion , accompagnée de craquements, lorsqu’on en approche la main.

Toutes les fois que ce vent règne dans le pays, et même en temps de calme, l’électricité de l’atmosphère est tellement abondante , que tous les mouvements des indigènes font dégager de leurs karosses une gerbe d’étincelles ; j’étais dans mon chariot lorsque je le remarquai pour la première fois ; un chef s’y trouvait assis à mon côté ; voyant la fourrure de son manteau devenir lumineuse par son frottement contre la paroi du wagon , j’y passai vivement la main et j’en fis sortir de brillantes étincelles, accompagnées de craquements distincts. * Ne voyez-vous pas ? lui dis-je. — Ce n’est point l’homme blanc qui me le fait voir , répondit-il; nous l’avions vu, moi et mes ancêtres, longtemps avant que ses pareils fussent venus dans la contrée. » Malheureusement je n’ai jamais demandé quel était le nom qu’ils donnaient à ce phénomène, qui, je n’en doute pas, en a un dans leur langue. Otton von Guerrik, nous dit le baron de Humboldt, est le premier qui l’ait observé en Europe; il y a des centaines d’années qu’il est familier aux Béchuanas ; mais il n’est rien résulté de cette observation séculaire , car ils ont regardé ce phé-, nomène avec les yeux de la brute. L’esprit humain est resté ici dans un état de stagnation complète à l’égard des opérations de la nature , comme il le fut autrefois en Angleterre ; aucune question n’a jamais occupé l’intelligence de ces peuplades , excepté celles qui ont un rapport intime avec les besoins de l’estomac.

Des troupes nombreuses de martinets ( cypselus apus) volaient au-dessus des plaines situées au nord de Euruman ; l'une de ces bandes , à en juger par le temps qu’elle mit à effleurer les roseaux de la vallée, pouvait compter plus de quatre mille individus. Il n’y a probablement qu’un petit nombre de ces martinets qui fassent leur nid dans cette contrée. Je les ai souvent observés, et je n'ai jamais surpris parmi eux aucune apparence d’amour, aucune poursuite de l’un à l'autre, aucune partie joyeuse, pas le moindre signe d’une recherche quelconque.

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D’autres oiseaux de différentes espèces, qui vivent également rassemblés par troupes nombreuses, vont et viennent dans ce pays-ci , comme des bohémiens errants, même à l’époque de la saison des amours , c’est-à-dire entre l'hiver et l'été, le froid ayant dans cette région la même influence que le printemps sous nos climats du Nord. Ces bandes vagabondes sont-elles formées des oiseaux voyageurs qui retournent en Europe pour y aimer et pour élever leurs petits ?

Nous arrivâmes le 31 décembre 1852 à Litoubarouba , la ville de Séchélé , nommée ainsi de la partie des montagnes où elle se trouve située. Il existe dans son voisinage une excavation qu’on appelle Lépélolé , et qui témoigne de l’existence d’une fontaine qui s’est desséchée comme tant d’autres. Cette caverne passait dans le pays pour servir d’habitation à la divinité, et personne n’osait s’y introduire; c’était un motif de plus pour me donner l'envie d'y pénétrer. Je choisis l’un des jours de la semaine où j’avais le moins d’occupation, et je résolus d'explorer la caverne , afin précisément de voir le dieu des fiakouains. Les vieillards affirmaient que pas un de ceux qui avaient tenté cette entreprise n'avait reparu sur la terre. « Si le docteur est assez fou , ajoutaient-ils, pour vouloir sa propre mort, qu’il aille mourir tout seul; personne, au moins, ne pourra nous en blâmer. ■ Toutefois Séchélé déclara qu’il me suivrait partout, ce qui produisit dans le pays la plus grande consternation. 11 est étrange que les Béchuanas se soient toujours figuré la divinité boiteuse , comme le dieu Thau des Egyptiens. Supposant que les visiteurs de la caverne qui, disait-on, n’avaient jamais reparu , avaient pu tomber dans quelque précipice , nous fîmes provision de lumières, et, pourvus d'une échelle, de perches et de cordes , nous nous dirigeâmes vers le but de notre expédition. Nous trouvâmes tout simplement une cave ayant environ dix pieds carrés d’ouverture , et qui ne présentait plus ensuite que les deux lits creusés jadis par les deux branches du ruisseau qui provenait de la fontaine. Il est probable que Lépélolé n’a jamais eu d'autres habitants que des babouins. J'ai laissé à l’extrémité de la branche supérieure de l’ancien ruisseau l’un des billets de plomb de la société de tempérance fondée par le I'ère Mathew.

Je n'ai jamais vu les Bakouaius aussi décharnés qu'à celte

époque. La plupart de leurs bestiaux , dont quatre - vingts bœufs de trait magnitiques , leur avaient été enlevés par les Boërs, qui avaient également fait main basse sur les provisions que les capitaines Webb et Codrington avaient laissées. Tout le blé qui se trouvait dans la ville avait été la proie des flammes, ainsi que les vêtements et les meubles des habitants, qui, lors de notre passage, mouraient littéralement de faim.

Séchélé , en partant pour aller voir Sa Majesté Britannique , avait recommandé à ses sujets de ne commettre aucun acte de vengeance contre leurs ennemis avant qu’il fût de retour; mais de jeunes Balcouains s’en furent à la rencontre d’une troupe de Boërs qui étaient allés à la chasse, ils les effrayèrent par cette attaque imprévue , les mirent en fuite , et ramenèrent à Litoubarouba les chariots des chasseurs, que ceux-ci avaient abandonnés. L’idée vint aux Boërs que les Bakouains avaient l'intention d’organiser contre eux de3 guérillas ; mais l’époque n'était pas encore venue où les naturels devaient comprendre que la guerre incessante au milieu des buissons était la seule qui pût leur être avantageuse.

Les Boërs , que cette pensée alarmait , envoyèrent quatre des leurs pour demander la paix ; j’ai assisté à cette entrevue, et j’entendis mettre parmi les conditions qu’on rendrait les enfants de Séchélé. Je n’ai jamais vu d’hommes aussi complètement pris au piège que l’étaient ces quatre Boërs , qui ne s’en doutaient même pas. Tous les passages des environs, toutes les issues de la montagne , étaient gardés par des Bakouains bien armés ; et si les plénipotentiaires , outrepassant leurs pouvoirs , n’avaient pas promis tout ce qu’on leur demandait , leur dernier jour était certainement arrivé. Le commandant s’était approprié les enfants de Séchélé, dont il avait fait ses esclaves. J'étais présent lorsque l’un deux, nommé Khari, fut rendu à sa famille. On l’avait laissé rouler dans le feu, et il revenait avec trois larges plaies sur le corps, plaies profondes qui n’avaient pas même été soignées; sa mère et les femmes dont celle-ci était entourée le reçurent en versant des torrents de larmes silencieuses.

On dit qu’en certains endroits l’esclavage est doux et bienfaisant ; les Boërs affirment qu’ils sont les meilleurs de tous les maîtres, et que, si les Anglais avaient eu des Hottentots pour esclaves , ils les auraient beaucoup moins bien traités qu’eux : il

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serait diflicile d'imaginer comment ils auraient pu les faire souffrir davantage. J’ai pris les noms de plusieurs vingtaines d’enfants des deux sexes dont la plupart étaient venus à notre école ; mais je n’ai pas pu consoler leurs mères éplorées en leur donnant l’espoir qu’ils reviendraient un jour.

Tous les Béchuanas aiment beaucoup les enfants ; un bambin qui, chancelant sur ses jambes, s’approche d’un cercle d'hommes occupés à manger, est bien sûr de revenir les mains pleines. Cet amour pour l’enfance est dû en grande partie au système patriarcal en vigueur chez ces peuples; chaque enfant est considéré comme accroissant la force de la tribu , et le petit étranger est soigneusement apporté au chef, qui devient son père adoptif ; les garçons, toutefois, sont préférés aux filles. Les parents prennent le nom de leur fils aîné auquel on ajoute ra qui veut dire père , et ma qui signifie mère. Le nôtre s’appelait Robert et mistress Livingstone ne fut plus désignée, après la naissance du cher petit, que sous le nom de Ma-Robert, au lieu de celui de Mary, qui avait toujours été le sien.

J’ai vu plusieurs exemples de grand’mères qui ont allaité leurs petits-enfants. Masina de Kuruman n’avait jamais eu qu’une fille et n’avait plus de lait à l’époque où celle-ci , nommée Sina , avait été sevrée, à l’âge de deux ou trois ans ; Sina fut mariée à dixsept ou dix-huit ans, et, l’année d’après, elle accoucha de deux jumeaux ; sa mère, Masina, qui depuis quinze ans au moins n'avait pas donné à teter, s’empara de l’un de ses petits-fils , lui présenta le sein, et eut immédiatement assez de lait pour se charger toute seule de la nourriture du poupon; elle avait- alors une quarantaine d’années. Une femme du même âge, peut-être un peu plus jeune, car les femmes de cette contrée paraissent vieilles de très-bonne heure, étant seule avec son petit-fils, et l’entendant pleurer, lui donna sa mamelle flétrie, d’où s’échappa bientôt du lait ; parfois il arrive que l’enfant est nourri simultanément par sa mère et par sa grand'mère, ainsi que Ma-Bogosing, la principale femme de Mahuré, m’en a fourni l’exemple. J’ai été si souvent témoin de la production du lait par le seul fait de la succion de l’enfant , que je n'ai pas été surpris d’entendre dire par les Portugais de la côte orientale , qu'un docteur indigène ramenait la sécrétion laiteuse chez la femme en lui appliquant sur la poitrine un cataplasme de larves de frelons , aidé en même temps

des efforts de l’enfant qu’elle nourrit. Dès lors ne serait-il pas possible que cette histoire, racontée dans la Nuée de témoignages, et où il est dit que, pendant les guerres religieuses d'Ecosse, un homme aurait allaité son enfant de son propre lait, ne serait-il pas possible, dis-je, que cette histoire fût rigoureusement exacte? On l’a citée comme un miracle; mais le sentiment d’un père pour l’enfant de celle qu’il aimait, et qu’on vient d’assasiner sous ses yeux, ne peut-il pas se rapprocher du sentiment maternel? L’anatomie ne constate aucune différence entre la poitrine de l'homme et celle de la femme; le phénomène que nous venons de rapporter n’a donc physiquement rien d'impossible. M. de Humboldt cite également l’exemple d'un père qui allaita son enfant ; et, bien que je ne sois pas d’une crédulité naive, les observations que j’ai été à même de faire chez certaines femmes d’Afrique me font croire à l'assertion de cet illustre savant.

Les Boërs savent par expérience qu'il est impossible de conserver des adultes en captivité dans un pays sauvage, où la fuite est trop facile pour qu’on ait le moyen de la prévenir; c'est pour cela qu’ils ne s'emparent que d’enfants assez jeunes pour oublier leurs parents et pour accepter un esclavage perpétuel; j’ai vu souvent dans leurs maisons de véritables bambins qu'ils avaient capturés; autrefois ils niaient le fait; aujourd’hui la déclaration de leur indépendance permet aux Boërs Transvaal de ne plus dissimuler qu’ils font la chasse aux esclaves.

En causant ici avec quelques-uns de mes amis, j’ai appris que Maléké, un ancien chef des Bakouains, qui demeurait autrefois sur le mont Litoubarouba, avait été mordu par un chien enragé et qu’il en était mort; la rage est tellement rare dans ce pays-ci, que le fait m’intéressa vivement; c’est la seule fois que j’aie entendu parler d’hydrophobie dans cette région , encore n’est-il pas certain qu’elle fût bien constatée. Pendant mon séjour à Mabotsa, plusieurs chiens furent affectés d’une maladie qui les faisait vaguer çi et là et courir comme des fous ; mais c’était simplement une affection du cerveau : leur morsure n'eut aucun résultat fâcheux pour les personnes qu’ils attaquèrent, et l’inoculation ne nuisit à aucun animal ; d'après tous les renseignements que j’ai pu recueillir, l’idée reçue que la rage n’existe pas dans la région des tropiques semblerait être exacte.

Les Bakouains ignorent la plupart des maladies ; les poitrinai-

res. les fous, les scrofuleux et les hydrocéphales sont excessivement rares parmi eux ; le cancer et le choléra leur sont totalement inconnus. Il y a vingt ans la rougeole et la petite vérole exercèrent de grands ravages dans leur tribu ; mais depuis lors aucune maladie ne les a frappés, bien que la petite vérole se soit représentée fréquemment sur la côte. Dans quelques endroits les indigènes ont recours au vaccin de la vache qu’ils s'inoculent sur le front ; ailleurs ils emploient la matière de la maladie même ; dans l'un des villages où cette méthode avait été suivie , presque tous les habitants périrent par l’effet de cette opération qui leur donna la petite vérole la plus confluente. D’où connaissent-ils la vaccine et comment l’idée leur en est elle venue? Les Bakouains la pratiquaient bien avant l’époque où ils eurent des relations , même indirectes, avec les missionnaires. Ils préfèrent le vaccin animal toutes les fois qu’ils peuvent s’en procurer.

L’affection dégoûtante qui décime les Indiens de l’Amérique du Nord et qui menace d’emporter tous les habitants des îles de la mer du Sud, guérit d’ elle-même dans l’intérieur de l’Afrique, sans qu'il y ait besoin de s’en occuper; les Bangouaketsés, qui l’apportèrent de la côte occidentale, en furent délivrés aussitôt qu’ils arrivèrent dans leur pays, au sud-est de Kolobeng. Ce mal affreux ne persiste jamais sous aucune forme dans l’intérieur de l’Afrique, chez les indigènes dont la race n’a pas été croisée; il en est autrement pour les individus de sang mêlé ; chez tous les mulâtres que j’ai été appelé à soigner, la virulence des symptômes secondaires a toujours été en proportion de la quantité de sang européen qui coulait dans les veines du malade ; chez les Coronnas et les Griquas, où les deux races se mêlent à peu près également, l’horrible affection produit les mêmes ravages qu’en Europe; elle est également désastreuse pour les métis portugais. J’ai trouvé parmi les Barotsés une maladie qu’ils appellent manassah , et qui ressemble énormément au fœda mutier de l’histoire.

La pierre et la gravelle n’existent pas chez les Bakouains; je n’en ai jamais rencontré un seul cas , bien que les eaux du pays soient tellement chargées de sulfate de chaux que l’intérieur des bouilloires en est bientôt incrusté; quelques naturels, qui me consultèrent pour des indigestions, s’imaginaient que leur estomac était doublé intérieurement d’une couche pareille à celle de leur marmite. Cette immunité des noirs à l’égard des calculs de

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EXPLOITIONS

la vessie existe même chez ceux des États-Unis, où il est très-rare que les plus célèbres lithotriteurs aient eu l’occasion d’opérer un nègre.

Les maladies les plus communes chez les Béchuanas sont la pneumonie, qui résulte des changements subits de température; les inflammations de la plèvre, des entrailles , de l’estomac ; les rhumatismes , les affections du cœur : mais toutes ces maladies deviennent de plus en plus rares depuis que les naturels adoptent les vêtements européens. La coqueluche, les différentes formes d'indigestion et d’ophthalmie sont fréquentes, et chaque année, la période qui précède la saison des pluies est marquée par une épidémie : quelquefois c’est une ophthalmie générale qui ressemble beaucoup à celle des Égyptiens ; l’année suivante ce sera une diarrhée que rien ne pourra guérir et qui disparaîtra comme par enchantement aux premières gouttes de pluie. Une fois la période épidémique fut signalée par une espèce de pneumonie dont le symptôme particulier était une vive douleur dans la septième apophyse cervicale; il y eut un grand nombre de personnes qui en moururent, après avoir été pendant plusieurs heures, et même pendant plusieurs jours, dans un état de prostration absolue ; comme l’inspection des morts est interdite chez les Béchuanas, et que l’endroit de leur sépulture est soigneusement caché , il me fut impossible d’étudier cette curieuse affection comme je l’aurais désiré. Il arrive souvent aux Bakouains d’enterrer les morts dans la hutte où ils , expirèrent , de peur que les sorciers, qu’ils appellent baloï, ne viennent déterrer les cadavres afin d’en prendre certaines parties dont ils font usage pour opérer leurs maléfices. A peine a-t-il rendu le dernier soupir que le défunt est emporté précipitamment et qu’on se hôte de le mettre en terre ; on va même souvent jusqu’à le fourrer dans le trou d’un fourmilier pour s’éviter de creuser une fosse. A deux reprises différentes, j’ai vu ces funérailles précipitées, suivies, au grand effroi des parents, du retour des prétendus morts, qui s’étaient réveillés dans leur tombe d’un évanouissement prolongé.

Dans les cas d’ophthalmie , les docteurs indigènes appliquent des ventouses sur les tempes, et dirigent sur les yeux la fumée piquante de certaines racines, que le patient respire en même temps à plein nez. La solution de nitrate d’argent (deux ou trois grains pour une once d’eau de pluie), dont nous nous servions pour les

malades qui s’adressaient à nous, l’emporta tellement, comme efficacité, sur la médication des indigènes, que notre maison était assaillie chaque matin par les malades qui venaient réclamer quelques gouttes de notre collyre. Lorsqu’on en verse plusieurs gouttes dans les yeux au début de la maladie, on empêche l’ophthalmie de devenir grave ; les voyageurs y trouveront un moyen précieux d’échapper à cette affection.

Les docteurs indigènes emploient , pour pratiquer leurs ventouses, une corne de chèvre ou d’antilope dont l'extrémité supérieure est percée d’un trou ; un petit morceau de cire est fixé à l’extrémité de la corne, et la cire est trouée; quand, en aspirant l’air, on a fait le vide dans l’intérieur de la corne, on mâche la cire avec les dents pour en fermer l’ouverture, et le sang monte dans la corne que l’on a. placée sur la partie scarifiée. Les bords de la corne, que l’on applique sur la peau, sont mouillés préalablement et la ventouse est bien mise; le docteur, après avoir séparé la fibrine du sang, la montre à l’assistance pour lui prouver qu’il a extrait de la veine le principe de la maladie et que la guérison ne peut manquer d’arriver ; cette démonstration de visu est toujours vivement appréciée.

Ces docteurs indigènes ne manquent pas d’un certain fonds de connaissances qui résultent d’une longue pratique et d'une observation attentive ; ils se succèdent généralement de père en fils ; le médecin qui ne peut pas prouver que l’art médical était exercé avant lui dans sa famille, est considéré comme charlatan. Je suis toujours resté en fort bons termes avec les praticiens réguliers en m’abstenant de paraître douter de leur science lorsque nous nous trouvions en face de leurs malades; ils recevaient avec empressement toutes les observations que je leur faisais plus tard ; ils substituaient même de bon cœur un traitement plus rationnel à celui qu’ils avaient toujours employé, pourvu que personne ne fût présent à la conversation. Nos médicaments avaient un succès merveilleux, et j’ai toujours trouvé dans mes connaissances médicales un excellent moyen pour convaincre les naturels que je leur portais un intérêt sincère ; nous ne pouvons pas, du reste, les accuser d’ingratitude, et nous nous rappellerons jusqu’à notre dernière heure la bonté des Bakouains.

7 Les docteurs africains sont beaucoup moins habiles en chirurgie qu’en médecine; aucun d’eux n’a jamais essayé d'extirper une

tumeur, si ce n’est par l’application d’un médicament externe. Celles que l'on rencontre le plus souvent dans le pays sont d’une nature fibro-adipeuse ; et comme chez tous les indigènes le vis medicalrix naluræ a une activité remarquable, j’ai enlevé un très-grand nombre de ces tumeurs sans qu’il en soit résulté le plus léger inconvénient. Citons un exemple du peu d’habileté des chirurgiens du pays : Un homme avait sur la nuque une tumeur grosse comme la tête d’un enfant, et qui l'empêchait de se redresser; il alla trouver son chef, dont il réclama les secours. Celui-ci fit venir pour le soigner un médecin fameux de la côte orientale, qui essaya de dissoudre la tumeur en brûlant dessus de petits morceaux déracinés médicinales. La tumeur persista, je l’enlevai quelque temps après, et l’opéré marcha depuis cette époque la tête beaucoup plus haute qu’il n’était nécessaire. Hommes et femmes se soumettent aox opérations sans la moindre résistance et ne poussent jamais de ces cris perçants qui, avant la découverte du chloroforme, faisaient défaillir les étudiants novices. Les femmes elles-mêmes se font un point d'honneur de supporter la douleur physique; une mère dont la petite fille a dans le pied une épine qu’il faudra lui enlever, ne manquera pas de lui dire : « Allons Ma, tu es une femme, et une femme ne doit pas crier. » Les hommes ne pleurent jamais. Un jour que dans le Kalahari nous passions auprès d’une citerne profonde, nous vîmes un vieillard dont le petit garçon était tombé dans l’eau en jouant sur le bord, et s’y était noyé; lorsque tout espoir de le sauver fut perdu, le chagrin du vieillard éclata dans un sanglot déchirant; c’était le cri involontaire d’un cœur désespéré, et c’est la seule fois que j’aie vu, dans' ce pays-ci, un homme verser des larmes.

La science médicale, chez les Bakouains, ne s’occupe pas des accouchements ; urç docteur auprès d’une femme en couches leur paraissait tout aussi déplacé qu’une jeune fille le serait chez nous dans une salle de dissection ; néanmoins des accidents assez graves s'étant présentés à propos d’une couche double, et tous les onguents des docteurs de la ville n’ayant pu produire l’effet que la pratique anglaise obtint en une seconde, le préjugé s’évanouit immédiatement. Je ne devins pas l'accoucheur ordinaire des Bakouaincs ; mais je ne manquai pas d'offrir mes services toutes les fois qu’ils étaient nécessaires, et j’eus la satisfaction de concourir

souvent à l’heureuse délivrance de ces pauvres femmes et de les soulager au moment de cette rude épreuve. La plupart du temps ces pauvres créatures sont placées dans une cabane destinée à les recevoir et où on les abandonne à elles-mêmes, sans leur donner le moindre secours ; il en résulte un nombre considérable de hernies ombilicales. Toutefois elles soufTrent moins après leurs couches que dans les pays civilisés ; peut-être cela vient-il de ce que la chose est considérée non pas comme une maladie, mais comme une simple opération de la nature, qui n’exige d’autres soins que beaucoup d'air, et une nourriture succulente. En pareille occasion le mari est obligé de tuer un bœuf pour sa femme, ■* ou tout au moins une chèvre ou un mouton, s'il ne peut pas faire davantage.

Bien que je ne puisse pas me vanter d’être un médecin de grand mérite, mes connaissances médicales m’avaient fait une réputation qui ne tarda pas à se répandre. Une femme, atteinte d’une affection qui avait déjoué les efforts de tous les docteurs de sa tribu, franchit une distance d’environ cent milles pour venir me consulter ; non-seulement sa guérison fut complète; mais elle accoucha d'un fils, un an après qu'elle fut retournée dans son pays; elle n’avait jamais eu d’enfant, bien qu’elle fût mariée depuis déjà plusieurs années, et c'était de la part de son inari un grand sujet de reproche ; dans sa joie, elle m’envoya un présent d’une certaine importance, et proclama partout que je possédais un remède contre la stérilité. Je fus dès lors assailli par toutes les femmes et par tous les maris qui n’avaient pas d'enfants. Il y en eut qui firent deux cents milles pour venir acheter la drogue précieuse qu'ils supposaient en ma possession. J’essayai vainement de leur faire comprendre que j’avais guéri l’autre femme d’une maladie fort simple qui s’opposait à ce qu’elle devint mère; mais que ce n'était pas mon traitement qui lui en avait donné la faculté. Plus je disais que je n’avais pas de médicaments pour cet usage, et plus leurs offres s’élevaient ; ils auraient tout donné pour avoir de la drogue à enfant. Cela me déchirait le cœur d’entendre les supplications ardentes et de voir les yeux pleins de larmes de ces malheureuses :

« Je vieillis, me disaient-elles ; vous voyez des cheveux blancs mêlés à mes cheveux noirs, et je n’ai pas un seul enfant. Vous savez que les maris béchuanas renvoient leurs vieilles femmes quand elles ne sont pas mères; et que deviendrai-je, alors? Je

n’aurai personne pour aller me chercher de l’eau si je viens à être malade.... » etc., etc.

Tout le pays limitrophe du désert, depuis Kuruman jusqu’à Litoubarouba, ou Kolobeng, ainsi que toute la région qui s’étend au nord du lac Ngami, est d’une salubrité remarquable; non-seulement les naturels, mais les Européens dont la constitution a été affaiblie par le climat des Indes, y retrouvent des forces et y réparent leur santé. Celle des missionnaires y a toujours été bonne, et leur vie s’y prolonge malgré les fatigues de leur profession. On a vu des malades, qui sur la côte passaient pour être poitrinaires, s’y rétablir complètement par la seule influence du climat; il faut bien se tigurer que la température des côtes, dont nous recevons en Angleterre des rapports si favorables quantàla santé des troupes, ne vaut pas, pour les individus attaqués de la poitrine, le climat des régions qui sont éloignées de la mer. Je n’ai jamais été témoin du bénéfice que les personnes d’uneconstitution délabrée retiraient de leur séjour dans l’intérieur de l'Afrique, sans désirer que les effets de ce climat fortifiant fussent plus connus en Angleterre. Pas un des voyageurs qui ont parcouru cette région ne se rappelle sans plaisir la vie saine et libre d'une excursion en chariot dans ces contrées sauvages.

La viande est un aliment nécessaire dans ce pays-ci, môme en assez grande quantité. Nous en mangions tous les jours autant qu’en Angleterre, sans en éprouver la moindre indisposition du côté du foie, comme il arrive en pareil cas dans les autres pays chauds ; un régime végétal cause ici des aigreurs et nuit à l’estomac.

M. Oswell prétend que le climat de cette partie de l’Afrique est supérieur à celui du Pérou ; malheureusement je n’avais pas les instruments nécessaires pour fournir à cet égard des données positives ; mais je n’hésiterais pas, n’était la dépense d’un pareil voyage, à recommander les frontières du Ralahari aux individus attaqués de la poitrine ; ce sont les antipodes de notre température froide et humide ; il ne tombe pas une goutte de pluie pendant tout l’hiver, qui dure depuis le commencement de mai jusqu’à la fin du mois d'août; jamais le froid et l'humidité ne se combinent dans cette région. Quelle que soit la chaleur du jour à Kolobeng, et le thermomètre s’est élevé parfois, au moment où il allait pleuvoir, à 96° degrés ( 35° centigrades %) dans l’endroit le plus frais

de notre maison, jamais on ne respire ces vapeurs débilitantes si communes dans les Indes et même sur les côtes d’Afrique. Les soirées sont délicieuses, et la nuit la plus fraîche succède au jour le plus brûlant. L’excessive chaleur n’y est jamais étouffante, et la grande évaporation qui succède à une averse fait que la saison des pluies est le moment le plus agréable de l’année pour les voyages. Rien ne surpasse la douceur balsamique des matinées et des soirées dans n’importe quelle saison. Vous ne désirez ni plus de fraîcheur, ni plus de chaleur dans l’air; vous pouvez rester à votre porte jusqu'à minuit sans redouter même un rhume; vous pouvez coucher dehors, regarder la lune jusqu’au moment où vous vous endormez , sans que vos yeux s’affaiblissent ; et la plupart du temps c’est à peine s’il y a quelques gouttes de rosée.

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