‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 30 sur 130 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Départ du pays des Bakouains. — Grosses fourmis noires. — Tortues terrestres. — Maladies des animaux sauvages. — Habitudes des vieux lions. — Couardise du lion. — Note du major Vardon. — Buffles et lions.

— Souris. — Serpents. — Variétés venimeuses et inoflensives. — Fascination. — Idées de Sékomi sur l’honnêteté. — Cérémonie du séchou pour les garçons. — La boyalé pour les jeunes filles. — Montagnes Bamangouatos. — Passage de la licorne. — Rareté de l’eau. — Conduite honorable de gentlemen anglais. — Aventures de chasse de Gordon Camming. — Avis aux jeunes sportsmen. — Bushwomcn tirant de l’eau.

— Autruche. — Ses habitudes. — Sa piste. — Ses œufs. — Sa nourriture.

Après être restés cinq jours avec les malheureux Bakouains et avoir jugé des effets désastreux de la guerre dont on ne peut se faire une idée quand on ne les a pas vus , nous partîmes de Litoubarouba le 15 janvier 1853. Une bande de chiens, beaucoup plus gras que pas un des habitants, avaient établi leur domicile au bord de la rivière; personne ne voulait les reconnaître; ils étaient restés à Kolobeng longtemps après que tout le monde en avait été parti; évidemment ils avaient festoyé de la chair des morts, et c’est de là qu'était venu le dégoût qu’ils inspiraient.

En suivant l’ancien lit de rivière qui forme le chemin de Khopong à Boatlanama , je trouvai une espèce de cactus ; c'était la troisième que je rencontrais dans le pays, à savoir ; l'une à fleurs d’un rouge éclatant, que j’avais vue dans la colonie ; la seconde à fleurs grenat, que j'avais trouvée au bord du lac , et cette dernière, qui n’était pas fleurie. Cette plante est si peu commune dans cette région, que les Bakouains éprouvent une grande difficulté à la reconnaître , et s’imaginent qu'elle a le pouvoir de changer de localité.

Le 21 janvier nous arrivâmes aux puits de Boatlanama, qui, pour la première fois, étaient à sec. Le cours d’eau de Lopépé, que j’ai vu, il y a quelques années, s'échapper d’un large étang couvert

de roseaux, était également desséché. L’eau chaude et saline de la source de Sérinané, qui se trouve à l’est de Lopépé, n’étant pas potable, nous nous dirigeâmes vers Mashüé, dont l’eau est délicieuse. Une grosse fourmi noire d’environ un pouce de longueur (25 millim.), et qu'on appelle léshonya , répand dans cette contrée une odeur pénétrante et désagréable que l’on respire fréquemment; cette odeur provient d'un fluide que cette fourmi répand à la façon de la mouffette , lorsqu’elle est alarmée, et qui doit être aussi volatil que l’éther, car en irritant l’insecte avec une baguette de six pieds, on en est immédiatement affecté.

Il nous arrivait de temps à autre de trouver des tortues; c’était, avec leurs œufs , un mets fort agréable. Elles venaient de trèsloin à la fontaine Sérinané, chercher le sel qui leur est nécessaire; quand elles ne peuvent pas s’en procurer, elles avalent les cendres de bois qu’elles rencontrent. On est surpris du nombre de ces chélidiens qui devraient devenir de plus en plus rares et qui ne semblent pas diminuer; pourtant ils n'échappent jamais à celui qui les voit : on prend les jeunes pour leur écaille, dont les naturels font des boites que les femmes remplissent de racines odorantes, et qu’elles se suspendent autour du corps ; les adultes sont recherchés comme aliment , et leur carapace est employée en guise de vase. Ce n’est pas à leur vitesse, encore moins à leur intelligence, que ces tortues doivent leur conservation ; mais la couleur jaune et le brun sombre de leur écaille se confondent avec l’herbe et les buissons qui les environnent, et empêchent souvent qu’on ne les distingue. Bien qu’elles essayent parfois d’échapper à l’homme en s’enfuyant, leur véritable défense est dans la couverture osseuse qui les abrite, et que la dent d’une hyène ne peut pas entamer. Au moment de la ponte, cette tortue s’enfonce dans le sol en accumulant de la terre autour d’elle jusqu’à ce que l'on ne voie plus que la partie la plus élevée de son dos ; lorsqu’elle a pondu, elle recouvre ses œufs , qu’elle abandonne à la nature ; les petits éclosent à l’époque où la pluie tombe et où l’herbe nouvelle apparaît, et, pourvus d’une écaille molle qui durcira plus tard, ils commencent leur carrière sans l’assistance de leurs parents; ils mangent de l’herbe tendre, une certaine plante nommée thotona, et se rendent fréquemment dans les endroits où il y a des cendres et des nitrates , par amour pour les sels que contiennent ces substances.

D’après ce que m’ont dit les Bakalaharis et les Bushmen, les animaux sauvages sont sujets à une foule de maladies. J’ai vu le gnou , appelé aussi kokong , le kama ou hartebeest (bubale), le tsessébé, le kukama et la girafe, tellement galeux, qu'ils n’en étaient pas mangeables , même pour les naturels. J’ai parlé ailleurs de la pneumonie qui tue les chevaux et les tolos ou koudous. On rencontre souvent des zèbres morts, qui ont de l’écume aux narines, ainsi qu’il arrive dans la maladie des chevaux ; le charbon , appelé par les indigènes kuatsi ou sélonda, et qui se produit également chez ceux qui ont mangé de la chair de ces zèbres, est une nouvelle preuve de l’identité du mal chez les deux espèces de la race chevaline. J’ai trouvé une fois, auprès de la fontaine Otsé, un buffle qu’une ophthalmie avait rendu aveugle. On voit souvent des vers sur la conjonctive du rhinocéros; ce n’est pas là, néanmoins, ce qui lui trouble la vue au point de lui faire prendre un arbre pour le chasseur qui l’attaque. Il est probable que cela tient à la corne qu’il porte sur le nez et qui se trouve placée précisément dans la direction delà ligne visuelle; car la variété nommée kuabaoba, dont la corne droite s’abaisse de manière à ne pas gêner la vision, a l’œil beaucoup plus juste et montre beaucoup plus de discernement.

Tous les animaux sauvages sont, en outre, sujets aux vers intestinaux. J’ai trouvé, chez le rhinocéros, des paquets de vers semblables à de gros fil, en même temps que de très-courts, qui étaient beaucoup plus volumineux. Il est rare que le zèbre et l’éléphant n’en aient pas ; on voit souvent un ver filiforme sous le péritoine de ces animaux; des larves courtes et rouges, qui produisent des picotements quand on les pose sur la main, entourent chez l’éléphant l’orifice de la trachée; d'autres larves se trouvent dans les sinus frontaux des antilopes, et l’on rencontre dans l’estomac des léchés certains vers plats qui ont des yeux noirs et qui ressemblent à des sangsues. En outre, la perte de leurs dents réduit parfois le zèbre, l’élan, le kukama et la girafe à l’état de squelette , aussi bien que la maladie.

Les carnassiers n’évitent pas les affections qui atteignent les herbivores.

Quand un lion est trop vieux pour s’emparer du gibier qu’il chasse , il en vient fréquemment à tuer les chèvres dans les villages mêmes ; si alors une femme ou un enfant sort le soir, il en

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fait également sa proie ; et comme désormais il n’a plus d’autre moyen de subsistance, il continue à se nourrir de cette manière.

C’est là ce qui a fait dire que, quand un lion a goûté de la chair humaine, il la préfère à toute autre. Les lions qui attaquent l’homme sont toujours de vieux lions; quand l’un d’eux surmonte la crainte que l’homme lui inspire, au point de s’approcher d’un village et de s’emparer des chèvres, les habitants ne manquent pas de dire « que ses dents sont usées , qu'il tuera bientôt quelqu’un, » et, sentant la nécessité de se défendre, ils léchassent immédiatement.

Lorsque le lion vit dans un pays complètement inhabité, ou qu’il éprouve, comme en certains endroits, une crainte salutaire des Bushmen et des Dakalaharis , il se met , aussitôt qu’il est malade ou que la vieillesse lui arrive , à chasser des souris et d’autres petits rongeurs, parfois même à manger de l’herbe, ce qu’il ne fait peut-être qu’avec l’intention de se purger, ainsi qu’on l’observe chez les chiens. Toujours est-il que les indigènes, remarquant alors dans sa fiente des matières végétales non digérées , suivent sa trace avec la certitude de le trouver sous un arbre, où il lui est presque impossible de se mouvoir, et où ils le tuent sans la moindre difficulté.

Quant à la crainte que l’homme inspire aux carnivores, rien ne prouve mieux sa puissance que ce fait bien avéré : on sait que des lionnes, se trouvant aux environs de certaines villes, d'où l’usage des armes à feu avait subitement éloigné les animaux dont elles font leur proie ordinaire , assouvirent leur faim violente en dévorant leurs lionceaux. On a vu des chiennes en venir également à cette action dénaturée, poussées qu’elles étaient à cette extrémité par le besoin de nourriture animale, besoin impérieux que les indigènes éprouvent ainsi que les carnivores.

Il faut cependant ajouter que , si les effluves que l’homme répand sur ses pas suffisent, en général , pour déterminer les lions à fuir les endroits habités, il y a , néanmoins , des exceptions à cette règle. Tandis que je m’occupais de transférer notre demeure à Kolobeng, il en vint un si grand nombre à Chonuané autour de nos maisons à demi désertes , que les naturels qui restaient avec mistress Livingstone n'auraient pas osé sortir de chez eux, pour rien au monde, une fois la nuit arrivée.

Lorsque vous rencontrez un lion en plein jour, circonstance assez fréquente dans ces parages, si, échappant à des idées préconçues, vous ne croyez pas avoir sous les yeux quelque chose de très-majestueux, vous voyez tout simplement un animal un peu plus fort que le plus gros dogue que vous ayez jamais vu, et dont les traits se rapprochent beaucoup de ceux que présente la race canine; la face du lion ne ressemble guère à celle que la gravure nous offre ordinairement; le nez se prolonge comme le museau d’un chien 1 et a fort peu de rapport avec celui dont les peintres conservent la tradition. Ces messieurs expriment en général l’idée qu’ils se font de la majesté féline en donnant aux lions qu'ils nous représentent la figure d’une vieille femme coiffée d'un bonnet de nuit ; il leur serait pourtant facile de se renseigner d'une manière plus exacte en allant étudier la nature dans les jardins zoologiques.

En plein jour, le lion s’arrête une ou deux secondes pour regarder la personne qui le rencontre ; il tourne ensuite lentement autour d’elle , s'éloigne de quelques pas , toujours avec lenteur et en regardant derrière lui par-dessus son épaule ; puis il commence à trotter, et s’enfuit en bondissant comme un lévrier, aussitôt qu’il suppose qu’on ne peut plus l'apercevoir. A la clarté du soleil , on ne court pas le moindre danger d’être attaqué par un lion qu'on laisse tranquille, et pas même la nuit quand il fait clair de lune , à moins que ce ne soit à l’époque où ces animaux sont possédés de l’amour de leur progéniture, sentiment qui leur fait braver toute espèce de danger. Si alors un homme vient à passer et que le vent souffle de manière à les en avertir, le lion et la lionne se précipitent sur lui à la façon d’une chienne lorsque celle-ci a des petits. Néanmoins ce fait est rare, j’en ai connu seulement deux ou trois exemples , ce qui prouve qu’il n’est pas très-commun ; et la sécurité que nous éprouvions la nuit même , lorsqu’il y avait de la lune , était si grande, que nous attachions rarement nos bœufs, qui couchaient en liberté près des wagons; tandis que par les nuits sombres et pluvieuses , s’il se trouvait un lion dans le voisinage , on pouvait être certain qu’il chercherait à dévorer l’un d’eux.

1. Le lion à museau de chien, plus petit quo les autres, est spécial à l’Afrique du Sud; on croit qu’il existait autrefois en Chine, mais on ne saurait en faire le type de l’espèce léonine. (.Vote du traducteur.)

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Le lion s'approche toujours d’un pas furtif, excepté lorsqu’il a été blessé; la vue d'un piège ne suffit même point, dans ce dernier cas, à l’empêcher de bondir une dernière fois. La prudence qu’en général la vue d’une trappe suggère au lion, caractérise, à ce qu’il parait, tous les individus de la race féline. Dans l’Inde, si la chèvre que l’on attache à un piquet , afin de servir d’amorce au tigre, est placée en rase campagne, celui-ci, d’un coup de griffe, s’empare si rapidement de sa proie, que le chasseur qui est à l’affût n’a pas le temps de le viser ; pour remédier à cela , on creuse une fosse au fond de laquelle la chèvre est attachée , et l’on met une petite pierre dans l’oreille de la pauvre bête pour la faire crier toute la nuit; le tigre ne manque pas d’arriver, mais lorsqu’il aperçoit le piège , il en fait plusieurs fois le tour, et permet ainsi au chasseur de le tirer à coup sûr.

Lorsqu’un lion affamé est à l’affût , s’il voit un animal quelconque, il ne l’attend pas et le traque immédiatement. Une fois il arriva qu’un homme se traînait dans l’herbe en rampant vers un rhinocéros , il jeta un regard en arrière et se vit avec horreur poursuivi par un lion ; il ne dut son salut qu’à un arbre sur lequel il monta. A Lopépé, une lionne s'élança d’un bond à la cuisse du cheval de M. Oswell ; le cheval bondit à son tour en fuyant de toutes ses forces ; le cavalier , saisi dans sa course par une de ces plantes épineuses, appelées vulgairement Attends-un-peu, fut jeté par terre où il resta sans connaissance, et fut sauvé par ses chiens. Un autre Anglais, M. Codrington , fut surpris de la même manière, bien qu’il ne chassât pas dans le moment où il fut attaqué ; mais il se retourna et l’animal fut tué à bout portant. Une fois, un de ses chevaux s’était échappé et fut arrêté par le tronc brisé d'un arbre où sa bride s’emmêla; on le retrouva quarante-huit heures après, toujours au même endroit. Autour de lui, sur un espace d’une assez grande étendue, on remarquait l’empreinte de nombreux pas de lions ; ceux-ci, évidemment, n’avaient point osé l’attaquer, dans la crainte qu'il ne fût là pour les attirer dans un piège. Deux lions s’avancèrent une nuit jusqu’à trois pas d'un mouton lié à un arbre et de plusieurs bœufs attachés à un chariot; ils poussèrent des rugissements affreux, mais ils n’osèrent pas toucher à cette proie, dont ils croyaient avoir à se défier.

A Mashué, dans une autre circonstance, l’un de nous dor-

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mait profondément derrière un buisson entre deux indigènes ; accablés de fatigue , ceux-ci avaient oublié d'entretenir le feu qui était à leurs pieds; un lion s'approcha du brasier presque éteint et se mit à rugir, mais il ne sauta point sur l’un des hommes qui se trouvaient à quelques pas de lui ; un bœuf, attaché aux broussailles, fut la seule chose qui empêcha le lion d’obéir à son instinct et de se jeter sur sa proie. Il se retira sur un monticule, situé environ à trois cents mètres, où il continua de rugir et de gronder jusqu’au moment où le lendemain matin, au point du jour, la petite bande s’éloigna.

Rien de ce que j’ai été à môme d’apprendre sur le lion, ne m’engagerait à lui reconnaître la férocité ou la grandeur de caractère qui lui sont attribuées. Il n'a pas la noblesse du chien de Terre-Neuve ou de celui du mont Saint-Bernard. On ne peut nier, il est vrai, sa force prodigieuse ; la masse énorme de muscles qui entourent ses mâchoires, ses épaules, ses avant-bras, expliquent suffisamment son effroyable puissance ; toutefois elle paraît être inférieure à celle du tigre indien. Le lion n’emporte pas le bœuf qu’il a tué, il le traîne sur la terre, du moins c’est ce que j’ai toujours vu. Il lui arrive en certaines circonstances de sauter sur la croupe d’un cheval ; mais personne ne l’a jamais trouvé sur le garrot d’une girafe ; il ne monte pas même sur la croupe de l’élan, qu’il fait tomber en le déchirant de ses griffes. M. Oswell et M. Vardon virent une fois trois lions s’efforcer d'abattre un buffle qui leur opposa une longue résistance, bien que celui-ci eût déjà été frappé d’une balle qui l’avait blessé mortellement. Citons les lignes où M. Vardon raconte ce curieux épisode :

« 15 septembre 1846. Oswell et moi, nous longions cette aprèsmidi les rives du Limpopo , lorsqu’un waterbock 1 partit en face de nous ; je descendis de cheval pour le suivre à travers les jongles. Trois buffles se levèrent à mon approche et s’arrêtèrent après avoir fait quelques pas ; celui qui était le plus près de moi se retourna pour me regarder; je lui envoyai dans l’épaule une balle de deux onces, et les trois buffles s’enfuirent. Nous les suivîmes aussitôt que j’eus rechargé mon fusil ; au moment où nous aperçûmes de nouveau le buffle que j’avais blessé , gagnant sur lui du terrain à chaque pas, trois lion? bondirent et attaquèrent

) . Ægoceros aLlipsiprimus.

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