I. Long fusil rayé intérieurement comme une carabine
des lions ; le chacal vient rôder en reniflant autour de la curée ; mais son audace est parfois châtiée d’un coup de griffe qui tue immédiatement.
Aussitôt qu’il est repu, le lion s’endort, et il est, dans ce caslà, bien facile de l’expédier. La chasse au lion, avec des chiens, est d’ailleurs fort peu dangereuse, comparativement à celle du tigre de l’Inde ; car dans cette circonstance le lion est lancé par la meute qui, le réduisant aux abois, donne au chasseur le temps nécessaire pour le viser avec calme et pour le tirer à loisir.
11 faut s’attendre à trouver les lions en grand nombre dans tous les endroits où le gibier est abondant ; ils ne se réunissent jamais en troupeau, mais par bandes de six ou huit individus, probablement une famille qui se rassemble à l’occasion pour aller chercher pâture1. On est toutefois beaucoup plus en danger d’être écrasé dans les rues de Londres, qu’en Afrique d’être dévoré par les lions, à moins qu’on ne se mette à les chasser; rien en vérité de ce que j’ai vu ou de ce que j’ai entendu' raconter à leur égard, ne saurait faire obstacle aux desseins d’un homme courageux et l’arrêter dans sa course.
La même idée qui a poussé les peintres modernes à représenter le lion sous des traits de fantaisie, a conduit les sentimentalistes à regarder son rugissement comme le plus terrible de tous les pris de la terre. Nous avons entendu ce » rugissement majestueux du roi des animaux ; » cette voii est bien faite, en effet, pour inspirer la crainte lorsqu’elle se mêle au bruit effroyable du tonnerre de cette contrée , quand la nuit est si noire qu’après chaque éclair aussi brillant que rapide, vous êtes comme frappé d’une cécité complète , alors que la pluie tombe avec une telle violence que votre feu s’éteint et vous laisse sans protection,
1. ■ En hiver, écrit Adolphe Dclegorgue qui chassa longtemps dans l’Afrique australe, en hiver, pendant le jour, on voit fréquemment des bandes de lions qui se réunissent pour cerner et pour rabattre le gibier vers les gorges, les passages boisés d’un accès difficile, où sont postés quelques-uns de leurs acolytes; ce sont des battues faites en règle, mais sans bruit, où les émanations des lions suffisent pour contraindre au départ les herbivores A qu; elles arrivent. Une fois, à deux reprises, à quelques minutes d'intervalle, nous sommes tombés au centre d’une ligne de ces traqueurs, ils étaient vingt d'abord, trente ensuite ; un rhinocéros paraissait être surtout l’objet de leur convoitise. » Cette manoeuvre, qui se rapproche des hahitudes de la race canine, prouve à la fois l’énorme quantité de gibier qui existe dans ces parages et la faiblesse relative du lion à museau de chien.
(Sote du traducteur.)
n’ayant pas même celle d’un arbre ou de votre- fusil, qui, tout mouillé, peut rater au premier coup. Mais lorsque vous êtes dans un chariot ou dans une bonne maison, la chose est différente, et vous écoutez le rugissement du lion sans respect ni terreur.
Le cri de l'autruche est tout aussi retentissant et n’a jamais effrayé l’homme. Cette assertion que j’ai émise il y a quelques années ayant été révoquée en doute, je me suis depuis lors soigneusement enquis de l’opinion des Européens qui ont entendu l'un et l’autre ; je leur ai demandé s’ils pouvaient découvrir la moindre différence entre le rugissement d’un lion et celui d’une autruche. Ils m’ont fous répondu qu’ils n’en trouvaient aucune, à quelque distance que l’animal fût placé1. Les indigènes affirment toutefois qu’ils reconnaissent au commencement des deux cris quelque chose qui les distingue.
Nous admettons, il est vrai, qu’il y a une énorme différence entre le fredonmment d’un lion 'rassasié et le grognement significatif de celui qui est à jeun. La voix du lion est en général plus profonde que celle de l’autruche; mais je n’ai pu jusqu’à présent la distinguer avec certitude que parce qu’elle se fait entendre pendant la nuit, et celle de l’autruche pendant le jour.
Le lion d’Afrique est d’une couleur tannée comme celle de quelques mâtins ; la crinière est grande et fait naître l’idée d’une force énorme; chez quelques-uns elle est noire à l’extrémité des poils, d’où il résulte qu’on les appelle à crinière noire, bien que dans son ensemble cette crinière soit jaune comme le reste du corps.
Al’époque de la découverte du lac Ngami, MM. Osvell et Wilson tuèrent un spécimen de chacune des deux variétés ; l’un était un vieux lion dont les dents n’étaient plus que des chicots, et dont les griffes étaient complètement émoussées ; l’autre, dans toute la plénitude de sa force, avait les dents blanches et acérées ; mais tous les deux étaient dépourvus de crinière.
Sur les bords du lac Ngami et dans toute la contrée qui l’environne, les lions donnent moins de voix que dans la partie qui est plus au sud ; c’est à peine si nous en avons entendu rugir pendant le séjour que nous y avons fait.
1. * Le cri de l’autruche ressemble tellement h la voix du lion, dit M. Anderson, dans le récit de son voyage au lac Ngami, qu'il arrive parfois aux naturels de s’y tromper eux-mèmes. ■> (.Vote du traducteur.)
EXPLOITATIONS
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L’homme n’est pas le seul être que le lion ait à redouter et qui l’empêche de se multiplier outre mesure ; rarement, il est vrai, le lion attaque un animal parvenu au terme de sa croissance; mais il lui arrive souvent, lorsqu’il s’empare du petit d’un buffle, de voir la mère fondre sur lui, d’être enlevé par les cornes de la bête furieuse et de retomber mort sur le coup. Nous en avons trouvé plusieurs qui avaient péri de la sorte. Il est douteux qu’un lion seul attaque jamais un buffle adulte; le nombre et la force des rugissements qui se font entendre lorsque la nuit un buffle est tué, semblent annoncer qu’il y a plus d’un lion qui prend part à l’assaut.
Dans la plaine qui est au sud du gué de Sébitouané, nous avons vu un troupeau de buffles se défendre contre un certain nombre de lions, en présentant les cornes à l’ennemi ; les mâles étaient en avant , les femelles et les jeunes placés à l’arrière-garde. Il suffit h un taureau de cette espèce de lancer une fois en l’air le plus vigoureux des lions pour le tuer sur le coup. On m’a rapporté que, dans une certaine partie des Indes, les buffles domestiques eux-mêmes avaient conscience de leur supériorité sur quelques animaux sauvages, et qu’on les avait vus poursuivre un tigre en mugissant de manière à indiquer le plaisir qu’ils prenaient à cette chasse.
Les lions ne s’approchent jamais des éléphants, si ce n’est des jeunes, qu’ils déchirent quelquefois.
Toute créature vivante, excepté l’homme, se retire devant le noble éléphant; et pourtant ce serait encore une proie plus facile que le rhinocéros, dont la simple vue suffit pour mettre le lion en fuite.
Il existe, dans les environs de Mashoué, une si grande quantité de souris de différentes espèces, que l’on enfonce à chaque pas dans leurs terriers. Une variété de ces rongeurs forme de petites meules de foin d’environ deux pieds de haut sur deux de large; on a vu pareille chose dans les régions où, en hiver, le sol est couvert de neige, et cela se comprend ; mais il est difficile d’en deviner la raison sous le climat africain '.
1. L’Eüryotis unisulcatus (F. Cuvier), le Mus pumelio (Spar), et le Mus lehocla (Smith), possèdent tous les trois cette habitude à un degré* plus ou moins grand. Lorsque la femelle de l'Euryotis est menacée de quelque danger, elle se sauve en emportant ses souriceaux, qui se cramponnent à la partie postérieure de son corps.
FEMELLE DE BUFFLE DEFENDANT SON \EAl’ CONTRE IN LION.
Les serpents faisant leur proie des souris, on en trouve nécessairement dans tous les endroits où ces dernières pullulent; d’où il résulte qu’un chat est un préservatif contre ces reptiles dangereux; malgré cela on en rencontre de temps en temps chez soi; mais les serpents, même des espèces les plus venimeuses, ne mordent que quand on les effraye, lorsqu’on marche sur eux ou qu’ils sont accouplés. 11 m’est arrivé d’en voir plusieurs qui étaient enroulés les uns avec les autres de la manière qui jadis a été décrite par les Druides. Lorsqu’on est dans le pays, on n’éprouve pas à leur égard ce dégoût et cet effroi qu’ils inspirent à celui qui , installé dans un bon fauteuil en Angleterre ou ailleurs, les rencontre dans son livre; toutefois j'éprouve une répugnance instinctive pour ces êtres rampants. J’avais laissé un petit trou au bas de la porte de notre maison de Mabotsa ; pendant la nuit un serpent pénétra par cette petite ouverture; au point du jour un homme vint chercher un objet que je lui avais promis; je courus pour lui ouvrir la porte et je mis le pied sur le serpent que ne voyais pas dans l’ombre ; en sentant le froid particulier de cette peau écailleuse qui s’enroulait autour de ma jambe, je sautai plus haut que je ne l'avais jamais fait, et la violence de la secousse détacha le serpent et le rejeta loin de moi ; je lui avais probablement posé le pied auprès de la tète , ce qui l’empêcha de me mordre ; mais je n’ai pas pris le temps de m’en assurer.
On tua un jour à Kolobeng l’un de ces reptiles qui était d’un brun sombre, tirant sur le noir et qui mesurait deux mètres cinquante-cinq centimètres de longueur. Il appartenait à une espèce nommée picakholo u, chez laquelle le poison est en si grande abondance , que lorsqu’une bande de chiens attaque l’un des individus de cette famille, le premier qui est mordu meurt presque immédiatement, le second, cinq minutes après, le troisième au bout d’une heure , et le quatrième après une agonie plus ou moins longue. Un grand nombre de bestiaux sont détruits chaque année par les picakholous;ïes crochets de celui que nous tuâmes à Kolobeng distillèrent du venin pendant plusieurs heures, après que nous eûmes détaché la tète du corps. C’est probablement cette sécrétion abondante que les indigènes appellent le crachai du serpent et qui leur fait supposer que le picakholou est doué de la puissance d’injecter ce poison dans les yeux de ses
ennemis, lorsque le vent le favorise. Tous ces reptiles ont besoin d’eau et viennent de très-loin se désaltérer dans les étangs et dans les rivières. Il existe encore dans le pays d’autres espèces venimeuses , 'dont plusieurs sortes de vipères, entre autres la PufT-adder (ripera in fl ata). Celle que les indigènes appellent Noga poutsani, ou serpent du chevreau, profère pendant la nuit un bêlement tout pareil à celui de cet animal ; il n’y avait certainement pas de chèvres dans un endroit où il m'est arrivé de l’entendre; les naturels supposent qu’il bêle ainsi pour tromper les voyageurs et pour les attirer. Quelques espèces émettent, lorsqu’elles sont effrayées, une odeur particulière, assez forte pour dénoncer leur présence quand elles s’introduisent dans les cabanes. Nous avons aussi trouvé dans ces parages plusieurs variétés de Cobras ou Naia haje de Smith. Lorqu’on les tourmente, ils redressent la tête à un pied du sol, leur cou s’aplatit d’une manière menaçante, ils dardent la langue avec une extrême rapidité, et la colère brille dans leur regard vitreux et tixe. Différents serpents du genre Dendrophis , par exemple le grimpeur vert ( bucephalus viridis ), escaladent les arbres pour y chercher des oiseaux et des œufs dont ils sont très-friands ; toutefois, ils sont bientôt aperçus par toute la gent ailée du voisinage, qui se rassemble en poussant des cris d'alarme Chez le Dasypcliis inornatus , les dents sont petites et permet-
1. «Comme, dans notre opinion, le Bucephalus capensis n'a pas de fluide empoisonné qu’il puisse inoculer par sa morsure, il faut nécessairement que les crochets dont il est pourvu aient une autre destination que chez les serpents venimeux. L’usage de ces crochets doit être d’empêcher la rétrogression des animaux dont une partie seulement est engagée entre les mâchoires du reptile; dirigés d’avant en arrière, et n’ayant pas la faculté de se redresser, ils servent de crampons efficaces pour retenir la proie à demi avalée, qui sans cela échapperait fréquemment au monstre qui l’a prise.
« Les naturels de l’Afrique australe considèrent le Bucephalus capensis comme venimeux ; mais il nous est impossible d’être du même avis; nous n’avons jamais pu découvrir chez lui l’existence d’une glande qui fût manifestement organisée pour la sécrétion du poison. Les crochets sont renfermés dans un étui pulpeux dont la surface intérieure est doublée en général d’une sécrétion glaireuse; cette sécrétion peut avoir une certaine âcreté qui occasionné de la douleur et du gonflement dans la partie mordue, mais qui ne détermine aucun accident sérieux.
«C’est généralement sur les arbres, où il va chercher des oiseaux dont il est trèsfriand, que se rencontre le Bucéphale du Cap. Sa présence est bientôt découverte par les oiseaux du voisinage qui se rassemblent et voltigent çà et là autour de l’arbre en jetant des cris perçants, jusqu’au moment où l’un d’eux, plus terrifié que les autres, aperçoive les mâchoires béantes du serpent et devienne, presque sans résistance, la proie de l’odieux reptile. Fendant que les oiseaux l’environ-
lent aux œufs, dont la coquille est mince, de couler sans se briser dans la gueule du reptile ; ce n’est qu’à deux pouces environ derrière la tête, que l’œuf est écrasé par les dent§ qui se trouvent placées dans la gorge, et qui produisent cet effet sans que le précieux liquide soit lancé au dehors, ce qui ne manquerait pas d’arriver si l’opération avait été faite par le devant de la mâchoire ; la coquille de l’œuf est rejetée immédiatement.
Il y a des serpents inoffensifs, quelques-uns même sont comestibles, les pythons, par exemple, que les indigènes appellent metsé pallah ou tari. Les plus grands ont de quatre à six mètres' f ils sont d’une parfaite innocuité et vivent de petits animaux , principalement de rongeurs. Néanmoins, de temps à autre, ils font leur proie du steinbock et du pallah, qu'ils avalent après les avoir broyés à l’instar du boa constricteur. Nous en avons tué un qui avait trois mètres soixante centimètres de longueur et qui était aussi gros que la jambe d’un homme. Après avoir eu l’épine dorsale brisée d’un coup de fusil, le python se dressa d’environ deux mètres et ouvrit les mâchoires d’une manière menaçante, mais le pauvre animal songeait à s'enfuir bien plutôt qu’à se défendre. La chair de ce serpent est très-estimée des Bakalaharis et des Bushmen, qui en prennent chacun un morceau quand ils
nent, le serpent dresse la tête de huit ou dix pouces au-dessus de la branche, qu’il enlace de ses anneaux; sa gueule est ouverte, son col aplati, et l’on dirait qu’il s’efforce d’augmenter la terreur qu’il inspire et qui" ne tardera pas à faire tomber entre ses mâchoires la victime qu’il attend.
« Quel que soit le ridicule que l’on ait essayé de répandre sur l’idée de fascination , il n'en est pas moins vrai qu’en certaines occasions, les oiseaux et même les quadrupèdes sont dans l’impossibilité de fuir la présence de leurs ennemis, et ce qu’il y a de plus extraordinaire, incapables de résister à l’attraction du danger qui les menace; les oiseaux, vis-à-vis des serpents, m’en ont donné de fréquents exemples, et j’ai entendu parler plus d’une fois d’antilopes et d’autres quadrupèdes, terrifiés par la subite apparition d’un crocodile, et qui, fascinés par les mouvements et les grimaces du monstre, se laissaient approcher et saisir sans avoir pu quitter l’endroit où ils avaient été surpris. ( Dnctor Andrew Smith’s reptilia.)»
J’ajouterai aux faits racontés par le célèbre naturaliste à qui j’ai emprunté la note précédente, que le feu exerce une fascination réelle sur plusieurs espèces de crapauds. On les voit se précipiter le soir vers la fiamine et ne pas même reculer sous l’impression de la douleur; le contact des charbons ardents augmente au contraire l’énergie qu’ils mettent à gagner le centre du brasier, et leurs efforts pour l’atteindre ne s’arrêtent que quand leurs fluides sont coagulés et leurs membres roidis parla cuisson. La flamme produit le même effet sur différents insectes; mais les scorpions s’écartent du feu avec horreur, et sa vue les irrite au point que c’est au moment où ils s’en éloignent que leur piqûre est le plus dangereuse.
1 . Le docteur Smith a mesuré une dépouille de python qui avait 6 mètres 30 centimètres, bien que l’extrémité postérieure en eût été enlevée. (Note du traducteur.)
en ont l’occasion et qui l’emportent sur leur épaule comme si c’était une pièce de bois.
Quelques-uns des Bayéyés que nous rencontrâmes au gué de Sébitouané, se disaient invulnérables à la morsure des serpents ; pour le prouver, ils se lacéraient les bras avec les dents des espèces qui ne sont nullement dangereuses, et avalaient du poison de ces reptiles ; mais le docteur Smith , voulant mettre à l’épreuve la sincérité de pareils fanfarons, leur présenta les crochets d’une espèce véritablement venimeuse, et ils refusèrent de s'en égratigner.
A notre arrivée chez les Bamangouatos, nous fûmes reçus de la manière la plus amicale par Sékomi leur chef; il rassembla ses sujets, les lit assister à l’office et m’expliqua les raisons qu’il avait eues pour obliger quelques Anglais à lui faire un cadeau.
« Ces blancs, me dit-il, avaient une grande quantité de poudre et ne voulaient pas m’en vendre ; je les ai contraints à me la donner et à y joindre un cheval. * Il consentait à m’avouer que c’était une extorsion, mais non pas une escroquerie; l’extorsion lui paraissait beaucoup moins répréhensible. Je n’ai jamais pu saisir la différence qu’il établissait entre les deux choses; mais les principes de Sékomi, en fait de moralité, sont les moins purs de tous ceux que j’ai trouvés parmi les chefs Béchuanas. Si j’ai mentionné ce fait, c’est parce que c’est la seule fois que j’aie rencontré dans le Sud quelque chose qui approchât d’un droit de passage prélevé sur les voyageurs.
Les seules difficultés que nous ayons éprouvées de la part des autres chefs n’ont jamais été qu’au sujet des hommes que nous leur demandions pour nous montrer le chemin, et nous n’avons pas eu autre chose à leur donner que le salaire de nos guides. Les Anglais ont toujours évité avec soin de faire naître dans l’esprit des naturels cette idée fâcheuse , qu’on doit payer pour traverser un pays ; nous verrons plus tard les embarras que ce principe déplorable nous a suscités dans le voisinage des Portugais.
Tous les Béchuanas et tous les Cafres qui vivent au midi du Zambèse pratiquent la circoncision , qu’ils appellent boguéra ; ils cachent soigneusement aux étrangers les rites qu’ils observent en pareille circonstance , et personne, excepté les initiés, n’est présent à cette opération. Cependant j’eus l’occasion d’assister chez les Bamangouatos à la seconde partie de la cérémonie, qui
porte le nom de séchou. Au point du jour, une troupe de jeunes garçons ayant à peu près quatorze ans furent rangés en ligne dans la kotla; ils étaient nus et avaient aux mains une paire de sandales qu’ils portaient comme un bouclier. En face d’eux , sur une ligne parallèle, se trouvaient les hommes de la ville, également nus et armés de longues baguettes de moretloa ( grewia ftava ), qui sont à la fois solides et flexibles. Ils commencèrent une espèce de danse appelée koha , et , s’adressant aux jeunes gens, ils leur demandèrent s’ils défendraient bien leur chef et le bétail de la tribu. A chaque réponse affirmative qu’ils reçurent , les hommes fondirent en avant et administrèrent un coup de leurs baguettes sur le dos des jeunes gens ; ceux-ci élevaient leurs sandales pour se protéger la tête, mais la baguette retombait sur le corps et faisait jaillir le sang d’une blessure qui pouvait avoir cinquante centimètres de longueur. A la fin de la danse, le dos des jeunes gens fut couvert d’un lacis d’entailles profondes dont les marques ne s’effaceront jamais. Cette épreuve a pour but de former les jeunes gens au métier des armes, de les endurcir et de les préparer à une existence virile. Quand , après cela, ils ont tué un rhinocéros, il leur est permis de se marier.
Le respect que ces peuplades témoignent pour le droit d’aînesse est rigoureusement observé dans la koha ; tout jeune homme qui se précipite hors des rangs pour frapper avant son tour, est immédiatement châtié par son aîné; Sékomi reçut lui-même, en pareille occasion, une cruelle blessure à la jambe de l’un de ses sujets dont les cheveux étaient gris. Comme je plaisantais quelques jeunes Bamangouatos sur leur manque de courage, en dépit des coups dont ils portaient les marques, leur disant que nos soldats étaient braves sans avoir besoin d'être flagellés pour apprendre à l’être, l'un d’eux se leva, et prenant la parole: «Demandez-lui, dit-il en parlant de moi, si, toutes les fois qu’un lion nous a forcés de nous arrêter et d’allumer un feu, je n’ai pas dormi d'un sommeil aussi profond que le sien. » Ailleurs , on voit des hommes se défier à la course et des gens d’un âge mûr chercher à prouver ainsi leur supériorité, comme les enfants de tous les pays.
La séchou est pratiquée seulement par trois peuplades. Tous les Béchuanas et les Cafres observent la boguéra, mais elle n’existe pas chez les nègres qui habitent au nord du vingtième degré de latitude ; c’est une cérémonie plutôt civile que religieuse.
Tous les garçons de dix à quatorze ou quinze ans sont choisis pour être, pendant toute leur vie, les compagnons de l’un des fils du chef; on les emmène dans quelque endroit retiré de la forêt, où des huttes ont été construites pour leur usage ; les hommes d’un âge mûr vont leur apprendre à danser et les initier en même temps à tous les mystères de l’administration et de la politique africaine. Chacun de ces jeunes gens doit composer à sa propre louange un hymne, qu’on appelle liina, c’est-à-dire un nom , et qu'il est obligé de débiter avec une certaine éloquence. Un grand nombre de coups est jugé nécessaire pour leur faire acquérir les talents qu’on essaye de leur donner; aussi ont-ils en général plus ou moins de cicatrices à montrer quand ils sortent de leur retraite. Ces bandes ou régiments qui portent le nom de mopato, dont le pluriel est mépato , reçoivent en outre des appellations particulières, telles que les Matsatsis (les soleils), les Mabousas (les gouverneurs), qui équivalent à nos Coldstreams ou à nos Enniskillens, et, bien qu’ils habitent différentes parties du village, ils se rendent tous à l’appel et agissent sous les ordres du fils du chef qui e3t leur commandant. Il règne entre eux une sorte d’égalité, de communauté partielle qui se conserve même après leur séparation, et ils s’appellent molékané, c’est-à-dire camarade. Lorsqu’ils transgressent les règlements qui leur sont imposés, par exemple s’il leur arrive de manger seuls quand ils ont dans le voisinage l’un ou l'autre de leurs camarades, s’il y a contre eux preuve de lâcheté, en un mot s'ils ont commis une faute quelconque, le délinquant peut être battu par ses compagnons; il est permis également de frapper les membres d’un mopato plus jeune, mais jamais celui qui appartient à une bande plus âgée. En temps de guerre, lorsqu’il existe plusieurs de ces compagnies, la plus ancienne ne parait pas sur le champ de bataille, elle reste au village pour protéger les femmes et les enfants. Si un fugitif vient se donner à une peuplade, il est incorporé dans le mopato correspondant à celui dont il faisait partie dans la tribu qu’il a quittée.
Aucun des indigènes ne sait quel est son âge ; si on le leur demande, ils vous répondent par la question suivante : « Un homme se rappelle-t-il l’époque où il est né? « Ils comptent d’après le nombre de mépato qu’ils ont vu instituer ; quand ils sont les aînés de quatre ou cinq de ces bandes, ils peuvent se dispenser
de porter les armes. Le plus âgé des vieillards que j’ai rencontrés dans le pays se vantait d’avoir vu soumettre onze séries de jeunes garçons à la boguéra ; en supposant qu’il ait eu quinze ans lorsqu’il y passa lui-même et que la cérémonie se fût renouvelée tous les six ou sept ans , il pouvait avoir de soixantequinze à quatre-vingts ans, ce qui n’a rien d’extraordinaire. L’institution du mopato est ingénieuse, en ce sens qu’elle attache les membres de la tribu à la famille du chef, et les soumet à une discipline qui les rend plus faciles à gouverner. Lorsque les jeunes gens reviennent à la ville après avoir fini leurs études, un prix est donné à celui qui est le plus rapide à la course, et qui va le saisir dans un endroit où chacun peut voir le vainqueur. Les membres du mopato sont alors classés parmi les hommes ( banona , viri) et peuvent siéger dans la kotla au milieu des anciens. Avant cette époque ils étaient désignés sous le nom de garçons ( basimane , puerï). Les premiers missionnaires blâmèrent la boguéra comme entachée de paganisme , et comme étant une école dangereuse où la jeunesse apprenait à désobéir à ses parents. D’après la conduite que nous avons vu tenir aux camarades du mopato, il serait peut-être à désirer que les jeunes missionnaires pussent marcher sur leurs traces.
La boguéra n’a jamais été probablement qu’une mesure politique et sanitaire ; elle n’est pas suivie sans interruption par les peuplades qui séparent les Arabes des Béchuanas ou des Cafres ; et comme ce n’est point une cérémonie religieuse, il est difficile d’admettre l’origine mahométane qu’on lui a souvent attribuée.
Quelque chose d’analogue a lieu pour les jeunes filles, qui, sous la surveillance d’une vieille femme, sont dressées à aller chercher de l’eau. Toutes celles qui font partie de cette corporation féminine ont pour vêtements des cordes formées de graines de citrouille enfilées alternativement avec des fragments de roseaux et qui leur entourent le corps en figurant un huit. Le but de cette institution est d’habituer les jeunes filles à la fatigue; on leur fait porter, sous la conduite de la duègne qui les dirige, de grands vases remplis d’eau, et leurs avant-bras conservent les cicatrices des brûlures qu’on leur a faites pour les accoutumer à supporter la douleur.
La chaîne de montagnes que l’on appelle Bakaas renferme les monts Bamangouatos , ce qui, malgré le voisinage des Baman-
gouatos de Sékomi, n’a pas empêché la tribu des Bakaas d’aller se fixer à Kolobeng et de se réunir à Séchélé. Ces montagnes peuvent s’élever à environ deux cent cinquante mètres audessus du niveau de la plaine ; elles se composent de grandes masses de basalte noir, et sont probablement la dernière série des roches volcaniques de la partie méridionale du continent africain ; à leur extrémité , du côté de l'est, elles présentent des excavations en forme de coupe, dont la dimension fait penser qu’elles ont pu être des cratères , et contiennent des roches disposées en colonnes, ainsi qu’il appartient à la formation des basaltes ; le sommet de ces colonnes est complètement distinct, il est hexagonal de même que les cellules d’abeilles, mais les colonnes ne sont point écartées les unes des autres comme on le remarque dans la grotte de Fingal. On reconnaît facilement la place où les torrents de lave se sont écoulés autrefois, car ils ont laissé dans le roc de profondes déchirures dont rien n’a comblé les interstices. Après une journée brûlante, il nous est arrivé bien souvent d’entendre, au soir, résonner ces masses de basalte ; les fragments, en se heurtant les uns contre les autres, produisent un bruit métallique prononcé, qui a fait croire aux naturels que ces roches contiennent du fer. Plusieurs de ces fragments énormes , après s’ètre détachés ainsi par l’action du froid succédant tout à coup à la chaleur qui les avait dilatés , ont glissé sur le flanc de la montagne, et s’appuyant les uns contre les autres, ont formé des cavernes où les Bakaas trouvent un refuge lorsqu’ils sont poursuivis ; le grand nombre d’issues que laissent entre eux ces débris gigantesques ne permet pas d’enfumer ceux qu’ils abritent, ainsi que les Boërs l’ont fait à l'égard des sujets de Mankopané.
Cette masse de basalte, d’une longueur d’environ six milles , a soulevé à l’est et à l’ouest le vieux schiste silurien qui composait le fond de la grande vallée primitive ; et, comme toutes les roches volcaniques de formation récente que l’on trouve dans cette contrée, les roches basaltiques renferment dans leur voisinage une source chaude qui est celle de Sérinané.
En traversant ces montagnes dans la direction du nord, nous entrâmes dans un défilé nommé Manakalongoué, c’est-à-dire passage de la Licorne. Il s’agit tout simplement ici d’une grosse chenille comestible, dont laqueue, dressée verticalement, est sem-
blable à une corne. Ce défilé porte encore le nom de Porapora (eau bouillonnante) à cause d'un ruisseau qui la traverse. L’aspect des lieux doit avoir été jadis très-différent de ce qu’il est aujourd’hui. Le passage de la Licorne est une portion de la rivière Mahalapi, rivière qui n’a pas plus de droits à cette qualification que les prairies d'Edimbourg au titre de lac du Nord. Les monts Bakaas sont les derniers que nous rencontrerons d'ici à quelques mois.
La région qui se déploie sous nos yeux est composée d'immenses plaines sablonneuses, où l’herbe est abondante, et qui renferment de grands espaces de terrain à sous-sol de trapp couvert de tuf, ayant peu de terre végétale et parsemés de touffes d’herbe et d’acacia detinens.
Ces plaines herbues, aux teintes fauves, hérissées de buissons de moretloa et de mahatla, forment l’un des traits qui caractérisent le pays des Bamangouatos. La chatne des Bakouains se distingue au contraire par sa végétation et par sa verdure; les forêts y couvrent les montagnes jusqu’à la cime, les vallées y sont presque toujours verdoyantes , et les arbres, plus gros qu'ailleurs, y descendent jusque dans la plaine, où ils remplacent les buissons. Au nord des monts Bakaas, le paysage est également boisé ; à première vue on croit avoir devant soi une forêt épaisse, ayant en moyenne de huit à dix mètres de hauteur, et quand vous y pénétrez , c’est une plaine , couverte d’arbres il est vrai, mais assez éloignés les uns des autres pour qu’un wagon puisse facilement passer. L’herbe s’y montre par touffes de la grosseur d'un chapeau, et laisse apparaître le sable nu qui les entoure. On ne voit nulle part dans ce pays-ci rien qui approche de nos clairières ou qui rappelle nos pelouses.
Dans aucune partie de cette contrée il n’est possible de cultiver les céréales d'Europe qu’au moyen des irrigations; les naturels font venir du sorgho qu’ils appellent dourrha , du mais , des citrouilles, des melons, des concombres et des haricots : c’est la pluie qu’ils chargent d’arroser toutes ces plantes. Ils labourent la terre au moyen d’une houe , et la partie principale du travail agricole est exécutée par un certain nombre des femmes de la tribu, ainsi qu’on le voit également chez les Cafres. Les hommes vont chasser, ils traient les vaches, s'occupent de tout ce qui a rapport au bétail, et ce sont eux qui préparent les peaux et qui
font les vêtements ; les Béchuanas, à cet égard, peuvent être considérés comme une nation de tailleurs.
Lorsque nous étions chez les Bamangouatos, nous entendions en général au point du jour un homme crier de toute la force de ses poumons l'hymne que Sékomi avait composé lorsqu’il lit partie de la boguéra. Cette répétition de son œuvre est si agréable à un chef, qu’il envoie presque toujours un cadeau à celui qui s’en acquitte.
28 Janvier. — Nous avons trouvé, en arrivant à Letloché, situé à vingt milles à peu près du pays des Bamangouatos, une quantité d’eau excellente. Cette question est tellement intéressante dans le pays, que lorsque nous rencontrons quelqu’un, la première chose que nous lui demandons est celle-ci : ■ Avez-vous eu de l'eau? » En pareil cas, les indigènes s’accostent par cette phrase : « Où est la pluie? » et, bien que le mensonge soit fort rare parmi eux, ils répondent en général à celui qui leur adresse ces mots : « Je ne sais pas, elle manque absolument, nous mourons de faim et le soleil nous a tués. - Si on leur demande ce qui se passe: «Je 11e connais aucune nouvelle, répondent-ils; j’ai seulement appris quelques mensonges, » et malgré cela ils vous disent immédiatement tout ce qu'ils savent.
Letloché fut, au nord , la dernière station de M. Gordon Cumming. A Kolobeng , nous nous trouvions en plein pays de chasse; les rhinocéros passaient devant notre maison, et il m’est arrivé deux fois de tuer des buffles du seuil de ma porte. Aussi avions-nous tous les ans la visite de M. Cumming. Beaucoup d'Anglais, suivant son exemple, vinrent également dans ces parages; ils payaient si bien tous ceux qui leur rendaient quelque service, que c’était à qui s'offrirait pour leur servir de guide; et les naturels avaient tant de confiance en leur parole, qu’ils s’engageaient à les accompagner pendant cinq ou six mois, enduraient sans se plaindre toutes les privations, toutes les fatigues de ce genre de vie, et consentaient volontiers à faire encore sept ou huit cents milles pour se rendre à Graham's Town, tout cela dans l'espoir de gagner un mousquet d’une valeur de quinze schellings (18 francs 75 centimes.)
Les gentlemen ne les trompèrent jamais, à l'exception d’un seul, qui me parut affligé de monomanie avaricieuse, et dont je payai les dettes, pour que l'honneur du nom anglais n’eût pas à souffrir de sa folie.
Comme c’était à moi que M. Cumming s’adressait pour avoir des guides, et qu’au moment de leur départ je ne manquais jamais de faire à ceux-ci mainte et mainte recommandation relativement à la conduite qu’ils devaient tenir, ils avaient pour moi un respect tout filial et ne manquaient pas , aussitôt leur retour, de venir me rendre compte de leur voyage et de la manière dont ils avaient fait leur service ; ils me parlaient alors de ces merveilleuses aventures de chasse que M. Cumming nous racontait ensuite et qui, depuis cette époque, ont été publiées. Je n’hésite pas à recommander aux sportsmen le livre de M. Cumming, dont l'exactitude est rigoureuse; ils y trouveront les notions les plus précises et les plus justes sur la chasse dans le midi de l’Afrique. Il y a bien dans ce volume quelques points qu’il serait nécessaire d’expliquer; mais le nombre des animaux que l’auteur dit avoir tués ou rencontrés n’a rien que de trèsprobable , si l’on considère la quantité de gros gibier qui existe dans le pays. Deux autres chasseurs ont tué en une saison et dans les mêmes lieux soixante-dix-huit rhinocéros. Toutefois les sportsmen ne trouveraient plus aujourd’hui à faire une pareille curée; depuis l’introduction des armes à feu chez les indigènes, toutes ces bandes d'animaux sauvages ont disparu comme la neige au printemps; mais dans les districts où le fusil n'a pas pénétré, le gibier, à l’exception du rhinocéros, est beaucoup plus abondant que M. Cumming ne l’a jamais vu nulle part; malheureusement la mouche tsetsé empêche qu’on ne puisse aller à cheval dans ces régions, et les Européens ne peuvent pas chasser à pied. L’éléphant qui revient sur le chasseur, bien qu’il ne paraisse pas marcher très-vite, n’en avance pas moins aussi rapidement qu’un bon cheval au galop. Un jeune sportsman, quelle que puisse être la réputation qu’il ait acquise à la chasse au renard et au faisan, fera bien d’y regarder à deux fois avant de se résoudre à braver la fièvre pour le plaisir de s'exposer à une pareille attaque. Le cri de guerre de l'éléphant en fureur sonne à l’oreille de son ennemi comme le sifflet d'une locomotive française à celle d’un homme qui est surpris par le train sur un chemin de fer sans issue. Le cheval qui n’y est pas accoutumé s’arrête en frémissant au lieu de fuir le péril , ou bien , chancelant sur ses jambes, va tomber à quelques pas, exposant son cavalier à être broyé sous les pieds de l'éléphant. Il arrive parfois que le chas-
EXPLOITIONS
seur perd sa présence d’esprit, dirige mal sa monture, et va se fracasser la tête contre une branche d’arbre qu'il n’a pas aperçue. Nous conseillons aux Nemrods en herbe, qui veulent tenter cette chasse périlleuse, de s’y aguerrir en se plaçant sur un chemin de fer et en y restant jusqu’à ce que le train qui s’approche ne soit plus qu’à une faible distance. Il n’est pas moins dangereux de chasser l’éléphant à pied ', à moins qu'on ne le tue d’un seul coup de fusil, comme on le fait à Ceylan, méthode que l’on n'a jamais essayée en Afrique.
Nous nous étions dirigés, en quittant Letloché , vers des puits que l’on rencontre dans un endroit appelé Kanné ; les Bakalaharis d’un village des environs les avaient soigneusement entourés de palissades, et nous avions soixante milles à faire avant d'arriver à une autre fontaine, soixante milles dans un sable profond et mouvant qui rendait la marche des bœufs excessivement pénible. Il y avait dans cet endroit l’un de ces puits souterrains dont les femmes du désert aspirent le contenu au moyen d’un roseau ; un grand nombre de bushwomen y étaient rassemblées et remplissaient leurs coquilles d'œuf suivant la méthode que nous avons décrite ailleurs. Ne trouvant pas d'eau à Mathoulouané, et très-peu à Motlatsa, nous envoyâmes nos bœufs à travers champs à la source profonde de Nkaouané ; la moitié s’égara, et quand nous les retrouvâmes , après les avoir longtemps cherchée, il y avait cinq jours que les pauvres bêtes n'avaient bu.
Nous rencontrons , comme à l’ordinaire, de nombreux troupeaux d’élans , bien qu’il leur soit difficile de se procurer une gorgée d'eau ; on trouve ici de grandes plaines tapissées d’herbes, où il n’y a pas un seul arbre ; mais il est rare que l’horizon soit complètement déboisé. L’autruche paît tranquillement dans ces plaines découvertes, où il est impossible de l’approcher sans qu’elle vous aperçoive. Notre chariot passe loin d’elle, nou3 marchons contre le vent, elle s’imagine que notre intention est de la cerner, et se précipite à un mille environ, du côté où nous sommes, afln de croiser notre convoi et de se trouver en dehors de la ligne qu’elle suppose que nous voulons décrire ; par cette manœuvre , elle se rapproche tellement des bœufs placés en tête de nos
|. La mort do M. Valhberg. qui fut tué eu chassant à pied l’éléphant dans le Voisinage du lac Ngami , a confirmé cette assertion depuis l'époque où j’ai écrit ces lignes.
wagons, qu'elle se trouve souvent à portée du fusil. J'ai vu exploiter cette fausse combinaison de l’autruche, quand on la rencontre pâturant dans une vallée dont les deux extrémités sont ouvertes. Un certain nombre d’hommes font semblant de vouloir lui fermer le passage du côté d’où vient le vent ; elle pourrait s’enfuir dans la direction opposée, où des centaines de milles se déploient à ses yeux , et la folle se précipite au-devant des chasseurs, qui lui lancent leurs javelines. Quand l’autruche se met à courir, tous les animaux qui peuvent l’apercevoir en font autant ; jamais elle ne se détourne de la ligne qu’elle adopte, et elle n’essaye d’échapper au danger qu’en précipitant sa course.
L’écartement du pas de l’autruche est de cinquante à cinquantecinq centimètres, lorsque cet oiseau pâture; de soixante-cinq environ quand il marche sans paître ; et de trois à quatre mètres, voire de quatre mètres trente centimètres lorsqu'il s’enfuit. Je n’ai été à môme qu’une seule fois d’évaluer la rapidité de la course de l’autruche; je l’ai fait au moyen d’une montre à secondes fixes, et j’ai compté, sauf erreur, trente pas en dix secondes. L’œil, en général , ne distingue pas plus les jambes de l’autruche , quand elle court à toute vitesse , qu’il ne saisit les rayons d'une roue de carrosse entraînée par un galop rapide. Si nous acceptons les trente pas en dix secondes , et que nous prenions quatre mètres comme terme moyen de chacun d'eux , nous aurons une vitesse d’environ quarante-trois kilomètres à l’heure. Ce chiffre ne doit pas être beaucoup au-dessous de la vérité; on voit donc que l’autruche est moins rapide que le chemin de fer. Elle est tirée quelquefois par un chasseur qui, à cheval, coupe la ligne de sa course directe ; mais peu d’Anglais sont heureux à la chasse de ce bipède.
L'autruche commence à pondre avant d’avoir choisi l’endroit où elle veut faire son nid, qui est tout bonnement formé d’un trou creusé dans le sable; elle donne à ce trou quelques centimètres de profondeur sur un mètre de large. On rencontre ainsi, dans la plaine, des œufs solitaires que les Béchuanas appellent Usetla, et qui deviennent la proie des chacals. L'autruche semble choisir avec défiance l’endroit où elle creusera son nid ; et il lui arrive souvent de pondre dans celui d’une autre femelle de son espèce, où l’on trouve alors quarante et quelques œufs; plusieurs de ces œufs renferment de petites concrétions de la même matière que celle
qui forme la coquille, ainsi qu'on en trouve parfois dans ceux de la poule commune, ce qui a fait naître l'idée qu'ils contenaient de petites pierres. Le mâle partage les soins de l’incubation; mais le nombre des femelles étant plus grand que celui des coqs, il est probable qu’il leur arrive souvent de couver toutes seules. Un certain nombre d’œufs est laissé hors du nid ; on pense qu'ils servent à la nourriture des premiers-nés, afin de leur permettre d’attendre que les autres soient éclos et qu’ils puissent aller tous ensemble chercher pâture ailleurs. J’ai trouvé plusieurs fois de jeunes couvées sous la conduite d’un mâle qui s’efTorçait de paraître boiteux à la manière du pluvier, alin de détourner l’attention des chasseurs. Quand les petits sont trop jeunes pour s’éloigner rapidement, ils s’accroupissent sur la terre, où ils conservent une immobilité complète ; mais à peine sont-ils arrivés à la taille de nos poules, qu'ils acquièrent une vitesse prodigieuse. L'autruche pafait être polygame; il n’a pas été possible de s’assurer du fait1. Elle s'apprivoise facilement en captivité; mais elle n'est d’aucun usage à l'état domestique.
Les œufs d’autruche possèdent une grande force vitale; une fois, on en garda un pendant plus de trois mois dans une chambre dont la température était d’environ 60 degrés ;15 centigrades 1/2); quand il fut brisé, on y trouva un petit non entièrement développé, mais qui vivait encore.
Lorsque les Bushmen ont trouvé un nid d’autruche , ils évitent soigneusement de toucher aux œufs qu’il renferme , ou de laisser autour du nid la marque de leurs pas; ils reviennent plus tard, en ayant soin de se placer au-dessus du vent, et à l’aide d’un grand bâton ils attirent de temps à autre quelques-uns des œufs; en n’éveillant pas les soupçons de la mère, ils parviennent ainsi à lui faire prolonger sa ponte pendant plusieurs mois , comme nous le faisons pour nos poules. Les œufs d’autruche ont un goût désagréable; il faut l’appétit dévorant qui vous tourmente au désert pour les manger avec plaisir.
Les Hottentots mettent dans leur pantalon, pour les rapporter dans leur case, tous les œufs du nid qu’ils ont trouvé, et qui en général en contient vingt ou vingt-cinq. Un gentleman anglais,
1. I,a polygamie de l’autruche est un fait reconnu ; on prête aux mâles de deux à cinq femelles; l’erreur que ce chiffre peut présenter eu plus ou en moins n’infirmerait nullement l'affirmation précédente. (.Vote du traducteur.)
ayant employé cette méthode, arriva au chariot les jambes couvertes d'ampoules; il monta dans le wagon, et les oeufs qui lui servirent de siège, ne furent plus du tout mangeables.
L'autruche se nourrit des siliques et des graines de différentes légumineuses , des feuilles de diverses plantes, et avale, pour broyer ces aliments, presque toujours secs et durs, une grande quantité de cailloux dont la plupart sont aussi gros que des billes. Elle mange aussi de petites racines bulbeuses, à cause de l'humidité que celles-ci renferment ; nous avons trouvé une fois l’un de ces animaux qui s'était étranglé avec un melon sauvage trop volumineux pour avoir pu passer dans son gosier. Les Bushmen font souvent plusieurs milles en rampant sur le ventre pour surprendre. les autruches, manœuvre qui exige infiniment d’adresse; il faut néanmoins qu’ils en tuent considérablement, car chacun de ces oiseaux n'a qu’un petit nombre de plumes à la queue et aux ailes. Le mâle est d’un noir de jais lustré, à l’exception des plumes alaires et caudales qui sont blanches. Rien n'est mieux approprié que ces plumes légères au climat du Kalahari, sous lequel les autruches abondent. Elles forment un vêtement qui préserve le corps du soleil, et qui en môme temps permet à l’air de circuler. La femelle est d’un gris foncé lavé de brun ; les jeunes mâles sont de la même teinte que leur mère jusqu’à l’âge où ils ont atteint la moitié de leur croissance.
L'autruche a les yeux placés très-haut, celui qui donne la faculté d'apercevoir les objets à une très-grande distance et d’échapper ainsi à ses ennemis ; quelquefois, néanmoins, elle devient la proie du lion. Sa chair est blanche et dure ; mais, lorsque la bête dont elle provient est en bon état de graisse, elle ressemble jusqu’à un certain point à celle d’une dinde coriace. En général, l’autruche ne se défend pas; c’est dans la fuite qu’elle cherche et qu’elle trouve son salut ; cependant, quand elle est poursuivie par des chiens, il lui arrive de se retourner et de briser d'un coup de pied vigoureux l’échine de l’assaillant.