CHAPITRE Vin
Résultat des efforts des missionnaires. — Croyance à la divinité. — Idées religieuses dos Bakouains. — Départ de leur pays. — Salines. — Lait caillé. — Nchokotsa. — Eaux amères. — Soif endurée par les animaux sauvages. — Cruauté des chasseurs. — Nlouétoué. — Baobabs. — Leur prodigieuse vitalité. — Bauhinias. — Moralas. — Les Bushmen. — Leurs superstitions. — Chasse à l'éléphant. — Supériorité des chasseurs civilisés sur ceux des pays sauvage». — Lo chef Kaisa. — Beauté du pays à Ounkou. — Le Mohonono. — Difficultés à se frayer uu passage. — Individus saisis de la fièvre. — Nos bœufs s'échappent. — Manière employée par les Bakouains pour les reprendre. — Découverte de vignes fructifères. — Dn fourmilier. — Difficulté de traverser la forêt. — Maladie de mes compagnons. — Les Bushmen. — Leur manière de détruire les lions. — Poisons. — Montagne isolée. — Vallée pittoresque. — Beauté du pays. — Arrivée à la rivière du Sanshureh. — Prairies inondées. — One nuit de bivouac. — Le Chobé. — Arrivée au village de Morémi. — Surprise des Makololos en nous voyant apparaître. — Traversée du Chobé pour nous rendre à Linyanti.
Les Bakalaharis qui habitent les environs des puits de Motlatsa nous ont toujours fait bon accueil , et ont prêté une oreille attentive à l'enseignement que nous leur avons donné; mais il est difficile de faire comprendre à un Européen le peu d'effet que produit l'instruction religieuse sur ces peuplades sauvages ; on ne peut pas se figurer le degré d’abaissement où est restée leur intelligence au milieu de la lutte incessante à laquelle ils sont condamnés pour subvenir aux premiers besoins de la vie. Us écoutent nos paroles avec attention, avec respect; mais, quand nous nous mettons à genoux pour prier un être invisible, nous leur paraissons tellement ridicules, tellement insensés, qu'ils sont saisis d’un rire inextinguible. Néanmoins, lorsqu'ils sont allés plusieurs fois à l’office, ils parviennent à garder leur sérieux et à s'y tenir avec décence. J'étais présent , lorsqu’un missionnaire essaya de chanter au milieu d’une réunion de Béchuanas, chez qui la musique était une chose inconnue; l’hilarité de l’auditoire fut si
grande que chaque visage en était baigné de larmes. Toutes leurs facultés sont absorbées par les besoins du corps; et il en est ainsi depuis que cette race existe. Je ne saurais pas répondre à ceux qui me demanderaient quel effet la prédication de l'Évangile peut produire, au début, sur de pareilles créatures. 11 en est pourtant qui m’ont avoué, plus tard , que dès l’origine ils avaient prié en secret. On ne peut pas douter des résultats obtenus par une prédication continuée avec persévérance. La profession de foi pure et simple n’est pas considérée par les missionnaires comme une véritable conversion, et les changements réels qui ont été opérés dans le pays par les missions nous donnent lieu d’espérer pour l’avenir. J'ai entendu souvent les natifs implorer Jésus, lorsqu’ils étaient malades , et je crois qu’ils le priaient en secret dans leurs jours d’afflictions. Le Rédempteur cherche à sauver le plus d'âmes possible , et nous devons espérer que ces pauvres gens ont trouvé grâce devant Dieu par les mérites du sang de Jésus-Christ, bien qu’ils ne soient pas capables d’apprécier le sacrifice de notre divin Sauveur.
Néanmoins, quelque dégradées que soient ces populations, il n’est pas besoin de les entretenir de l'existence de Dieu , ni de leur parler de la vie future; ces deux vérités sont universellement admises en Afrique. Tous les phénomènes que les indigènes ne peuvent pas expliquer par une cause ordinaire, tels que la création, la mort, etc., sont attribués à la Divinité. « Comme toutes ces choses ont été faites singulièrement par Dieu , • ou bien encore : « Ce n’est pas la maladie, c’est Dieu qui l’a tué, » sont des phrases qui tombent souvènt de la bouche des naturels. Si vous leur parlez d’un mort : « Il est allé près de Dieu, » vous répondent-ils; ce qui est la traduction de la phrase latine : Abiit ad plures.
Chaque fois que j’ai questionné des Bakouains intelligents sur les notions qu'ils avaient avant mon arrivée, à l’égard du bien et du mal, de l’existence de Dieu et de la vie future, ils m’ont affirmé qu’ils avaient toujours eu des idées assez précises sur ces différents points, qu’ils blâmaient également tout ce que nous appelons un péché, si ce n’est pourtant d'avoir plusieurs femmes, ce qui , à leurs yeux , ne constitue pas la moindre faute. Ils ajoutaient qu’ils avaient toujours pensé comme aujourd'hui relativement aux prières que les docteurs ès pluie adressent à Dieu, qui peut seul faire tomber l'eau des nuages et délivrer les hommes du
danger qui les menace. Toutefois l’absence d'idoles, de culte public, de sacrilice quelconque chez les Cafres et chez les Béchuanas, fait croire tout d'abord que ces peuplades professent l’athéisme le plus absolu.
Nous avons rencontré à Lotlakani un vieux Bushman qui semblait n’avoir aucune notion de moralité quelconque. Lorsque nous eûmes gagné son cœur par le don que nous lui fîmes d'un morceau de viande, il s’assit auprès de notre feu et nous raconta sa jeunesse; il avait tué cinq personnes de sa race. « Deux étaient des femelles, nous dit-il , en comptant sur ses doigts ; le troisième était un mâle et les deux autres des veaux. — Il faut, lui dis-je, que vous soyez bien endurci pour vous vanter d’avoir tué des femmes et des enfants, surtout de votre propre nation; qu’est-ce que Dieu vous dira, lorsque vous paraîtrez devant lui? — Que je suis un homme adroit, » répondit ce vieillard qui me parut n’avoir pas la moindre conscience, et qui, par conséquent, ne songeait point à la responsabilité de ses œuvres ; mais, en cherchant à l’éclairer, je découvris que le mot que j’avais employé, et qui, chez les Bakouains, désigne la divinité, ne s’appliquait dans son esprit qu’à un chef de tribu; c'est à Sékomi qu'il avait fait allusion, et ses victimes appartenaient à une bande de Bushmen révoltés, contre lesquels on l’avait envoyé. Si j’avais su comment on disait Dieu dans le langage des Bushmen, cette méprise ne serait pas arrivée; mais ajoutonsque je ne me suis jamais entretenu dans leur propre langue avec les Cafres et les Bushmen ; et que plus on s’avance vers le nord, plus les idées religieuses des naturels sont développées.
En quittant Motlatsa, le 8 février 1853, nous descendîmes le Mokoko, ancien lit desséché d’une rivière, que des personnes qui vivent encore ont vue couler autrefois. Nous-même, après une pluie d’orage abondante, nous lui avons vu reprendre un instant son ancien cours vers le nord. Entre Lollakaûi et Ntchékotsa, nous avons passé auprès du petit puits d'Orapa, laissant un peu sur la droite le puits de Thoutsa, dont l'eau salée est purgative; la saline Chouantsa, couverte d’un# croûte de sel d’un pouce et demi d’épaisseur, est environ à dix milles au nord-est d’Orapa. Le dépôt qu’elle contient renferme un sel amer, probablement du nitrate de chaux. Les naturels le mêlent au suc d’une plante gommeuse, font un trou dans le sable, y mettent ce mélange
qu’ils recouvrent et sur lequel ils font du feu ; par cette opération, la chaux devient insoluble, et dés lors elle n’a plus de goût.
Les Bamangouatos entretiennent en différents endroits, de ce côté du Kalahari, de grands troupeaux de chèvres et de moutons qui prospèrent merveilleusement dans les lieux où ils trouvent des buissons et du sel. Pour obtenir la coagulation du lait de chèvre, qui caille moins facilement que le lait de vache, les naturels font infuser le fruit d’une solanée qu’ils appellent Tolouané ; quelques gouttes de cette infusion produisent rapidement l’effet qu’ils en attendent. Les Béchuanas mettent leur lait dans des sacs de peau non tannée, dont ils ont enlevé les poils, et qu’ils suspendent au soleil; la coagulation ne tarde pas à s’opérer, ils font alors égoutter le petit-lait par un trou pratiqué au fond du sac, et remettent du lait jusqu’au moment où le sac est entièrement rempli d’un épais caillé , que l'on finit par trouver délicieux; les gens riches le mêlent à leur bouillie, qu’il rend nutritive et fortifiante, et qui, dans leur menu, tient la place de notre rosbif; de là cette expression de mépris qu’ils emploient à l’égard des faibles et des pauvres : « Ce sont des mangeurs de bouillie à l'eau claire. »
L’époque de la saison des pluies était arrivée, mais la sécheresse continuait à Ntchokotsa; pendant le jour le thermomètre montait, à l’ombre et dans l’endroit le plus frais que nous pussions rencontrer, à 96 degrés (35* centigrades 1/2); cette élévation, à Kolobeng, présageait toujours de la pluie; à Kuruman, il suffisait que le mercure dépassât 84 degrés ( 29° centigrades) pour que l’on pût espérer de l’eau; mais plus au nord, il arrive à 100 degrés (38° centigrades), avant qu’on puisse compter sur la fin de la sécheresse. Aujourd’hui, lorsque nous enfonçons la boule du thermomètre à deux pouces dans la terre, le mercure se fixe à 128 degrés (53° centigrades 3/9). Tout le pays est brûlé autour de nous, et le vif éclat des efflorescences qui recouvrent les vastes salines que l’on voit de. tous les côtés, est blessant pour le3 yeux. L’eau de Ntchokotsa est amère et ammoniacale; il est certain qu’elle a traversé des gisements de débris animaux. Toutes ces fontaines renferment des nitrates qui stimulent la sécrétion des reins et qui augmentent la soif. On reproche au cuisinier d’avoir mis trop de sel dans le bouillon , et le pauvre homme n’a rien ajouté à l’eau claire dont il a rempli son pot-au-feu. 11 m’est arrivé plus
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d’une fois de n’avoir, pour me désaltérer, que ce breuvage d'une amertume nauséabonde. On essaye alors de faire bouillir cette eau dégoûtante, de la purifier avec de l’alun, du vitriol, etc., etc.; mais l’ammoniaque et les autres sels n’en persistent pas moins; et la seule chose que vous ayez à faire est de partir immédiatement et de gagner le Nord aussi vite que possible.
Nous avons été obligés de creuser plusieurs citernes; chaque fois, il faut attendre qu'elles se remplissent, que nos bêtes aient mangé tranquillement pendant un jour ou deux, qu’elles se soient complètement désaltérées avant de se remettre en roule; et nous n’avançons qu’avec beaucoup de lenteur. A Koubé , les rhinocéros ont fait de la mare un tel mortier, en s'y vautrant dans la fange, que c’est à grand’peine que nous pouvons y ouvrir une tranchée où l’eau se dépose et où nos bœufs vont la boire; si les rhinocéros étaient revenus, tout notre travail aurait été détruit par une seule de leurs immersions dans la vase : aussi montonsnous la garde toute la nuit pour protéger nos travaux. Sur les grandes plaines qui nous entourent et qu’embrase cette atmosphère étouffante , nous voyons des troupeaux de zèbres , de gnous, quelquefois même de buffles, qui, pendant des journées entières , regardent tristement du côté de cette eau vaseuse dont nous défendons les abords. C’est être cruel à plaisir que de tuer ces pauvres animaux, sans avoir l’intention de faire le moindre usage de leur chair ou de leur dépouille.
On tue rarement ceux qu’on tire pendant la nuit, mais on les blesse; ils ont d’autant plus soif qu’ils ont perdu plus de sang, et ils se dirigent du côté de l’eau, en dépit du danger. L’autruche, malgré toute sa prudence, même quand elle n’est pas blessée, ne résiste point au désir de satisfaire sa soif. Les Bushmen profitent de cette impérieuse nécessité pour occire la pauvre bête; c’est en pareille occasion qu’ils récoltent la plus grande partie des plumes qu'ils se procurent; mais ils mangent la chair de l’autruche, et cela justifie leur conduite.
Je ne pouvais pas commander à mes hommes de faire une chose à laquelle il m’était impossible de me résoudre; et, quels que soient les motifs que j’aie voulu me donner pour justifier cette manière de chasser, je n’ai jamais pu l’adopter. Qu’un individu cherche des échantillons pour les galeries scientifiques, c'est une tout autre affaire ; mais tirer indistinctement et sans
rime ni raison de pauvres bêtes inoffensives pour les abandonner ensuite aux hyènes et aux vautours, il est évident que c’est pousser l’amour du carnage jusqu’à la monomanie. Mes hommes tuèrent de cette façon un rhinocéros noir, et je quittai avec plaisir le seul endroit où j’aie eu l’occasion de prendre part à l’une de ces chasses nocturnes.
Nous suivions les bords d’une saline immense appelée Ntouétoué, sur laquelle on peut prendre la latitude aussi bien que sur la mer. Le sol d’une grande partie de cette région est composé de tuf calcaire , revêtu d’une faible couche de terre végétale , où abondent les bauhinias et les baobabs. Nous avons dételé nos bœufs à deux milles environ au nord de la saline, et nous nous sommes arrêtés sous un dj ces arbres gigantesques: ilétaitcomposé de six branches réunies en un seul tronc et mesurait vingtsix mètres de tour.
Le baobab, que les Béchuanas appellent motoana , possède une vitalité prodigieuse, et c’est avec surprise qu’un peu plus loin, à Tlomtla, nous avons trouvé l'un de ces géants qui était mort. Suivant Adanson et quelques autres, les baobabs qu’ils rencontrèrent sur la côte occidentale de l’Afrique étaient plus anciens que le déluge, d'où ils concluaient, avec cet aveuglement qui alors était commun en France , « que le déluge n'avait jamais existé. » Je garantirais un baobab contre une douzaine de déluges, pourvu qu’on ne le fit pas bouillir dans de l'eau de mer; mais je ne crois pas que ceux qui vivent aujourd’hui aient eu l’occasion d’en fournir la preuve à l’époque de Noé. Les indigènes font, avec les fibres de l’écorce du baobab , des cordes très-solides; en conséquence', ils le dépouillent jusqu’à la hauteur qu’ils peuvent atteindre; cette opération, qui ferait mourir la plupart des arbres d’une espèce différente, n’a d’autre résultat, pour le baobab, que de le forcer à produire une nouvelle écorce qu’il forme par voie de granulation . Il résulte , de cette pratique fréquemment répétée, que le diamètre de la partie inférieure du tronc de l’arbre est de trois ou quatre centimètres moins gros qu’à deux mètres de terre. Les morceaux d’écorce qui ont été brisés pendant l’opération et qui adhèrent encore au baobab, continuent de végéter et de s'accroître , et ressemblent beaucoup à ces lanières que les Cafres et les habitants de l’ile de Mull détachent du col de leur bœuf et qu’ils laissent flotter librement. Aucune blessure extérieure ne
fait périr le baobab ; les atteintes du feu même ne produisent pas d'effet sur sa végétation ; il ne souffre point davantage des dégâts intérieurs que les siècles, ou toute autre cause, ont pu lui faire subir, car on en trouve souvent de profondément creusés. J’en ai vu un dans lequel vingt ou trente hommes pouvaient se coucher et dormir tout aussi bien que dans une hutte. Il ne suffit même pas de l’abattre pour le faire périr; nous en avons trouvé plusieurs dans les environs d’Angola qui grandissaient encore après avoir été coupés. Les arbres que l’on appelle exogènes s’accroissent au moyen des couches successives qui se déposent entre l’écorce et le bois ; on peut en enlever l’intérieur sans affecter leur existence; la plupart des arbres de notre climat présentent ce phénomène. Ceux d’une autre classe, que l’on nomme endogènes , suivent une marche opposée ; l'application des couches annuelles se fait à l’intérieur ; lorsque le vide est rempli , la croissance est achevée et l’arbre doit mourir. On peut , comme nous l’avons dit plus haut, enlever l’intérieur des premiers et l’écorce des autres, sans nuire sérieusement à leur végétation ; mais elle est compromise chez les endogènes par les blessures qu'ils reçoivent au cœur, et chez les exogènes par les entailles profondes qui détruisent une partie de leur écorce. Le baobab résiste également à ces deux causes de mort ; la raison en est que chacune des lames dont il est composé possède une vitalité qui lui est propre; à vrai dire, il est plutôt le développement gigantesque d’une plante bulbeuse, qu’un arbre dans toute l’acception du mot.
Chez l’un des baobabs que nous avons trouvés gisant par terre dans les environs d’Angola, quatre-vingt-quatre anneaux concentriques augmentèrent chacun d'un pouce après que cet arbre eut été abattu. Les racines qui s'étendent à la surface du sol et qui s'éloignent souvent du tronc à quarante ou cinquante mètres de distance, conservent également leur vitalité après que le corps de l'arbre en a été séparé.
Le bois du baobab est tellement tendre et spongieux que d’un seul coup on y enfonce la cognée assez profondément pour qu’il soit difficile de l’en retirer. Quand l’arbre est mort, on distingue facilement les anneaux concentriques dont il est formé; nous avons compté ces anneaux à trois places différentes; il s'en trouvait, terme moyen, quatre-vingt-un et demi dans trente centimètres d'épaisseur. Chaque lame est composée de deux à quatre
couches de tubes ligneux. En supposant que chacun des anneaux soit le produit de la végétation annuelle, si nous prenons le rayon d’un baobab ayant trente-un mètres de circonférence, c'est-à-dire un peu plus de cinq mètres de rayon, nous trouverons un total de 1400 anneaux. L’origine de l’arbre ne remontera donc pas même aux premières années de l’ère chrétienne; et, malgré l’étonnante vitalité du baobab, il est difficile de croire qu'il en existe maintenant d’aussi vieux que les pyramides.
Le bauhinia, ou le mopané des naturels, est remarquable par le peu d’ombre que ses feuilles répandent ; elles se replient pendant la chaleur du jour, et n’opposent que leur tranche aux
Fcaille* de bauhinie et insecte qui produit les sécrétion* dont ce* feuilles sont couverte*.
rayons du soleil. On trouve sur ces feuilles les larves d’un insecte ailé qui sont recouvertes d’une matière sucrée et mucilagineuse; les indigènes les recueillent et les mangent1, ainsi qu’ils font des
1. Je dois à l'obligeance de M. Westwood les lignes suivantes sur cet insecte :
« Taylor institution, Oxford, juillet 4 857.
« Les larves que l’on trouve sur les feuilles du bauhinia, et que mangent les Africains, appartiennent à un psylle, homoptère de fort petite taille, mais d’une grande activité, dont une espèce, très-commune en Angleterre, dépose sa larve sur le huis, avec cette différence que celle-ci émet la sécrétion qui la protège, sous forme de filaments blancs, cotonneux et très-longs. Une espèce de psylle, que l’on trouve dans la Nouvelle-Hollande sur les feuilles de l’Eucalyptus, produit une sécrétion pareille à celle que le docteur Livingstone a rencontrée en Afrique. Les Australiens appellent cette matière gommeuse , et l’insecte qui la produit , Wo-mé-la. C’est également pour eux une friandise qu’ils ne manquent pas de recueillir. Les
lopanés, grosses chenilles de sept à huit centimètres de longueur, qui vivent en société et qui se nourrissent également des feuilles du bauhinia.
Partout, sur notre passage, la végétation manifeste sa puissance en brisant la couche de tuf qui l’emprisonne. Un bauhinia pousse dans la fente d'un rocher et fait éclater la pierre, dont il soulève des fragments considérablesqu'il soumet à l'influence désagrégeante de l'atmosphère. Le bois de cet arbre, qui est d'un beau rouge, est assez dur pour que les Portugais l’aient surnommé bois de fer. Les indigènes ont observé que le bauhinia est plus souvent frappé de la foudre que les autres arbres, et ils vous avertissent de ne pas rechercher son abri pendant l’orage, « parce que, disentils, les éclairs le détestent. * Par contre, ils n’ont jamais vu le tonnerre tomber sur le morala , qui porte sur ses branches trois épines opposées; la confiance que cet arbre inspire dans le pays, comme préservatif contre la foudre, s’étend jusqu’à la province d’Angole, où les Portugais mettent sur leurs maisons des branches de morala en guise de paratonnerres. Les naturels vont plus loin et sont persuadés que l’ombre du morala vous protège contre les attaques d’un éléphant enragé ; peut-être ceci n’est-il pas exact, mais il y a presque toujours un certain fond de vérité dans leurs observations.
Nous avons retrouvé à Rapesh nos anciens amis les Bushmen ; Horoyé, leur chef, son fils Mokantsa et quelques autres, présentent de magnifiques échantillons de cette tribu; iis ont au moins six pieds de haut (l mètre 83 centimètres) ; leur couleur est plus noire que celle des Bushmen du Sud. Vivant en société avec le gibier, qu’ils suivent partout et qu’ils accompagnent sur les bords de la Zouga, ils sont toujours abondamment pourvus de nourriture, ils ne souffrent jamais de la soif, et la vie qu'ils mènent est bien différente de celle des autres habitants du désert. La chèvre est
larves que Ton a trouvées sous les sécrétions rapportées en Angleterre par le docteur Livingstone étaient passées à l’état de nymphes, et présentaient une chrysalide aplatie, ayant deux larges écailles sur les côtés, sous lesquelles sont renfermées les ailes de l’insecte futur; le corps est d’un blanc jaunâtre, tacheté de brun foncé. Il est impossible de désigner l'espèce d’une manière précise avant d’avoir examiné l’insecte parfait. La sécrétion produite par cette larve est plate et circulaire; elle parait avoir été déposée par anneaux concentriques; le plus grand de ces anneaux peut avoir un quart ou un tiers de pouce de diamètre (6 ou 8 millimètres).
« Ino. O. Westwood. •
le seul animal qu’ils auraient pu domestiquer; mais sa viande leur inspire une répugnance superstitieuse, et ils s’abstiennent complètement d’en manger. C’est une peupladejoyeuse.au franc rire, et chez qui le mensonge est très-rare. Elle a, dans ses usages, quelques traces d’un culte religieux qui ne se rencontrent pas chez les Béchuauas. J’ai assisté un jour , sur les bords de la Zouga, aux funérailles d'un Bushman ; il était évident que ses amis considéraient le trépassé comme vivant dans un autre monde , car ils l’invoquaient et le priaient de ne pas s’offenser du désir qu'ils éprouvaient de rester encore un peu de temps ici-bas.
Les Bushmen que nous avons trouvés à Bapesh tuent beaucoup d'éléphants. Ils choisissent pour cela l’époque de la pleine lune, à cause de la fraîcheur des nuits, et frappent l’animal du fer de leur lance au moment où celui-ci vient de les charger et s’arrête hors d’haleine; cette chasse est la plus grande preuve de bravoure que l’on puisse donner dans le pays. Dans cette occasion les sauvages l’emportent sur nous ; mais je crois que, si les Anglais avaient été pendant quelque temps à leur école, ils battraient les Bushmen. La civilisation n'effémine pas nécessairement les hommes, et accroît incontestablement leur beauté, leur courage et toutes leurs facultés physiques. Lorsque j’étais à Kolobeng, voulant me faire une idée approximative du nombre d'éléphants qu’on détruisait chaque année, j’ai fait le relevé de tous ceux qui furent tués, pendant une saison, par les différentes bandes de chasseurs qui passèrent devant ma porte. C'étaient des Griquas, des Béchuanas, des Anglais et des Boërs. Tous étaient jaloux de se distinguer, et le succès dépend surtout du courage du chasseur, qui lui permet d’approcher le plus possible de l’animal. Voici le résultat que les chiffres m'ont donné: terme moyen, les naturels et les Griquas avaient tué un éléphant par homme; les Boërs deux; et les officiers anglais vingt chacun; différence d'autant plus remarquable en faveur de ces derniers, que les Griquas, les Boërs et les Béchuanas s’étaient servis de chiens et s’étaient fait assister par les indigènes ; les Anglais au contraire n'avaient généralement employé ni les uns ni les autres ; mais ils s’approchaient à trente mètres de l’animal, tandis que les Africains s'arrêtaient à une distance de cent mètres et plus , perdant ainsi toute la force de leurs coups. M. Oswell trouva un éléphant qui avait le côté
rempli de balles , tirées évidemment de trop loin , et qui n'avaient pas pénétré jusqu’aux organes vitaux.
Il paraîtrait donc que les voisins barbares de la colonie du Cap n’ont pas la moitié du courage des sportsmen civilisés. Il est probable qu’à cet égard nous sommes supérieurs à nos ancêtres aussi bien que par notre développement physique. Les cottes de mailles et les jambières des chevaliers de Malte, ainsi que l’armure de la Tour, qui ont été exhibées au tournois d’Eglinton , prouvent suffisamment que les civilisés d’aujourd’hui sont d’une taille plus élevée que ne l’étaient leurs aïeux.
A Maïla nous passâmes un dimanche avec Kaïsa , chef d’un village de Mashonas, qui avait fui le joug de fer de Mosilikatsé, dont le pays est à l’est de l’endroit où nous sommes. Je voulais lui confier un paquet de lettres pour l’Angleterre , afin qu’il les remît aux Béchuanas qui viennent ici, comme les Bamangouatos, chercher des pelleteries et de la viande auprès des Bushmen; mais il me fut impossible de lui faire comprendre qu’il n’avait rien à craindre de la commission que je lui donnais. Il craignait d’être accusé de négligence ou de n’importe quelle faute, s’il arrivait malheur à mes dépêches , et il ne voulut jamais assumer cette responsabilité. Je fus donc obligé de renoncer à l’espoir de donner de mes nouvelles à ma famille jusqu’au moment où j’atteindrais la côte occidentale.
Nous trouvâmes , en arrivant à Ounkou, la plaine humectée depuis longtemps par des pluies bienfaisantes. L’herbe y couvrait la terre, elle s’inclinait sous le poids de ses graines, et toutes les plantes de la forêt étaient en fleurs.
Au lieu du pays aride qui entoure Ntchokotsa et Koubé, une scène ravissante se déployait à nos regards ; les étangs avaient de l’eau à plein bord et les oiseaux gazouillaient avec joie. Quant au gibier , maintenant qu’il trouvait à se désaltérer partout, il se montrait farouche et ne se rencontrait plus dans les lieux qu’il fréquente ordinairement.
1" Mars. Le thermomètre, d’une heure à trois de l’aprèsmidi, marque généralement à l’ombre 98 degrés (36° centigrades 6/9), mais comme le soir il tombe à 65 degrés (18° centigrades 3/9), on n’est pas épuisé par la chaleur. A la surface de la terre et au soleil, le thermomètre s’élève à 125 degrés (51°centigrades 6/9) ; quand on l’enfonce de trois pouces au-dessous du
sol, il en marque 138 (59° centigrades). On ne peut pas tenir la main sur la terre, et les indigènes sont obligés de porter des sandales de peau, bien que la plante de leurs pieds soit passée à l’état de corne. Les fourmis n’en travaillent pas moins avec activité. A sa surface, l’eau est à 100 degrés (38° centigrades); mais, comme elle n’est pas bonne conductrice de la chaleur, on peut s’en procurer de très-fraîche en s’avançant au milieu de l’étang et en la puisant au fond avec les mains.
Au nord de Kama-Kama , nous entrons dans un épais fourré de mohononos qui oblige trois de nos hommes à travailler constamment pendant deux jours afin de nous y ouvrir un passage. Le mohonono croît en buisson, il a de charmantes feuilles argentées et une écorce d’une saveur très-douce, que l’éléphant recherche avec avidité. En rentrant dans la plaine , nous avons trouvé des Bushmen qui, plus tard, nous ont rendu de grands services. La pluie avait été abondante; mais déjà beaucoup d'étangs commençaient à se dessécher ; ils renfermaient une énorme quantité de lotus, et leurs bords étaient couverts d'une plante à basse tige qui répandait une douce odeur. La brise passait au-dessus des étangs et nous apportait le parfum de cette plante, qui, chaque fois, nous faisait tous éternuer. Le 10 mars, par 19° 16' U" latitude sud, et 24° 24' longitude est, nous fûmes obligés de nous arrêter, quatre individus de ma suite ayant été pris de la lièvre. J’avais déjà rencontré cette maladie, mais je ne la reconnus pas tout d’abord pour la lièvre africaine; je me figurai que c’était une affection bilieuse produite par une nourriture trop substantielle, car la venaison avait été abondante et l’on avait mangé beaucoup de viande ; mais au lieu de la prompte convalescence que j’attendais, tous nos hommes furent bientôt saisis de la même maladie, à l’exception d’un jeune Bakouain. Il s’occupait des bœufs pendant que je soignais les malades , et de temps en temps il allait chasser avec les Bushmen, afin de leur persuader de ne pas s’éloigner de nous.
C’est ici que j’ai pu suivre, pour la première fois, les instructions de mon excellent professeur, M. Maclear, et calculer plusieurs longitudes d’après les distances lunaires.
L’herbe est tellement grande autour de nous que les bœufs en ont conçu de l’inquiétude; et la vue d’une hyène, pendant la nuit, leur a fait prendre la fuite et se réfugier dans la forêt
qui est à l'est de l’endroit que nous occupons; le 19 mars, lorsque je me levai, non-seulement ils s’étaient échappés, mais le Bakouain s’était enfui avec eux. J’ai vu faire souvent la même chose aux membres de sa tribu, alors même que c’était un lion qui mettait le bétail en fuite ; ils s’élancent sur ses traces et le suivent pendant plusieurs milles à travers les broussailles et les herbes, jusqu’au moment où ils supposent que la panique est apaisée ; ils commencent alors à siffler comme ils le font pendant qu'ils traient les vaches; quand ils ont ainsi calmé les pauvres bêtes, il les gardent, jusqu’au jour, dans l’endroit où elles se trouvent, et les ramènent ensuite. Le bouvier ne revient guère, dans ce cas-là , sans avoir les jambes lacérées par les épines. Tous les camarades du Mopato sont tenus d’agir ainsi; aucun n’y manque, et ils le font sans autre récompense qu'un mot approbateur de la part de leur chef. Notre jeune Kibopéchoé avait donc suivi les boeufs, et les avait perdus de vue au milieu de la forêt ; il n’en resta pas moins sur leurs traces toute la journée et toute la nuit suivante; le dimanche matin, comme j’allais partir pour aller à sa recherche, je l’aperçus à côté de nos chariots : c’était dans la soirée du samedi qu’il avait rejoint les bœufs, et il avait été obligé de les garder jusqu’au lendemain matin. On ne peut pas comprendre qu’il ait pu retrouver son chemin sans boussole dans une pareille contrée, ayant en outre quarante bœufs à ramener avec lui.
Lorsque les Béchuanas sont malades, ils gardent le lit aussi longtemps qu’ils éprouvent de la faiblesse; ne voulant pas attendre jusque-là, je commençai à leur faire prendre un peu d’exercice et à nous remettre en route pour continuer notre voyage ; mais l’un d’eux s’étant écarté du chariot, tomba sans qu’on s’en aperçût et resta toute la nuit sans connaissance, malgré la pluie qui n’avait pas cessé; un autre s’évanouissait fréquemment; toutefois, avec l’aide de mon Bakouain et des Bushmen, nous fîmes des lits pour eux dans les chariots et nous poursuivîmes notre chemin avec lenteur. Il nous fallait soigner nos malades comme on soigne des enfants; et, de même que chez ces derniers, leur impudence croissait en raison des forœs qu’ils reprenaient chaque jour; les ordres qu’ils nous donnaient d'une voix perçante devenaient de plus en plus impérieux, et les rires avec lesquels j’accueillais leur emportement, bien qu'ils
me fussent inspirés par la joie que me causait leur guérison , non moins que par le spectacle que me donnait leur fureur, augmentaient leur irritation.
Le manque d'adresse de celui qui conduisait les deux premiers bœufs accroissait la difficulté que nous avions à passer entre les arbres; il fallait continuellement en abattre, travailler plus que jamais ; néanmoins je conservai ma santé en dépit de la fatigue.
Afin d’éviter la mouche tsetsé, que nous avions rencontrée à notre précédent voyage, nous primes, en quittant Lourilopépé, la direction du méridien magnétique ; et la nécessité d’ouvrir un nouveau sentier nous donna un surcroît de travail; mais vers le dix-huitième degré de latitude nous fûmes dédommagés de la peine que nous avions prise, par de nombreux ceps de vigne chargés de raisin, que nous n’avions pas rencontrés l’année précédente. Us étaient sous mes yeux, je les voyais, et celte vue était tellement inespérée que je regardais ces grappes abondantes comme en rêve, et sans avoir la pensée de les cueillir.
Les Bushmen connaissent le raisin et le mangent avec plaisir ; mais celui-ci n’est pas d'un goût agréable : il doit à ses pépins, qui ont la forme et la dimension d'un pois fendu par la moitié , une saveur beaucoup trop astringente. L’éléphant recherche non-seulement le fruit de la vigne , mais encore le cep et la racine.
J’ai trouvé ici un insecte d’environ trois centimètres de longueur, de la grosseur d’une plume de corbeau, et couvert de poils noirs ; il fait sa proie des fourmis qu’il attire en mettant la tète dans la terre et en remuant la queue avec rapidité ; les fourmis s’approchent pour examiner l’objet qui s’agite, et sont • saisies par cette queue armée de pinces. J’ai cru d’abord que ces pinces étaient placées sur la tête de l’insecte , mais j’ai reconnu plus tard leur véritable position, et je me demande comment cette larve peut atteindre sa proie sans la voir, puisqu’elle a la tête enfoncée dans son trou ; c’était sans doute une nouvelle espèce de fourmi-lion (myrmiieon ou formica-ko), insecte que l'on trouve en grand nombre dans cette contrée. Sous chaque arbre la terre est criblée des pièges ingénieux où les myrmiléons attendent les fourmis. L’insecte parfait, dont la forme est celle de la libellule,
se voit partout dans l’air , agitant sa queue de la même manière que cette larve dont je parlais tout à l’heure. On en rencontre souvent d’accouplés dans leur vol , l’un tenant l’autre par le cou au moyen de ses pinces caudales.
La forêt que nous traversions avec tant de peine devenait chaque jour plus-compacte, et nous n’avancions qu'en nous frayant un chemin à l’aide de la cognée. Le feuillage est ici beaucoup plus épais que. dans le Midi ; la plupart des feuilles sont pinnées ou bipinnées, et produisent un effet admirable en se découpant sur le ciel. On trouve dans cette région une grande variété de plantes appartenant à la famille des papilionacées.
Jusqu’à présent Fleming avait toujours aidé ses hommes à conduire son chariot; mais à la Gn de mars, lui et ses gens se trouvèrent au bout de leurs forces. Comme il m'étaij impossible de diriger deux wagons, je partageai avec lui la provision d’eau qui nous restait, et je continuai ma route avec l’intention de revenir le chercher aussitôt que nous aurions gagné quelque citerne. La saisod des pluies commençait ; j’abattais des arbres toute la journée, et à chaque coup de cognée je me faisais tomber sur la tête une averse qui descendait jusque dans mes souliers. Des Bushmen que nous rencontrâmes le soir nous offrirent de nous montrer le chemin qui conduisait à un étang ; je dételai nos bœufs et je suivis les Bushmen. La nuit était venue; ceux qui nous conduisaient nous témoignaient leur politesse (qualité qui est loin d'être restreinte à la civilisation) en cassant les branches qui se trouvaient sur notre passage et en nous indiquant les arbres qui gisaient par terre. Lorsque nous fûmes revenus au chariot, nous y trouvâmes Fleming, dont l’isolement avait réveillé l’énergie, et qui venait d’arriver.
L’étang n'avait presque plus d’eau, et nous fûmes bientôt obligés de repartir. L'un des Bushmen interrogea ses dés et conclut, d’après le point qu’il amena , que Dieu lui ordonnait d’aller rejoindre sa tribu. Il recommença pour m’en donner la preuve-; mais ayant amené un résultat contraire , il consentit à nous accompagner et nous fut très-utile, nos bœufs ayant fui de nouveau à une très-grande distance, sous l’empire de l'effroi que leur avait causé un lion. Il est rare que dans ce pays-ci les lions fassent parler d’eux ; ils semblent éprouver une crainte salutaire
des Bushmen, qui sont, il est vrai, fort habiles à les détruire. Lorsqu’un lion s’est complètement repu, les Bushmen, qui l’ont observé, suivent sa piste sans faire le moindre bruit , et le surprennent au milieu de son sommeil ; l’un d’eux s’arrête à quelques pas et lui décoche une flèche empoisonnée , tandis qu’en même temps son compagnon jette son manteau de peau sur la tête de l’animal, qui , surpris et terrifié , s’enfuit en bondissant. J’ai vu le poison dont les Bushmen se servent en pareille circonstance : ce sont les entrailles d’une chenille de 12 millimètres de longueur, et qu’ils appellent n'goua ; ils les écrasent, en entourent la partie inférieure du fer de leur flèche, et le font sécher au soleil. Ils ne manquent jamais, après cette opération, de se nettoyer les ongles avec le plus grand soin, car un atome de cette matière vénéneuse, lorsqu'il est en contact avec la plus légère égratignure , agit comme la substance empoisonnée des blessures que l’on se fait en disséquant. La douleur qu’elle produit est si vive, que le malheureux qui l’éprouve se roule et se déchire en demandant le sein de sa mère , comme s’il se croyait revenu aux jours de son enfance ; ou bien , fou de rage , il s’enfuit loin de toute résidence humaine. Le lion n’en éprouve pas des effets moins terribles : on l’entend alors rugir avec désespoir, il devient furieux et il mord les arbres et la terre avec une frénésie convulsive.
Les Bushmen ont la réputation de guérir cet affreux empoisonnement. Je leur ai demandé comment ils opèrent ; ils m’ont répondu qu’ils administrent la chenille elle-même, écrasée et mélangée avec de la graisse, dont ils introduisent également une certaine quantité dans la blessure. • La n'goua a besoin de graisse, disent-ils ; quand elle n’en trouve pas dans le corps de l’homme, elle le tue; nous lui donnons ce qu’elle désire, elle est contente et ne fait plus de mal. » Je recommande cet argument aux plus éclairés d’entre nous.
Le suc laiteux de l’euphorbe en arbre ( eu phorbia arborescent) est néanmoins le poison le plus généralement employé ; il est fatal surtout à la race chevaline : un troupeau de zèbres qui va boire à un étang dont l’eau contient une certaine quantité de ce suc vénéneux , est frappé de mort avant d’avoir fait deux milles. Le poison, toutefois, n'est pas mortel pour les hommes et pour les bœufs, qu’il purge violemment. On en fait usage dans
igi, EXPLORATIONS
toute la contrée. En certains endroits on y ajoute du venin de serpent et le suc de l’amaryllis toxique, atin d en augmenter la violence.
Un jésuite, le P. Pédro, qui demeurait à Zambo, avait composé , avec des simples et de l’huile de castor , un baume qu il employait , dit-on, avec succès pour guérir les blessures causées par les flèches empoisonnées. Il est probable qu il en avait emprunté la recette aux indigènes , et que ce baume devait son efficacité au corps gras qui en faisait la base.
Lorsqu’on est mordu par un serpent , il faut appliquer l’orilice d’une petite clef sur la blessure, et l’y presser avec force jusqu'au moment où l’on peut obtenir que la plaie soit sucée par un indigène, qui fait l’office de ventouse. Une clef de montre, fortement appuyée sur la piqûre d’un scorpion, en extrait le venin . il suffit après cela d’un mélange de graisse ou d’huile et d'ipécacuanha pour faire cesser la douleur.
Les Bushmen de ces parages sont en général de beaux hommes , bien taillés et d’une indépendance individuelle à peu près absolue. Ils recherchent , comme aliment , une espèce de tubercule qui ressemble un peu h la pomme de terre, et ils se montrent friands d’une noix que Fleming croit être une sorte de bétel ; cette noix est produite par un bel arbre dont les branches couvrent un large espace, et dont les feuilles sont palmées. L’abondance de fruits sauvages et de venaison que l’on rencontre dans cette partie delà contrée, préserve les Bushmen des atteintes de la faim. Je trouvais facilement à les nourrir de viande; et, comme je désirais les garder avec nous , je leur proposai d’aller chercher leurs femmes, pour donner à celles-ci leur part de nourriture ; mais ils me répondirent que les femmes savaient toujours pourvoir à leurs propres besoins.
Aucun de nos hommes n’était mort; toutefois il y en avait deux qui ne se rétablissaient pas; de plus, Kibopéchoé, mon excellent Mokouain , fut affligé d’un certain nombre de clous qui lui donnèrent la fièvre. Pensant que le changement d'air hâterait la guérison de nos malades , je pressai la marche le plus possible , et nous atteignîmes le mont N’goua, par 18» 27’ 20" latitude sud, et 2V> 13' 63" longitude est. C’était la seule montagne que nous eussions rencontrée depuis que nous avions quitté la chaîne des Bamangouatos , et nous éprouvions le besoin de la saluer
avec respect. Elle est couverte d’arbres, et sa hauteur est de cent trente mètres. Sa position géographique est établie d’une manière assez exacte par l’occultation. La vallée Kandéhy ou Kandéha'i, qui se déploie au nord de la montagne , est l’un des endroits les plus pittoresques de cette partie de l’Afrique. Bes arbres forestiers aux feuillages divers en garnissent les deux rives ; un ruisseau limpide serpente au milieu de la prairie ; des antilopes rougeâtres sont arrêtées sur le bord de ce ruisseau, près d’un énorme baobab; elles nous regardent et sont prêtes à gravir la colline ; des gnous, des tsessébés, des zèbres, nous contemplent d’un air surpris ; quelques-uns continuent de paître avec insouciance , les autres se redressent avec cet air de mécontentement particulier qu’ils prennent au moment où ils vont s’enfuir ; un énorme rhinocéros blanc traverse la vallée, en flânant, sans nous apercevoir, et semble jouir d’avance du bain de vase qu’il se promet ; plusieurs buffles , au sombre visage , se tiennent sous les arbres, de l’autre côté des antilopes. C’est aujourd’hui dimanche , nous nous reposons ; tout est paisible autour de nous, et l’on ne peut s’empêcher de réfléchir à cette existence future, où nous vivrons au milieu de scènes d’une beauté accomplie. Si nous sommes entièrement libérés de nos péchés , suivant la promesse que nous en avons reçue , la mort est belle et glorieuse ; mais s’il nous faut attendre le jour du jugement, sans avoir autre chose à faire qu’à penser à des fautes que nous voudrions oublier, c’est une perspective peu consolante.
Nos Bushmen témoignèrent le désir de s’en aller ; et, comme on ne peut obtenir de ces gentlemen indépendants que ce qu’ils veulent bien accorder, je m'acquittai envers eux et je les laissai partir. Toutefois , le payement que je leur donnai séduisit quelques étrangers qui se trouvaient là, et ces derniers nous offrirent leurs services.
Les animaux de ces parages ne sont nullement farouches ; les koudous et les girafes me regardent comme une apparition étrange. Un lion est venu au point du jour, il a rôdé longtemps autour des bœufs; je le voyais parfois de l'intérieur du chariot; mais il me fut impossible de le tirer, bien qu’à peine à trente pas. Il se mit à rugir de sa voix la plus aigue ; les bœufs n’en bougèrent pas davantage; et, découragé, il s’éloigna, en continuant
ses rugissements. Je ne lui ai pas vu de crinière ; si je ne me suis pas trompé , le lion chauve donnerait donc de la voix tout aussi bien que l’espèce chevelue. D’autres lions ont également rugi dans le voisinage ; et, quand ils ont vu qu’ils ne parvenaient pas à effrayer les bœufs, ils sont partis comme le premier, en éprouvant un dépit qu’il était facile de reconnaître à leur voii irritée.
A mesure que nous avançons vers le nord , la contrée devient de plus en plus belle ; le pays est boisé, l’herbe est verte, et souvent plus haute que les chariots; des festons de vigne courent au milieu des arbres, parmi lesquels se trouvent le figuier de l’Inde avec ses rejetons pendants, le palmyra1, le dattier sauvage, et plusieurs autres qui me sont inconnus. Les creux du terrain contiennent de l'eau ; nous rencontrons un peu plus loin de petites rivières de six mètres de large et de plus d’un mètre de profondeur ; plus nous avançons, plus elles sont grandes et profondes. Les éléphants y ont fait d'énormes trous en allant d’un bord à l’autre; nos bœufs y enfoncent, ils cherchent à en sortir par un effort désespéré, et cassent le timon de notre chariot; cela nous oblige à nous mettre dans l’eau jusqu’à la poitrine, et à y travailler pendant trois heures et demie ; toutefois je n’en éprouve aucun mal. >
Nous arrivons enfin au Sanshureh, qui nous oppose une barrière infranchissable. Nous nous retirons sous un magnifique baobab, et nous nous décidons à explorer la rivière pour y chercher un gué ; nous sommes à 18° V 27" latitude sud et 24° 6’ 20" longitude est. La grande quantité d’eau que nous avons traversée provient du Chobé; et cette rivière qui nous arrête, qui parait large et profonde, et qui contient des hippopotames, n’est que l’une des branches par lesquelles il envoie au sud-est la surabondance de ses eaux. Un pli de terrain , dont la rampe se déploie vers le nordest, en partant du mont N’goua, imprime cette direction au Sanshureh ; malheureusement nous l’ignorions, étant dans la vallée, seul endroit du pays où la tsetsé n’existe pas. Je remontai la rive occidentale du Sanshureh en compagnie des Bushmen, jusqu’à un point où nous trouvâmes cette redoutable tsetsé. Nous mar-
1 . Borassut flagelliformiti, palmier dont le fruit atteint, dans l’Inde, la grosseur de la tète d'un enfant, et dont la sève fournit une liqueur mousseuse analogue au vin de Champagne. ( Note du traducteur.)
châmes longtemps dans la rivière au milieu des roseaux, baignés jusqu’au-dessus de la ceinture; mais nous longions toujours un large espace où l’eau était vive et impossible à traverser; dans les endroits où elle est stagnante, un lichen particulier, qui croit à la surface du sol , et qui est entraîné par les pluies et les inondations, flotte sur cette eau et répand une odeur extrêmement désagréable d’hydrogène sulfuré.
Nous avions fait tant d’efforts inutiles pour franchir le Sanshureh dans l’espoir de rencontrer quelques Makololos, que mes amis les Bushmen finirent par se lasser. Je parvins à les retenir encore pendant quelques jours; mais ils s’échappèrent une belle nuit, et je fus obligé de prendre avec moi l’un des moins affaiblis de mes fiévreux, et de traverser la rivière sur un ponton que m’avaient donné les capitaines Webb et Codrington. Nous emportâmes chacun des provisions, une couverture, et nous avançâmes environ à vingt milles du côté de l’ouest, avec l'espérance d’atteindre le Chobé ; nous en aurions été plus près en marchant vers le nord ; mais nous ne le savions pas. Durant tout le premier jour il fallut barbotter au milieu d'une plaine inondée et couverte d’une herbe épaisse qui nous montait jusqu’aux genoux. Le soir nous nous arrêtâmes devant une immense muraille de roseaux ayant deux ou trois mètres de hauteur, et ne présentant pas le moindre passage où l’on pût s’engager. Nous essayâmes pourtant d’y pénétrer; mais l’eau devenait si profonde que nous fûmes obligés de renoncer à l’entreprise. J’en conclus que nous étions arrivés sur les bords de la rivière que nous cherchions , et je dirigeai mes pas vers des arbres que j’apercevais au sud, afin de nous y établir pour la nuit et de pouvoir le lendemain matin examiner les lieux en grimpant à leur sommet. Nous avions tué un léché (variété d’antilope) , nous fîmes un feu brillant, nous bûmes une tasse de thé, et la nuit fut excellente. J'ai trouvé ce soir-là, en ramassant du bois, un nid d’oiseau composé de cinq feuilles vertes cousues ensemble avec des fils de toile d’araignée ; il est impossible de rien imaginer de plus délicat, de plus léger que cette barcelonnette aérienne; les fils étaient passés dans des trous imperceptibles, et roulés de manière à produire l’effet d’un nœud. Malheureusement j’ai perdu ce petit chef-d’œuvre ; c’était la seconde fois que je voyais un nid qui rappelât celui de la fauvette tailleuse des Indes.
Lorsque le lendemain , au point du jour, nous eûmes grimpé sur les arbres les plus élevés, nous découvrîmes une belle et grande nappe d’eau, entourée de tous les côtés par l’impénétrable ceinture qui nous avait arrêtés la veille. C'était la partie la plus large du Chobé, qui, en cet endroit, porte le nom deZabésa. Deux lies, couvertes d'arbres, semblaient être beaucoup moins éloignées du centre de l’eau que le rivage sur lequel nous nous trouvions ; nous essayâmes de parvenir jusqu'à ces lies; mais ce n’étaient pas seulement des roseaux qui nous barraient le passage, c’était une herbe particulière, dentelée comme une scie et tranchante comme un rasoir, que la tige grimpante des convolvulus, résistante comme de la corde à fouet, reliait aux roseaux, de manière à composer une masse inextricable. Nous nous sentions des pygmées en face de cette barrière que nous ne pouvions briser; nous n’avions d’autre moyen pour avancer que de nous appuyer tous les deux contre cette palissade flexible, de la faire ployer jusqu’à ce que nous pussions y monter, et ainsi de suite, gagnant à chaque effort quelques pouces de terrain. La sueur ruisselait de tous nos membres ; le soleil darda ses rayons sur cette masse compacte où l’air ne pénétrait pas , et la chaleur devint étouffante ; heureusement que nous étions rafraîchis par l’eau qui nous montait jusqu’aux genoux. Enfin, après quelques heures de ce travail fatigant, nous atteignîmes l’une de ces lies, où nous trouvâmes des ronces que je saluai comme un vieil ami. Celui qui m'accompagnait avait sa culotte de peau tout en pièces et les jambes tout en sang. Mes épais moleskins étaient troués à l'endroit des genoux ; j’essayai d’en maintenir les fragments avec mon mouchoir que je déchirai , et nous continuâmes notre traversée ; mais l’eau vive était encore à cinquante pas de l’endroit où nous nous trouvions; et entre elle et nous se dressait un massif de papyrus, c'est-à-dire de palmiers minuscules, de douze centimètres de circonférence et de deux ou trois mètres de haut, reliés ensemble par un lacis de convolvulus d’une telle résistance , qu’il nous fut impossible de le faire céder sous notre poids augmenté de nos efforts. A la fin, cependant, nous trouvâmes un passage qui avait été fait par un hippopotame; nous fûmes bientôt sur le bord de cette eau vive que nous avions eu tant de peine à gagner ; j’y descendis, et au premier pas j’en eus jusqu’au menton.
Harassés de fatigue et revenus à notre point de départ , nous remontâmes le Chobé jusqu'à l’endroit où il se divise pour former le Sanshureh; là, prenant la direction opposée, nous descendîmes la rivière, bien qu’en montant sur les branches les plus hautes, nous ne pussions voir autre chose qu'une vaste plaine de roseaux, parsemée çà et là de quelques arbres, et où il se trouvait une île. Ce fut une journée accablante ; le soir, nous arrivâmes à une cabane déserte que des Bayéyés avaient bâtie sur une fourmilière ; nous n’avions pas d'autre bois pour faire notre feu que l'herbe et les baguettes dont la cabane était construite. Je redoutais les tampons', si communs dans les vieilles huttes; mais au dehors nous étions assaillis par des milliers de moustiques; la rosée était froide, et nous rentrâmes dans la cabane. Elle se trouvait à côté des roseaux, et toute la nuit des sons étranges vinrent frapper nos oreilles. J’avais vu pendant le jour des serpents aquatiques nager la tête au-dessus de l’eau ; j'avais observé de nombreux sentiers qu’en allant chercher du poisson, les loutres*, qui abondent dans ces parages, avaient tracés au milieu des grandes herbes; elles les suivaient maintenant, et, comme elles, de singuliers oiseaux pénétraient et s’agitaient dans le fourré qui borde la rivière ; nous entendions des sons pareils à ceux de la voix humaine et des voix qui n’avaient rien de terrestre ; quelque chose approcha de nous , la rivière fut battue comme par le plongeon d’un hippopotame, ou par un canot lancé tout à coup; cela pouvait être celui d’un Makololo, nous nous levâmes immédiatement : j’écoutai , je criai à diverses reprises, je déchargeai mon fusil plusieurs fois ; mais le bruit que j’avais entendu me répondit seul et continua pendant une heure sans la moindre interruption. Après une nuit froide et humide, nous reprîmes le lendemain matin nos travaux d'exploration ; mais nous laissâmes le ponton afin de nous alléger.
Les fourmilières ont ici jusqu’à neuf mètres de haut, et sont tellement larges que des arbres croissent à leur base, tandis que l’herbe seule couvre les terres, qui sont inondées tous les ans. Du sommet de l’une de ces fourmilières, nous découvrîmes une issue qui conduisait au Chobé; revenant alors sur nos pas, nous re-
1. Insectes appelés jusqu’à’ présent puces pénétrantes, mais qui sont de véritables tiquets et n’ont aucun rapport avec les puces. ( Note du traducteur