‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 35 sur 130 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Arrivée à Linyanti. — Le héraut de la cour. — La sœur de Sékélétou lui cède le pouvoir. — Complot de Mpépé. — Commerce d’esclaves fait par les Mambaris. — Fuite de ces derniers. — Tentatives d’assassinat contre Sékélétou. — Exécution de Mpépé. — Cour de justice. — Motifs de Sékélétou pour ne pas apprendre à lire la Bible. — Dispositions prises à l’égard des veuves d’un chef décédé. — Femmes makololos. — Leurs occupations. — Leurs serviteurs. — Leur boisson, leur costume et leurs ornements. — Service religieux dans la Kotla. — Docteurs indigènes. — Présent offert par Sékélétou. — Motif qui le fait accepter. — Commerce d’ivoire. — Feu accidentel. — Présents pour Sékélétou. — Deux races de bétail indigène. — Ornementation des bœufs. — Les femmes et le miroir du docteur. — Manière de préparer les peaux de bœuf pour en faire des boucliers et des manteaux. — Jet de la lance.

Tous les habitants de Linyanti , au nombre de six à sept mille âmes, vinrent en masse à notre rencontre afin de voir marcher nos wagons, phénomène complètement nouveau pour eux : car lors de notre première visite nous étions partis pendant la nuit.

Sékélétou, le chef actuel des Makololos, nous fit une réception qui, dans le pays, est considérée comme royale. Au moment de notre arrivée, un grand nombre de femmes déposèrent devant nous chacune un pot -de boyaloa, qui est la bière de cette peuplade, et en burent à pleines gorgées, pour nous donner la preuve que ce n’était pas du poison.

Le héraut de la cour, un vieillard qui remplissait déjà les mêmes fonctions du temps de Sébitouané, après s’être livré à des gambades sans nombre, se mit à crier de toute la force de ses poumons quelques phrases en notre honneur, telles que celles-ci par exemple : «Ne voyez-vous pas l'homme blanc? Ne voyezvous pas le camarade de Sébitouané? Ne voyez- vous pas le père de Sékélétou? Nous avons besoin de dormir, Seigneur, donnez le sommeil à votre fils, etc., etc. » Les émoluments de cet

homme se composent des têtes de tous les bestiaux qui sont tués par le chef, et d'une part du tribut qu’il prélève tout d’abord ; en échange de ce salaire, il est obligé de prononcer toutes les proclamations, de réunir les membres des assemblées, de nettoyer la Kotla, d’entretenir le feu tous les soirs, et d'enlever le corps des suppliciés du lieu de l’exécution.

Sékélétou, que je voyais pour la première fois, était alors un jeune homme de dix-huit ans; il est de cette couleur café au lait qui fait l’orgueil des Makololos, parce qu’elle établit une distinction remarquable entre eux et les nègres qui habitent les bords des rivières. Sa taille est peu élevée ; c’est tout au plus s’il a un mètre cinquante centimètres ; il est loin d’avoir un physique aussi avantageux et d’être aussi capable que son père, mais il est également l'ami dévoué des Anglais. Sébitouané, longtemps avant sa mort, avait appelé au pouvoir sa fille Mamochisané; d’après le désir de ce grand chef, c’était elle qui devait lui succéder, résolution qu'il avait probablement puisée chez quelque tribu nègre où les femmes sont admises à gouverner la peuplade : mais d'origine béchuana, il lui était impossible de ne pas considérer le mari comme seigneur et maître de sa femme ; et, ne voulant pas que sa fille devint l’esclave du sien, il lui avait dit que tous les hommes de la tribu lui appartenaient, qu'elle pouvait les prendre, mais qu’elle ne devait en conserver aucun ; il avait pensé qu’elle pourrait se conduire à l’égard des hommes de la même façon qu'il agissait envers les femmes : il se trompait complètement; les hommes avaient d’autres épouses qui ne manquèrent pas de jaser. * On ne gouverne point la langue des femmes, » dit un proverbe du pays, et la fille de Sébitouané fut accablée des propos de ses rivales. Un homme , qu’elle avait choisi, fut appelé sa femme, et leur fils, l’enfant de la femme de Mamochisané. Enfin la pauvre reine éprouva tant de dégoûts, qu’après la mort de son père, elle s’empressa d’abdiquer et de remettre le pouvoir entre les mains de son frère. Celui-ci, qui redoutait l’ambition de Mpépé, l’un des membres de sa famille, insista auprès de sa sœur pour qu’elle conservât le rang suprême, lui offrant de la soutenir en se mettant à la tête des Makololos si la guerre venait à éclater. La question fut discutée publiquement pendant troisjours. Mpépé insinuait que Sékélétou n’était pas le fils légitime de Sébitouané, sa mère ayant été d'abord la femme d’un

autre chef; mais alors Mamochisané prit la parole, et s’adressant à son frère, elle lui dit en versant des larmes toutes féminines : « Je n’ai pris le pouvoir que parce que mon père l'a voulu ; mais j’aurais préféré me marier comme les autres femmes et avoir une famille. C’est toi, Sékélétou, qui dois être le chef et agrandir la maison de ton père. » Ce discours porta un coup mortel aux espérances de Mpépé.

Quelques détails sur ce dernier feront comprendre au lecteur l’état politique et social de ces peuplades. N’ayant pas de fils qui pût être mis à la tête du Mopato de l’âge de sa fille , Sébitouané avait choisi Mpépé comme étant le plus proche de ses parents qui réunit les conditions voulues. Plus tard, supposant que le chef du Mopato lui était tout dévoué, ainsi qu’à ses enfants, il le chargea de surveiller son bétail. Mpépé alla s’établir à Naliélé, ancienne capitale des Barotsés, et prit si bien possession de la charge qui lui était confiée, que Sébitouané ne tarda pas à comprendre qu'il n’avait d’autre moyen de rentrer dans ses droits qu’en faisant mettre à mort son audacieux parent. Mais, d’une part, cette extrémité lui répugnait et, de l’autre, il n’était pas sans inquiétude au sujet des procédés de magie dont Mpépé faisait usage avec le concours de certains docteurs, et qu'il préparait au fond d’une hutte bâtie à cette intention. C’est alors que Sébitouané apprit avec joie notre arrivée dans ses parages et qu’il descendit la rivière jusqu'à Séshéké pour venir à notre rencontre. D’après les rapports des nombreux étrangers qu’il avait vus, il avait compris que les blancs possédaient un pot', c’est-à-dire un canon qui leur permettait de défendre leurs villes contre les attaques de leurs ennemis et de foudroyer les assaillants. Il se disait qu’une arme aussi puissante lui permettrait de dormir paisiblement jusqu’à la fin de ses jours, et tout son espoir était d’obtenir des blancs cette arme protectrice. Voilà pourquoi nous avions été salués en arrivant de cette parole du héraut : « Seigneur, donnez-nous le sommeil! » Sébitouané avait fait la guerre pendant trente ans et ne soupirait qu’après une vie tranquille; on ne saurait croire

1. Cette dénomination de pot , appliquée à un canon, et qui provient de la fable inventée par les Boêrs au sujet de la marmite que le docteur avait prêtée à Séchélé, prouve combien le moindre fait se propage et a de retentissement parmi ces peuplades, alors même qu’elles semblent privées de toute relation avec l’endroit où le fait s’est passé. {Note du traducteur.)

quel désir de la paix ont tous ceux dont la vie s’est passée à combattre.

Le bruit courait dans le pays que les incantations de Mpépé n’étaient pas étrangères à la mort de Sébitouané « Cette hutte enchantée où la magie s'exerce, avait dit le grand chef à son fils, nous sera funeste à l’un ou à l'autre. » Et, depuis qu’il était au pouvoir, Sékélétou croyait sentir sa position menacée.

Les Mambaris avaient, en 1850, rapporté chez eux des nouvelles favorables de ce nouveau marché qui était ouvert aux gens de l’Ouest, et des métis portugais, qui faisaient le commerce d’esclaves, vinrent en 1853 chez les Makololos. J’étais à Linyanti lorsque l’un d'eux y arriva. Cet homme, que les Makololos avaient surnommé le Pére-au-Sac , parce qu’il se faisait porter dans un hamac suspendu entre deux perches et qui formait une poche, ressemblait complètement à un Portugais; il n’avait aucune marchandise, et prétendait qu’il était venu pour s’enquérir des objets dont on avait besoin dans le pays ; toutefois, il parut trèscontrarié de ma présence. Sékélétou lui donna un bœuf et une défense d'éléphant, et il partit peu de temps après ; mais lorsqu’il fut à 50 milles du côté de l’ouest, il emmena tout un village de Bakalaharis qui appartenait aux Makololos ; on apprit plus tard qu’il avait avec lui un certain nombre d’esclaves bien armés; les femmes, les enfants et les hommes du village en question l'avaient suivi, et, comme il se passa beaucoup de temps avant que la nouvelle en parvint à Sékélétou, il n’a jamais pu savoir si les Bakalaharis avaient cédé à la viplenceou s’ils s’étaient laissé entraîner par les promesses du métis ; dans tous les cas, l’esclavage était leur destinée.

Mpépé favorisait tous ces marchands d’esclaves ; ceux-ci , à leur tour, ne demandaient pas mieux que de le seconder dans ses projets de rébellion, dont le succès devait augmenter leur influence. Mon arrivée leur portait un préjudice énorme, et détruisait leur espoir. Un certain nombre de ces traitants étaient à Linyanti pendant que je parcourais la plaine qui est au midi du Chobé ; en apprenant que j’étais dans les environs, ils commencèrent à porter l’oreille basse, et quand les indigènes qui nous avaient fait passer la rivière, revinrent coiffés des chapeaux que je leur avais donnés, les Mambaris se tinrent pour avertis et s’enfuirent précipitamment. 11 est d’usage, lorsqu’on est venu

voir un chef, de lui demander la permission de le quitter ; mais la vue des chapeaux leur avait fait faire leurs paquets en toute hâte. Aux questions des Makololos, qui leur demandaient le motif de cette précipitation, ils répondirent que, si je les trouvais dans la ville, je leur prendrais leurs marchandises et leurs esclaves ; et, bien que Sékélétou leur assurât que je n’étais pas un voleur, mais au contraire un homme de paix, j'étais encore à soixante milles de Linyanti, qu'ils s’étaient sauvés sans attendre qu’il fût jour. Ils allèrent s’établir au nord où , sous la protection de Mpépé, ils érigèrent une estacade d’une épaisseur et d’une élévation considérables. Abrités derrière ce rempart, ils poursuivirent leur trafic, sous la direction d'un mulâtre portugais, sans môme en avertir le chef dont ils occupaient le territoire, tandis que Mpépé les nourrissait du bétail de Sékélétou , espérant bien profiter de leurs fusils pour détrôner son cousin et devenir à son tour chef des Makololos. Tous les marchands d’esclaves cherchent à s’insinuer dans les affaires politiques de ces peuplades ; ils se mettent du côté du plus fort, et se payent eux-mêmes de leurs soins officieux par les nombreuses captures qu’ils font chez les vaincus. En conséquence , après en avoir conféré longtemps avec les Mambaris, il fut décidé que Mpépé devait commencer la révolte ; et celui-ci se procura une petite hache de bataille, avec l’intention de fendre la tête à Sékélétou dès la première rencontre.

Mon principal but, avant de chercher à ouvrir une voie de communication pour aller à la côte soit orientale, soit occidentale, était d’explorer le pays afin d’y trouver une localité saine ; dans cette intention, je parlai à Sékélétou de remonter la rivière que nous avions découverte en 1 85 1 . Il voulut m’accompagner, et, lorsque nous fûmes à soixante milles de Linyanti, nous rencontrâmes Mpépé sur la route de Séshéké. Malgré la quantité de bestiaux qu'ils possédaient, les Makololos n’avaient jamais monté leurs bœufs, jusqu'en 1851, où je leur en donnai le conseil, ce sont également des Européens qui introduisirent cet usage chez les Béchuanas. Avant cette époque les indigènes ne voyageaient qu’à pied. Sékélétou et sa suite étaient donc montés sur des bœufs, et n’ayant ni selle, ni bride, ils tombaient continuellement. Mpépé , sa petite hache à la main, arrivait par un sentier parallèle à celui que nous suivions, mais à une distauce d’un quart de mille à peu

près ; dès qu'il nous eut aperçus, il se mit à courir de toutes ses forces dans l’espoir de nous atteindre ; Sékélétou, qui était sur ses gardes, mit son bœuf au galop, et se réfugia dans un village voisin, où il se cacha quelque part jusqu’à ce que nous fussions tous arrivés. Mpépé avait dit à sa bande qu’il trancherait la tête à Sékélétou la première fois qu’il le verrait, ou qu’il la lui briserait à la lin de leur première conférence ; c’était donc en terminant leur prochain entretien qu’il devait accomplir le meurtre dont il avait promis l’exécution. 11 arriva que j'étais assis entre les deux compétiteurs dans la hutte où ils se rencontrèrent ; fatigué d’être resté depuis le matin sur un bœuf et surtout en plein soleil, je ne tardai pas à demander à Sékélétou quel était l’endroit qui m'était destiné pour y passer la nuit. « Je vais vous le montrer, » me répondit-il. Nous nous levâmes tous les deux ensemble, et couvrant Sékélétou de mon corps, je le sauvai du coup mortel dont il était menacé ; je ne savais rien du complot, mais j’avais remarqué avec surprise, que tous les hommes de Mpépé avaient gardé leurs armes, chose qui n’arrive jamais quand un chef est présent. Sékélétou vint avec moi et me montra la hutte qui m’était réservée. « Cet homme, me dit-il lorsque nous fûmes dehors, a l’intention de me tuer. » (J'appris plus tard que l’un des serviteurs de Mpépé avait divulgué le secret.) Et se rappelant les paroles de son père, il fit, dans la nuit même, exécuter le rebelle. On procéda si paisiblement au supplice que je n’en sus rien jusqu’au lendemain malin, bien que je fusse couché à quelques pas de l’endroit où l'exécution avait eu lieu; Nokouané s’était approché de Mpépé qui était assis à son feu et lui avait présenté du tabac dont sa main était pleine. « Donnez-moi une prise, » lui avait dit Mpépé en étendant la main. Nokouané lui avait alors saisi le poignet, tandis que l’un de ses compagnons s’emparait de l’autre main de Mpépé, qu’ils avaient entraîné à un mille et tué ensuite à coups de lance.

Tel est le mode d’exécution que les Makololos emploient généralement à l'égard des criminels. Celui qui est arrêté de la sorte n’a plus la permission de parler ; une fois cependant, un homme que l’on venait de saisir dit à ceux qui l’entraînaient : « Ne me serrez pas si fort ; peut-être, vous-mêmes, serez-vous un jour conduits de la même manière. »

Les partisans de Mpépé s’enfuirent chez les Barotsés ; quant à nous, la prudence nous défendait d’aller de ce côté avant que

EXPLOITATIONS

l'émotion produite par la mort de Mpépé fût apaisée , et nous retournâmes à Linyanti.

Ce n’est qu'au sujet des crimes politiques d’une sérieuse importance, que la justice chez les Makololos emploie les formes expéditives dont nous venons de citer un exemple. Dans les cas ordinaires, les débats sont entourés d'une certaine pompe, et la cause est étudiée avec soin. Le plaignant demande à celui qu'il accuse de venir trouver le chef avec lui, ce qui n’est jamais refusé. Arrivés tous les deux dans la Kotla, le demandeur établit sa plainte devant le chef et devant tous les individus qui s’y trouvent rassemblés. Lorsqu’il a fini d'exposer ses griefs, on lui accorde un instant de réflexion pour chercher dans sa mémoire s’il n’a rien oublié. Les témoins qu’il a nommés se lèvent alors et déposent de tout ce qu'ils ont personnellement vu et entendu, mais non pas de ce qu’ils ont appris par les autres. Les dépositions terminées, le défendeur, après avoir laissé passer quelques minutes pour bien s'assurer que la partie adverse n'a plus de témoins à produire, se lève à son tour avec lenteur, ferme son manteau d’un air calme, bâille, crache, se mouche, etc., et commence à expliquer l'affaire en niantles faits qu'on lui oppose, ou en les acceptant, suivant les circonstances. Parfois, irrité de ses paroles, le plaignant fait entendre quelque dénégation plus ou moins vive. « Silence! répond l’accusé en se tournant tranquillement du côté de son adversaire ; je n’ai rien dit pendant que vous avez parlé ; ne pouvez-vous pasenfaire autant? Voulezvous donc être le seul qu’on entende? «L’auditoire approuve cette mercuriale, et se joint à l’accusé pour faire taire le plaignant; le défendeur continue de plaider sa cause, et fait ensuite entendre les témoins à décharge. Aucun serment n'est déféré aux personnes qui déposent; mais, lorsqu'une assertion est contestée, celui dont la parole est mise en doute emploie souvent cette formule : « Par le chef, ou par mon père, j’ai dit la chose telle qu’elle est. » Us ont, à l’égard les uns des autres une loyauté remarquable; mais leur système de gouvernement ne permet pas à un Européen de s’en faire une juste idée. Dans sa défense contre un riche, un pauvre ne manquera pas de dire, si l'occasion s'en présente : * Je suis étonné d'entendre un homme qui occupe un rang aussi élevé, prononcer une fausse accusation.» Voulantdire par ces mots que le mensonge est une grave atteinte portée à l’ordre social

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que le personnage éminent qui l’accuse a le plus grand intérêt à maintenir.

Si l’affaire n’a aucune importance, le chef en décide.immédiatement. Si elle est frivole, il arrête le demandeur au milieu de sa plainte, et lui reproche d’avoir entamé un procès aussi futile ; ou bien il laisse la cause suivre son cours, mais sans y accorder la moindre attention. La plupart des querelles de famille sont traitées de cette manière ; le plaignant, en pareil cas, ne manque jamais d’établir ses griefs avec chaleur, et personne dans l’auditoire ne prête l’oreille à ses paroles. Mais si le procès a lieu entre deux hommes influents, ou si l’affaire est portée devant la cour par des chefs subalternes, l’attention la plus sérieuse préside aux débats, qui prennent alors un caractère solennel. Le chef ne voit-il pas clairement la décision qu’il doit prendre, il le manifeste en conservant le silence. Les anciens se lèvent alors les uns après les autres, ils donnent leur opinion sous forme de conseil, et, lorsque le chef a saisi l’expression du sentiment général, il prononce son jugement d'après ce qu’il vient d’entendre. Lui seul reste assis pour parler; tous les autres se lèvent quand ils prennent la parole.

Jamais on ne refuse d’accepter la décision du chef; il a droit de vie et de mort sur tous les membres de la tribu, et il saurait, au besoin, appuyer la loi du glaive; mais les murmures sont permis; et cependant, quand une marque de favoritisme est donnée à quelque parent du chef, on en parait moins surpris et l’on s’en plaint beaucoup moins haut que nous ne le ferions en Angleterre.

J’avais déjà vu chez les Béchuanas l’application de ce système judiciaire que les Makololos ont développé , sans toutefois y introduire de pratiques étrangères. Pendant mon séjour à Cassangé, mes hommes s’étant querellés entre eux, se présentèrent devant moi , qui étais leur chef, pour que j’eusse à trancher la question; ce n'était pas la première fois qu’ils agissaient ainsi. Je logeais alors chez un marchand portugais dont j’étais l’hôte; j’allai m’asseoir devant la porte, j’entendis la plainte et la défense d’après la coutume que je viens de décrire, et, lorsque j'eus prononcé mon jugement, les plaideurs s’éloignèrent évidemment satisfaits. Plusieurs Portugais, qui avaient assisté aux débats et qui les avaient suivis avec beaucoup d’attention , me félicitèrent

d’avoir enseigné à mes hommes une aussi lionne manière de régler leurs différends ; mais je ne pouvais pas m’attribuer l’honneur d’une méthode que des sauvages m'avaient apprise.

Peu de temps après notre retour à Linyanti, Sékélétou me prit à part et me pressa de lui désigner les choses qui pourraient me faire plaisir et que je désirais qu’il me donnût; quel que fût l’objet qui me convint, ajoutait Sékélétou, il m’appartiendrait immédiatement dès que je l'aurais nommé. Je répondis que mon seul désir était de les élever, lui et son peuple, à la dignité de chrétiens; mais il répliqua vivement qu’il ne voulait pas apprendre à lire la bible, car il craignait * qu’elle ne vint à changer son cœur et à le faire se contenter d’une seule femme, à l’exemple de Séchélé. » Il était inutile de lui dire qu'une fois son cœur changé, il se trouverait aussi heureux avec une seule épouse qu’il l’était aujourd’hui avec un plus grand nombre; jamais il n’aurait pu le comprendre. Il faut avoir éprouvé la joie réelle que procure la religion pour apprécier la félicité qui résulte de la transformation du cœur. Je lui assurai qu’il resterait libre d’agir suivant son propre mouvement. « Non , non ; il voulait toujours, disait-il, avoir au moins cinq femmes. » Sa franchise était loin de me déplaire, car rien n'est plus ennuyeux que de parler à des gens qui sont toujours de votre avis.

Sékélétou, d’après la coutume des Béchuanas, était devenu possesseur de toutes les femmes de son père et en avait conservé deux; toutefois les enfants qu'il peut avoir avec elles n’en seront pas moins appelés ses frères. Lorsqu’un fils aîné vient à mourir, le même fait se produit, relativement à ses femmes ; le premier des frères du défunt, par rang d’âge, les adopte comme chez les juifs d’autrefois, et appelle également ses frères les enfants qui lui naissent de ces nouvelles épouses. Il donne ainsi des descendants à celui qui n’est plus. La reine, c'est-à-dire la femme principale de Sébilouané, échut en partage à l'un des oncles de Sékélétou , frère cadet de son père. Il y a toujours l'une des épouses du chef, qui porte le titre de reine; sa hutte est nommée la grande maison, et ce sont ses enfants qui héritent du pouvoir. Si elle vient à mourir, une nouvelle épouse la remplace et jouit des mêmes privilèges, bien qu’elle soit souvent moins âgée que les autres femmes de son mari.

La plupart des épouses de Sébitouané furent données à des

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sous-chefs influents; et, comme elles s’étaient empressées de quitter leurs habits de deuil, les Makololos firent une chanson où il était dit que les hommes seuls avaient senti la perte de Sébi— touané, leur père ; mais que les femmes étaient restées veuves si peu de jours, que le chagrin n’avait pas eu le temps de pénétrer dans leur cœur.

Il y a maintenant une si grande différence entre le nombre des hommes et celui des femmes , que ces dernières se plaignent vivement de n'être pas appréciées autant qu’elles le méritent. La fièvre a emporté la plupart des vrais Makololos ; ceux qui vivent Aujourd’hui ne sont plus qu’une fraction de la peuplade qui vint s’établir au nord avec Sébitouané. Arrivant d’un pays où le climat est salubre , ils devaient prendre plus facilement les fièvres de la vallée humide où nous les avons trouvés , que les noires tribus qu’ils y avaient rencontrées et qu’ils avaient soumises.

A côté des Batokas, des Barotsés et des Banyétis, dont la couleur, presque noire, a un reflet olivâtre, la teinte des Makololos, qui est d'un jaune lavé de brun , paraît d’une nuance maladive. Toutes les tribus néanmoins considèrent cette nuance comme de {a plus grande beauté ; et les femmes ont un si vif désir d’avoir des enfants de couleur claire, qu’elles mâchent l’écorce d’un certain arbre dans l'espoir d’obtenir un baby jaune. Suivant moi, la couleur foncée est beaucoup plus agréable à voir que la nuance tannée des mulâtres, dont le teint des ladies makololos se rapproche énormément. Les femmes ont en général échappé à la fièvre ; mais elles sont moins fécondes qu’elles ne l’étaient jadis , et aux plaintes qu’elles font entendre sur la dépréciation qu’elles ont subie en raison de la supériorité de leur nombre, elles ajoutent le regret de n’avoir plus autant d’enfants : car elles aiment les enfants avec passion.

Les femmes Makololos font très-peu de chose. La peuplade à laquelle elles appartiennent , répandue dans toute la contrée qu’elle a soumise , compte seulement une ou deux familles dans chaque village, où elles forment l’aristocratie.

Les tribus nombreuses que Sébitouané a subjuguées et que l’on désigne aujourd’hui sous le nom collectif de Makalakas , reconnaissent la suprématie des Makololos, qui leur ont imposé certaines corvées et l’obligation de les aider à cultiver la terre. Elles ont néanmoins leurs champs particuliers et ont conservé leur

indépendance sous- beaucoup d'autres rapports. L’état de soumission auquel ces tribus sont réduites peut être appelé servage, puisqu’il résulte du droit de conquête, mais leur joug est nécessairement très-doux ; il est si facile aux mécontents d’aller s'établir chez une peuplade voisine, que les seigneurs sont obligés de traiter leurs vassaux plutôt comme leurs enfants qu’en véritables esclaves. Ceux qui, par mauvais caractère ou par manque d'intelligence, ne parviennent point à s’attacher les vaincus, se trouvent bientôt dans un abandon complet par la fuite de tous leurs serviteurs.

Les dames Makololos sont d'une nature généreuse ; elles distribuent avec libéralité du lait et d’autres aliments, réclament très-peu de travail de leurs serfs , et ne les emploient en général que pour embellir la hutte qu’elles habitent et l’enclos qui l’entoure. Elles boivent une grande quantité de boyaloa, sorte de bière qu'on appelle également o-alo et qui est le bouza des Arabes ; composée de doura-saifi , c'est-à-dire de sorgho , cette boisson , où le grain se retrouve à l’état de farine grossière , est très-nutritive et leur donne cet embonpoint qui dans le pays est regardé comme une beauté. Les ladies makololos n’aiment pas à être surprises, au milieu de leurs libations, par les personnes d’un autre sexe. Elles portent leurs cheveux très-courts et s’enduisent le corps avec délices d’une couche de beurre.qui les rend toutes luisantes. Leur costume consiste en une petite jupe gracieuse arrivant jusqu’aux genoux et dont l’étoffe se compose de peau de bœuf, rendue aussi fine et aussi souple que du drap; lorsque la dame ne fait rien, elle a sur les épaules un manteau de pareille étoffe, qu’elle jette de côté lorsqu’elle veut travailler. Les ornements les plus convoités par les élégantes sont des anneaux de cuivre jaune, de la grosseur du petit doigt, qui se mettent au bas de la jambe, et des bracelets de cuivre et d’ivoire qui ont trois centimètres de large. Ces anneaux sont tellement lourds que les chevilles en sont gonflées et souvent écorchées, mais c’est la mode, et ces bijoux sont portés avec la même force d’âme que chez nous un corset trop serré ou des chaussures trop étroites. Des colliers de verroterie sont suspendus au cou de ces dames ; le rose et le vert clair sont les nuances fashionables, et on peut obtenir tout ce que l’on veut, eu échange de perles de cette couleur.

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Les femmes makololos se tinrent , dès la première fois , avec beaucoup de décence à l’office qui eut lieu dans la kotla; mais lorsqu’à la fin nous nous mîmes à genoux pour la prière, celles qui avaient des enfants sur les bras ayant suivi notre exemple, elles s'inclinèrent au-dessus des bambins, qui jetèrent des cris affreux; toute l’assemblée étouffa l’envie de rire dont elle fut saisie tout à coup, et dont elle ne fut plus maltresse dès que l'amen fut prononcé. Toutefois il fut beaucoup moins difficile de triompher de leur hilarité que de celle des femmes du Sud. Un jour qu’à Mabotsa, je prêchais sur un point des plus graves, une femme, en regardant autour d’elle, vit que sa voisine était assise sur son manteau, elle la repoussa du coude, la voisine le lui rendit avec usure, les personnes qui les entouraient leur adressèrent des reproches, et les hommes se mirent à jurer contre tout le inonde sous prétexte de faire faire silence.

Une foule d’incidents du même genre se représentaient continuellement et ne valent pas la peine d’être cités; mais on ne saurait faire comprendre le travail d’un missionnaire sans parler de tous les détails dont sa tâche est remplie : je continuerai donc à mentionner ces bagatelles , au risque de passer pour un être puéril.

L’assistance se composait souvent de six ou sept cents personnes ; l’office consistait dans la lecture d’un passage de la Bible, suiviè d’une explication très-courte, afin de ne pas fatiguer l’attention de l’auditoire. La kotla où nous sommes obligés d’officier n'est pas un lieu favorable à la solennité du service religieux; trop de souvenirs s’y rattachent et viennent distraire l’esprit des assistants. Il faut donc s’empresser d’avoir un endroit spécialement consacré aux cérémonies du culte. On comprendra combien-cela est important , si l’on se rappelle que la kotla est un lieu de réunions de toute espèce, et qu’à l’endroit même où nous faisons la prière, la danse commencera une demi-heure après. Il e3t impossible de changer ces habitudes, sans faire preuve d’une rigueur qui serait fort mal accueillie; c’est une grande faute que de heurter les sentiments des indigènes ; et le meilleur moyen d’obtenir quelque chose, est de leur apprendre, sans qu’ils s’en doutent , la manière de se conduire , en leur laissant la persuasion qu’ils ont agi de leur propre mouvement. La nécessité de parler en plein air , et de me faire entendre d’une

assemblée nombreuse, m'empêcha de guérir, aussitôt que je l'avais espéré, des effets du mal de gorge des prédicateurs, qui m'avait mis dans l’obligation de me faire couper la luette pendant que j'étais au Cap.

Afin de me conformer à la prudence que j’avais reconnu nécessaire d'apporter dans ma conduite, je renonçai à l’habitude que j’avais prise en arrivant d'aller voir les malades dont j'avais entendu parler. J’attendis, pour me rendre auprès d’eux, que le médecin du pays en eût manifesté le désir, ou qu’il se fût retiré en déclarant la maladie incurable. Cette méthode eut pour avantage de me débarrasser de tous les cas insignifiants et d’empêcher mes confrères indigènes d'avoir à me reprocher de leur enlever leurs clients. Les sentiments affectueux qu’ils en conçurent à mon égard me furent si bien prouvés, que, lorsque j’eus la fièvre pour mon propre compte, je pus en toute sécurité me confier à leurs soins , désireux que j’étais de connaître le traitement qu’ils suivent en pareil cas.

Les naturels sont très-sensibles à l’intérêt que l'on prend à leurs souffrances, et la bonté qu’on leur témoigne pendant qu’ils sont malades vous gagne leur amitié. La gratitude est moins vive dans les anciennes missions; les habitants y ont appris à considérer les soins qu’on leur donne comme une chose à laquelle ils ont droit : c’est ainsi que la plupart des pauvres l’envisagent parmi nous. Toutefois, la science médicale est partout fort précieuse aux missionnaires, qu’elle seconde efficacement dans leurs opérations.

J’avais offert d’apprendre à lire à ceux des Makololos qui pourraient le désirer; on a vu les motifs qui empêchèrent Sékélétou d’accepter ma proposition; mais un peu plus tard, Motibé, son beau-père, et quelques autres, se décidèrent à braver les effets du livre mystérieux. Pour ceux qui n’ont jamais vu lire, la connaissance des lettres et leur signification est incompréhensible; rien d’analogue ne s’est présenté à leur esprit ; quelle que soit l’étendue de leur champ d'observation, il leur paraît surnaturel que nous puissions voir dans un livre des choses qui sont arrivées à une autre époque, ou dans un pays éloigné ; nulle explication ne parvient à leur donner une idée, même approximative, de cette faculté merveilleuse ; toutefois, les images finissent par les aider à comprendre que des signes puissent représenter la

pensée : encore n’en sont-ils persuadés que lorsqu’on leur apprend à lire. Il est également impossible de leur expliquer les fonctions et la puissance des machines, et presque aussi difticile de leur faire comprendre l’usage du numéraire, jusqu’au moment où ils le voient circuler. Ils ne connnaissent que le payement en nature, et dans le centre du pays, où l’or est inconnu, si les indigènes avaient à choisir entre un bouton et un souverain, ils prendraient assurément le bouton, parce qu’il a une queue percée d’un trou qui permet de le suspendre.

En apprenant à lire, Motibé se paraissait à lui-même dans la position d’un médecin qui est obligé de boire sa drogue en présence de son malade, afin de prouver à celui-ci qu’elle ne renferme rien de nuisible. Lorsqu’il posséda son alphabet, il déclara si nettement que la chose était inoffensive, que Sékélétou et ses jeunes compagnons se présentèrent pour en essayer eux-mêmes. Sékélétou avait probablement bien résolu de fermer le livre dès qu’il se sentirait la moindre tendance à renvoyer ses femmes; toujours est-il qu'un certain nombre de Makololos apprirent l’alphabet en très-peu de jours et qu’ils commencèrent à l’enseigner aux autres ; mais, avant que mes élèves eussent pu faire beaucoup de progrès, j’avais quitté Linyanti et je me dirigeais vers Loanda.

Gomme j’avais refusé de désigner à Sékélétou quels étaient les objets qui pouvaient m’être agréables, si ce n’est toutefois un canot que je lui avais demandé pour remonter la rivière, il lit déposer dix belles défenses d’éléphant à côté de mon chariot. Depuis onze ans que je voyageais en Afrique, je m’étais abstenu d’accepter l’ivoire que l’on m'avait offert, trouvant qu'un prédicateur évangélique se dégrade en recevant des présents de la part de ceux qu’il cherche à éclairer; j’avais toujours conseillé aux chefs qui voulaient me faire des cadeaux, de vendre leur ivoire aux marchands qui ne manqueraient pas de me suivre : « Et plus tard, leur disais-je, quand vous vous serez enrichis par le commerce, vous vous rappellerez que le docteur a des enfants. • Lors de la découverte du lac Ngami, un trafiquant me demanda la permission de faire partie de notre escorte. Je savais que M. Oswell ne voulait pas plus que moi faire de trafic pour son compte, et j’accordai au marchand la faveur qu’il désirait; c’était complètement préférer son intérêt au mien; la récompense que j’en reti-

rai fut un article dans les journaux du Cap, où il était dit que c’était à ce marchand, et à lui seul, qu'était due la découverte du lac.

A mes yeux, néanmoins, etc’est làqueje veux en venir, le commerce est de la part d’un missionnaire une chose très-légitime : c’est en nature qu’il est obligé de payer toutes ses dépenses dans l’intérieur de l'Afrique, où le numéraire n’existe pas. Le traitement annuel de deux mille cinq cents francs que je recevais de la Société des missions, permet de vivre dans le midi de l’Afrique, en supposant qu’on ait un jardin capable de vous fournir vos légumes et votre blé ; alors vous faites bien maigre chère, et vous avez de la peine à renouveler vos habits ; en se privant autant que possible, on a cependant le moyen de faire quelques charités; mais quand il fallut joindre à nos frais ordinaires les dépenses d’un voyage prolongé, celles que nécessitaient l’accroissement de notre famille et les présents que nous devions faire aux chefs, il devint très-difficile de joindre les deux bouts. Les joies que le missionnaire trouve au fond de ses labeurs seraient encore bien plus grandes si l’on pouvait dévouer sa vie aux idolâtres sans être aux gages d'une société quelconque, et sans passer aux yeiix des naturels et de ses compatriotes pour en tirer profit. Le luxe de faire le bien avec ses propres ressources est un objet digne de tenter l’ambition des gens riches ; mais il y a peu d’hommes qui, favorisés de la fortune, aillent prêcher l’Évangile : c’est une raison de plus pour que les missionnaires puissent demander au commerce un moyen légitime de subvenir à leurs frais. Je faisais toujours quelque présent aux chefs que j'allais visiter, sans jamais rien prendre en échange; mais lorsque, en 1851, Sébi— touané m’offrit de l’ivoire, je l’acceptai, je le vendis, et la somme que j’en retirai me permit d’offrir au fils de celui qui me l’avait donné un certain nombre d’objets utiles et d’une valeur plus grande que tout ce que j’avais pu, jusque-là, porter aux autres chefs. C'était du négoce, j’en conviens, mais je me trouvais dans mon droit, et ma conscience était parfaitement tranquille. J’avais toujours pensé à combiner les deux professions comme se prêtant un appui réciproque ; aussi fus-je enchanté lorsque M. H. E. Rutherford, l’un des négociants les plus honorables du Cap, me proposa de confier à Fleming une certaine somme pour essayer d’établir des relations commerciales avec les Makololos.

C’est à celui-ci que je disais à Sékélétou d’échanger les défenses d'éléphant qu’il avait bien voulu m’offrir; mais le chef refusa d’en rien faire et ne voulut jamais reprendre le cadeau qu’il m’avait destiné. Bien que les marchandises que Fleming avait apportées ne convinssent pas dans le pays, il n’en reçut pas moins en échange une assez belle quantité d’ivoire; et, malgré les frais énormes d’un pareil voyage, il n’eut pas à se repentir de son opération. D’autres marchands nous suivirent bientôt, qui demandèrent quatre-vingt-dix livres d’ivoire pour un mousquet. Les Makololos n’avaient jamais vu de romaine, ils craignirent d’être trompés et refusèrent de vendre au poids; mais ils offrirent une défense d’éléphant mêle et une de femelle pour le prix qui leur était proposé. Ils donnaient ainsi, l'un dans l’autre, soixante-dix livres d’ivoire, qui se vend au Cap cinq schellings (six francs vingt-cinq) la livre, pour un mousquet de hasard d'une valeur de dix schellings (douze francs cinquante). J’étais à soixante milles de Linyanti lorsque cet échange fut débattu, et, voulant aider mes compatriotes à faire un commerce actif avec les .Makololos, je fis dire à ceux-ci de vendre mes dix défenses pour leur propre compte et au prix qu’ils en trouveraient. Soixante-dix défenses étaient en vente ; mais les parties, n’ayant pas la même langue, ne purent j’amais s’entendre, et l’affaire n’eut pas lieu. Quand je revins, peu de temps après, tout cet ivoire avait été détruit par un incendie qui avait éclaté dans le village pendant que tout le monde était absent. Il est aussi nécessaire au commerçant qu’au voyageur de connaître la langue du pays où il veut trafiquer.

Les présents que je fis à Sékélétou consistaient en plusieurs chèvres de race perfectionnée, en oiseaux de basse-cour et en un couple de chats domestiques ; j’avais également acheté pour lui un taureau d’une grande beauté; mais il lui survint un mal au pied qui l’empêcha d’arriver jusqu'à Linyanti. Je le regrettai d’autant plus qu’en l’amenant chez les Makololos, je m’acquittais d’une promesse que j'avais faite à Sébitouané lors de mon précédent voyage. Ce grand chef, admirant un jour un veau qui nous appartenait, me proposa de me donner une vache en échange, ce qui, d’après l’estimation des indigènes, était payer la jeune bête trois fois plus qu’elle ne valait. Je donnai immédiatement à Sébitouané l’animal qu’il désirait avoir, et je lui promis qu’à ma

première visite je lui en amèneraisuri autre qui vaudrait davantage. Sékélétou fut profondément touché des efforts que j’avais faits pour tenir la parole que j’avais donnée à son père. Tous les Makololos, d’ailleurs, s’intéressent vivement à l’amélioration de leurs animaux domestiques, et ils furent enchantés des cadeaux que je faisais à leur chef.

Leurs bêtes bovines sont de deux races différentes : l’une, qu’ils appellent batoka, parce qu’ils l'ont prise à la tribu de ce nom, est de petite taille, mais très-belle, et ressemble infiniment à nos courtes cornes. La vache et le taureau que le roi de Portugal a donnés au prince Albert appartiennent à cette race. Les bœufs de cette espèce sont d’une humeur très-douce, très-familière, et d’une gaieté remarquable : il suffit que le bouvier qui précède le troupeau commence à sauter pour qu'ils se mettent tous à gambader follement; et le soir, on les retrouve couchés auprès du feu qu’entourent les membres de la tribu. Leur viande est supérieure à celle de l’autre race, qui est beaucoup plus grasse et qui est originaire de la vallée fertile des Barotsés, dont elle porte le nom ; les bœufs de cette dernière espèce mesurent souvent près de deux mètres du sabot au-dessus de l’épaule ; ils sont haut montés sur jambes et ont des cornes énormes ; celles que nous avons rapportées du lac mesuraient 2 mètres 59 centimètres d’une extrémité à l’autre.

Les Makololos font prendre aux cornes de leurs barotsés les formes les plus capricieuses, en les amincissant de côté et d'autre pendant leur croissance, ce qui les force à prendre telle ou telle direction. Plus la courbe qu’ils obtiennent est singulière, plus la beauté du bœuf est admirée des amateurs, et plus on prolonge l'existence de l'heureux animal qui fait l’ornement du troupeau. Cette coutume remonte en Afrique à l’époque la plus reculée; on voit en Égypte, sur quelques-uns des plus anciens monuments, des Éthiopiens qui amènent des bœufs à cornes contournées, pour payer leur tribut.

Tous les Makololos sont extrêmement attachés à leur bétail et passent beaucoup de temps à l'orner de mille façons. Quelquesuns lui tracent des raies sur la peau avec une lame brûlante , afin d'amener la décoloration du poil dans les endroits où la marque a eu lieu, et de produire un effet analogue à celui des bandes qui caractérisent la robe du zèbre; des lanières de peau, ayant

sept ou huit centimètres de longueur et autant de largeur, sont détachées tout autour de la tête, qu'elles ornent d'une guirlande de lambeaux ; il estdifficile de comprendre ce qui constitue la beauté aux yeux de pareils artistes. L’idée que les femmes en conçoivent se rapproche au contraire de la notion que nous en avons nousmêmes. Elles venaient souvent me demander mon miroir, que je ne manquais pas de leur prêter, et rien n’était plus amusant que de les entendre se récrier à propos de leur visage, pendant qu’elles me croyaient absorbé par ma lecture : « Est-ce bien moi ? disaient-elles; comme j’ai de grosses lèvres! mes oreilles sont aussi grandes que des feuilles de citrouille et je n’ai pas du tout de menton! — Je serais assez jolie, reprenait une autre, mais ma ligure est gâtée par les gros os de mes joues. — Quelle singulière forme de tête, vôyezdonc! s’écriait une troisième; comme elle s'élève au milieu ! • et c’étaient des rires effrayants à chacune de ces remarques. Elles saisissent entre elles leurs défauts avec une promptitude étonnante , et se donnent réciproquement des sobriquets en rapport avec le trait qui les caractérise. Un homme vint une fois se regarder dans la glace, il me croyait endormi, et c’est du reste le seul qui ait tenté l’aventure. Après s’être contemplé pendant quelques minutes, en tortillant sa bouche d’un air peu satisfait ; « On a bien raison de dire que je suis laid , murmura-t-il, car en vérité je suis affreux. •>

Les Makololos font des manteaux et des boucliers avec la peau de leurs bœufs. Dans le premier cas, la peau fraîche est étendue au moyen de chevilles, jusqu’à ce qu’elle ait séché; quand elle est sèche, dix ou douze hommes l’entourent et enlèvent avec une doloire une partie de la peau qu’ils amincissent, en procédant du côté qui tenait à la chair. Lorsqu’elle est assez mince , on la couvre d’un enduit fait avec du lait et de la cervelle; on prend ensuite une pièce de bois entourée d’un certain nombre de pointes de fer, et dont on carde la peau ainsi préparée jusqu’à ce que les libres en soient complètement amollies ; une couche de lait ou de beurre y est appliquée de nouveau , et l’on obtient de cette manière un vêtement d’une souplesse qui approche de celle du drap.

On expose au soleil les peaux qui doivent servir à faire des boucliers; lorsqu’elles sont à moitié sèches, on les bat avec des maillets jusqu’à ce qu'elles deviennent roides et qu’ elles soient complètement durcies; deux larges bandes de peau, de nuance

SiO

différente, sont cousues dans le sens de la longueur sur le morceau qui doit former le bouclier, et des bâtons assez forts pour l’empêcher de plier sont introduits dans cette coulisse. Cette arme défensive protège assez bien les Mafcololos dans leur combat à la lance , où ils comptent également sur leur agilité. La lance est chez eux très-légère et s’emploie comme une javeline; à vrai dire elle n’est pas autre chose ; d’après la manière dont je les ai vus s'en servir en chassant l'éléphant, ils peuvent, lorsqu’ils ont assez de place pour prendre leur élan atin d’augmenter la puissance du jet, envoyer leur javeline à une distance de quarante ou cinquante pas. Ils la dirigent de manière qu'elle s’élève d’abord pour retomber ensuite avec plus de force sur l’ennemi qu’ils cherchent à frapper. J’ai vu un homme qui , dans une rencontre, en avait reçu une au-devant delà jambe; l’animation du combat l’avait empêché de ressentir aucune douleur; mais lorsqu’on examina sa blessure, il se trouva que le fer du javelot avait fendu l’os de la jambe, où il avait pénétré si avant, qu’il fut impossible de l'en arracher, et qu’il fallut prendre une hache et s’en servir comme d’un coin pour écarter les deux parties du tibia, afin de retirer le fer qui s’y trouvait pressé.

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