Espèce de patate dont on fait grand usage en Amérique
hiver ou qu’elle verse, courbée sous le poids de sa graine, il faut encore, pour la franchir, lever les pieds d’une façon qui rend la marche excessivement pénible. Les femelles des léchés y cachent leurs petits qui disparaissent au milieu de cette prairie luxuriante, et les enfants des Makololos se plaignent de ne pas pouvoir y courir.
Il était évident qu’il n’y avait pas dans toute cette région un seul endroit où le climat fût salubre ; mais la rapidité du Liambye étant d’environ quatre milles et demi par heure fl 20 mètres par minute), je pensai que les terres élevées d'où il paraissait venir devaient être beaucoup plus saines; je pris donc la résolution d’explorer le pays des Barotsés jusqu’à ses dernières limites; et laissant Sékélétou à Nariélé, je remontai le cours du fleuve. Sékélétou s’était chargé de composer mon escorte, et m’avait donné un héraut d’armes, afln que mon entrée dans les villages eût quelque chose de triomphal. Rien, à ce qu’il paraît, n’est plus honorable, aux yeux des Makololos, que d’être précédé par un individu qui s'en va criant du haut de la tête : « Voici venir le seigneur! le grand lion! etc. » Notez bien qu’avec la mauvaise prononciation que votre homme ne manque pas d’avoir, au lieu de « taou e tôno » qui signifie grand lion, il écorche le premier mot dont il fait « saou •, qui veut dire une truie, de manière qu’il m’était impossible de recevoir avec la gravité convenable l’honneur qu’il me rendait, et que je fus obligé, au grand déplaisir de ma suite , de le prier de garder le silence.
Nous trouvâmes sur les bords du fleuve un grand nombre de villages où l’on nous reçut à bras ouverts, comme des gens qui apportent la paix, c’est-à-dire le sommeil, suivant l’expression du pays. Les Makololos se comportent fort bien en public; ils doivent probablement la dignité dont ils font preuve alors, à l’habitude qu’ils ont de commander les Makalakas, dont tous leurs villages sont peuplés , et que les femmes des Makololos semblent avoir pris sous leur direction particulière.
Depuis le 16* degré IC’ de latitude jusqu’à Libonta ( 1 4° 50’ latitude sud), les rives du Liambye sont plates et découvertes; mais les arbres reparaissent un peu plus loin; à vingt milles au-dessus de Libonta, la forêt s’avance jusqu’au bord du fleuve, et l'on y retrouve la mouche tsetsé. Il devenait inutile de poursuivre mes recherches, puisque toutes les régions infestées par cette mouche sont com-
plétement inhabitables pour les Européens; maisayant appris que j’étais à peu de distance de l’embouchure de la Liba ou Loiba, et que les chefs de ce territoire aimaient les étrangers et pourraient m'être utiles à mon retour de la côte occidentale, je continuai ma route jusqu'au 14' degré 11’ 3" latitude sud. Le Liambye, en cet endroit, porte le nom de Kabompo et semble venir de l’orient ; c’est encore un beau fleuve de trois cents mètres de large, et la Liba , qu’il reçoit alors , en a deux cent cinquante. Le Loéti , dont l’une des branches s'appelle le Langebongo , se verse également dans le Liambye, où il entre sur la rive droite après avoir traversé, en venant de l’ouest-nord-ouest, une plaine herbeuse et parfaitement unie, connue sous le nom de Mango. Il a environ cent mètres de large; ses eaux, d'une teinte claire, forment un contraste frappant avec celles de la Liba qui sont d’un vert sombre ; et ces deux rivières , après s’être réunies au sein du Liambye, coulent pendant quelque temps côte à côte, avant que leurs ondes se soient mêlées complètement.
Nous n’étions pas encore à l’embouchure du Loéti , lorsqu’il nous arriva de rencontrer des habitants de Lobalé qui chassaient l’hippopotame. Ils s’enfuirent, tout effrayés, dès qu’ils aperçurent les Makololos, abandonnant leurs pirogues, leurs engins de chasse et leurs vêtements. Mes Makalakas , chez qui le pillage était une habitude, se précipitèrent sur le butin qui leur était livré, sans faire attention à mes cris ; mais, comme cet antécédent m’aurait perdu à jamais dans l’esprit delà population de Lobalé, j’exigeai à leur retour que les objets qu’ils rapportaient fussent déposés sur un banc de sable où les possesseurs légitimes pourraient venir les chercher.
J'avais maintenant la certitude qu’il n’y avait pas moyen de trouver dans cette région une localité saine où il fût possible de s’établir. C’était un motif suffisant pour excuser mon retour en Angleterre, où j’aurais pu dire que le temps du Seigneur n’était pas encore venu ; mais pensant qu'il était de mon devoir de faire quelque chose pour ces bons Makololos , qui me témoignaient tant de confiance et d’affection , je résolus d'accomplir la seconde partie de mon projet , puisqu’il m'était impossible d’effectuer la première. La Liba paraissait descendre du nord-nord-ouest; j’avais une vieille carte portugaise, où la source de la Coanza était marquée au centre de l’Afrique par 9" de latitude sud; je pensai.
dès lors, qu’en remontant la Liba jusqu’au 12* degré, je ne serais plus qu’à cent vingt milles de la Coanza , que je pourrais atteindre facilement, et qui me porteraitjusqu’à la côte, dans les environs de Loanda. Cette déduction était logique; mais, ainsi qu’il arrive souvent à propos des théories les plus judicieuses, mes prémisses étaient complètement fausses : la Coanza ne prend pas sa source à l’endroit que je croyais, et ne se trouve pas le moins du monde au centre de l’Afrique.
Nous rencontrâmes au-dessus de Libonta une quantité prodigieuse de grands animaux d'une familiarité singulière. Un soir, des buffles, au nombre de quatre-vingt-un , défilèrent avec lenteur à une portée de fusil de notre bivouac ; dans le jour , des troupeaux d'élans magnifiques s’arrêtaient sans crainte à deux cents pas de distance de la place où nous étions. Ils appartenaient tous à la variété rayée ; on ne peut rien voir de plus beau que ces charmantes créatures, avec leurs jambes de devant bien marquées, leurs grands fanons et leur poil fin et lustré. Les lions rugissent beaucoup plus dans ces parages que sur les bords du lac Ngami, de la Zouga et du Chobé, et nous fûmes à même d’écouter un soir les rugissements les plus forts qu’il soit possible à ces animaux de faire entendre.
Nous avions dressé nos lits sur un large banc de sable, et l'on pouvait aisément nous voir de tous les côtés; un lion s’arrêta sur l'autre rive , et s'amusa , pendant la plus grande partie de la nuit, à rugir de toutes ses forces en mettant, comme ils font tous en pareil cas , sa gueule auprès du sol, afin que la terre renvoyât le bruit au loin. Le fleuve était trop large pour qu’une balle pût l’atteindre, et nous le laissâmes jouir en paix des effets de sa voix puissante; il est bien certain qu’il n’aurait pas eu pareille impertinence dans le pays des Bushmen.
Le nombre des lions est proportionnel à celui des grands animaux de la contrée qu’ils habitent; on en voit donc ici très-fréquemment. Deux des plus forts que j’aie jamais rencontrés, me semblèrent être à peu près de la taille d'un âne commun ; il est vrai que leur crinière les fait paraître plus grands et plus gros qu’ils ne le sont réellement.
A cette époque, il se trouvait dans le pays une bande d’Arabes de Zanzibar. Sékélétou avait quitté Naliélé avant que nous fussions de retour, et il s’était rendu à la ville de sa mère ; mais en
partant il avait laissé un bœuf pour notre usage, et avait tout ordonné pour que nous pussions aller le rejoindre. Nous descendîmes un bras du Liambye qu’on appelle Marilé; cette branche, qui se sépare du courant principal au 15° 15' 43" latitude sud, forme une rivière profonde ayant environ soixante mètres de large, et qui fait une île de tout le pays qui entoure Naliélé. Nous nous étions arrêtés pour passer la nuit dans un village situé sous la même latitude que cette dernière ville, quand parurent deux Arabes faisant partie de la bande dont nous avons parlé. Ils avaient la peau tout aussi foncée que celle des Makololos ; mais, comme ils avaient la tête rasée, je n’ai pas pu comparer leurs cheveux avec ceux des indigènes. Au moment où nous allions partir, ils vinrent nous faire leurs adieux; je les engageai à rester et à nous aider à manger le bœuf qui nous venait de Sékélétou ; mais ils se faisaient un scrupule de manger de la viande qui n’avait pas été saignée à leur manière ; je gagnai leurs bonnes grâces en leur disant que j’étais complètement de leur opinion à cet égard, et en leur donnant deux cuissots d’un animal que je leur permis de tuer eqxmêmes. Ils professaient la plus grande horreur pour les Portugais, parce que ceux-ci mangent du porc; et ils n’aimaient pas les Anglais à cause de la vive opposition que font ces derniers à la vente des esclaves. Je passai condamnation quant à la chair de porc ; et cependant s’ils m’avaient vu, deux jours après, mangeant de l’hippopotame , ils m’auraient considéré comme tout aussi hérétique que pas un Portugais. Mais je leur avouai que j’étais de l’avis des Anglais sur ce point : qu’il vaut mieux laisser les enfants grandir chez eux et devenir le soutien de leurs mère3 lorsque la vieillesse est arrivée pour celles-ci , que de les emmener et de les vendre de l’autre côté de l’Océan. Ils répondaient à cela, sans essayer de se défendre , « que ceux qui achètent des esclaves en ont besoin pour cultiver la terre, et qu’ils les soignent comme leurs propres enfants.- Toujours la même histoire; justitier une chose monstrueuse sous prétexte de sollciitude pour cette partie dégradée de l’humanité qui ne peut pas se soigner elle-même, et faire le mal pour que le bien puisse advenir ensuite.
Ces Arabes ou ces Mores savaient bien lire et bien écrire ; et j’admirais l’audace avec laquelle ils me disaient , lorsque nous parlions de Notre-Seigneur, que le Christ est un fort grand prophète , mais bien moins grand que Mahomet. Quant à la répu-
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gnance que la chair de porc leur inspire, elle peut être fondée sur la nature même de leur organisation ; j’ai vu des Béchuanas, qui n’avaient aucun préjugé à cet égard, manger du sanglier sans dégoût et sans scrupule, et le vomir quelques instants après.
Les Béchuanas qui habitent la contrée au sud du lac Ngami ont pour le poisson une extrême répugnance, qu’ils expliquent en disant qu’ils ne veulent pas manger d’un animal qui ressemble à un serpent. Cette aversion peut prendre sa source dans le culte que leurs ancêtres rendaient autrefois aux serpents, et dont leur esprit a gardé un vague souvenir. Cette opinion est d’autant plus probable, qu’en même temps que ces reptiles leur inspirent de l’horreur comme aliments, ils refusent de les détruire, et ils leur rendent un certain hommage en frappant dans leurs mains chaque fois qu’ils les rencontrent.
Nous étant séparés de nos deux Arabes, nous descendîmes le Marilé jusqu’au Liambye, où nous rentrâmes, afin de nousrendrp à la ville de Ma-Sékélétou ', qui est située dans une lie en face de Loyéla.
Sékélétou avait constamment pourvu à ma nourriture avec une extrême libéralité ; cette fois encore, dès que je fus arrivé, il me fit présent d’un pot de viande bouillie, et sa mère, d’un grand pot de beurre dont les Barotsés font une grande quantité, et dont ils se sêrvent pour se graisser tout le corps. Sékélétou avait observé qu’après le repas je mettais de côté une certaine quantité de viande ; il avait compris le bénéfice que je retirais de cette méthode, et il suivait maintenant mon exemple en ordonnant de conserver quelque morceau pour moi. D’après leurs usages, un bœuf est toujours dévoré en une fois, jusqu’à la dernière parcelle ; et comme, suivant la coutume, le chef de la tribu ne peut pas manger seul, il lui arrive fréquemment d’avoir, à subir une faim cruelle avant qu’il ait pu se procurer la nourriture nécessaire pour lui et pour les siens. Désormais nous agîmes de concert en épargnant l’un pour l’autre; et lorsque les conservateurs, attachés aux vieilles coutumes, murmuraient contre cette innovation, je leur donnais le conseil de manger comme des hommes, et non comme des vautours.