La mère de Sékélétou
C’était, nous l’avons dit, la première fois que Sékélétou visitait cette partie de ses domaines, et ce fut pour la plupart des habitants une occasion de réjouissances. 11 recevait dans chaque village des bœufs, du lait et de la bière en plus grande quantité que les gens de sa suite ne pouvaient en consommer, bien qu’ils eussent à cet égard une capacité prodigieuse. Quant aux populations, elles lui témoignaient leur joie et donnaient cours à leur enthousiasme par des chants et par des danses qui s'exécutent de la manière suivante : les hommes , presque entièrement nus , ayant à la main un bdton ou une petite hache d'armes, se rangent les uns derrière les autres, de manière à former un cercle; chacun hurle de toute la puissance de ses poumons, tandis que la bande entière lève une jambe, frappe deux fois du pied avec force, lève l'autre jambe et frappe cette fois un seul coup ; ceci est l’unique mouvement qui soitfait en commun. Les bras et les têtes s'agitent dans toutes les directions, les hurlements continuent d'être poussés avec autant de vigueur que possible ; et un nuage de poussière entoure les danseurs, dont les pieds, frappant la terre sans interruption , laissent une profonde empreinte dans le sol qu’ils ont foulé. Cet exercice ne serait nullement déplacé dans une maison de fous et pourrait même y avoir d’excellents résultats , comme moyen de dissiper l’exaltation du cerveau ; mais ici des hommes à tête grise prenaient part à cette danse avec autant de plaisir et d’entrain que ceux dont la jeunesse pouvait servir d’excuse aux flots de sueur dont ils étaient inondés. * Que pensez-vous de la danse des Makololos? me demanda Motibé. — C’est une rude besogne et peu de profit, lui répondis-je. — Certainement, reprit-il; mais c’est très-beau, et Sékélétou nous donnera un bœuf pour nous remercier d’avoir dansé pour lui. » En effet, il tue ordinairement un bœuf pour les danseurs quand l’exercice est terminé.
Les femmes se tiennent à côté de la danse en frappant dans leurs mains; de temps en temps l'une d’elles entre dans le cercle formé par les hommes, puis elle se retire après y avoir fait quelques mouvements. Comme je n’ai jamais pris part à la polka makololo, et que je suis incapable d’en partager l’ivresse et d’en saisir l'esprit, je ne saurais la recommander à nos danseurs; mais, d’après Motibé, « cette danse est très-jolie, » et Motibé n’est rien moins que le beau-père de Sékélétou. On me demandait souvent si l'on dansait chez les blancs; je pensais alors à la
DANSE BÉCHt ANA EXÉCUTÉE AU CUIR DE LUNE.
DANS L'AKKiqL'K AISTKALE. 2S7
danse de Saint-Guy; mais, ne pouvant pas dire que tous nos danseurs fussent attaqués de cette maladie, je faisais de notre manière de danser une description qui, j’ai honte de l’avouer, ne donnait pas aux Makololos.une idée favorable des talents chorégraphiques de mes compatriotes.
Comme Sékélétou avait passé chez sa mère, afin de m'y attendre, plus de temps qu'il ne l’aurait fait sans cela, nous quittâmes la ville aussitôt mon arrivée et nous poursuivîmes notre chemin en descendant la rivière. Le courant nous emportait avec rapidité, et nous allâmes en un jour de Litofé à Gonyé , c’est-à-dire que nous franchîmes une distance de quarante-quatre milles en latitude, ce qui ne fait pas moins de soixante milles géographiques, si l’on y ajoute les détours que forme la rivière. Marchant ainsi , nous atteignîmes Séshéké et nous rentrâmes bientôt à Linyanti.
Depuis neuf semaines j’étais avec les sauvages en relations plus étroités que-cela ne m’était arrivé jusqu’alors; et, bien que tous ces païens, leur chef compris, fussent pour moi aussi bons, aussi alteiîtifs que possible, bien que la nourriture fût copieuse, beaucoup plus qu’il ne fallait pour nous rassasier tous, la nécessité de subir les danses, les cris, les chants, les plaisanteries, les anecdotes, les plaintes, les querelles et les meurtres de ces enfants de la nature, me parut plus pénible que tous les maux que j’avais soufferts jusqu'à cette époque. J’en éprouvai un dégoût plus violent encore pour la sauvagerie et le paganisme, et je me formai une haute opinion des effets latents obtenus dans le Sud par les missionnaires chez des peuplades autrefois aussi sauvages que le3 Makololos. Les bénéfices indirects que produira dans l’avenir la diffusion probable du christianisme, et qui aujourd’hui restent caché3 à l'observateur superficiel, valent bien l’argent et les travaux. qu’ib auront coûtés.