‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 47 sur 130 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Préparatifs de voyage. — Un picho. — Vingt-sept hommes sont désignés pour m’accompagner dans l'Ouest. — Vif désir des Makololos d'entrer directement en relations commerciales avec la côte. — Effets de la fièvre.

— Question d'un Makololo. — Perle de mon journal. — Réflexions. — Départ de Linyanti le 11 novembre 1853. — Hippopotames. — Rives du Chobé. — L'ile Mparia , au confluent du Chobé et du Liambye. — Une mère makalaka délie l’autorité du chef makololo à Séshéké. — Châtiment infligé aux voleurs. — Observance du lendemain de la nouvelle lune. — Discours publics à Séshéké. — Attention de l'auditoire. — Résultats. — Continuation du voyage. — Fruits. — Rapides. — Oiseaux. — Poissons.

— Hippopotames.

Linyanti, septembre 1853. Le but que je me proposais d’atteindre convint tellement aux Makololos, qu'il fut décidé que nous partirions au mois de novembre, dès que la saison des pluies aurait tempéré la chaleur. De Linyanti, par 18“ 17' 20" latitude sud et 23° 50' 9" longitude est, nous étions beaucoup moins éloignés de Saint-Philippe de Benguelaque de Saint-Paul de Luanda; et j’aurais pu m’entendre avec les Mambaris pour les accompagner jusqu’à Bihé, qui est sur la route de Saint-Philippe ; mais il y a tant d’inconvénients à voyager dans les lieux où les marchands d’esclaves ont passé, que j’aimais beaucoup mieux prendre un chemin tout différent du leur.

J’envoyai donc plusieurs individus explorer le pays du côté de l’ouest, afin de voir s’il existait dans cette direction une langue de terre qui fût affranchie de la tsetsé et qui pût nous servir de passage ; toute recherche fut vaine. Le territoire de Linyanti est environné de forêts infestées par l’insecte venimeux, si ce n’est en quelques endroits, ceux par exemple qui nous avaient permis d'arriver à Séshéké et à la Sanshureh. On ne le trouvait pas, il est vrai, dans la vallée Barotsé; mais c’était un chemin infesté parles marchands d’esclaves, et il fallait, pour le suivre, être parfaitement armé; d’un autre côté, les Mambaris m’assuraient qu’il y avait

beaucoup d’Anglais à Loanda, et la perspective de retrouver des compatriotes contre-balançait pour moi les difficultés du voyage. Un picho fut convoqué pour délibérer sur notre expédition ; la plus grande liberté de parole règne dans ces assemblées ; l’un des vieux augures de la tribu s’écria d’une voix sinistre : « Où veut-il vous conduire ? cet homme blanc vous entraîne à votre perte ; et déjà vos habits ont une odeur de sang. » On rencontre partout les mêmes individus; celui-ci était un de ces prophètes de malheur qui ne voient jamais que désastres au fond de tous les projets, et qui trouvent dans une comète ou dans une éclipse le présage de la déroute et le conseil de fuir l’ennemi. Sébitouané, qui autrefois le traitait de lâche, n’avait pas écouté ses visions; Sékélétou s’amusait de ses jérémiades; et la majorité se prononçant en ma faveur, vingt-sept hommes furent désignés, séance tenante, pour m’accompagner dans l’Ouest. Ils n'étaient pas à mes gages et avaient pour mission de m’aider à l’accomplissement d'une entreprise dont le résultat n’avait pas moins d'intérêt pour les Makololos et pour leur chef que pour moi. Us désiraient avec ardeur se mettre en relation avec les blancs. Le prix que les négociants du Cap leur offraient de leurs marchandises était réduit à si peu de chose par les frais de transport et les difficultés du voyage, que cela ne valait guère la peine de recueillir des objets pour les leur vendre; et les Mambaris prenaient, pour quelques bribes d’étoffes, une quantité d'ivoire qui valait plus de guinées qu’ils ne donnaient en échange de mètres de serge ou de cotonnade. Ils espéraient donc retirer un bénéfice réel des relations commerciales qu'ils voulaient nouer avec la côte ; et le désir qu’ils en éprouvaient coïncidait avec la persuasion où j’ai toujours été, que le commerce est le moyen le plus efficace et le plus constant de faire avancer un peuple dans la voie du progrès, et surtout de l’y maintenir. Il est impossible d’avoir dans l’intérieur des missions permanentes, à moins que les missionnaires ne descendent tout à coup au niveau des indigènes ; car, même à Kolobeng, nous étions rançonnés par les marchands, qui nous vendaient les articles dont nous avions besoin quatre fois plus cher que cela ne valait, et qui, par surcroît, exigeaient de la reconnaissance pour la bonté dont ils faisaient preuve à notre égard en voulant bien nous les céder.

Les trois hommes que j'avais amenés de Kuruman étaien

2(jO EXPLORATIONS

souvent repris de la lièvre; et comme, au lieu de profiter de leurs services, j'étais au contraire obligé de les soigner, je me décidai à les renvoyer chez eux avec Fleming, aussitôt que celui-ci eut terminé ses affaires. Il ne me resta plus personne de mon ancienne escorte, et je dus compter uniquement sur l'assistance de mes vingt-sept individus, que j'appellerai Zambisiens, car il n'y avait parmi eux que deux Makololos seulement; tout le reste se composait de Barotsés, de Batokas, de Bashoubias et de deux Ambondas.

La fièvre m’avait, moi-même, considérablement affaibli ; j’étais pris de vertiges dès que je levais les yeux vers le ciel ; tout semblait alors se précipiter à ma gauche, et, si je ne trouvais pas un objet auquel je pusse me retenir, je tombais lourdement par terre ; j’éprouvais la même sensation lorsque je me retournais brusquement dans mon lit, sensation qui paraissait provenir d’un flux de bile s’échappant tout à coup du foie. Les Makololos me firent alors cette question : « Dans le cas où vous viendriez à mourir, vos compatriotes ne nous blâmeraient-ils pas de vous avoir permis de nous quitter pour aller dans une contrée malsaine, inconnue et peuplée d'ennemis? » Je les rassurai en leur disant que je laisserais à Sékélétou un livre où j’avais écrit tout ce qui n^était arrivé jusqu’au jour où nous étions, et qu’après l’avoir lu, mes amis ne pourraient pas douter de leurs sentiments à mon égard. C’était mon journal, que Sékélétou devait envoyer à M. Moffat dans le cas où je ne reviendrais point à Linyanti. Je restai à Loanda plus longtemps que je ne m’y attendais; Sékélétou, fidèle à sa promesse et croyant ne plus me revoir, confia le volume que je lui avais laissé à un marchand qui partait pour le Cap, et mon journal a été perdu sans qu’il me fût possible de savoir ce qu’il avait pu devenir. J'ai vivement regretté ce volume, qui renfermait de précieux détails sur les mœurs des animaux sauvages, et que, dans ma lettre, je priais M. Moffat d'envoyer à ma famille.

Toutefois la question des Makololos posa nettement dans mon esprit la probabilité de ma mort ; quand on a devant soi la perspective de sortirde ce mondeavant peu, la chose parait sérieuse; quitter femme et enfants, briser toute relation avec la terre, qui alors vous parait si belle, et commencer une autre existence! — Je vois dans mes notes que j’ai longtemps réfléchi à cette effrayante

migration qui nous fait passer dans l’éternité. Je me demandais si un ange viendrait calmer à l’heure suprême les inquiétudes de mon âme, nécessairement troublée ; puis j’espérais que d’un mot Jésus me donnerait la paix éternelle; et comme j’ai toujours pensé que le serviteur de Dieu doit mourir avec courage, j'écrivis à mon frère pour lui recommander ma tille, bien déterminé que j’étais à ouvrir cette partie de l’Afrique au reste du monde, ou à succomber dans l’entreprise. Les Boërs, en me dépouillant de tout ce qui m’appartenait, m’avaient évité la peine de faire un testament ; et le cœur léger, après avoir fait quelques efforts pour leur accorder un pardon sincère, je sentis qu’il valait mieux être du côté des volés que de celui des voleurs.

Je confiai mon wagon, ainsi que plusieurs objets, aux soins des Makololos; ils emportèrent dans leurs huttes les dilférentes choses qu’ils pouvaient y serrer; puis deux guerriers amenèrent chacun une belle génisse, ils firent en présence du chef diverses évolutions et lui demandèrent ensuite d’être témoin de l’engagement qu’ils venaient de prendre, à savoir : que les deux génisses appartiendraient au premier d’entre eux qui tuerait un soldat matébélé en défendant mon chariot.

J’avais trois mousquets pour les gens de mon escorte, pour moi une longue carabine et un fusil àdeux coups; et, vu l'énorme quantité de gibier qui existe sur les bords de la Liba, j’imaginais qu’il me serait facile d’approvisionner tous mes gens de venaison. Afin d'éviter le découragement qui aurait pu naître si, en face des obstacles que nous devions rencontrer, mes hommes avaient été chargés de lourds fardeaux, je n’emportai que les bagages strictement nécessaires ; quelques biscuits, quelques livres de sucre et de thé, une vingtaine de livres de café, qui est un excellent breuvage lorsqu’on est resté longtemps au soleil , et qui vous rend des forces après une longue fatigue. Je n’ajoutai à cela qu’une petite caisse en étain d’environ trente-huit centimètres carrés, et contenant deux chemises, un pantalon et des souliers qui devaient me servir à Loanda ; un sac renfermant un peu de linge et quelques habits pour remplacer, pendant le voyage, ceux avec lesquels je partais ; une seconde boîte d’étain, de la même dimension que la première, et qui était remplie de médicaments ; une troisième où étaient placés mes livres : c'est-àdire un Almanach nautique, les Tables de logarithme de Thomson

2t>2 EXPLOITATIONS

et ma Bible. Dans' une quatrième botte, se trouvait une lanterne magique ; on verra plus tard combien j’eus l'occasion de m’en servir. Les boussoles, le thermomètre, le sextant, l’horizon artificiel, lurent emportés chacun séparément, et je distribuai nos munitions de chasse, en petits paquets, dans les autres bagages, afin, en cas de malheur, de ne pas tout perdre à la fois. C’était sur elles que nous comptions pour nous procurer les aliments de chaque jour; mais, comme elles pouvaient nous manquer, je m’étais muni de vingt livres de grains de verre qui me restaient de la provision que j’avais apportée du Cap, et qui avaient une valeur de cinquante francs. Une tente de bohémien, tout juste assez grande pour coucher; un manteau de peau de mouton, remplaçant les couvertures, et une peau de cheval en guise de lit, complétaient mon équipement. L'art de voyager consiste à ne prendre avec soi que le moins de charge possible, à se débarrasser de tout ce qui peut entraver la marche et ajouter aux fatigues de la route. Cette opinion, j’en conviens, n’est pas celle de tout le monde; mais j'étais intimement persuadé que, si j'échouais dans mon entreprise, ce serait le manque d’énergie qui en serait la cause, et non pas l’absence de tous ces brimborions réputés indispensables au voyageur, et qui auraient eu pour effet d’exciter la convoitise des peuplades que nous devions rencontrer.

Mes instruments étaient peu nombreux, mais les meilleurs qu’on pût trouver : un sextant des fameux Troughton et Sims, de Fleet-Street ; un chronomètre à secondes fixes, admirable invention pour quiconque veut avoir la mesure exacte du mouvement et de la durée : il avait été fait par Dent, pour la Société royale de Géographie, et me fut envoyé par l’amiral Smythe, président de cette société, à qui j’offre ici l'expression de ma gratitude pour la bienveillance qu’il m’a toujours témoignée. J'avais encore un thermomètre de Dollond, une boussole de poche, une autre qui provenait de l’Observatoire du Cap, un fort bon télescope de petit calibre et dont le support était construit de manière à pouvoir se visser au tronc d’un arbre. Je me fais un plaisir d’ajouter que c’est mon ami le colonel Steel et M. Maclear qui m’ont appris à faire usage de ces excellents instruments.

1 1 novembre 1853. Je pars de Linyanti accompagné de Sékélétou, suivi des plus grands personnages de la ville, et je m’embarque sur leChobé; Sékélétou vient jusqu'au bord de la rivière pour

• DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. i«3

assister à notre départ et s’assurer par lui-même qu’il ne nous manque rien. Avant d’atteindre le courant principal du Chobé, nous avons à franchir cinq de ses branches; c’est probablement une de ses ramifications que nous avions vue en 1851, M. Oswell et moi , et qui nous l’avait fait prendre pour un cours d'eau insignifiant; lorsque toutes ses branches sont réunies, elles forment une rivière large et profonde. L’endroit où nous nous embarquons est précisément l'ile où j'ai rencontré Sébitouané. Elle s’appelait à cette époque l’ile de Maounkou , l'une des femmes de ce grand chef. C’est le canot de Sékélétou que je monte; il est plus grand que tous les autres , et je peux y aller et venir avec facilité.

Les hippopotames sont très-nombreux dans le Chobé ; vous n’avez rien à craindre de leur part, à moins que vous ne traversiez la bande lorsqu’elle est endormie; ceux que vous réveillez alors pourraient bien, dans leur effroi, briser votre embarcation : c’est pour cela qu’en général on recommande aux bateliers de suivre les bords de la rivière pendant le jour, et de se maintenir pendant la nuit au milieu du courant. Il est dans la nature de l’hippopotame de fuir l’approche de l’homme; toutefois, certains vieux mâles qui ont été chassés du troupeau sont extrêmement dangereux, ainsi qu’en pareil cas le deviennent les éléphants. La solitude aigrit leur humeur, et ils poussent la misanthropie jusqu’à se précipiter sur les canots qui passent à côté d’eux. Au moment où ce fait m’est raconté, nous arrivons auprès d'une pirogue qui a été mise en pièces par l’un de ces solitaires. Mes compagnons me disent que, dans cette occasion, le meilleur moyen d’échapper au monstre est de plonger dans le fleuve et d’y rester pendant quelques secondes, l’hippopotame ayant l’habitude, lorsqu’il a brisé une pirogue, ce qu’il fait avec ses pieds de derrière , de regarder à la surface de l’eau , et de s’éloigner immédiatement dès qu’il ne voit personne- J'ai trouvé d’horribles cicatrices sur les jambes des individus qui, assaillis par cet affreux animal , n'avaient pas eu le temps de lui échapper. Bien que l’hippopotame soit un herbivore . c’est avec ses dents, qui sont de véritables défenses, qu’il déchire ceux qu’il attaque. L’un des solitaires dont nous parlons, et qui habite auprès du confluent du Chobé, quitte sa bauge et poursuit l’un de nos canots, dont les rameurs redoublent de vitesse.

Dans l'une de ses parties qu'on appelle Zabésa ou Zabenza , la rivière s’épanche et forme un lac entouré d'un massif épais de grands roseaux; un peu plus bas, lorsqu'elle est rentrée dans son lit, elle a encore de cent à cent vingt mètres de large; elle est profonde, et ne devient jamais assez basse pour qu'on puisse la traverser à gué. En certains endroits, où l'absence de roseaux permet de voir sur la rive opposée, les Makololos ont construit des villages d’où ils observent les mouvements de leurs ennemis, les Matébélés. Nous nous arrêtons dans toutes ces bourgades et nous trouvons dans chacune d’elles cet ordre qui nous précède partout sur le territoire des Makololos : « Ne permettez pas que le Naké, c’est-à-dire le docteur, puisse souffrir de la faim. -

Comme celles de la Zouga, les rives du Chobé sont formées d'un tuf calcaire tendre, où l'eau s’est creusé un lit dont les bords sont perpendiculaires; dan3 les lieux où la rive est élevée, elle est couverte de forêts magnifiques, peupléesd’antilopes , de sangliers, de buffles, de zèbres, d'éléphants, et qu'habite la tsetsé. Parmi les arbres qui les composent se trouvent plusieurs espèces de figuiers banians, des acacias d’un vert tendre, le splendide motsinlséla et le motsouri toujours vert , qui a la forme d’un cyprès; il donne de belles prunes roses que nous apportent les habitants des villages, et dont on fait, dans le pays, une boisson légèrement acide, et qui est agréable au goût. Le motsintséla est un arbre très-élevé, dont le bois sert à la construction des pirogues ; ses fruits sont bons et nourrissants; mais, comme dans la plupart des fruits sauvages, la pulpe a besoin d’en être développée par la culture.

Le lit de la rivière décrit tant de sinuosités, qu’il nous fait faire le tour de la boussole tous les dix ou douze milles. Quelques-uns de mes compagnons descendent sur la rive et franchissent en six heures la distance qui sépare Morémi d'une autre bourgade; la marche des canots est deux fois plus vite que celle de nos hommes, et nous mettons douze heures pour arriver au môme point. Le Chohé, qui a de treize à quinze pieds d’eau dans les endroits les moins profonds, et qui est assez large pour porter un steamer, ne serait pas navigable pour les bateaux à vapeur à cause de ses brusques détours; mais, si la contrée qu'il arrose est jamais civilisée, il formera un canal qui rendra de grands services à la population.

Il a fallu ramer pendant quarante-deux heures pour venir de Linyanli à l'embouchure du Chobé, et nous avons fait cinq milles par heure. Une chaussée d’amygdaloïdes* traverse le Liambye en cet endroit; outre les analcimes et les mésotypes qu’elle renferme, elle contient des cristaux que le lleuve dissout peu à peu, ce qui donne au rocher l'apparence d'avoir été rongé par les vers. Ici la couleur du Chobé, qui jusqu’alors était sombre, devient tout à coup moins foncée par l'effet du principe minéral que ses eaux tiennent en suspension, et les moustiques, infiniment plus rares, ainsi qu'il arrive dans tous les lieux où l’on rencontre cette nuance particulière, ne sont plus un inconvénient sérieux que pour les personnes très-irritables.

On trouve au confluent du Liambye et du Chobé une grande Ile qui porte le nom deMparia. Elle est formée de zéolithe (probablement du genre mésotype), d’une époque moins ancienne que la couche de tuf où les eaux du Chobé ont creusé leur lit; car, au point où ces deux rochers se réunissent , le tuf a été transformé en calcaire saccharoide.

Il serait très-diflicile de déterminer d’une manière précise l’endroit où le Chobé vient tomber dans le Liambye, le fleuve et la rivière se divisant chacun en plusieurs branches au moment où ils s’abouchent. Mais un peu plus bas la réunion de toutes ces eaux forme un admirable coup d’œil pour celui qui a vécu pendant plusieurs années dans les plaines desséchées du Midi. Le fleuve est tellement large à quelques milles de l’embouchure du Chobé, que la vue perçante des sauvages confond les îles qu’il renferme avec le bord de l’autre rive.

Après avoir passé la nuit dans un village makololo situé dans l’fle Mparia, nous quittons le Chobé pour remonter le Liambye, et le 19 novembre nous nous retrouvons à Séshéké. Cette ville, bâtie sur la rive gauche du fleuve, renferme une population nombreuse, composée de Makalakas appartenant à diverses tribus, qui ontleurs chefs respectifs de la même race que la leur, et qui néanmoins , soumis à l’autorité d’un petit nombre de Makololos, sont gouvernés par Moriantsané, beau-frère de Sébi touané.

1. Fragment île roche contenant dans sou intérieur des espèces de noyaux plus ou moins arrondis, souvent d’une nature différente de celle de la masse qui les renferme.

Cette organisation, bien qu'essentiellement despotique, est profondément modifiée par la coutume, qui en adoucit la rigueur. Un Makalaka avait tué un bœuf appartenant à l’un des grands personnages de la ville, afin d’avoir sa part de l’animal, dont Moriantsané devait faire la distribution. Il n’avait pas pu retirer sa lance du corps de la victime et il fut nécessairement reconnu pour l’auteur du méfait ; on lui attacha les pieds et les mains et on l’exposa au soleil pour le contraindre à payer l’amende qui lui était imposée ; mais il persista dans son obstination et refusa d’avouer son crime; sa mère, qui croyait à son innocence, prenant alors sa houe , dont elle menaça tous les hommes qui voudraient se placer entre elle et son fils, alla détacher les liens du coupable, qu'elle ramena paisiblement chez elle. Ce défi, porté ouvertement à l’autorité, laissa Moriantsané parfaitement calme, et on en référa à Sékélétou pour fixer les dommages-intérêts qui étaient dus au propriétaire du bœuf, sans se préoccuper du reste.

Il n’y avait pas longtemps que les Makololos avaient introduit chez eux cette pénalité d’une amende imposée à l’auteur d’un délit de cette nature, et voici à quelle occasion : un marchand, qui était venu à Séshéké pour y faire quelques échanges, avait été dépouillé de tout ce qu'il possédait par un Makalaka ; on avait pris le voleur, qui avait avoué son crime, en ajoutant qu’il avait tout donné à une personne qui n’était plus dans le pays. Les Makololos furent exaspérés en songeant à l’atteinte qu’une pareille conduite envers un étranger porterait nécessairement à leur réputation. Il est d’usage, parmi eux , toutes les fois que la conscience publique est soulevée par un forfait qui l’indigne , de saisir le coupable et de le noyer dans le fleuve ; mais le supplice du voleur n’aurait pas restitué au marchand les objets qu’on lui avait enlevés, et les Makololos ne savaient comment agir. L’affaire me fut soumise; je tranchai la question en payant au marchand les objets qu’il avait perdus, et je condamnai le coupable à travailler dans un jardin pour une somme équivalente. Ce système fut immédiatement adopté par les Makololos, qui obligent aujourd’hui les voleurs à cultiver une quantité de blé proportionnée à l’importance du tort qu’ils ont causé.

Il n’y a d’autre jour de repos chez ces peuplades que le lendemain de la nouvelle lune. On trouve, à cette occasion, parmi

celles qui demeurent au nord du pays des Béehuanas, une coutume qui n'existe pas chez ceux-ci : les nègres de ces tribus attendent avec ardeur l’apparition de la lune nouvelle , et , dès qu’ils aperçoivent la moindre partie du croissant lumineux, ils le saluent d’un Koua prolongé, qu’ils font suivre d’une prière vociférée à pleins poumons : « Que notre voyage avec l'homme blanc soit heureux ! criaient mes Zambésiens. Que nos ennemis soient détruits, et que les enfants du docteur s’enrichissent ! Que partout sur sa route le Naké trouve de la viande en abondance ! »

Assis à l’ombre du grand acacia de la girafe , qui couvre une partie de la kotla située au bord du fleuve, je parlais souvent, en public , aux habitants de Séshéké. C’était un beau spectacle à voir que cette longue file d’individus, hommes, femmes et enfants, qui, sous la conduite de leurs différents chefs, se rendaient à l'endroit de nos réunions. Ils formaient un auditoire de cinq à six cents personnes , et l’obligation où j'étais d’élever la voix pour me faire entendre d’une assemblée aussi nombreuse me rendit ce mal de gorge qui avait nécessité l’ablation de la luette pendant que j’étais au Cap. Mon auditoire me prêtait une oreille attentive, et Moriantsané, voyant une fois quelques jeunes gens qui , au lieu d’écouter , examinaient un kaross , leur jeta son bâton à la tête , afin de me prouver l'intérêt qu’il prenait à mes paroles.

Souvent mes auditeurs m’adressaient les questions les plus sensées ; d’autres fois ils m’entretenaient des choses les plus frivoles au moment où je venais de leur parler des sujets les plus graves. Quelques-uns priaient en secret le Dieu des blancs, qui, je n’en doute pas , écoutait leurs prières , tandis que les autres passaient la nuit à se rappeler ce qu'ils avaient entendu à l'égard de la vie éternelle, et, profondément effrayés de ce qu'ils venaient d'apprendre, ils formaient la résolution de ne plus croire aux discours du docteur ; le nombre de ces derniers était considérable; et j’ai vu, dans le midi de l’Afrique, les habitants de certains villages mettre à mort tous les coqs, pour ne pas entendre le chant de ces oiseaux qui , au matin, les appelait à la prière.

Depuis notre passage à Morémi , bourgade située sur les bords du Chobé, j’avais presque toujours la fièvre , que je devais garder longtemps encore ; dès que je fus à peu près rétabli du dernier

Î68 EXPLORATIONS

accès qui avait été fort grave, je songeai au départ, et j’envoyai quelques-uns de mes hommes en avant pour qu’on nous préparât des vivres dans les villages où nous devions passer. Je lis prendre aux gens de ma suite quatre défenses d’éléphant qui appartenaient à Sékélétou , afin de comparer la valeur qu'elles pourraient avoir sur la côte avec le prix qu'en donnaient les trafiquants du Sud. Nous reçûmes de Moriantsané une abondante provision de miel, du lait et de la farine, et je m'embarquai de nouveau , accompagné de ma suite. La saison des pluies commençait alors dans cette région ; et, bien qu’il tombât chaque jour des ondées suffisantes pour abattre la poussière, le niveau du fleuve ne s’élevait pas encore; mais le Liambye n’en avait pas moins trois cents mètres d’eau courante dans sa moindre largeur.

Nous nous arrêtions à chaque village que nous trouvions sur la rive, afin d’y prendre les aliments qu’on nous tenait en réserve. Ces stations répétées nous retardaient énormément, et nous aurions pu nous suffire avec beaucoup moins de provisions ; mais Pitsané, le Makololo qui était à la tête de mes hommes, et qui connaissait les ordres généreux qu’avait donnés Sékélétou, voulait en profiter. Les Banyétisnous apportaient une énorme quantité de mosibés; c’est une espèce de fève d’un rouge brillant et qui provient d’un arbre élevé; le péricarpe, de consistance pulpeuse, et qui est la seule partie dont on fasse usage, n’a pas plus d’épaisseur qu’un pain à cacheter ; il faut, pour qu’il soit mangeable, qu’on y ajoute du miel.

On joignait à cela des fruits de strychnos qui fournissent une variété de noix vomiques, et dont la pulpe juteuse est d’une acidité fort agréable; ils sont jaunes et ressemblent à une grosse orange, mais l’écorce en est dure et contient, ainsi que les noix, un poison des plus violents, dont les propriétés vénéneuses se révèlent par une amertume extrême. Les graines, avalées par inadvertance, produisent de vives douleurs, sans toutefois causer la mort ; pour éviter cet inconvénient, les indigènes font sécher la pulpe, afin d’en extraire les noix avec plus de facilité.

On nous offrit également des mobolas, qui sont un fruit bien préférable. La partie succulente dont le noyau est entouré n’a pas moins d’épaisseur que la chair de la datte commune; elle est douceâtre et a la saveur de la fraise, bien qu’elle soit un peu fade.

Les naturels, après avoir enlevé le noyau des mobolas, en conservent la pulpe ainsi qu’ils le font pour les dattes ; nous avons emporté plusieurs sacs de ces fruits desséchés; il nous en restait encore à cent milles environ de l’endroit où ils nous avaient été donnés.

Mais de tous les fruits de cette région, le meilleur est sans contredit le mamosho, dont le nom signilie : mère du mut in. De la dimension d’une prune, il renferme un noyau qui n’est pas plus gros que celui d’une datte , et sa pulpe fondante a quelque chose du fruit de l’anarcadier, auquel s’ajoute une saveur acide extrêmement agréable. Nous trouvons, sur les arbres de ce pays-ci, des fruits qui, dans les plaines du Kalahari, sont portés par des plantes herbacées ; divers arbustes, qui dans le Sud ne forment que des broussailles , acquièrent des proportions plus grandes à mesure que nous avançons vers le nord1, et deviennent de grands arbres lorsque nous atteignons une certaine latitude. Il est douteux néanmoins que ceux qui portent le mawa, le inamosho, etlemobola, soient le développement pur et simple des arbustes qui donnent ailleurs des fruits absolument pareils ; j'ai trouvé les uns et les autres sous le même parallèle ; leur feuillage est ditférentet leurs fruits ne mûrissent pas à la même époque.

Les bords du fleuve s’embellissent tous les. jours; les arbres commencent à déployer leurs feuilles, dont le vert tendre forme un heureux contraste avec les sombres motsourisou moyélas, tout chargés de baies roses de la grosseur d’une cerise.

Les rapides ont beaucoup moins d’eau que dans les autres saisons, et il est très-difficile à nos pirogues de le^ franchir; toutefois nos canotiers font des merveilles et sont toujours de bonne humeur ; ils s’élancent dans l’eau sans hésiter, pour empêcher nos esquifs d'être emportés par le ressac ou brisés sur les rochers; il leur faut une adresse incroyable pour glisser entre les rocs à peine recouverts d’eau. Cette difticulté n’existerait pas au milieu du courant ; mais nous ne pouvons pas nous éloigner de la rive, à cause des hippopotames qui sont au milieu du fleuve. Néanmoins, si l'on se rappelle que nous sommes à la ün de la saison sèche et qu’il n’y a pas actuellement dans la rivière d’Orange la cinquième

t. Il faut se rappeler quïci te mut nord indique que l'on se rapproche de l'équateur. et le mut suil, qu'on s’en éloigne. ( Sotedu traducteur.)

partie de l’eau qu’on trouverait dans le Chobé, tandis que le Zambèse a parfois un mille d’un bord à l’autre et coule rapidement sur trois cents mètres de large, il sera facile de comprendre la différence qui existe entre les rivières du nord et celles du midi de l’Afrique australe.

Les rapides sont occasionnés par des roches de grès ou de trapp d’un brun foncé, qui barrent le cours du fleuve. Dans quelques endroits, ces roches forment le fond du Liambye sur un espace de plusieurs milles et servent d'assiette à des îlots couverts de bois. Les chutes que l’on voit indiquées sur la carte ont de 1 mètre 20 à 1 mètre 80 de hauteur ; en les franchissant , la proue de nos embarcations plonge dans l’eau, qui s’y précipite, et nous perdons une grande quantité de biscuit.

Une plante aquatique, petite et dure, tapisse les rochers qui produisent ces cascades ; dans les endroits où elle est exposée à l’air, elle devient cassante et craque sous le pied, comme si elle contenait une grande quantité de matière pierreuse. Il est probable qu'elle contribue à la désagrégation de la pierre qu’elle recouvre : car, dans les parties où la roche est moins lavée par le fleuve ou moins soumise à l’influence de cette plante , elle est couverte d’une couche très-mince et d’un aspect vitreux.

En passant le long des rives, sous les arbres dont les branches se projettent au-dessus du fleuve, nous voyons souvent de jolies tourterelles qui couvent leurs’ œufs d’un air calme et doux, à quelques pieds du torrent qui gronde au-dessous de leur nid. J’aperçois un ibis1 qui a perché sa demeureau sommet d’un arbre écimé. Quiconque a navigué sur les rivières situées au nord du 20' degré latitude sud, n’oublie jamais le Oua-oua-oua perçant et dur de cet oiseau, ni les cris du faucon vocifère. Si vous descendez sur la rive, une espèce de pluvier, le Charadrius caruncula, détestable personnage possédé de la manie de s’occuper des intérêts publics, vous poursuit en voltigeant au-dessus de votre tête et persiste avec acharnement à crier, à tous les animaux qui peuvent l’entendre, de fuirl’ennemi qui s’approche. Un oiseau de la même famille, le pluvier armé de Burchell, a pour cri d’alarme un tinc-tinc-tinc dont le timbre métallique est si prononcé, que les nègres l’ont appelé setula-lsipi (littéralement, qui forge le fer). Il

Page 1