‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 54 sur 130 · I. Anser leucagaster et melanogaster · texte numérisé non relu

I. Anser leucagaster et melanogaster

traverser le Liambye sans payer au monstre le tribut de quelques veaux. Je ne peux pas voir, sans frissonner, mes compagnons franchir à la nage un bras du fleuve, depuis que l’un d’eux a été saisi à la cuisse et entraîné au fond de l’eau par un alligator; l’homme, néanmoins, conservant tout son sang-froid, comme le font presque tous ses compatriotes en présence du péril, et par bonheur ayant sur lui un petit javelot, carré et barbelé, l’enfonça derrière l’épaule du monstre; la douleur lit lâcher prise à l'alligator, et l’homme sortit de la rivière , portant sur la cuisse les marques profondes de la mâchoire du reptile. Les Makololos et les llarotsés n’éprouvent aucune antipathie pour les personnes qui ont maille à partir avec l’alligator; mais chez les Bakouains et les Bamangouatos, celui qui est mordu par cet odieux reptile, ou qui a été seulement éclaboussé par la queue du monstre, est renvoyé de la tribu. J’ai rencontré sur les bords de la Zouga un de ces infortunés, qui , chassé par les siens, était venu vivre chez les Bayéyès; ce malheureux, craignant de m'inspirer la même répulsion qu’à ses compatriotes, ne voulait pas m’avouer la cause de son exil; les Bayéyès m’en informèrent, et l’on voyait encore sur sa cuisse les balafres que le monstre lui avait faites. Quand par hasard les Bakouains s’approchent d’un alligator, ils crachent par terre et annoncent la présence du reptile par ces mots : * Boleo ki bo! » (Il y a là une faute.) Ils s’imaginent que la simple vue du monstre peut causer une inflammation des yeux. Au reste, bien qu’ils n’hésitent pas à manger du zèbre, ils ont, à l’égard des individus que ce cheval tatoué a pu mordre, la même répulsion que pour les victimes de l’alligator, et ces malheureux sont obligés de s’enfuir au désert avec leurs femmes et leurs enfants.

Ces curieux vestiges d’un culte fondé sur l’adoration des animaux n’existent pas chez les Makololos. « Tout ce qui peut alimenter les hommes compose ma nourriture, » disait Sébitouané; d’où ilrésulte que, parmi ses sujets, personne ne croit qu’on puisse être souillé par un aliment quelconque. .

La chair de l’alligator a une odeur de musc très-prononcée, qui n’est pas engageante; il faut avoir plus que faim pour la trouver mangeable.

Arrivés à trente ou quarante milles de Libonta, nous renvoyons à Makoma une partie des captifs que nous ramenons, ce qui nous impose l’obligation d’attendre ici les Makololos qui les recon-

duisent à leur chef ; mais l’attente nous est facile : nous avons des vivres en abondance , une profusion de gibier, et nous vivons somptueusement. Il est pourtant bien dommage de tuer ces ravissantes créatures, elles ont tant de douceur et de conliance ! Je suis là, regardant avec admiration des pokous', des léchés, des antilopes de toute espèce , dont les formes délicates et les mouvements gracieux me ravissent, et je ne pense plus à mon fusil, lorsque mes compagnons, surpris de mon immobilité, viennent savoir ce qui m’arrive et provoquent la fuite du troupeau qu’ils effrayent. Si nous souffrions de la faim, je les tuerais sans hésiter, comme je fais l'amputation d'un membre pour sauver la vie du malade, mais nous avons de quoi manger; c'est un meurtre. Pendant que je fais cette réflexion, les antilopes s’éloignent; ont-elles un bon génie qui veille à leur sécurité? J’approche de leur troupeau sans qu'elles puissent m’apercevoir; une fourmilière, couronnée d’arbres, me dérobe à leur vue; je suis contre le vent et l'odorat ne peut pas les avertir, je les regarde avec attention, l’inquiétude les saisit, elles ne savent d'où vient le danger qui les menace, mais elles le sentent; chacune le témoigne avec tant d’évidence que je me demande s’il n’y a pas à leur égard de ces esprits invisibles qui , suivant les astrologues, présideraient à la destinée des humains.

Si l’on connaissait l’endroit où l’animal est le plus vite frappé de mort, on pourrait le tuer sans le faire beaucoup souffrir; mais comme la partie la plus vulnérable est sans doute la région où le fluide nerveux abonde au moment où la béte est frappée, on n’est jamais certain de causer une mort rapide, à moins de traverser le cœur ou le cerveau. La vie, chez les antilopes constituées pour une existence partiellement amphibie, est, comme chez tous les animaux aquatiques, beaucoup plus tenace que chez celles qui sont purement terrestres. Un léché dont le corps est percé d’une balle vous échappera certainement s’il a conservé ses jambes, tandis qu'il n'en faudra pas davantage pour tuer roide un zèbre. J'ai vu un rhinocéros, qui paraissait occupé à digérer, mourir immédiatement d’un coup de feu dans l’estomac , pendant que certains autres, qui avaient reçu des balles dans l’estomac et

I . Je propose de nommer celte espèce antilope vardonii, du nom du major Vardon, qui a pendant longtemps voyagé en Afrique.

dans un poumon s'éloignaient de manière à faire croire que leur blessure était légère. Mais si vous parvenez, en rampant avec adresse, à vous approcher à vingt pas d’un rhinocéros blanc ou noir, en ayant soin de lancer de temps en temps au-dessus de votre tête une pincée de poussière afin de juger si, dans votre préoccupation de rester caché au milieu des broussailles, vous n’êtes pas venu vous placer au vent de l’animal, et que, vous asseyant alors, vous mettiez vos coudes sur vos genoux et visiez obliquement la tache noire qui est derrière l'épaule du rhinocéros, vous le verrez tomber mort sur le coup.

La preuve qu’un choc violent dans la partie où la puissance vitale est concentrée , amène rapidement la mort, c’est qu’une blessure qui n’atteindra que le système musculaire peut suffire pour tuer un élan qu’on chasse, et dont toute la force nerveuse est absorbée par les organes locomoteurs. On a vu des girafes qui, serrées de près par un excellent cheval, tombaient foudroyées au bout de trois cents pas , sans avoir reçu la moindre blessure. Un galop rapide épuise bientôt les forces de la girafe et de l’élan ; aussi les chasseurs ne manquent jamais d’essayer tout d’abord de leur faire prendre cette allure, sachant bien que ces animaux ne franchiront pas un long espace sans tomber en leur pouvoir. Toutefois les vieux sportsmen ont grand soin de ne pas approcher la girafe de trop près, afin d’éviter ses ruades, dont la puissance est redoutable.

Quand au contraire l’animal est au repos et que la force nerveuse est bien équilibrée, on peut lui infliger des blessures horribles sans provoquer la mort. Je tirai une fois sur un tsessébé qui pâturait paisiblement; il reçut la balle en travers du cou, et mes hommes, s’étant approchés, lui coupèrent la gorge assez profondément pour qu’il perdît une abondante quantité de sang; il se releva néanmoins, et nous ne l’aurions pas revu, si un chien ne l’avait acculé contre un arbre, où nous le retrouvâmes debout à un mille de l’endroit où il avait été frappé.

Mes Zambésiens, qui jusqu’à présent ne s’étaient jamais servis d’armes à feu, trouvaient extrêmement difficile de tenir leurs mousquets d’une main ferme lorsque l’éclair s’échappait du bassinet, et me supplièrent de leur donner le philtre qui seul, croyaient-ils, me permettait de viser juste. Ils avaient conçu à cet égard les plus grandes espérances lors de mon arrivée parmi

eux, et ils supposaient qu'à la lin je consentirais à leur administrer ce médicament, qui leur donnerait la faculté de me suppléer à la chasse. Je l’aurais fait bien volontiers si je l’avais pu , car je n’ai jamais été un chasseur bien ardent et j’ai toujours eu moins de plaisir à tuer le gibier qu'à le manger.

Le soufre est l’un des médicaments les plus estimés dans le pays, et je me rappelle avoir vu Séchélé donner des valeurs considérables en échange d’une très-petite quantité de ce métalloïde qui lui avait été apportée. On lui avait aussi vendu fort cher (750 francs d’ivoire) un certain liniment qui avait, disait-on, la propriété de rendre invulnérable aux balles; il suffisait pour cela de se frotter la peau avec la drogue merveilleuse. Comme je leur recommandais toujours en pareil cas d’expérimenter la chose, on enduisit un veau du fameux préservatif, et on l’attacha à un arbre où il fut bel et bien fusillé ; l’expérience fut décisive, et Séchélé dit à ce propos qu'il était «plus agréable d’être trompé que détrompé. *

J’essayai d'apprendre à mes compagnons la manière de se servir du fusil ; mais j'y aurais brûlé toute ma poudre, et il fallut continuer d’aller moi-même à la chasse, obligation qui m’était d’autant plus pénible, que la fracture de mon bras gauche ne s’était jamaisconsolidée. J'avais travaillé trop tôt après avoir été mordu par le lion, j’étais souvent tombé du haut de mon bœuf, tout cela avait empêché le cal de se former; il en était résulté une fausse articulation qui m’obligeait pour tirer, à placer mon fusil sur l’épaule gauche alin d’y avoir un point d’appui, ce qui ne me permettait pas toujours de viser avec justesse ; et il arrivait, en général, que plus nos vivres étaient rares, plus j’étais maladroit.

Nous passons un dimanche au confluent de la Liba et du Liambye. Il y a déjà quelque temps qu’il pleut dans cette région, et les bois sont dans toute leur parure. On voit partout des fleurs d’une forme curieuse et d’une admirable beauté ; elles ne ressemblent pas à celles que j’ai vues dans le Midi ; les arbres diffèrent également de ceux qui croissent plus au sud. La plupart des essences qui composent la forêt ont les feuilles palmées et largement développées; les arbres sont couverts de lichens, et l’abondance de fougère que l'on remarque dans les bois prouve que la sécheresse y est moins grande qu’au midi de la vallée

Barotsé. Les insectes commencent à fourmiller sous les plantes , et des chants d’oiseaux retentissent dans l’air, aussitôt que le jour paraît ; chants sonores et variés qui étonnent par leur puissance et que des cœurs joyeux épanchent à la gloire de celui qui les remplit d’allégresse , mais qui ne me semblent pas aussi doux que la voix des oiseaux qui ont charmé mon enfance. Nous nous levons de bonne heure pour jouir de l’air embaumé du matin, et nous faisons la prière. Toutefois, au milieu de ces beautés qui m’environnent, je ressens un vide de l’âme en regardant mes pauvres compagnons; je souffre de leurs paroles grossières , qui font un contraste si choquant avec cette nature à la fois splendide et gracieuse , et j’aspire au moment où nous serons tous en harmonie avec le principe éternel des âmes, source inépuisable de lumière et de beauté. Je leur parle du Rédempteur qui , dans sa miséricorde infinie , a bien voulu se charger de toutes les iniquités des hommes; et je cherche, pour le leur dire, les expressions les plus simples que je puisse employer ; c’est un sujet qu’ils comprennent difficilement; on ne saurait, d’ailleurs, se figurer la légèreté de leur esprit; ils demandent avec instance le pardon de leurs péchés, puis ils retombent, l’instant d’après, dans les mêmes fautes , avouent que c’est mal , et tout est fini là.

Il est rare que je m’appesantisse sur leur dépravation ; j’ai pour principe de m’efforcer de leur être utile et de ne pas analyser le mauvais côté du caractère des hommes. Je ne crois pas que la peinture du crime soit efficace pour éveiller la sympathie chrétienne. Le mal existe, je le sais; mais, autour de nous, la création répand toutes ses merveilles ; et détourner la vue de ce spectacle grandiose pour méditer sur les misères de la nature humaine , ne saurait être un moyen d’éleyer l’esprit et le cœur et d'avoir des facultés bien saines. J’emploie, à cet égard, la méthode qu’ont adoptée la plupart des médecins qui, tout en soignant leurs malades , étudient avec délices une branche quelconque de l’histoire naturelle. Les infirmités morales que j’essaye d’amoindrir peuvent être assimilées aux plaies dégoûtantes que l’on trouve dans les bas-fonds des grandes villes; parmi les hommes de l’art qui s’occupent de ces dernières, l’un se contente de faire son ordonnance, d’indiquer brièvement la cause du mal, sans rester plus qu’il ne faut au milieu de cet air impur ; un autre, également animé de l'amour du bien public, remue la

EXPLOITATIONS

fange des égouts, afin d’en pouvoir décrire les émanations infectes, qui le rendent malade à son tour et le font bientôt mourir.

Les hommes vont, pendant le jour, à la cueillette, et rapportent des fruits sauvages de différentes espèces, que je n’avais pas vus jusqu’à présent; l’un de ces fruits, qu’on appelle mogametsa, est une fève entourée d’une chair peu épaisse, et dont le goût est analogue à celui du sponge-eake ; le mawa se récolte sur un arbuste peu élevé, où il est très-abondant; on rencontre presque partout une quantité de baies et de bulbes comestibles. Nous avons le moshomosho, ou mamosho et le milo (un azerolier), auprès de l’endroit où nous sommes établis. Les fruits de ces deux arbres sont bons , si toutefois on peut s’en rapporter au jugement d’individus qui sont disposés à trouver excellents tous les fruits dès qu’ils se laissent manger. La plupart de ceux que nous rencontrons valent mieux que les pommes sauvages ou les prunelles, et pourraient, avec la moitié des soins qu’on a prodigués à celles-ci , acquérir une place honorable parmi les fruits les plus renommés.

Les Africains n’ont jamais songé à cultiver ceux que la nature leur adonnés; et, quand ils me voient déposer dans la terre des noyaux de dattes en leur disant que je n’ai pas l’espérance de goûter les fruits qui en naîtront plus tard , je fais la môme chose à leurs yeux que les insulaires de l'océan Pacifique lorsqu’ils plantèrent dans leurs jardins les clous dont le capitaine Cook * leur avait fait présent et qu'ils espéraient voir se multiplier.

Il y a dans la forêt beaucoup de baies et de fruits dont mes gens ignorent le nom et l’usage. Un palmier que je n’ai pas encore vu est très-commun depuis l’embouchure du Loéti , qui en a probablement transporté les noyaux sur les bords du Liambye; il est à peu près de la même hauteur que le palmyra; son fruit est un drupe d’environ dix centimètres, dont le noyau est entouré d’une chair tendre et jaune qui, à l’époque de la maturité, est remplie d’un suc astringent comme les mangues sauvages , et qui n’a rien d’agréable.

Au-dessus de l’embouchure de la Liba , les rives du Liambye ont environ six mètres de hauteur, et sont composées de grès marneux; la forêt couvre les deux bords, et l’on trouve sur la rive gauche des éléphants et la tsetsé, que je soupçonne d’être attachée à ces animaux par un lien quelconque; c’est aussi l'opi-

nion des Portugais de la province de Tété, puisqu’ils ont donné à cet insecte le nom de mouche de l'éléphant.

L’inondation atteint même le plateau de ces rives élevées, que, du reste , elle ne couvre pas longtemps , ce qui permet aux arbres de s’y multiplier; dans toutes les parties où l’eau séjourne, comme sur la rive droite, bordée par une plaine étendue qui porte le nom de Manga.la terre, couverte d'herbe, est dépourvue de bois.

Des bandes de pigeons verts 1 sont perchées sur les arbres de la rive; elles s’envolent dès que nous en approchons, et les notes variées qui s’échappent du feuillage nous révèlent des chanteurs inconnus. Le magnifique trogon à poitrine écarlate et à dos noir profère un son particulier, qui rappelle celui d’une lyre, ou bien encore le bruit harmonieux que rendait autrefois la statue de Memnon. Les rameurs lui répondent en criant : * Nama,nama ! » c'est-à-dire : * Viande, viande! » Il parait que la répétition de la note mélodieuse du trogon nous présage une bonne chasse. Nous rencontrons une foule d’oiseaux plus intéressants encore; mais je ne veux pas augmenter nos bagages pour ne point éveiller la convoitise des peuplades chez lesquelles nous devons passer, et je ne fais pas de collection.

Ainsi que je l'ai remarqué sur la Zouga, des bancs énormes de poissons descendent le Liambye lorsque les eaux grandissent. Il est probable que la rapidité du courant les entraine et leur fait quitter leurs pâturages habituels. La plupart d’entre eux sont herbivores; ils se repaissent avec avidité de la mousse délicate et des plantes qui croissent au fond des rivières; quand les eaux montent, les poissons, rejetés sur les rives en dehors de leur séjour ordinaire et troublés dans leurs coutumes, s’en vont à . l’avonture.

Les mosalas { Clarias Capensis et Glanis Siluris) , les mulets {Mwjil Africanus), et bien d’autres espèces , couvrent la vallée en si grand nombre, que, lorsque le fleuve est rentré dans son lit, tous les habitants sont occupés à recueillir ces poissons et à les faire sécher au soleil. Malheureusement il en reste bien plus qu’on n’en ramasse, et l’odeur qui s’exhale de toute cette marée en putréfaction infecte la vallée.

]. Phalacroteron Delalandi, Ronap.

Nous rencontrons beaucoup d'hippopotames, qui sont excessivement nombreux dans toutes les parties de la rivière où ils n’ont jamais été chassés. Les mâles sont d’une couleur foncé; les femelles, d’un brun tirant sur le jaune. La séparation entre les deux sexes est bien moins absolue chez eux que parmi les éléphants. Nous avons déjà dit qu’ils passent la plupart du temps dans l'eau , à sommeiller avec nonchalance. Us en sortent la nuit pour manger l’herbe succulente de la rive, qu’ils rasent très-proprement. Leur souffle fait jaillir de leurs narines une colonne d’eau qui peut avoir un mètre d’élévation.

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